SCÈNES DE MÉLOMÀNIË BOURGEOISE
Voilà encore un métier qae je n'aurais pas voulu pour ma fille. Qu'est-ce que vous avez là, sous le bras, sans être trop curieuse?
mademoiselu;ê latifol.
Un qû2idn\\edeNabtichodondsar pour mademoiselle Claret, la plus jeune.
madame goaet.
Il paraît qu'il n'y a plus que ce monsieur-là, en fait de musique.
MADEMOISELLE LATIFOL.
C'est ce qu'il y a de plus nouveau.
MADAME GODET
Elle va bien, madame Claret?
MADEMOISELLE LATIFOL.
Oui) madame.
;«ADAME GODET.
il y a une éternité que je n'ai vu ces dames. Savez-vous si sa tante est toujours ici, à madame Claret?
MADEMOISELLE LATIFOL»
Elle y était encore hier.
MADAME GODETi
Vous ne savez pas si elles ont vu madame Hartincau avant son départ?
MADEMOISELLE LATIFOL.
Non, madame. (A Octavie.) Quand vous voudrez^ madeinoiselle, nous commencerons.
Oui, mademoiselle.
MADEMOISELLE LATIFOL;
Avons-nous bien étudié?
MADAME GODET
Ne m'en parlez pas. Depuis qu'elle est levée, elle né
Hiit que ça... Elle a été bien enrhumée, à ce que j'ai ouï dire, madame Claret?
MADEMOISELLE LATIFOL.
Très-enrhumée, oui, madame.
OCTAVIE
Par où vais-je conmiencer?
MADEMOISELLE LATIFOL.
Par ouvrir votre piano, si vous voulez bien.
OCTAVIE
Maman, la clef, s'il le plaît?
MADAME GODET
Je n'y pensais plus, je l'ai fourrée dans ma poche. Tiens.
MADEMOISELLE LATIFOL.
Voyons un peu votre tarentelle, ça vous fera les doigts.
OCTAVIE
J'aimerais mieux quand je serai plus en train.
Quand elle sera plus en train, s'il vous plaît, mademoiselle Latifol.
MADEMOISELLE LATIFOL.
Alors, le morceau de ce soir.
MADAME GODET
Elles ne sont plus, je crois, très-bien, madame Claret et madame Marlineau? l'avez-vous ouï dire?
MADEMOISELLE LATIFOL.
Non, madame.
MADAME GODET
Je compte l'aller voir la semaine prochaine, madame Claret.
MADEMOISELLE LATIFOL.
(A son élève.) Un pcu plus vite, il semble que vous dormiez.
MADAME GODET
S'il l'ait beau temps, autrement je reste à la maison.
DE MKLOMâNIË bourgeoise 49
MADEMOISELLE LATIFOL.
N'attaquez pas si fort, pas si fort, ça donne un jeu dur.
LES MÊMES, UN PETIT GARÇON uoe trompette à sa bouche.
LE l'ETlT GARÇON.
Turlututu, turlututul
MADAME GODET
Qu'est-ce que c'est que ça?
LE PETIT GAKÇOM.
Charlotte veut pas que je joue avec ma trompette dans la cuisine.
MADAME GODET
Ce n'est pas une raison pour venir ici ; cette fille ctil Iblle.
LE PETIT GARÇON
mie a dit que je vienne.
MADAME GODET
Ça n'a pas le sens commun; tu vois bien, mon minet, que ta sœur prend sa leçon; sois donc raisonnable.
LE PETIT GARÇON
Puisqu'elle ne veut pas, ma bonne, que je fasse aller ma trompette dans la cuisine.
MADEMOISELLE LATIFOL.
Ne VOUS penchez pas ainsi au cantabile, c'est du charla tiuiismc. .
MADAME GODET
Que veut-elle donc faire avec ce que vous lui portez là, mani'selle Claret ? Voilà tout au plus trois mois qu'elle a commencé la nnisique?
MADEMOISELLE LATIFOL.
C'est sa maman qui Je veut, elle a désire qu'elle fasse
danser à la noce de sa sœur.
MADAME GODET
Sa sœur se niarie? contez-moi donc ça.
MADEMOISELLE LATIFOL.
Oui, madame, dans un mois.
MADAME GODET
Dans un mois?
MADEMOISELLE LATIFOL.
Oui, madame.
MADAME GODET
Voilà qui est plaisant, par exemple ! et avec qui, s'il vous plaît?
^Mademoiselle latifol.
Je ne sais pas.
MADAME godet.
On finira bien par le savoir.
mademoiselle LATIFOL.
Si bémol 1 vous faites un si naturel.
0CTAVIE.
(l'est mon doigt qui a glisse sur la touche noire.
J'ai toujours dit qu'on les faisait trop étroites, ces touches-là, le doigt ne peut pas tenir dessus.
LE PETIT GARÇON
Turlututu, turlututu!
MADAME GODET
t^hiloclès» je t'en prie, mon minet, va retrouver Marie.
PHILOCLÈSk
Elle dit, cOumic ça, que la musique Teoibéte.
MADAME GODET
Qu'est-ce^ monsieur^ que ce vilain mot-la ? Est-ce cuicôre de votre bonne que vous le tenez?
PHILOCLÈSi
Oui^ maman.
DE MÉLOMÂNIË BOURGEOISE 51
MADAME GODET
Je m'en expliquerai avec elle. Je vous défends de jamais le prononcer devant moi.
MADEMOISELLE LATIFOL.
Fa dièze !
PHILOCLÈS
Turlulutu !
MADAME GODET
Philoclès!
PHILOGLès.
Oui, maman.
OCTAVIE
Je ne vois pas de d^èa».
MADEMOISELLE LATIFOL.
Il en faut un, c'est une faute.
MADAME GODET
Ton père a la malheureuse habitude de toujours acheter sans regarder; si Ton n'y fait pas attention, les marchands ne demandent qu*à vendre leurs musiques sans dièzes ; c'est tout profit pour eux .
LES MÊMES, LA KONNl^i LA BONNE.
(Test répicier qu'aurait à vous parler.
MADAME GODET
Je suis occupée.
LA BONNE
C'est ce que j'y ai dit. Faut-t'y y dire qui r' vienne?
MADAME GODET
Pourquoi, d'abord, est-il venu? voilà ce qu'il faut savoir.
LA BONNE
Pour de la bougie.
IMADAHR GODRT
Qu'il entre.
PHILOCLÈS
Veux-lu que j'aille avec elle, dis, maman?
MADAME GODET
Allez, et que je ne vous revoie plus. Je n'en reviens pas du mariage de mademoiselle Claret.
MADEMOISELLE LATIFOL.
Une, deux, trois, quatre. — Do, si, do, sol. — Mi, ré, mi, do. — Sol, la, sol, mi. — Do. Divisez bien vos temps.
MADAME GODET
Kt d'en faire mystère encore ! voilà ce que je ne conçois pas. Je vous promets que lorsque je la verrai, madame Claret, je ne lui en ouvrirai pas la bouche, je ne veux même pas avoir l'air de le savoir.
LES MÊMES, m GARÇON ÉPICIER, LA RONNE,
PHILOCLftS.
PHILOCLÈS
Maman, voilà l'épicier.
MADEMOISELLE LATIFOL, h son ôlèvp.
Vous ne divisez pas bien.
MADAME G^DRT.
Que m'apportez-vous là?
MADEMOISELLE LATIFOL.
Il faudra travailler ce passage au métronome.
l'épicier.
Je vous apporte vos bougies.
madame GODET,
Pourquoi M. V.'min ne s'est-il pas donné la peine de venir lui-même?
DE MëLOMANIE bourgeoise 53
l'épicier.
11 était sorti quand on est venu.
MADAME GODET
De sorte que si j'ai besoin d'explications, cela m'est impossible.
MADEMOISELLE LATIFOL.
Arpégez cet accord. Sol, si, ré, fa, la.
MADAME GODET
OÙ sont vos bougies?
MADEMOISELLE LATIFOL.
Lâchez donc la pédale.
MADAME GODET
Ce ne sont-pas les bougies que j'ai demandées.
L*ÉPIGIER.
Si, madame.
MADAME GODET
Non, monsieur; à moins d'avoir perdu la tête, et je ne crois pas en être là, je ne peux pas avoir fait une commande pareille. Ces bougies-là sont deux cents fois trop grosses pour mes flambeaux, ce sont des cierges.
MADEMOISELLE LATIFOL.
La pédale ! la pédale !
l'épicier.
On m'a pourtant dit que c'étaient celles que madame avait dit.
MADAME GODET
C'est impossible, jamais elles n'entreront dans mes bobèches.
l'épicier.
En raclant avec un couteau.
MADAME GODET
En raclant avec dix couteaux.
MADEMOISELLE LATIFOL, à Oclavie.
Vous ne pouvez pas aller sans métronome.
OCTAVIE
Maman !
MADAME GODET
Oui, ma fille. (Arépicier.) C'est décidément une plaisanterie que ces bougies-là, soyez de bonne foi.
OCTAVIE
Maman!
MADAME GODET
Oui, ma minette. (Arépicier.) Il est impossible de les faire entrer, je serais forte comme un Turc qu'elles n'entreraient pas.
OCTAVIE
Maman !
madaKe godet.
Que veux- tu, chère ange?
OCTAVIE
Mon métronome.
MADAME GODET
Demandée monsieur ton frère. ,
OCTAVIE
Philoclès?
PHILOCLÊS.
C'est pas moi.
Qu'as-tu fait de mon métronome ?
MADAME GODET
Du métronome de ta sœnr? vilain enfant! qu'en as-tu fait?
PHILOCLàs.
C'est pas moi qui Ta cassé.
OCTAVIE
Il est donc cassé?
MADAME GODET
Est-ce qu'il ne brise pas loiit ?
DE MÉLOMÀNIE BOURGEOISE 55
MADEMOISELLE LATIFOL.
Vous prendrez la pédale à ce passage. J*ai entendu, Tautre jour, un Allemand qui prenait toujours la pédale ; on Tadmirait beaucoup.
MADAME GODET
Je suis très-méconleute de mes bougies, dites-le bien à M. Vanin.
L'âPIClER.
Vous faut pas aut* chose?
MADAME GODET
Pas de longtemps.
L*éPlCIER.
Salut tout le monde, la compagnie, (ii sort.^
MADEMOISELLE LATIFOL, h Octavie.
Il nous faudra revoir tout cela.
MADAME GODET
Nous comptons sur vous, ce soir, mademoiselle ; vous mêle promettez?
MADEMOISELLE LATIFOL.
A quelle heure, madame?
MADAME GODET
A huit heures. Vous seriez bien aimable de venir un peu avant. . . Dites-moi franchement si Tavie ira bien ce soir.
MADEMOISELLE LATIFOL.
Je Tespère.
MADAME GODET
Je ne vous dis pas de venir dîner aujourd'hui, c'est tout au plus si nous dînerons : nos deux lits sont dans la cuisine, songez un peu...
MADEMOISELLE LATIFOL.
Vous comptez avoir beaucoup de monde?
MADAME GODET
Moins que la deniière fois. Vous vous rappelez quelle