MÉMOIRES D'UN ILLETTRÉ
L'âme simple dont nous allons retracer l'histoire n'était pas du tout une belle âme. Elle n'avait aucune des nobles qualités qui font les héros ou les saints, et les vertus plus humbles de l'humanité moyenne étaient chez elle comme étriquées. Jetée par le hasard au milieu d'événements gigantesques et tragiques, elle n'en fut ni élevée au-dessus d'elle-même ni écrasée, parce qu'elle n'en comprit pas la portée. Le dénuement de cette âme est précisément ce qui nous attire vers elle. Lorsqu'on a fait le compte de ses sensations, pesé ses sentiments, mesuré ses idées, et qu'on a vu combien les idées étaient bornées, les sentiments médiocres, les sensations peu nombreuses et vulgaires, on comprend combien il est injuste de, demander beaucoup aux millions de sœurs quelle a sur la terre. C'est pourtant ce que nous faisons tous les jours, faute de savoir calculer ce qu'elles peuvent
^onne£ et de nous être assez intéressés à elles pour les interroger avec patience et sympathie.
Cette âme simple appartenait à un paysan anglais nommé William Lawrence, qui ne savait pas écrire et qui a laissé des mémoires -. Il les a dictés, nous apprend une préface, à un camarade qui savait tout juste écrire, de sorte que le manuscrit original présente un aspect informe. Il a suffi pourtant de rétablir l'orthographe, d'ajouter des points et des virgules, çà et là un mot sauté^ pour rendre le récit clair, et assez agréable dans sa simplicité. Ce livre naïf reflète l'humeur de son auteur, ses manières d'être et ses vues rustiques sur le monde et sur la vie, avec une netteté que n'ont pas toujours des œuvres plus littéraires. C'est la confession d'un homme du bas peuple, profondément ignorant et à la cervelle épaisse. William Lawrence a fait dans l'armée anglaise les guerres du premier empire sans jamais regarder plus loin que la minute présente, ou plus haut que le souci de dîner. Ses pauvres Mémoires sont bien pâles à côté de ceux des soldats français du même temps, aux silhouettes empanachées et pittoresques. Ne demandez pas à Lawrence les ardeurs patriotiques du sergent Fricasse, volontaire de 1792, soulevé et légèrement gonflé par l'ivresse révolutionnaire. Ne lui demandez pas l'entrain merveilleux du capitaine Coignet, ni ses trouvailles de style; ce n'est pas William Lawrence qu'on aurait l'idée d'appeler a le Saint-Simon du bivouac ». Demandez-