‹ Boule de suif, correspondanceChapitre 24 sur 35 · UY · texte numérisé non relu

UY

Ma bien chère Mère, Etretat, 1889.

Le pays que je viens de visiter est un des plus beaux qu'on puisse voir. Des vallées immenses enfermées en des montagnes portant de gigan-

( l \1\ ( ORRESPONDANCE.

tesques forêts de pins et de hêtres. Le long de toutes ces pentes, d'innombrables sources, torrents, ruisseaux. Au fond de toutes ces vallées, des lacs.

En somme, de l'eau, de l'eau, encore de l'eau cjui court, qui tombe, qui glisse, qui rampe; des cascades, des rivières sous l'herbe, sous les mousses les plus belles que j'ai vues, de l'eau, partout de l'eau, une humidité froide, pénétrante, légère, car l'air est vif, le pays étant fort élevé.

J'ai eu des douleurs de rhumatisme, mais mon estomac allait bien mieux au bout de quatre jours.

Mes jambes étaient redevenues élastiques, bien que je souffrisse de crampes dans les mains et dans les épaules.

Aujourd'hui, à peine revenu à Etretat, je suis repris de migraine, de faiblesse et d'impatience nerveuses. Le travail m'est absolument impossible. Dès que j'ai écrit dix lignes je ne sais plus du tout ce que je fais, ma pensée fuit comme l'eau d'une écumoire. Le vent ici ne cesse pas et je ne laisse jamais éteindre mon feu. Je voudrais bien que le jardin public qu'on va faire contre moi me permît de vendre cette maison.

Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur. Ton fils,

Guy.

Le pays décrit an début de cette lettre est Gérarcliner.

CORRESPONDANCE. CLW

Paris, juillet 1890.

Ma bien chère Mère,

Je t'enverrai un tas d'articles sur Notre Cœur, dès que j'aurai pu remercier les journalistes. Tu me les renverras. La publication dans la Revue fait tout de même du tort à la vente. Les gros libraires de Paris me disent que parmi mes acheteurs fidèles 6 sur 10 l'ont lu dans la Revue et ne prennent pas le volume. Un autre inconvénient est celui-ci. Tout le bruit — et il a été énorme — se fait au moment de l'apparition dans la Revue des Deux-Mondes ; et on a fini d'en parler quand le volume arrive. Malgré tout cela la vente marche , quoique ralentie, et elle passera, je crois, celle de Fort comme la Mort, qui est à trente-deux mille. Ça a été cependant une excellente chose, en principe, pour moi que Notre Cœur dans la Revue.

Le public spécial de ce périodique me connaît, et m'achètera plus tard. J'y ai gagné des lecteurs.

Je t'embrasse bien tendrement, ma très chère mère. J'embrasse Simone. Mille choses à Marie- Thérèse. Ton fils,

Guy.

Je ne couche pas encore rue Boccador, où on porte, chaque jour, mes meubles. Ce sera joli et confortable. Je m'v installe samedi , mais j'y passe mes journées.

CLXV1 CORRESPONDANCE

Constantine, octobre 1890. Ma BIEN CHl RE Ml RE,

Nous voici arrivés à Constantine après dix-huit heures de chemin de fer. Le voyage s'est bien passé, sans trop de fatigue. Nous partirons demain matin pour Biskra et nous y serons le même soir. C'est là que j'espère goûter le désert, car ce pays a \ raiment pour moi une saveur unique. II n'y manque que des logements confortables. Je commence à sentir vraiment l'influence bienfaisante de la chaleur après quelques troubles d'acclimatation bien plus légers d'ailleurs que ceux d'Aix. Mais c'est un long séjour qu'il me faudrait ici. Je t'ai envoyé par la poste des photographies de Biskra, et je suis bien certain qu'en les voyant, tu seras presque au regret de n'avoir pas loué là plutôt qu'à Nice.

Nous avons un nouveau compagnon de voyage , M. Pichot, directeur de la Revue britannique, grand ami de la princesse Mathilde. C'est un aimable homme, confortable et bien élevé.

M"" X qui a été un peu souffrante pendant

quelques jours va mieux, et je croîs que ce pays lui a donné vraiment une forte impression. Elle en redoute un peu le soleil, car celui d'ici est un ogre qui mange tout. L'Afrique est bien la terre préférée de cet astre devenu féroce de l'autre côté de la mer. Nous allons, d'hôtel en hôtel, en geignant sur les chambres et sur les nourritures. Le bruit du port d'Alger sous mes fenêtres m'a

CORRESPONDANCE. CLXVII

rappelé l'avenue Victor-Hugo, mais une avenue Victor-Hugo formidable, avec des trains, des sirènes de transatlantiques, des grues à vapeur et des Arabes de somme chargeant et déchargeant des paquebots.

Nous avons dîné chez M.Tirman dont la cour et le palais m'ont fait songer à un roi d'Yvetot africain. II ne manquait aux invités, députés, magistrats, etc., que de chanter, au dessert, des chansons arabes. Les dames du cru étaient deux. Aucun désir ne pouvait venir d'augmenter leur famille. J'avais pour voisine une baronne jaune, hystérique et maigre, décolletée dans le dos jusqu'aux jambes. La discrétion relative du devant indiquait plutôt de la prudence que de la pudeur.

Des envies de rire me faisaient mal comme des crises d'estomac. Le dîner, d'ailleurs, ne pouvait consoler des voisinages.

Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur, très tendrement.

J'embrasse la petite Simone et j'envoie à Marie- Thérèse mes plus affectueuses pensées.

Ton fils, Guy.

Paris, mars 1891.

Ma bien chère Mère,

La ire de Musotte a lieu mercredi. Je crois que cela marchera bien, sans être une pièce remarquable. Les acteurs sont bons et jouent bien.

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