LES FACHEUX A DOMICILE
MONSIEUR GOUJET
C'est-à-dire qu'elle ne nous en a pas ouvert la bouche.
MONSIEUR PLANTIN
Vous sentez que, du moment que je pensais que quelqu'un avait bien voulu se charger de leur invitation, je devais dormir sur mes deux oreilles. . . Soyons justes et de bon compte, tout autre, à ma place, en eiU fait autant.
MONSIEUR GOUJET
Yovez, d'un autre côté, comme souvent on ferait mieux de s'en tenir à sa première idée. J'étais sur le point de prendre l'initiative, lorsque je me suis dit : Un instant, tout en voulant arranger les choses, prenons garde de les embrouiller davantage; s'ils eussent bien voulu me confier cette mission, aux termes où nous en sommes, ils l'eussent fait; ne m'en ayant point parlé, c'est qu'apparemment ils ne m'en ont pas jugé digne : n'en parlons plus ; qu'il n'en soit plus question: et, d'ailleurs, ce petit service que, dans toute autre circonstance, j'eusse été enchanté de vous rendre, dans celle-ci, je ne vous le cache pas, n>'eût hoiTiblement gêné: j'étais, ou plutôt nous étions, madame Goujet et moi, dans les enterrements jusqu'au cou. Aujourd'hui, c'était M. Parbochet; demain, madame Surgit, puis M. Vêtu, H. Pichaud. H. Rey, M. Parfait; tout le monde semblait s'être donné le mot. JusquàM. Petibon, dont nous ne parlons pas ; ma femme s'en était allée pleurer avec la sienne : nous y dînâmes ; c'est, par parenthèse, la dernière fois que j'eus le plaisir de passer la soirée avec monsieur et madame votre nièce.
MONSIEUR PLANTIN
Une as«iez jolie personne que la leur.
MONSIEUR GOUJKT.
Ils n'en ont pas.
MONSIEUR PLANTI.N.
Je parle de leur demoiselle.
MONSIEUR GOUIET.
Je disais aussi : Ma nièce n*est pas dans ce cas-là, bien que mariée trop jeune , à mon avis , malheureusement pour elle.
MONSIEUR PLA.NTIN.
Seulement, les yeux un peu trop rapprochés du nez.
MONSIEUR GOUJBX.
Ma nièce?
MONSIEUR PLANTIN
Lui, le père; un homme fort capable, du reste.
MONSIEUR GOUIET.
Je ne vous dis pas non, mais trop emporté. Eh ! mon Dieu! c'est bien cela qui Ta tuél sans cela, il aurait vécu cent ans. Puis, il faut tout dire, il a ce qui s'appelle usé la chandelle par les deux bouts.
MONSIEUR PLANTIN
Elle était piquante, madame Petibon.
MONSIEUR GOUJET
Fort piquante. Je Tai connue demoiselle. Nous demeurions porte à porte avec ses père et mère. Des gens trèssimples, sans éducation, mais excellents.
MONSIEUR PLANTIN
Qu'était donc déjà son père, à madame Petibon?
MONSIEUR GOUJET
Je vais vous le dire : Le père de madame Petibon... était... attendez., son père, à madame Petibon... facteur de pianos.
MONSIEUR PLANTIN
Ce n'est pas cela...
MONSIEUR GOUJET
Pardonnez -moi, vous nie donnez là nu démenti fort mal à propos.
MONSIEUR PLANTIN
Vous ne me laissez pas. non plus, le temps de parler.
MONSIEUR GOUJBT.
Non, mais c est qu'en vérité aussi, monsieur Plantin...
MONSIEUR PLANTIN
C'était un ..je me brouille avec tous les noms... c'était un. . . comment donc déjà. . .
MONSIEUR GOUJET
Je me suis fait l'honneur de vous dire un facteur de pianos.
MONSIEUR PLANTIN
Je l'ai sur le bout de la langue, son papa; aidez -moi donc un peu. . . un monsieur. . .
MONSIEUR GOUJET
Chevreau 1
MONSIEUR PLANTIN
C'est cela. Je savais bien que nous finirions par nous entendre.
MONSIEUR GOUJET
Ce pauvre papa Chevreau 1 avec son épaule plus haute que l'autre!
MONSIEUR PLANTIN
Vous croyez? Je ne l'ai jamais remarqué.
MONSlEUn GOUJET.
Voyez sa fille, elle tient de lui : un peu bamboche, madame Petiboji.
MONSIEUR PLANTIN
Madame Petibon?
MOÏIStEUR GOUJET:
Ne vous eii déplaise.
MONSIEUR PLANTIN
N'importe j cette maudite affaire me trotte toujours.
MONSIEUR GOUJET
D'autant que les Hérisson ne vous le pardonneront jamais.
MONSIEUR PLAirriIf.
Kt dire que je n'y suis pour rien; mais pour rien, monsieur Goujef, comme il n'y a qu'un Dieu.
MONSIEUR GOUJET
Vous ne leur persuaderez jamais cela.
MONSIEUR PLANTIN
Ma femme m'a soutenu mordiais qu'elle les avait fait prévenir.
MONSIEUR GOUJET
Que ne leur avez -vous écrit?
MONSIEUR PLANTIN
J'en avais l'intention.
MONSIEUR GOUJET
Cela ne suffit pas.
Puis, au moment d'effectuer mon projet, il nous venait du monde, l'heure se passait, et, de fil en aiguille, je n'y pensais plus, et va te promener !
MONSIEUR GOUJET
Si c'était d'autres gens, je ne dis pas ; on leur fait des excuses qu'ils acceptent ou n'acceptent pas, tout est dit, il n'en est plus question ; mais ici ce n est pas cela : les Hérisson ont toujours été à cheval sur les convenances, vous le savez, et d'autant plus à cheval, cette fois, que c'est à qui leur parlera de votre soirée ; et plus il en sera question, plus on leur retournera, en quelque sorte, le couteau dans In plaie. Il est de fait que votre réunion fut une des plus jolies de la saison : c'était charmant !
MONSIEUR PLANTIN
Bien modeste, monsieur Goujet, bien modeste.
MONSIEUR GOUJET
Vous n'en pensez .pas un mot. C'était, vous dis -je, charmant, charmant, charmant ! Quelle était donc déjà
cette jeune personne qui s*est constamment lenue dans le petit salon, près de la cheminée?
MONSIEUR PLANTIN
Attendez donc. . . près de la cheminée. . .
MONSIEUR tiOUJET.
Vous ne devinez pas qui je veux dire ?
MONSIEUR PLANTIN
Pas encore. . . Près de la cheminée. , .
Une brune, assez forte.
MONSIEUR PLANTIK.
Mademoiselle Boisdargé ?
MONSIEUR GOUJET
Ah ! c*est là mademoiselle Boisdargé? Elle chante à tue-téte.
MONSIEUR FLANTINé
Vous trouvez?
MONSIEUR GOUJET
Je ne suis pas le seul. Pas de goût, pas de méthode, une voix qui vous entre dans les oreilles : ce n'est pas là madame Pasta !
MONSIEUR PLANTIN
Elle n'a pas, je crois, la prétention de rivaliser avec cette dame-là.
MONSIEUR GOUJET
Je ne vous dis pas ; mais quand on fait tant de faire les choses, autant vaut bien les faire. C'est comme M. Bouchard : tout le monde s'en vient me vanter la voix de M. Bouchnrd! M. Bouchard chante comme on chante au cabaret : je n'appelle pas ça chanter. Quelqu*un qui chantait bien encore, c'était EUeviou : vous n'avez pas vu Elleviou?
MONSIEUR PLANTIN
Si fait, une seule fois, au jardin des Plantes.
MONSIEUR GOUiET.
ïl y chanta ?
MONSIEUR PLANTIN
11 donnait le bras à une dame.
MONSIEUR GOUJET
Jamais on ne remplacera cet homme-là !
MONSIEUR PLANTIN
Je me le suis laissé dire.
MONSIEUR GOUJET
Une jambe... magnifique... un port... de Roi... fait au lour... Mais on sonne! Il vous vient du monde, je vais vous tirer ma révérence.
MONSIEUR FLANTIN.
Restez, je vous en prie.
MONSIEUR GOUJET
Ma femme ignore où je suis.
MONSIEUR PLANTIN
Raison de plus.