‹ Bourgeois de ParisChapitre 65 sur 122 · LES FACHEUX A DOMICILE · texte numérisé non relu

LES FACHEUX A DOMICILE

MONSIEUR GOUJET

C'est-à-dire qu'elle ne nous en a pas ouvert la bouche.

MONSIEUR PLANTIN

Vous sentez que, du moment que je pensais que quelqu'un avait bien voulu se charger de leur invitation, je devais dormir sur mes deux oreilles. . . Soyons justes et de bon compte, tout autre, à ma place, en eiU fait autant.

MONSIEUR GOUJET

Yovez, d'un autre côté, comme souvent on ferait mieux de s'en tenir à sa première idée. J'étais sur le point de prendre l'initiative, lorsque je me suis dit : Un instant, tout en voulant arranger les choses, prenons garde de les embrouiller davantage; s'ils eussent bien voulu me confier cette mission, aux termes où nous en sommes, ils l'eussent fait; ne m'en ayant point parlé, c'est qu'apparemment ils ne m'en ont pas jugé digne : n'en parlons plus ; qu'il n'en soit plus question: et, d'ailleurs, ce petit service que, dans toute autre circonstance, j'eusse été enchanté de vous rendre, dans celle-ci, je ne vous le cache pas, n>'eût hoiTiblement gêné: j'étais, ou plutôt nous étions, madame Goujet et moi, dans les enterrements jusqu'au cou. Aujourd'hui, c'était M. Parbochet; demain, madame Surgit, puis M. Vêtu, H. Pichaud. H. Rey, M. Parfait; tout le monde semblait s'être donné le mot. JusquàM. Petibon, dont nous ne parlons pas ; ma femme s'en était allée pleurer avec la sienne : nous y dînâmes ; c'est, par parenthèse, la dernière fois que j'eus le plaisir de passer la soirée avec monsieur et madame votre nièce.

MONSIEUR PLANTIN

Une as«iez jolie personne que la leur.

MONSIEUR GOUJKT.

Ils n'en ont pas.

MONSIEUR PLANTI.N.

Je parle de leur demoiselle.

MONSIEUR GOUIET.

Je disais aussi : Ma nièce n*est pas dans ce cas-là, bien que mariée trop jeune , à mon avis , malheureusement pour elle.

MONSIEUR PLA.NTIN.

Seulement, les yeux un peu trop rapprochés du nez.

MONSIEUR GOUJBX.

Ma nièce?

MONSIEUR PLANTIN

Lui, le père; un homme fort capable, du reste.

MONSIEUR GOUIET.

Je ne vous dis pas non, mais trop emporté. Eh ! mon Dieu! c'est bien cela qui Ta tuél sans cela, il aurait vécu cent ans. Puis, il faut tout dire, il a ce qui s'appelle usé la chandelle par les deux bouts.

MONSIEUR PLANTIN

Elle était piquante, madame Petibon.

MONSIEUR GOUJET

Fort piquante. Je Tai connue demoiselle. Nous demeurions porte à porte avec ses père et mère. Des gens trèssimples, sans éducation, mais excellents.

MONSIEUR PLANTIN

Qu'était donc déjà son père, à madame Petibon?

MONSIEUR GOUJET

Je vais vous le dire : Le père de madame Petibon... était... attendez., son père, à madame Petibon... facteur de pianos.

MONSIEUR PLANTIN

Ce n'est pas cela...

MONSIEUR GOUJET

Pardonnez -moi, vous nie donnez là nu démenti fort mal à propos.

MONSIEUR PLANTIN

Vous ne me laissez pas. non plus, le temps de parler.

MONSIEUR GOUJBT.

Non, mais c est qu'en vérité aussi, monsieur Plantin...

MONSIEUR PLANTIN

C'était un ..je me brouille avec tous les noms... c'était un. . . comment donc déjà. . .

MONSIEUR GOUJET

Je me suis fait l'honneur de vous dire un facteur de pianos.

MONSIEUR PLANTIN

Je l'ai sur le bout de la langue, son papa; aidez -moi donc un peu. . . un monsieur. . .

MONSIEUR GOUJET

Chevreau 1

MONSIEUR PLANTIN

C'est cela. Je savais bien que nous finirions par nous entendre.

MONSIEUR GOUJET

Ce pauvre papa Chevreau 1 avec son épaule plus haute que l'autre!

MONSIEUR PLANTIN

Vous croyez? Je ne l'ai jamais remarqué.

MONSlEUn GOUJET.

Voyez sa fille, elle tient de lui : un peu bamboche, madame Petiboji.

MONSIEUR PLANTIN

Madame Petibon?

MOÏIStEUR GOUJET:

Ne vous eii déplaise.

MONSIEUR PLANTIN

N'importe j cette maudite affaire me trotte toujours.

MONSIEUR GOUJET

D'autant que les Hérisson ne vous le pardonneront jamais.

MONSIEUR PLAirriIf.

Kt dire que je n'y suis pour rien; mais pour rien, monsieur Goujef, comme il n'y a qu'un Dieu.

MONSIEUR GOUJET

Vous ne leur persuaderez jamais cela.

MONSIEUR PLANTIN

Ma femme m'a soutenu mordiais qu'elle les avait fait prévenir.

MONSIEUR GOUJET

Que ne leur avez -vous écrit?

MONSIEUR PLANTIN

J'en avais l'intention.

MONSIEUR GOUJET

Cela ne suffit pas.

Puis, au moment d'effectuer mon projet, il nous venait du monde, l'heure se passait, et, de fil en aiguille, je n'y pensais plus, et va te promener !

MONSIEUR GOUJET

Si c'était d'autres gens, je ne dis pas ; on leur fait des excuses qu'ils acceptent ou n'acceptent pas, tout est dit, il n'en est plus question ; mais ici ce n est pas cela : les Hérisson ont toujours été à cheval sur les convenances, vous le savez, et d'autant plus à cheval, cette fois, que c'est à qui leur parlera de votre soirée ; et plus il en sera question, plus on leur retournera, en quelque sorte, le couteau dans In plaie. Il est de fait que votre réunion fut une des plus jolies de la saison : c'était charmant !

MONSIEUR PLANTIN

Bien modeste, monsieur Goujet, bien modeste.

MONSIEUR GOUJET

Vous n'en pensez .pas un mot. C'était, vous dis -je, charmant, charmant, charmant ! Quelle était donc déjà

cette jeune personne qui s*est constamment lenue dans le petit salon, près de la cheminée?

MONSIEUR PLANTIN

Attendez donc. . . près de la cheminée. . .

MONSIEUR tiOUJET.

Vous ne devinez pas qui je veux dire ?

MONSIEUR PLANTIN

Pas encore. . . Près de la cheminée. , .

Une brune, assez forte.

MONSIEUR PLANTIK.

Mademoiselle Boisdargé ?

MONSIEUR GOUJET

Ah ! c*est là mademoiselle Boisdargé? Elle chante à tue-téte.

MONSIEUR FLANTINé

Vous trouvez?

MONSIEUR GOUJET

Je ne suis pas le seul. Pas de goût, pas de méthode, une voix qui vous entre dans les oreilles : ce n'est pas là madame Pasta !

MONSIEUR PLANTIN

Elle n'a pas, je crois, la prétention de rivaliser avec cette dame-là.

MONSIEUR GOUJET

Je ne vous dis pas ; mais quand on fait tant de faire les choses, autant vaut bien les faire. C'est comme M. Bouchard : tout le monde s'en vient me vanter la voix de M. Bouchnrd! M. Bouchard chante comme on chante au cabaret : je n'appelle pas ça chanter. Quelqu*un qui chantait bien encore, c'était EUeviou : vous n'avez pas vu Elleviou?

MONSIEUR PLANTIN

Si fait, une seule fois, au jardin des Plantes.

MONSIEUR GOUiET.

ïl y chanta ?

MONSIEUR PLANTIN

11 donnait le bras à une dame.

MONSIEUR GOUJET

Jamais on ne remplacera cet homme-là !

MONSIEUR PLANTIN

Je me le suis laissé dire.

MONSIEUR GOUJET

Une jambe... magnifique... un port... de Roi... fait au lour... Mais on sonne! Il vous vient du monde, je vais vous tirer ma révérence.

MONSIEUR FLANTIN.

Restez, je vous en prie.

MONSIEUR GOUJET

Ma femme ignore où je suis.

MONSIEUR PLANTIN

Raison de plus.

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