INSUFFISANCE DU SAVOIR
combattre la notion d'existence par celle de non-existence. L'idée de non-existence s'insinuera dans ce tissu toujours renouvelé qu'est la pensée, source de l'illusion et l'illusion même ; fausse, par le fait même qu'elle est une idée, l'idée de non-existence est cependant indispensable, car de sa nature elle élimine l'idée d'existence, et disparaîtra spontanément lorsqu'elle aura rempli cette mission. Par cette voie seulement on parvient au nirvana. Sans la méditation du vide, On ne peut déraciner les passions, obtenir le « renoncement ».
Mais, à considérer le mécanisme du salut, la méditation du vide, pour en être la pièce maîtresse, en est aussi la plus difficile, la plus dangereuse à manier. Les Anciens se sont fait, sur ce point, de singulières illusions : l'histoire ecclésiastique est pleine de saints, ou Arhats, qui ont obtenu au cours d'une rapide extase la vue de la vérité et joui, ici-bas, du nirvana. Admettons que l'Arhat soit, en effet, purifié du désir : il continue cependant à sentir, à connaître ; donc il retombera dans la géhenne du désir, donc il renaîtra 1.
L'organisme complexe qu'est la pensée ne peut être dissocié par un coup de force ou par surprise : il fonctionne de toute éternité. Aussi
t. En termes techniques, l'Arhat no peut obtenir Van^srava jnâna; il ne peut se dépouiller de la câsanâ. (Madhyamakâvatâra).
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faut-il, pour l'anéantir, trois « périodes incalculables », c'est-à-dire un nombre d'années représenté par l'unité suivie d'autant de zéros qu'il y a d'unités dans 2 porté à la 103^ puissance. En écrivant ce nombre à raison d'un millimètre par chiffre, on décrirait plus de fois l'orbite de la terre autour du soleil que cet orbite ne contient de millimètres*. — Que l'ascète, tous les jours, cultive la « vertu de méditation » ; qu'il rêve au néant du moi et des phénomènes, ou qu'il s'absorbe dans la non-pensée en regardant le bout du nez. C'est excellent! c'est indispensable! Mais c'est insuffisant : on obtient, soit des recueillements qui durent environ une. demiheure, soit, à l'expresse condition de mourir pendant l'extase, ce qui est, nous dit-on, difficile ou impossible, de renaître pour quelques milliers de siècles, — une seconde, — dans un ciel de dieux inconscients. Et c'est là, tout compte fait, du temps perdu. Çakyamuni n'a jamais, au cours de ses existences si nombreuses, habité dans ces nirvanas temporaires. — Connaissonsnous mieux! connaissons mieux la convoitise
1. Uasavçikliyeya ou « incalculable » correspond au 104' terme
de la série 103*^ — 103^ — 102"'... I02"' qu'on peut définir celle dont
le n^nerme^est 10(2"" ); le 104° terme = IO2 ''' soit l'exposant 101.409 suivi de 26 autres chiffres. Telle est du moins l'arithmétique de l'Avatamsaka ; d'autres Sûtras sont moins exigeants. Estil besoin de dire que la carrière du futur Bouddha ne comporte pas toujours trois « incalculables » ?
APPLICATION DU MÉRITE 2g5
qui fait désirer le nirvana et la joie des extases! Ne cherchons pas à abréger, par des efforts orgueilleux et prématurés, l'œuvre qui doit être longue et pénible.
Le fidèle n'attaque pas de front l'illusion qui demeurera pour bien des siècles la vérité contingente et pratique. Il convient, pour éviter les doctrines de la permanence et de l'anéantissement, de savoir que l'illusion est un pur néant; mais il est indispensable de connaître les lois qui la régissent. Les Anciens ont reconnu le principe de Fenchainement des causes, la théorie de l'acte et du fruit, et c'est là, en effet, la condition normale du processus de l'illusion psychologique ou cosmique. Mais ils ont méconnu un aspect, mystérieux et très important, de la loi de l'acte, à savoir la « réversibilité» : le bénéfice d'une bonne action peut être appliqué à autrui; on peut « tourner » l'action vers autrui, renoncer au mérite qu'elle produira et en faire profiter les créatures.
Dès lors les cloisons étanches où le vieux Bouddhisme avait enfermé chacune des « séries intellectuelles » qui constituent les âmes, sont brisées. 11 n'est plus vrai que les Bouddhas soient uniquement des prédicateurs, que les fidèles entendent les Bouddhas parce qu'ils méritent de les entendre, que personne ne puisse rien pour le bonheur ou la souffrance d'autrui.
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Si nous concevons de bonnes pensées, c'est par la grâce des Bouddhas; si nous évitons la peine de nos péchés, c'est qu'ils nous protègent ainsi qu'un chevalier défend un coupable contre la vindicte de la loi. La déesse Tara, épouse du Bouddha ou plutôt futur Bouddha féminin, d'une tendresse particulièrement intime, barque de salut, mérite son nom qui signifie « Sauveuse » et « Étoile ». Avalokiteçvara est bien « le Seigneur qui regarde d'en haut », « Toute compassion ». — La piété et la grâce, exclues en théorie du vieux Bouddhisme par la notion de l'acte personnel et irréversible, débordent dans le Grand Véhicule, aux dépens peut-être de la stricte orthodoxie.
Cependant le principe de l'application du mérite entraîne des conséquences beaucoup plus importantes et plus orthodoxes; il fournit un point d'appui solide à la méthode, à l'unique méthode de la délivrance.
L'ascète qui désire la délivrance ne l'obtiendra pas; le désir du salut, sentiment égoïste, suppose et entretient l'idée de moi qui lie et renouvelle le complexe psychologique. C'est pour cela que Çakyamuni interdisait les spéculations sur la fin dernière et parfois niait l'existence de l'âme. Mais il est impossible et dangereux d'ignorer le moi et ses destinées. Reste à tirer parti des idées fausses qui constituent la
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trame même de notre pensée. Nous croyons invinciblement à l'existence du moi, du prochain, de la douleur, et nous ne pouvons pas nous évader de cette illusion ; — mais la foi nous enseigne que le mérite des bonnes oeuvres ^st applicable au prochain : dès lors nous pouvons purifier notre désir et notre activité de tout retour sur nous-même; faire le bien, non pour des récompenses célestes, mais pour soulager les créatures; convoiter la science bouddhique et la sainteté pour les distribuer aux ignorants et aux pécheurs.
Le futur Bouddha débutant; le çœu; les étages de V ascension vers la qualité de Bouddha
Très pratiques, les docteurs du Grand Véhicule s'adressent à l'homme tel qu'il est, incapable de penser à autre chose qu'à son intérêt propre : « Si on aime vaches, femme, fils ou richesses, c'est pour soi qu'on les aime », dit l'Upanisad. — Il faut donc prouver d'abord que toutes les vertus altruistes, respect des êtres vivants, aumône, pitié, etc., sont infiniment utiles au point de vue du bonheur temporel.
L'homme colère, vindicatif, jaloux, avare, égoïste,
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détruit son bonheur dans la vie présente et dans les vies à venir :
Tous ceux qui sont malheureux ici-bas sont malheureux parce qu'ils ont cherché, au cours de leurs anciennes existences, leur propre bonheur; tous ceux qui sont heureux ici-bas sont heureux parce qu'ils ont cherché le bonheur du prochain.
« Si je donne, que me restera-t-il à manger? » Égoïste, tu renaîtras dans le corps d'un démonvampire! — (c Si je mange, que pourrai-je donner? » Charitable, tu renaîtras roi des dieux !
Tu fais souffrir le prochain dans ton intérêt ; tu brûleras dans l'enfer. Tu te fais souffrir dans l'intérêt du prochain : toutes les bénédictions te sont assurées.
Tu prétends t' élever au-dessus des autres : tu renaîtras dans les destinées mauvaises, damné, revenant ou animal, et si tu obtiens, plus tard, l'existence humaine, tu seras un homme méprisé et stupide. Mais si tu transposes ta vanité au bénéfice d'autrui, tu obtiendras bonne destinée, honneurs, intelligence.
Tu commandes, tu fais travailler le prochain pour toi : tu seras, dans une vie à venir, esclave et misérable. Tu te mets au service du prochain : tu seras riche et puissant'.
L'aumône surtout est un placement à gros intérêt. Ils sont bien inspirés ceux qui ressem-
1. Bodhicaryâvatâra, viii, 129, 125-128 = Introduction à la pratique des futurs Bouddhas, p, 102.