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LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE

EDOUARD ROUVKVHK t^ Rue des Saints-Pères^ i

M bCCCftXXVIlt

Qio

l'honneur du charmant dada des biblio-philes : f C'est la passion des honnêtes gens! »

Quoi de meilleur, en effet, qu'un bon livre pour la nourriture et la joie de Fes-prit? En le lisant, aux heures de fatigue morale, on se sent réconforté, on oublie ses déceptions, ses ennuis; le calme bienfaisant peu à peu renaît au fond de l'âme, l'œil s'éclaire, le front se déride, et le sourire bientôt refleurit sur les lèvres.

Lorsque, chassées par la bise, les der~ nières feuilles flétries se sont éparpillées, en tournoyant et gémissant, dans les allées désertes du jardin; durant les veillées de décembre, tandis que le vent rôde et pleure,

S*engouffrant tristement dans les longs corridors,

riest^il pas agréable et salutaire à la fois de relire un vrai livre, en face des tisons rougis qui craquent et pétillent, — tout en

écoutant la chanson de la bouilloire ou celle du grillon familier?... Et^ certes^ Vété, sous un ombreux feuillage^ au bruit léger du ruisseau murmurant, le plaisir n'est pas moindre pour le lecteur attentif et fidèle; mieux que jamais, au contraire, il apprécie tout le bonheur de vivre!

Quelles douces surprises , quelles fêtes intimes, que d'émotions délicieuses on éprouve en ouvrant un beau volume du temps jadis, du xviii® siècle, par exemple (le siècle des élégances) ! La reliure pleine, en veau fauve ou en maroquin à larges dentelles, les tranches rouges ou dorées, le papier de Hollande, les caractères ^/:f eviriens, les figures de Gravelot, de Moreau, de Bernard Picart le Romain, ou les vignettes d'Eisen, si délicates et si spirituelles, vous ravissent tour à tour. On croit voir l'heureux auteur de cet ouvrage centenaire, ou, s'il s'agit de la réimpression d'un classique, le patient lettré qui a enrichi l'édition de notes ingénieuses, de com-

lo LES JOIES DU BIBLIOPHILE.

mentaires excellents; oB songe à ses recherches y à ses efforts, à sa persévérance; on se représente sa joie en découvrant soudain un fait inédit y un détail curieux; puis on s'incline par la pensée devant tha* bile graveur qui a prodigué à son oeuvre exquise tant de soins intelligents et pas^ sionnés. Le premier possesseur du livre vous apparaît, lui aussi, tout glorieux d'être le maître absolu d'un si bel exem^ plaire, le feuilletant avec respect, avec admiration, le savourant en quelque sorte, et demandant à ce compagnon docile V oubli de ses chagrins de la veille et de ses soucis du lendemain!,,.

Mais écoute^ plutôt Jules Janin luimême parler des livres, avec une autorité incontestable, avec un charme infini* :

* Nous avons glané les délicieux fragments qui suivent dans l'Amour des Livres, une plaquette devenue introuvable. Ce coquet petit volume (64 pages in-j2)y publié chei J.Miard,en 1866 y a été tiré à 200 exemplaires sur papier vergé, avec titre rouge et noir. Son prix primitif

LES JOIES DU BIBLIOPHILE. ii

chefs-d'œuvre! heautês! grâces! consolations! sagesse! livres ^ nos amisj nos guides^ nos conseils j nos gloires y nos confesseurs! On les étudie^ on les aime y on les honore,», Et^ de même que^ les anciens posaient dans un coin de leur chambre un petit autel paré de verveine j et sur cet autel domestique un dieu familier y le vrai bibliophile ornera sa maison de ces belles choses,,.

Qu'il rentre en son logis ^ ou qi^il en sorte ^ il donne un coup d'ail à ses dieux favorables. Il les reconnaît d'un sourire; il les salue en toute reconnaissance^ en tout respect. Il s'honore aussi de ces amitiés illustres ^ il s'en vante!

Les livres ont encore cela d'utile et de rare : ils nous lient d'emblée avec les plus honnêtes gens ; ils sont la conversation des esprits les plus distingués^ l'ambition des âmes candides^ le rêve ingénu des philosophes dans toutes les parties du mondé; parfois même ils donnent la renommée^ une renommée impérissable^ à des hommes qui seraient parfaitement incon^ nus sans leurs livres. Ils ajouterit même à la gloire acceptée !

était de 3 francs -, on en a vendu des exemplaires, brochés, plus de 6o francs.

En tête de celui qui nous appartient, et que nous conserverons toujours précieusement, Jules Janin a écrit ce distique :

Lorsque chacun sur mon livre hésitait, Pitdagnel hardiment Padietaitl

la LES JOIES DU BIBLIOPHILE.

Au catalogue de ses livres^ on connaît un homme ! Il est là dans sa sincérité. Voilà son rêve.,, et voilà

ses amours!

« Accordez-moi^ Seigneur ^ disait un ancien^ une maison pleine de livres^ un jardin plein de Jleursl » Voule^-vonsy disait-il encore ^ un abrégé de toutes les misères humaines^ regarde^ un malheureux qui vend ses livres! fiibliothecatn vendat... Nous autres j les bonnes gens, les petites gens^ qui se tiennent à part^ loin du soleil j voici j du soir au matin ^ notre humble prière: « Accordez-nous j grands dieux j une provision suffisante de beaux volumes qui nous accompagnent dans notre vie^ et nous servent de témoignage après notre mort! »

Combien Véminent lettré se plaisait dans son merveilleux cabinet de travail^ au milieu de ses chers livres, si savamment, si royalement habillés par des artistes tels que Capé^Niédrée, Duru et Trauts[-Baus[onnet !

D'un regard amoureux, attendri parfois^ il contemplait, sans se lasser, cette nombreuse et brillante réunion d'amis :

de poètes, d'historiens, de philosophes, d'orateurs, de romanciers, de critiques,,.

Les volumes multicolores, bien alignés dans

quatre vastes bibliothèques en chêne sculpté^ semblaient reconnaissants d'une si vive affection et des hommages sincères qui leur étaient rendus. On eût dit^ à les voir par un jour de soleil^ qu'avec leur maître ils échangeaient des sourires!

UN

LE PERE LECUREUX

UN

BOUQ.UINISTE PARISIEN

L y a environ deux ans, un brave homme qui fut, durant plus d'un demi-siècle, rhumble providence des bibliophiles et des bibliomanes , est mort, à Paris , dans risolement et dans la gêne. Au retour d'un voyage, nous avons appris la triste fin de ce pauvre vieillard. Bien peu de per-

i8 UN BOUQUINISTE PARISIEN»

sonnes, hélas ! ont suivi son modeste convoi ; aucun ami des livres ne lui a dît le suprême adieu ; aucun journal n'a daigné annoncer, même par une simple ligne, sa disparition de ce monde !

Qu'il nous soit permis de réparer aujourd'hui cet oubli regrettable. Le père Lécureux nous a donné naguère plus d'une joie; il serait vraiment injuste et ingrat de ne point lui consacrer quelques pages sincères. Et, d'ailleurs, une rapide esquisse de cette originale et honnête figure aura peut-être la bonne fortune d'intéresser un moment nos lecteurs.

Au n^ 20 de la rue des Grands-Augus-^ tins, tout au fond d'une cour silencieuse, se trouvait le vaste et poudreux magasin du digne bouquiniste* Sans cérémonie et

à toute heure du )our, on pouvait pénétrer dans le temple, situé au rez-de-chaussée, en tournant le bouton d'une porte vitrée dont les carreaux étaient constamment couverts d'une vénérable poussière.

Une marche à descendre, cinq ou six pas à faire dans une demi-obscurité, et le visiteur apercevait ou plutôt devinait soudain le père Lécureux, assis gravement devant un petit bureau de sapin noirci, placé près d'une fenêtre ayant vue sur une seconde cour, où s'étiolaient de compagnie quelques lilas et un platane, au centre d'une maigre pelouse. Le bureau vermoulu était surchargé de registres écornés et de liasses de papiers jaunis, du milieu desquels émergeait la tête chenue du bonhomme.

Dans deux grandes pièces contiguës et peu élevées», l'œil rencontrait partout de nombreux rayons pliant sous le poids de volumes brochés ou reliés, et ficelés soigneusement par séries, avec de larges étiquettes sur chaque paquet. A terre, près

so UN BOUQUINISTE PARISIEN.

du seuil, des pyramides de bouquins ; sous les tables boiteuses, sur les chaises bran- |

lantes, encore des livres empilés ; dans les encoignures, tapissées de toiles d'araignées, devant les fenêtres aux vitres verdàtres, tout le long des salles lézardées, toujours des livres et des brochures! De la médecine et du droit, de la théologie et de Talgèbre, de la poésie et de Thistoire, de l'italien, de l'anglais et du grec, du chinois, du latin et de l'allemand, de la musique et de la géométrie, des romans et des contes bleus, de la philosophie et d% la critique, des tragédies et des vaudevilles... On trouvait tout (ou du moins des échantillons de tout) dans ce capharnaiim, où il semblait, par exemple, terriblement difficile de circuler. De petits sentiers sinueux y étaient ménagés cependant, mais il fallait, pour s'y reconnaître, avoir une certaine habitude du logis.

Eh bien, ce désordre apparent cachait un ordre parfait. Le père Lécureux^ qui,

depuis plus de soixante années (il est mort âgé de quatre-vingts ans), vivait au milieu du papier imprimé, possédait une méthode sûre et fort ingénieuse pour s'évite»

le moindre embarras. Les diverses éditions d'un même ouvrage étaient réunies chez lui, par ordre de dates, au fur et à mesure de ses découvertes. Il avait disposé, en outre, dans deux boites sans couvertures, d'innombrables fiches en carton, — couvertes de chifires à l'encre noire et à l'encre rouge, de caractères menus, de ratures et de signes hiéroglyphiques, — à Paide desquelles il savait immédiatement si un auteur quelconque, ancien ou moderne, demandé à Timproviste, dormait dans son obscur magasin, et à quel endroit exact il devait, armé d'une chandelle à la lueur vacillante, aller le réveiller pour satisfaire le caprice d'un client.

as UN BOUQUINISTE.PARISIEN.

Nous avons donné une idée du sanctuaire ; voici maintenant le profil du grand* prêtre. Sec, courbé, de moyenne taille, la figure parcheminée et sillonnée de rides profondes, les pommettes saillantes, les cheveux blancs et assez rares, les yeux vifs derrière ses lunettes rondes , le nez long et légèrement busqué, barbouillé de tabac ; la bouche fine et souvent souriante d'un bon sourire bien franc, tel était le père Lécureux, vêtu dès Taube, l'hiver aussi bien que Tété, d'une redingote noire lustrée par l'usage, et dont les manches étroites étaient protégées par des fourreaux en percaline, tachés d'encre et passablement fatigués. D'une poche de cette redingote, d'une coupe démodée depuis longtemps, s'échappait à demi un ample mouchoir à carreaux; un

gilet noir étriqué, un vieux pantalon de même couleur, une cravate en soie trèsmûre, entourant un col de chemise en toile rousie, et des pantoufles de lisière fanées complétaient ce costume — sans prétention^ on le voit de reste I Le père Lécureux, en effet, ne songeait point du tout à s'habiller ; absorbé par ses recherches et ses classements incessants, il voulait simplement se couvrir à la hâte et tant bien que mal, poUr se mettre en règle vis-à^vis de la so^ ciété.

En considérant ce vieillsu^d comme un bouquiniste vulgaire, on aurait commis à coup sûr une grave erreur. Il avait au contraire une curieuse et fort utile spécialité ; il était unique en son genre, et c'est pour cela surtout qu'il a droit à notre souvenir,

disons mieux, à nos regrets. On ne le rem* placera pas. Le père Lécureux achetait dans les ventes et en toute occasion favorable, sans se lasser jamais, des livres dépareillés. Il ne recherchait guère que ceux-là, et c'est par milliers qu'on les voyait entassés dans sa modeste boutiq[ue.

Les tomes dépareillés, voilà donc ses enfants de prédilection ! Il les adoptait, il les choyait, pansant au besoin leurs blessures, les cataloguant avec minutie et les rangeant avec amour.

Ce bonhomme infatigable accueillait avec le même entrain, dans son bizarre intérieur, Laclos et Massillon, Coquillart et Mirabeau, Horace et le chevalier de Boufflers, Virgile et Fontenelle, Laharpe et Laplace, Santeul et Vadé, Restif de la Bretonne et Lamartine, Voâlcoran de Du Ryer et Madame Bovary^ V Encyclopédie et VHistoire des Peintres^ le Nobiliaire universel et la Vie des Saints, Confucius et Pigault-Lebrun , Voltaire et Fénelon,

Brantôme et Pascal, Cyrano de Bergerac et Crébillon, Sterne et Diderot, Tabbé Delille et TArioste, Anne Radcliffe et M"' Deshoulières, Plutarque et Vaugelas, Homère et Palissot, Chateaubriand et Paul de Kock, la Princesse de Clèves et Manon Lescaut^ le Moyen de parvenir et Vo/irt d'aimer,.. Toutes les langues, toutes les époques, tous les genres, tous les systèmes, toutes les études, tous les rêves, toutes les folies, toutes les audaces, tous les ridicules, toutes les gloires se pressaient, se confondaient sans cesse en ce Heu singulier, sous la protection du père Lécureux, qui arrachait ces débris si divers, ces épaves de la science et de la littérature, aux marchands de la halle, à l'épicier du coin et au pilon inexorable !

Représentons-nous les cruelles émotions d'un amateur passionné qui a perdu un tome de son cher Montaigne de 1659 ou de son Rabelais de 1741, ou bien (chose plus aâreuse encore !) un volume du Décaméron de Jean Boccace, édition de Londres, de 1757, ou du Molière, publié par Denys Thierry, en 1682. Voilà donc l'exemplaire incomplet, c'est-à-dire devenu tout à coup presque sans intérêt et sans valeur ! A quel saint se vouer? Où chercher, où courir?

Quelles perplexités toujours croissantes!...

Hélas ! la perte sera bien difficile, sinon impossible à réparer, — car le père Lécureux n'est plus là, avenant et alerte malgré les hivers, pour consulter sts fameuses fiches, si riches en révélations — et en consolations !

Combien Texcellent fureteur triomphait naguère, lorsqu'il trouvait, au milieu d'un paquet poudreux, le tome tant souhaité !

Il le livrait sans trop exiger en échange, se souvenant à propos d'avoir acheté à vil prix, dans un lot, à la salle Sylvestre, dans une vente après décès, ou même tout simplement, un matm,sur les quais, ce volume si précieux pour Tamateur rasséréné.

De Paris, de la province et de l'étranger, on venait frapper à Thuis du vieux bouquiniste, avec empressement, avec confiance, et rarement on s'en retournait les mains vides. Que d'inquiétudes, de regrets profonds il a fait disparaître ; que de pures et durables joies lui sont dues! Que de bons livres, spirituels compagnons des veillées paisibles, il a sauvés ainsi de l'oubli éternel ! Combien de bijoux littéraires, imprimés en caractères antiques, sur papier de Hollande, enrichis de frontispices élégants et ingénieux, de portraits finement gravés ou à!ex-libris intéressants.

iB UN BOUQUINISTE PARISIEN.

il a préservés, ce brave homme, de Thorrible pilon aveugle et bratal, toujours prêt à détruire indifféremment l'esprit et la sottise, la science et Terreur, la grâce et la vulgarité 1 Et, avec cette pâte nouvelle, que de papier on aurait fabriqué, pour le couvrir ensuite, le plus souvent, d'inepties ou d'insanités I

Oui, certes, il est juste de rendre hommage à cet humble collectionneur, plein d'expérience et d'obligeance, suffisamment instruit et sincèrement honnête, qui, après avoir rendu tant de services aux amoureux du livre, est mort pauvre et presque abandonné.

vr

Le savant, Tamateur, l'écrivain, le professeur, récolier, tous les âges, toutes les bourses, toutes les classes de lecteurs, ont été à même de reconnaître la grande utilité du commerce bizarre du père Lécureux. Nous pouvons louer hautement sa politesse, sa patience et son zèle : personne ne lui contestera ces qualités !

Il avait vu dans sa vieille maison plus d'une notoriété littéraire et même plus d'une gloire! M. Villemain, M. Patin et réminent bibliophile M. Brunet le consultaient à l'occasion. Le fabuliste-académicien Viennet venait parfois causer dans le magasin du bonhomme. M. de Chateaubriand le fit appeler à deux reprises !

M. Dupaty, M. Casimir Bonjour et M. de

jo UN BOUQUINISTE PARISIEN.

Jouy (VHermite de la Chaussée-d'Q/lntin) lui témoignaient un vif intérêt ; Guilbert de Pixérécourt, Charles Nodier, Victor Cousin et M. Paul Lacroix ne l'estimaient pas moins. Tout enfant, il avait eu pour voisin le célèbre Latude, qui, chaque matin alors, pour gagner de Tappétit, était heureux de se dégourdir les jambes sur le Pont-Neuf, après « trente-cinq ans de captivité • !

Le père Lécureux aimait à parler de sa jeunesse aventureuse, passée en partie au Mexique (il s'occupait déjà de librairie); il racontait aussi volontiers, avec beaucoup de verve et d'originalité, à ses clients les plus fidèles, des anecdotes inédites sur les écrivains et les amateurs en renom du siècle. Nous nous souvenons de l'avoir écouté avec profit et grand plaisir.

Vers la fin de sa vie, le digne homme était un peu sombre : il avait perdu la foi en Tavenir de son métier.

« Ah! monsieur, nous disait-il amèrement un jour, on ne complète plus^ on

UN BOUQUINISTE PARISIEN. ji

réimprime! • Et il levait les bras au ciel, comme pour le prendre à témoin de Tinjustice du sort, de la folie humaine et de sa légitime douleur. En effet, les réimpressions d^ouvrages anciens étant devenues très-fréquentes, très-nombreuses, et cotées à des prix fort abordables, à cause de la concurrence, le travailleur et le lecteur frivole sont maintenant d'accord pour délaisser les exemplaires incomplets des éditions d'autrefois. On rencontre, ça et là, d'aventure, quelques-uns de ces malheureux tomes, exposés, tantôt à la neige, au vent ou à la pluie, et tantôt à l'indiscrète ardeur du soleil, dans les humbles boîtes en sapin, mélancoliquement alignées sur les quais, depuis le Pont-Royal jusqu'au pont Saint-Michel ; — mais, si, tenté de relire un vieil auteur, le passant s'arrête, d'ordinaire il écarte avec dédain l'invalide au costume délabré, pour sourire à la « nouvelle édition » en un seul volume , marquée trois francs, et qu'on lui cédera

volontiers à moitié prix, pimpante encore dans sa légère robe bleue, gris-perle ou jonquille, — quoique déjà familiarisée, sans doute, avec les façons, parfois un peu cavalières, du couteau de buis ou d'ivoire.

Le bibliophile et le bibliomane demeurent, eux aussi, très-indifférents en présence des débris centenaires dont nous venons d'esquisser les infortunes. Excepté dans les grandes circonstances, où Ton ne veut négliger absolument rien pour compléter un ouvrage d'une rareté exceptionnelle, la persévérance nécessaire fait généralement défaut aujourd'hui.

La collection si curieuse, que le père Lécureux estimait au minimum 30,000 francs, n'a pu être vendue de son vivant, même moyennant une somme infiniment plus modeste. Les libraires de Paris et de la province, pour satisfaire leurs clients, à bref délai, avaient souvent eu recours au bonhomme; mais, lorsqu'il voulut enfin se reposer, aucun d'eux ne consentit à

acquérir son fonds. « C'est trop encombrant ! • s^ écriaient-ils à Tunisson. — Les pénibles préoccupations que lui donnait une vente, sans cesse rêvée et toujours impossible, contribuèrent certainement à la mort du pauvre vieillard, qui n'encaissait, depuis longtemps, que de maigres recettes, — insuffisantes, dans la dernière année surtout, pour payer un loyer de 1,500 francs.

Aussitôt après le décès de cet humble > , chercheur*, tous ses volumes, vêtus, pour la plupart, de parchemin, de veau fauve ou de veau racine, étaient livrés en bloc à un marchand de vieux papiers, — à raison de dix centimes le kilo !

Les vénérables bouquins avaient perdu

* M. ^ureux, né à Paris, en 1795, X ®^^ °^^^^ ^^ 18 novembre 187$, après huit jours de maladie. Un bouquiniste du voisinage (son ancien commis) lui a fermé les yeux. Le sympathique libraire a constamment travaillé ; une heure à peine avant de s'éteindre, il signait encore, d'une main défaillante, plusieurs lettres d'affaires, et faisait avec lucidité 8e« dernières recommandations.

34 UN BOUQUINISTE PARCSIEN.

leur ami, leur fidèle protecteur, et ils ne pouvaient, hélas I lui survivre.

Amateurs sincères, bibliophiles fervents, croyez-nous, plus que jamais prêtez à bon escient vos chers livres, car, si, par malheur, des vides venaient à se produire dans leurs rangs, nul ne saurait, comme le père Lécureux, remplacer à propos les tomes disparus !

A F. FBRTIAULT

Vous allei donc parler de lui^ De cet ami vraiment fidèle^ Qui du cœur sait chasser V ennui ^ Donnant toujours fête nouvelle ?

Vous nous direi son vif esprit^ Exempt de morgue et â^ hyperbole; Comme on le cultive avec fruit ^ Comme il charme^ comme il console.

Ah! l'aimable et franc compagnon^ Sous bois y en Juin; puis ^ dans la chambre y — Porte close au souci grognon^ — Devant un feu clair, en décembre!

On peut le prendre — ou le laisser ^ Dédaignant sa verve brillante :

Nul né risque de Voffenser^ Tant son humeur est bienveillante.

Ami sincère et sans apprêt j Parfois même il se plaît à rire; Conseiller sûr et toujours prit^ Chacun V interroge — et V admire.

De modeste toile vêtu^

Ou couvert de fine dorure y

Il rend au malade abattu

L^ espoir qui soudain transfigure.

En vain les hivers passeront ^ Détruisant palais et tonnelle; Nos ertfants le retrouveront ^ Plein dune jeunesse éternelle.

Du causeur cher à nos loisirs ^ Racontei la grâce et la gloire!

On lui doit tant de doux plaisirs Qiiilfaut retracer son histoire.

Ce thème est sage et ravissant :

Célébrei V attrait du bon Livre ; // en sera reconnaissant^ Et vous voilà bien sûr de vivre !

Passy, 1876.

LETTRE DS l'abbé Mbrcier de Saint-Léger.*.

Publiée dans \e Journal de Paris, du xi décembre 1777.

AUX AUTEURS DU JouTual dc Paris,

ous accueillez, Messieurs, toutes les idées utiles que Ton vous présente ; en voici une que je soumets à votre jugement et à celui de vos lecteurs. Il n'y a aucun possesseur de livres qui n'ait dans sa

* Barthélémy Mercier de Saint-Léger, célèbre bibliographe, né à Lyon^ le 4 avril 1734) ^^ °>oi't ^ Paris, le 13 mai

bibliothèque quelques volumes dépareillés. Veuton consulter un ouvrage en plusieurs volumes, presque toujours c^est précisément dans celui qui est égaré que se trouve le fait que l'on cherche. Il faut donc emprunter ce volume, ou le faire chercher, ou se résoudre à acheter l'ouvrage entier, en cédant à vil prix les volumes qui restent. Ces expédients ayant chacun un inconvénient très-réel, on prend le parti de laisser dans sa bibliothèque un ouvrage incomplet, dans l'espérance qu'un hasard heureux pourra quelque jour remplir ce vide; l'occasion ne se présente point, et l'on se passe du livre avec un chagrin qui se renouvelle toutes les fois que l'on en a besoin.

1799. Chanoine régulier de Sainte-Geneviève, il fut nommé en 1760 (en remplacement de l'astronome Singré) bibliothécaire de cette congrégation, à Paris, et reçut du roi, en 1764, l'abbaye de Saint-Léger, à Soissons. On assure qu'il s'était fait genovéfain dans le but de satisfaire plus aisément sa passion pour les livres. En 177a, le savant abbé donna sa démission de bibliothécaire, parce qu'il désirait beaucoup examiner à loisir les riches collections scientifiques et littéraires de la Belgique et de la Hollande. Cet érudit, vraiment infatigable, a montré un grand esprit de clarté dans ses nombreux travaux. On a de lui un intéressant Supplément à VHistoire de l'origine et des progrès de l'imprimer rie, de Prosper Marchand (177a, 1775) ; des Lettres au baron de H*** (Heiss) sur les différentes éditions rares du

Pour remédier à un inconvénient si fiineste aux lettres, je désirerois que quelqu'un de nos libraires de Paris s'attachât particulièrement au commerce des livres dépareillés de toute espèce. Plusieurs s'adonnent à ce qu'ils appellent vieille librairie^ d'autres aux livres de Médecine et d'Histoire naturelle ; ceux-ci aux livres de Dévotion, ceux-là aux livres imprimés chez l'étranger. Pourquoi n'y en auroit-il pas au moins un qui s'appliquât d'une manière pardculière au commerce des livres dépareillés ? Que l'on ne dise pas que cette espèce de trafic n'appartient qu'aux petits marchands connus sous le nom de bouqui" nistes, i*> Ceux-ci sont très-utiles à la majeure

Xy^ siècle (1783); aa Projet pour Rétablissement d'une bibliothèque nationale (1791). On lui doit en outre plusieurs ouvrages curieux sur la Bibliographie de Debure, la Pucelle d'Orléans, Tauteur de V Imitation, etc. L'abbé de Saint-Léger a publié aussi divers extraits des romans du moyen âge, dans la Bibliothèque des Romans ; une Bibliothèque des Romans grecs, une étude sur le Testament de Richelieu, une édition des Lettres du pape Ganganelli, des notices et discussions sur des catalogues de livres, etc. Il a écrit bon nombre d'articles pour le Journal de Trévoux, et l'a rédigé seul, d'octobre 1764 a juin 1766. Parmi les autres publications auxquelles il a collaboré, il faut mentionner surtout V Année littéraire, le Magasin encyclo' pédique et le Journal des Savants,

partie des littérateurs et des bibliophiles, qui peuvent à leur aise examiner un tas de volumes poudreux, et y trouver à bon compte un livre qu'ils chercheroient inutilement chez nos libraires les mieux fournis : aussi, loin de mépriser les bouquinistes, ou de voir tranquillement qu'ils soient molestés ou inquiétés, je voudrois que leur nombre augmentât, et même que leur état fût encouragé et protégé, sauf à prohiber sévèrement Tétalage d'aucun livre contre la reli- ^on, les mœurs et le gouvernement. 2« Le libraire qui s'occuperoit spécialement du commerce que je propose^ étant une fois connu, tous ceux qui possèdent des volumes dépareillés iroient à lui avec empressement, et, contents d'avoir trouvé un livre qui leur manquoit , loin d'éprouver pour le vendeur un sentiment de mépris, ils ne pourroient que lui accorder de l'estime, y Les bouquinistes tiennent, il est vrai, quelques livres dépareillés ; mais ces marchands sont répandus dans tous les quartiers de la capitale : combien de temps et quelle patience ne faut-il pas pour se déterminer à visiter leurs di£Férents étaux ! Ne seroit-il pas plus commode d'aller chez un libraire connu ? On auroit bien

plus d'espoir d'y trouver ce que Ton cherche, parce que son magasin seroit nécessairement mieux fourni, qu'il s'accroîtroit chaque jour par le moyen des autres libraires et qu'il seroit en peu de temps assez considérable pour donner lieu à une vente journalière dont le produit seroit lucratif pour le libraire^ à qui l'acheteur payeroit toujours avec plaisir le prix de la marchandise.

Cet établissement, Messieurs, seroit encore fort avantageux à nos grandes Bibliothèques publiques, qui, comme l'on sait, sont encore plus exposées à égarer un ou plusieurs volumes du même ouvrage. Le libraire des livres dépareillés, ayant pris connaissance des timbres de ces Bibliothèques, reconnoîtroit aisément leurs volumes; toutes les fois qu'il en tomberoit quelqu'un entre ses mains , il en donneroit avis aux possesseurs, et les gens de lettres qui fréquentent ces Bibliothèques n'auroient pas si souvent le chagrin d'y trouver des ouvrages incomplets.

Je crois donc. Messieurs, que l'exécution de mon projet seroit utile aux littérateurs et à tous ceux qui ont des livres ; je crois que le commerce des livres dépareillés seroit lucratif

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TABLE

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Pages.

Les Joies ou Bibliophiib ......... $

Un BouQ^uiicisTE parisien 15

Le Livre )5

Appendice 41

$4 OV MÊMB AUTEUR :

R. Pignet, Féliden Rops, Ed. Saint-Raymond, Alfred Taiée; et deux fac-similé (dessin et lettre autographe). Paris, 1876.

Ouvrage couronne par V Académie française.

L'édition se compose de : cinq cents eiempltires sur papier vergé de Hollande, vingt-cinq sur papier de Chine, quinze sur papier Whatman et cinq sur parchemin. — Tous ces exemplaires sont numérotés.

Avril, Poésies, avec un frontispice de Giacomelli, gravé à Teaa-forte par Lalauze. i vol. grand in-i 8, imprimé par C. Motteroz, en caractères italiques elzéviriens; titre ronge et noir; encadrement en ronge à chaque page; fleurons style Renaissance, etc> Paris, 1877.

Il a été tiré de ce livre : sept cents exemplaires sur papier fort de Hollande, cinquante sur papier fort de Hollande (impression en vert), vingt sur papier de Chine et quatre sur parchemin. — Tous les exemplaires de l'édition sont numérotés.

Introductions et Notices — pour la Chaumière indienne, les Lettres portugaises, le Diable amoureux, les Lettres de Mtte Aîssé, etc. — (Collection des Petits Chefs-d'œuvre, imprimée sur papiers de luxe, par D. Jouaust, dans le format in-i6 elzévirien).

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