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LE GRAND BOURDALOUE ET LE GRAND ARNAULD

Les caractères du style de Bourdaloue, la justesse, la correction, la propriété, n'étaient pas non plus de ceux (|ue son temps dédaignait. Un langage ferme et sobre, sans grand éclat, mais aussi sans faux brillants, sans tons criards ni surcharge de couleur, paraissait aux contemporains de madame de Maintenon le langage de la raison même. Cette dernière partie du dix-septième siècle inclinait peut-être à se contenter trop aisément de ces mérites impersonnels dont nous parlait tout à l'heure M. Sainte- Beuve. Nous ne penchons plus, on le sait trop, de ce côté. Un auteur parlant purement et fortement la langue de tout le monde ne nous suffit plus. Nous avons soif de nouveauté, d'imprévu, de hardiesse, et, si je puis dire, d'originalité voyante. Toujours attentifs à découvrir l'homme dans son œuvre, moins curieux de connaître un livre ou d'entendie un discours que de distinguer un écrivain ou un orateur de talent, nous pardonnons à l'ouvrage de nombreux défauts, d'énormes inégalités, pourvu que l'auteur fasse éclater çà et là quelques (jualités personnelles, brillantes et neuves. Si l'éclat de la forme n'attire pas nos regards, nous ne daignons pas détourner les yeux. Tous élevés plus ou moins à l'école de Chateaubriand, tous enveloppés par cette atmosphère vivifiante sans doute, mais échautt'ée, où parut, il y a cinquante ans, le météore du romantisme, nous avons gardé de ces influences le culte de la couleur et de l'image. Nous exigeons de l'orateur quelques-unes des qualités propres aux poètes. Le goût blasé et inconséquent de notre siècle n'admet plus de milieu entre la précision rigoureuse et froide de la science et les violences de l'imagination exaltée : siècle bizarre, tour à tour le plus lyrique et le plus positif des temps modernes!

On le voit, tout, dans l'éloquence de Bourdaloue, devait plaire à ses contemporains : tout y plaît moins aux nôtres. Trop vanté jadis, il est aujourd'hui trop négligé ou trop dédaigné. Combien de critiques, voulant rappeler les grands noms de l'éloquence religieuse au dix-septième siècle, placent Bossuet et Massillon au premier rang, et au second Fléchier et Bourdaloue! Classement deux fois injuste

pour ce dernier : Bourdaloue n'est point inférieur à Massillon, et Fléchier ne saurait même lui être comparé.

Nous ne méconnaissons pas le grand talent de Massillon. De tous les prédicateurs français, Bossuet mis à part, il est le seul qui puisse soutenir la lutte avec Bourdaloue : je comprends même qu'à première vue on soit tenté de lui accorder le prix. Cette harmonieuse et facile abondance, qui berce à la fois l'esprit et l'oreille, exerce une sorte de charme. On se laisse aller au courant de ce fleuve large et paisible, oîi, de temps à autre, un souffle plus fort, mais qui n'est pas la tempête, soulèvequelques vagues qui voudraient être terribles. Rien qui étonne ni qui blesse chez Massillon ; rien de heurté ni d'abrupt. C'est une éloquence à la démarche aisée, qui ne se plaît point sur les cimes élevées ni parmi les abîmes, qui se promène plutôt sur des pentes douces, dans une contrée fertile, s'arrêtant et se reposant à des points de vue heureusement choisis, assez vastes sans être immenses, parfois imposants, mais non tourmentés. Massillon a donc des dehors plus flatteurs. Mais c'est le propre de cet orateur que ses beautés sont d'ordinaire spécieuses ou incomplètes, et qu'il faut les acheter presque toujours au prix de quelque défaut. Son abondance est plus dans les mots que dans les choses : la part de l'amplification l'emporte chez lui sur celle de l'invention véritable, et il sait mieux étendre un sujet que le féconder. Si on le suit avec moins d'effort, n'est-ce point qu'il flatte une certaine paresse de notre esprit, et le force moins à penser? Nous avons trouvé chez Bourdaloue bien plus de vraie fécondité, et une richesse de meilleur aloi. La composition, quelquefois moins méthodique chez Massillon que chez Bourdaloue;, est en réalité bien plus artificielle : on y sent tout autant la main de l'ouvrier, et beaucoup moins la vérité des choses et la logique du sujet. Le style est plus lâche, la diction moins châtiée, la langue moins pure. Dans les grands mouvements, où Massillon cherche l'éloquence et la trouve, l'artifice oratoire se laisse voir encore plus que la vraie passion. Il se force alors, devient outré : de là des sévérités excessives, celles par exemple du ser-

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mon sur le Petit nombre des élus, qui sont moins peut-être des exagérations de doctrine (\ue des convenances dramatiques : toutefois on n'est pas peu surpris de les rencontrer chez un prédicateur dont l'onction a été sicomplaisaramenl admirée. Le mot même d'onction, appliqué à Massillon, est fort impropre; non point que ce caractère lui ait tout à fait manqué : mais il trouve peu d'accents vraiment pénétrants et qui aillent au cœur. Ce qui a fait sans doute illusion, c'est qu'il a laissé perdre quelque cliose de l'austérité apostolique; c'est que sa prédication, moins purement chrétienne, jamais théologique, plus voisine de la morale naturelle et philosophique, a mis plus volontiers en lumière les côtés populaires et humains de la religion, la charité fraternelle, le devoir de laumône, l'égalité des hommes. Voltaire avait toujours sur sa table le Petit Carême : c'était rendre au prédicateur un hommage compromettant. La parole sainte, dans la bouche de Massillon, s'est aftaiblie bien plutôt qu'attendrie. Il n'en faut pas davantage pour le déclarer inférieur. Avec lui, la décadence de la chaire ne commence pas encore ; mais elle s'annonce.

Quant à Fléchier, ce prédicateur qui dut sa première renommée à de jolis vers latins sur un carrousel, il resta toujours bel-esprit. Excellent écrivain, un de ceux qui ont le mieux connu les ressources de la langue, il cacha sous une forme trop soignée un fond trop pauvre, ne goûta jamais la simplicité ni le naturel, et fut le Balzac de la chaire. La cadence de ses phrases, le balancement étudié de ses périodes trahissent le rhéteur. « Ses moindres billets, a dit le P. La Rue, avaient du nombre et de l'art. » Il commit perpétuellement la faute de confondre l'éloquence sacrée avec le genre académique.

Il faut regretter que les sermons de Mascai'on soient perdus. Mascaron ne doit pas non plus être placé sur la même ligne que Bourdaloue ou que Massillon : pour lui, toutefois, l'honneur du rapprochement serait moins immérité. Madame de Sévignél'a loué plus que de raison, mais non pas sans raison. Outre les qualités extérieures de l'orateur, noblesse du maintien, sonorité de la voix, grâce et

beauté du geste, il trouva plus d'une fois la force, la profondeur, le mouvement, et même l'éclat. On détacherait de ses Oraisons funèbres des pages admirables. Mais il ne se soutient pas, tombe ici dans l'enflure, là dans la subtilité, et gâte ses plus heureuses inspirations par la recherche et le mauvais goût. Ce n'est qu'un orateur de second ordre, mais qui s'est élevé quelquefois à la hauteur des plus grands.

Ces prédicateurs, dont le moindre est encore fort audessus du médiocre, sont trop souvent mal jugés parce qu'ils sont mal connus. Il en est de même de Bourdaloue. Je crains moins pour lui les critiques injustes que l'indifférence dédaigneuse. On ne peut même accepter sans défiance les éloges convenus et suspects que la critique littéraire veut bien jeter parfois, comme en passant, sur sa mémoire, respectueuse encore pour son nom, à condition de ne point lire ses œuvres. Le grave, le judicieux, le sage Bourdaloue! Volontiers on le caractériserait par ces mots, s'ils étaient pris dans leur sens favorable et flatteur, et ne cachaient pas, sous d'apparents hommages, plus de dédain que d'estime. Solidité constante de la pensée, gravité soutenue du langage, fécondité sans amplification creuse ni emphase déclamatoire, sûreté de méthode, habileté de composition et d'ordonnance, logique serrée, dialectique vigoureuse et convaincante, style correct, juste et ferme : ces mérites ne sonj; pas les plus brillants sans doute, ni les plus capables d'éblouir; sont-ils donc si vulgaires et si peu enviables qu'on doive les mépriser? Et si nous ajoutons à tout cela le mouvement continu, le souffle, la force croissante, l'esprit insinuant, n'avons-nous pas le droit de dire qu'à ne parler que do l'éloquence, la part de Bourdaloue est encore assez belle etassez rare?

A Bourdaloue s'applique plus justement qu'à tout autre l'antique définition de l'orateur, qu'il répétait si souvent à ses élèves de rhétorique : Fm' bonus dicendi peritus. Nul ne justifie mieux, ce que cette définition a de vrai, de noble et d'élevé; nul ne fait mieux voir en quoi elle est incomplète et insuffisante. Homme de bien, ce beau titre

CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE 16i

semble trop faible encore pour le religieux irréprochable qui passa sa vie à servir, à enseigner, à diriger ses frères et qui joignit à la probité païenne ce zèle des âmes et ces touchantes ambitions d'apôtre que les plus purs d'entre les anciens n'ont point soupçonnés. Aussi avait-il cette autorité du caractère et de la vertu qui est une des puissances de l'orateur, et dont, pour l'honneur de la morale, le talent, si haut qu'il soit, n'a jamais pu tout à fait se passer. L'art de la parole, l'habileté proprement dite, qui l'a poussée plus loin que Bourdaloue? Tout, dans ses discours, est réfléchi, calculé; tout révèle une méthode savante, une expérience consommée. Et pourtant il n'a pas, à proprement parler, le génie, la flamme spontanée et communicative, le don indéfinissable, caractère de la haute éloquence, rare privilège de quelques grands orateurs, et qui élève les Bossuet encore bien au-dessus des Bourdaloue. Mais, comme l'a dit Cicéron, il n'y a pas place seulement pour un Homère ou pour un Sophocle dans la poésie, pour un Platon dans la philosophie ; et c'est déjà un grand honneur, en poursuivant la première place, de s'arrêter à la seconde : Prima enim sequentem honestum est in secundis consistere K

l. Cicéron, Oralor, I.

DEUXIEME PAHTIE

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