SCÈNE PREMIÈRE
LIDOIRE, MARABOUT, VERGIS- SON, L'ADJUDANT
LIDOIRE. — Silence à l'appel ! - Manque personne, mon lieutenant.
LE sous-OFFiciEiî, qui a effleuré, du doigt la visière de son slu/ko. — Comment ça, il ne manque personne? Voilà une chambrée de douze lits où vous êtes tout do suite- trois.
LIDOIRE. — Dam', mon lieutenant, vous savez c'que c'est : quand c'est q'ies bleus viennent d'arriver, c'est aux hommes ed'Ia classe à prend' la semaine.
Lidoiie
la garde à. la police, à l'ccuric, et tout. D'ailleurs, v 'pouvez vous assurer.
LE sous OFFICIER. — Je le sais bien, que je {>cux m'assurcr; je n'ai pas besoin de votre permission. — D'abord, pourquoi doue est-ce voiis qui rendez l'appel ce soir? Où eet le brigadier Sauvage?
LiDOiRE. — A l'hôpital.
LE SOUS-OFFICIER. — A l'hôpital? (^Haussem-ent d'épaules.) C'est bien le moment de tirer au cul.
LIDOIRE. — Y tire pas au cul, mon lieutenant. Y ya arrivé un sale coup au pansage d à et' après-midi : un coup de sabot en pleine figure...
LE sous-OFFiciER. — C'est bon. (/>ésignant un lit.) Qui couche là?
LIDOIRE. — Chaussier, puni sali' police.
L'un suivanc l'autre et l'éclairant, Lidoire et le sous-cfficier font le tour de la chambre. Et à chaque lit, dont le sous-officier, du doigt, touche le couvre-pied, au passage, Lidoire donne une explication : Gabriel, garde écurie ; Liandier, garde de police ; La Biscotte, trompette,
permissionnaire de dix heures ; Truffe, puni de prison; Pied, à l'infirmerie; biigidior Sauvage...
LE sous-OFFICIEH, qui fait halte (levant Marabout. — Vous êtes un bleu, vous?
MARABOUT. — Oui, mon lieutenant.
LE sous-OFFiciER. — Vous en avez bien l'air. (// lui retrousse le bas de sa veste.) Vous n'avez pas de bretelles. Prenez votre couverte; vous allez descendre à la boîte.
LIDOIRE qui s'interjjose. — C est jeune, mon lieutenant ; ça compte à l'escadron d'à seulement c'matin ; ça fait que ça ne sait pas 'core...
LE sous-OFFiciER. — Raison de plus.
Ça lui apprendra. D'ailleurs on a besoin de beaucoup d'hommes punis pour casser, le matin, la glace des abreuvoirs. — Ah ça ! c'est dégoûtant, ici ! En voilà une bauge ! Qui est de chambre ?
VERGissoN, la main au calot. — C'est moi.
MARABOUT. — Oui, MON lieutenant.
LE SOUS-OFFICIER. — Je VOUS fais mon compliment. Des quarts! Une gamelle!...
c'est du proiDi-e! Vous n'êtes pas un bleu, vous; ce n'est pas de ce matin que vous comptez à l'escadron, et vous la connaissez il y a belle lurette. Mais l'iiuportant n'est pajs de la connaître : c'est de la pratiquer. Voilà. Méditez cette parole et prenez votre couverte.
Les deux hommes démolissent leurs lits, se jettent leurs couvertures sur l'épaule et sortent pendant ce qui suit
LE SOUS-OFFICIER, qui inscrit au billet d'appel les 2}umtions qu'il vient de porter. — Lidoire !
LIDOIRE. — Mon lieutenant'*
LE sous-OFFiciER. — Demain matin, au réveil, vous me commanderez quatre hommes de corvée pour le pain.
LIDOIRE, qui bondit. — Quat" hommes!... J' pourrai jamais, mon lieutenant. Je n' n'avais déjà eq' trois; su' les trois n'en v'ià déjà deux d' désignés pou' la corvée de glace, et faudra qu' j'en trouve quat' pour la corvée de pain?
LE SOUS-OFPICIER. Oui.
LIDOIRE. — Eh! oii c'est que c'est t'y qu'vous voulez que je les prenne?
LE sous-OFFiciER. ■ — Vous les prendrez oii vous voudrez. Si vous croyez que ça me touche!.,.
Il sort.