Journal des SacantSy Article sur le Mahûvastu
SaÔ CARRIÈRE DU BODHISATTVA.
celui qui n'offense personne? » Le saint, vigilant observateur de la loi morale [çUa), évite l'état de damné, de revenant et de brute; accumulant les aumônes et les bonnes œuvres, il obtient, de vie en vie, beauté, santé, richesse, popularité, — sans parler des pouvoirs divins.
Mais, dira-t-on,le fidèle du Grand Véhicule, laïc ou moine, ne doit-il pas courir au-devant de la souffrance? ne doit-il pas imiter Çâkyamuni dévoré par latigresse,ou cet autre Bouddha, célébré par le Lotus de la Bonne Loi, qui brûle, pour le salut du monde, ses mains toujours renaissantes et tout son corps, — incendie qui éclaire, féconde et sanctifie le monde des vivants, car ce Bouddha incendié c'est, disent les textes, le soleil lui-même, — curieuse application de l'idéologie bouddhique à l'antique donnée du dieu-soleil ? Quelques-uns ont cru, en effet, que le vœu de sacrifier sa chair, ses os, et la moelle même des os, ne devait pas rester platonique ; et c'est pourquoi des moines chinois se brûlent l'index ou la main, ou procèdent avec calme à leur crémation : « Moi, pauvre moine, je désire partir; ayez la bonté de me donner du combustible pour me brûler. » Ce sont là des cas isolés et le plus grand nombre se contente de la « brûlure du crâne » qui est devenue un rite essentiel de l'ordination.
M. De Groot nous a fait connaître en détail
BRULURE DU ORANE 827
cette cérémonie : on colle sur le crâne tondu, avec un onguent fait de fruits sèches de Fœil-dedragon, des bâtonnets de bois de senteur carbonisé ; on les allume tous ensemble : la braise descend peu à peu, atteint la peau et la pâte de fruits se met à cuire. Le candidat qui verse au couvent la plus forte somme inaugure la cérémonie : il a droit à des bâtonnets plus nombreux; il est incendié de la main même de l'abbé 1.
Mais à supposer, ce qui est plus que probable, — n'en déplaise au pèlerin I-tsing^, — que ces pratiques ou d'autres semblables aient été d'usage dans le Grand Véhicule indien, elles n'en sont pas moins peu orthodoxes. Le Bouddha est un grand médecin ; contraire à la plupart des empiriques qui soumettent le malade à de douloureuses opérations ou à des diètes sévères, c'est par une méthode toute de douceur qu'il guérit ces terribles maladies qui s'appellent passions et l'attachement au moi qui est le principe de tous les autres attachements : « Notre maître commence par imposer des sacrifices faciles : donnez, dit-il, des légumes et du riz ; ensuite et graduellement, il fait en sorte que le fidèle abandonne volontiers jusqu'à sa propre chair.
1. Voir J. J. M. de Groot, Code du Makâyâna en Chine, p. 230.
2. Voir Takakusu, chap. xxxviii et xxxix et Barth, Journal des Sacants, septembre 1898, ad finem.
328 CARRIÈRE DU BODHISATTVA
La pratique de la charité anéantit peu à peu tout égoïsme et quand le futur Bouddha n'a pas plus d'attachement pour son corps que pour des légumes, lui est-il difficile de donner sa chair et ses os*? » Le don de chair n'est pas douloureux quand la possession de la vérité confère l'impassibilité ; quand, grâce à la science du vide, je ne regarde plus la sensation comme « ma »
sensation.
« Mais», remarque Gandrakirti, «il n'est pas douteux que chez le futur Bouddha qui n'a pas atteint le stade de non-attachement, la rencontre d'objets contraires à la persistance du corps ne produise la souffrance corporelle », — et le cas est prévu du saint, imparfait au point de vue intellectuel, mais d'ardente charité, qui abandonne son corps aux mutilations. « Alors », dit notre auteur, « il apprécie d'expérience personnelle, par sa propre souffrance, les souffrances qu'endurele prochain dans les enfers etailleurs, souffrances mille fois plus grandes que celle des mutilations : aussitôt, avec un zèle accru, il s'applique à mettre un terme à la douleur universelle^. » — Mais ces expériences du sacrifice de la chair ne doivent pas être tentées par des novices : « Qui sommes-nous », se demande I-tsing, « nous qui ne connaissons que