‹ Boule de suif, correspondanceChapitre 22 sur 35 · A MADAME LECOMTE DU NOUV · texte numérisé non relu

A MADAME LECOMTE DU NOUV

Chalet des Alpes, Antibes, 30 décembre 1886.

Ma chère Amie,

Merci mille fois. J'ai reçu la charmante épingle. Vous allez recevoir, à votre tour, un bracelet. Pardonnez-moi s'il n'est pas neuf; voici son histoire. Une femme qui fut belle, riche et heureuse, aujourd'hui vieille, ruinée et cruellement frappée de toutes façons, restée d'ailleurs fort honorable, m'a écrit pour me demander un entretien. Elle habite Nice et me priait de la protéger pour obtenir un petit emploi.

Comme je l'interrogeais avec beaucoup d'intérêt, elle se mit à parler avec confiance, me conta sa vie et sa profonde misère, son abominable misère.

Je lui offris de l'argent qu'elle refusa, mais elle me dit : « Avez-vous une amie assez intime pour lui offrir un bracelet que j'ai porté, en lui disant d'où il vient, sans me nommer, bien entendu, et en lui répétant surtout qu'il a appartenu à une honnête femme, à une très malheureuse et très honnête femme? Dans ce cas, je veux bien vous vendre ma gourmette en or. »

J'ai donc acheté cette gourmette, à laquelle elle a voulu ajouter un très vilain petit médaillon. J'ai acheté un écrin et je vous envoie le tout.

J'ai pense que cela ne vous déplairait pas. Je vous bais*, [es mains, en vous envovant tous mes souhaits pour vous, pour Pierre, pour vos parents et pour «Filles du monde».

Guv de Maupassant.

Paris, novembre 1887.

Ma bien chère Mèrj ,

Je vais peut-être me trouver forcé de rester à Paris plus longtemps que je n'avais pensé, et je demeure en tout cas fort embarrassé.

En présence des événements qui nous menacent au printemps, OHendorff veut mettre en vente Pierre et Jean le 3 janvier et non le 20. De sorte que je vais me trouver peut-être dans la nécessité de rester jusque-là, et de ne pas faire un second voyage à Paris comme je le pensais, mes finances ne me permettant plus aucune dépense superflue. Une fois Pierre et Jean lancé, j'irai à Cannes pour le reste de l'hiver.

Pierre et Jean aura un succès littéraire, mais non pas un succès de vente. Je suis sûr que le livre est bon, je te l'ai toujours écrit; mais il est cruel, ce qui l'empêchera de se vendre. Il faut donc que j'avise à gagner ma vie sans trop compter sur la librairie et je vais essayer du théâtre que je considère comme un métier, afin d'écrire mes livres absolument à ma guise sans me préoccuper le

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