IX. — Saint Yves dans le ministère paroissial
Dans 1 Office primitif qu'on a imprimé à la fin des Monuments Originaux , il est dit qu'Vves de Kerrnartin, après avoir été avocat et official, devint prêtre, puis curé, montrant avec soin, par ses prédications, le chemin du ciel aux paroissiens qui lui furent confiés. Le ministère paroissial comprend, sans doute, l’administration des Sacrements de
l’Eglise, comme aussi le soin et la visite des malades, g! nous savons bien que notre bienheureux ne manqua jamais de remplir ses devoirs de pasteur avec
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une fidélité et un zèle admirables. Peut-être que les confessions el communions étaient moins fréquentes à celle époque. Saint Thomas d’Aquin nous dit, en elfct, dans un de ses sermons, que l’institution de la Fête-Dieu fut, pour les fidèles, comme le point de départ de la fréquentation de la divine Eucharistie : In eodem tempore dépit hoc sacmmentum à fidelibus frequentari. Le pieux recteur de Louannec ne fut pas le dernier sans doute à inspirer à ses paroissiens la dévotion au Saint Sacrement de l’autel. De peur même que les malades n'en fussent privés, il le portait, comme nous l’avons dit, constamment sur lui pour le leur distribuer en cas de danger de mort. Comme le raconte l’abrégé de sa vie, écrit quelques années après sa canonisation, il était toujours prêt àécouter les confessions de ses paroissiens et il leur distribuait la sainte communion avec une grande dévotion. « Souvent, dit un témoin dans l’Enquête, je fai vu verser des larmes sur les péchés de ses pénitents, ce qui les portait eux-mêmes à pleurer de leur côté et à se confondre en repentir et en contrition. Ceux qui lui ouvraient leurs consciences ne voulaient plus le quitter, tant ils avaient trouvé de componction et de bonheur dans ses saintes exhortations. »
Un jour, on vit arriver à Louannec un inconnu bien étranger au pays, qui se disait attiré par la réputation du saint. Il venait uniquement pour le voir, l’entendre et se confesser à lui. Après sa confession, il sentil, comme il l’a affirmé luimême, son cœur pénétré d’une dévotion extraordinaire et d’un repentir dont il n’aurait jamais soupçonné la douceur. 11 se prit à pleurer amèrement ses péchés, et résolut de ne plus se séparer du saint prêtre, mais de rester toujours dans sa compagnie et de vivre comme lui. Pendant deux ans, il lut fidèle à venir le visiter souvent à Louan-
nec et à Kermartin, et au bout de ce temps, il demanda à son saint directeur un conseil pour vivre dans la grâce de Dieu, et se sauver plus sûrement. Yves l’engagea à entrer dans l’ordre des Fi ’ères-Mineurs, ce qu’il fit aussitôt.
Les malades, le saint pasteur les aimait à l’égal des pauvres. Dès qu'il apprenait que quelqu’un de ses paroissiens était alité, il s’empressait d’aller le voir, et après l’avoir amené, par ses pieuses exhortations, à se confesser, il lui administrait le saint viatique, ainsi que l 1 Extrême-Onction, ajoutant que, muni des sacrements de l’Eglise, le pauvre malade n’avait plus rien à craindre pour le
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salut de son âme, et pouvait envisager la mort avec courage et sans aucune inquiétude. Il ne manquait jamais de joindre une aumône à ses pieuses prédications, excitant même chacun à lui exposer ses besoins, avec promesse de les soulager de tout son pouvoir. Dieu lui révélait, sans qu’il fût averti, s’il y avait des malades dans les villages où il passait. « Un jour, dit un témoin, je l’accompagnais pour un petit voyage. Un homme sortit sur son passage, dans la rue des Perdrix, à ïréguier, et vint lui dire en toute hâte : Uom Yves, venez au plus vite confesser un pauvre malade qui se meurt. — Le saint prêtre me dit de continuer seul mon chemin, que pour lui il avait besoin de rester auprès du malade qu’il savait en danger de mort. » « Les successeurs de saint Yves, dit avec raison M. Uopartz, reproduisent chaque jour, dans nos campagnes, le zèle du pieux recteur de Louannec. Quel est le voyageur attardé qui n’a pas entendu, dans la vaste solitude des champs, le tintement monotone et régulier d'une petite clochette, et qui n’a pas vu la clarté douteuse d’une lanterne glisser le long des haies et des talus ? C’est le recteur qu accourt au premier appel, au milieu de la nuit, malgré la pluie ou la neige, par les chemins impra-
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licables, porter dans la pixide d’argent, le pain du dernier voyage à quelque chaumière isolée et perdue derrière les landes et les bois, à une lieue ou deux du clocher de la paroisse. »
C’est par la prédication surtout qu’un pasteur peut exercer une influence salutaire, souvent irrésistible, sur ses paroissiens. .L’ignorance est un voile qui dérobe aux âmes les attraits de la vérité et une chaîne bien lourde qui les tient captives. La parole de Dieu sur les lèvres du prêtre, qu’il soit éloquent comme saint Ambroise, ou simple comme saint Vincent de Paul, déchire ce voile, brise ces chaînes et rend à l’âme la liberté et la vie. Aussi voyons-nous, sans que nous puissions bien nous en rendre compte, le peuple s’attrouper, s’arrêter de longues heures autour de celui qui lui parle de Dieu et de sa religion sainte. Les Gaîiléens suivaient Noire-Seigneur, oubliant le boire et le manger, tant ils étaient avides d’entendre sa parole. C’était le Maître, il est vrai, mais Jésus-Christ n’al-il pas dit aux pasteurs qu’il envoie continuer sa mission : Qui vous écoute, m'écoute moi-même !
Yves, en véritable apôtre, prêchait toutes les fois qu’il en trouvait l’occasion. D’après les Monuments Originaux , il n’aurait su que la langue bretonne
avant d’aller compléter ses études à Paris et à Orléans; mais, dans ces deux villes, il apprit si bien le latin et le français, qu'il pariait indifféremment dans chacune de ces trois langues. C’est en breton, néanmoins, qu'il avait le plus souvent occasion d’exercer le ministère de la parole sacrée. On le voyait souvent s’arrêter dans les champs, au milieu • les laboureurs, avec les artisans, sur le bord des routes, et il trouvait toujours dans son coeur quelques bonnes paroles à leur dire, ou dans sa mémoire un trait quelconque de la vie des Saints à leur raconter. Parfois même, se trouvant en présence de quelques bonnes gens complètement ignorants, il s’arrêtait une partie de la journée à leur enseigner le Pater ou Oraison dominicale, et leur recommandait de réciter souvent cette sainte prière. Il n’était pas même nécessaire qu’il y eût un grand rassemblement : il prêchait aussi bien à une bonne femme qu’il rencontrait, pleurant une perte bien sensible, qu’à un auditoire nombreux, et savait laisser de coté l’éloquence et les sciences dans lesquelles il brillait cependant, pour parler sans recherche à ces hommes simples, se mettant toujours à la portée des humbles et des petits, et faisant du bien à tous.
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Il parlait avec force contre les péchés de la chair, et s'appliquait, dit un auteur, par ses discours et son exemple à élever la sainte vertu de chasteté au-dessus de toutes les autres vertus : castitatem præ cælcris virtutibus commendabat. Aussi les conversions qu’il opérait étaient-elles nombreuses et souvent bien inattendues. Il y avait alors â Tréguier, dit Iiamon de Kérousy, deux pauvres filles perdues de mœurs, Alice, fille de Iiamon Déole, et Raudaline. Elles suivirent longtemps les sermons du saint prêtre et finirent par se sentir tellement touchées qu’elles lui firent une confession générale de leurs crimes et de leurs désordres, et se convertirent sincèrement. Elles
donnèrent dans la ville qu’elles avaient scandalisée si longtemps, l’exemple d’une grande piété et d’une modestie extraordinaire. Leur attachement au zélé pasteur fut tel que, dans la suite, on les appela les sœurs de saint Yves.
Plusieurs filles de bonnes maisons et de noble race, pénétrées par la vertu de sa parole, se consacrèrent entièrement àllieu. On cite, entre autres, Alice, sœur du seigneur de Mûr, qui, après avoir entendu un sermon du saint sur la virginité, renonça aux plus riches établissements pour conserver cette
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belle vertu. Alain Thomas affirme lui-même que, gagnés par les discours du saint recteur, son épouse et lui avaient vécu pendant plus de vingt-cinq ans dans la continence la plus parfaite.
Yves, dit un témoin, était le prédicateur le plus populaire el le plus suivi de son temps. On quittait
1 évêque pour aller écouter le recteur de Louannec ! Né éloquent, dit Dom Lob ineau, ce saint prêtre possédait toutes les qualités qui font les bons prédicateurs. ri avait, par son application à l'étude, cultivé et développé au plus haut point ses dispositions naturel les. A la noblesse de la maison, qui lui donnait plus d’autorité pour parler au peuple, il joignait de l’extérieur et une taille élevée. Son air était imposanl, et le feu qui brillait dans ses yeux indiquait la pureté de son âme et prévenait l’auditoire en sa faveur.
Quand Geffroy de Tournemine, alors évêque de Tréguier, visitait les paroisses de son diocèse, il se faisait accompagner de Dom Yves, comme on se plaisait à l’ appeler, pour prêcher au peuple la parole de Dieu en sa présence. C’est à pied que le saint prêtre faisait ses courses pastorales, bien qu’il eût pu se permettre lui-même d’avoir un bon
cheval. Quand l’évêque lui en envoyait un, il le
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gardait pour no pas déplaire au prélat, mais le faisait monter par son clerc, et marchait à côté de lui pour pouvoir prêcher tout le long de la roule. D. Yvo post eum incedebat prædicando. Il y avait en effet tant de charme dans sa parole, que la foule qui l’avait entendu un jour, le suivait encore
le lendemain et le jour après, pour l'entendre de nouveau. Dans un de ces pardons que l'on voit au pays de Tréguier, le saint prédicateur ayant cédé la parole, comme il le faisait toujours, à un Frère Prêcheur qui se trouva là par hasard, les assistants faillirent se révolter, e! il fallut tout l’ascendant du bon prêtre pour les déterminer à écouter tranquillement le sermon du dominicain.
Avant de commencer sa prédication, Yves priait à genoux avec une grande ferveur et les mains jointes. Quelquefois même il ne se relevait que baigné de larmes ! Souvent ses pleurs éclataient au milieu de son discours, et l’auditoire subjugué y répondait par des sanglots. Prédicateur infatigable, il se faisait entendre le même jour dans plusieurs paroisses éloignées l’une de l’autre par de grandes distances. Il allait ainsi toujours à pied, dit Albertle-Grand, souvent à jeun, bien que plusieurs briguassent l’honneur de le recevoir à leur table,
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et s’adonnait tellement à ce saint ministère, qu’il en oubliait le boire et le manger. De retour le soir au logis, après avoir prêché tout le jour, il ne pouvait, dit-il, tenir sur bout., tant il cstoit faible. Quelquefois, partant le matin de Kermartin, il prêchait le même jour à la cathédrale deTréguicr, à Trédarzec et à Pleumeur-Gauthier, Enfin, un jour de Vendredi- Saint, comme il racontait la douloureuse Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans l'église de Pleubian, la foule disait (pie c’était la septième église où il prêchait ce jour-là. Après ce
sermon, il se trouva tellement brisé par la fatigue, -qu’il ne put regagner son manoir qu’appuvé sur le bras de son ancien condisciple, Yves de Troézel, qui était venu l’entendre. Aucun des sermons de saint Yves n’est parvenu jusqu’à nous, mais le fruit de ses prédications et de son zèle apostolique n’a pas été perdu au pays de Tréguier. On a toujours conservé, dans ces campagnes évangélisées par le saint prêtre, l’amour de la religion, un grand fond de piété et des habitudes de mœurs pures qui distinguent en général la jeunesse du pays.
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§ X. — Saint Yves dans sa vie intérieure.
« Les ermites fleurissent dans le désert, loin de toutes les tempêtes humaines, dit saint Antoine de Padoue ; les moines, dans le jardin du cloître, h l’abri des chaleurs dévorantes ; mais l’homme voué à la pénitence fleurit avec gloire dans le champ du monde. » Yves, revêtu de son long manteau de bure blanche, pratiquant la pénitence à un degré qui nous effraie, fleurissant dans le monde, sans la protection du désert, sans l’abri du cloître, c'est bien, semble-t-il, l’idéal de la perfection à laquelle on ne parvient pas sans gloire ; mais cette gloire revient à Dieu principalement, car en couronnant les bonnes œuvres de scs serviteurs, ce sont ses propres dons qu’il couronne, comme on le chantait autrefois dans une ancienne préface qui a disparu de notre liturgie.
Nous ne reviendrons pas sur les mortifications de notre bienheureux, dont nous avons parlé à mesure que nous les avons rencontrées dans sa vie. Nous les compléterons seulement, car elles ont augmenté par gradation, avec le nombre de ses années. « 11 ne pouvait pas, dit l’abbé de l’Œuvre,
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êtré martyrise par les Juifs, comme les premiers martyrs ; ni par les païens, comme les seconds ; ni par les hérétiques, comme les troisièmes ; mais il lut le martyr de la pénitence où il n’eut pas d’autre persécuteur que lui-même, et au lieu que les
supplices des autres martyrs ne duraient que peu
de temps, et qu’ils avaient parfois quelque relâche, ceux de saint Yves durèrent toute sa vio. »
Sa chemise était de grosse toile d'étoupes, rude comme un cilicc de crins; quand elle était devenue trop douce par un long usage, il la donnait à un pauvre pour en prendre une autre plus dure encore. Il se la jetait sur le corps toute mouillée, sans craindre le froid de la nuit. Sur sa poitrine, il portait un véritable ciliee qu’il dérobait soigneusement aux regards. Obligé de le quitter quelques jours avant sa mort, il le remit secrètement à un de scs domestiques, pour cire porté à un reclus près de la Roche-Derrien, qui l’avait vivement sollicité. Comme si ce n’était point encore assez pour tourmenter son corps, Yves se laissait dévorer par la vermine qui formait comme un cilicc vivant autour de ses membres amaigris, et il les cachait, ces insectes qui le dévoraient vivant, avec plus de soin encore que ses autres instruments de pénitence !
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Yves dormait peu. Le jour ne lui suffisant pas, il passait une grande partie de la nuit à prier, à lire ou à étudier, et quand il était vaincu par la fatigue, il appuyait sa tète sur ses livres et donnait dans quelque coin de la chambre, les bras croisés sur sa poitrine. Quelquefois il se couchait sur une claie ou un peu de paille, enveloppé d’une mauvaise couverture, sans se déshabiller et ne se déchaussant que bien rarement. Son lit de Kermartin ne lui a peut-être jamais servi. ALouannec, il s’étendait sur un rocher à la porte de l’église, afin d’être le plus longtemps possible devant le Saint-Sacrement.
Hervé de Coa! revan entre à ce sujet dans de minutieux détails qui montrent iout le soin qu’il mettait à dissimuler ses austérités. Dans les presbytères où il était toujours reçu avec une profonde vénération, le saint prêtre se contentait de défaire le lit qui lui était préparé, puis scs longues prières terminées, il s’étendait sur le plancher de la chambre, pour prendre un peu de repos, «r Son abstinence et ses jeunes étaient admirables », dit l’abbé de l’Œuvre. Ce qu’un illustre prélat de nos jours a
dit des religieux de la Crande Chartreuse, que ce
n’était pas tant pour vivre que pour ne pas mourir qu’ils mangeaient, est très vrai de ce saint curé. A
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Pai iS) dgC do q ua toi ze ans, il donnait aux pauvres la portion de viande qu’on lui servait. A l’âge de vingtquatre ans, il] renonça tout à fait au vin et à la viande,
et commença à jeûner tous les vendredis. Mais ce n’étaient là que des coups d’essais de l’austérité extraordinaire où il vécut jusqu'à son dernier soupir.
Douze ans avant sa mort, Yves commença à jeûner au pain et à l’eau, le carême, l’avent, et tous les jours commandés par l’Eglise ; de plus trois jours par semaine. Le reste du temps, il ne faisait qu’un seul repas de gros pain, avec quelques légumes cuits à l’eau, sans autre assaisonnement qu’un peu de sel ; encore fallut-il plus d’une fois le forcer à prendre cet adoucissement. Ce régime de rigoureuse pénitence, il l’observait partout, fût-il chez l’Evêque ou quelque autre seigneur dont il était parfois obligé d’accepter l’invitation ; et s'il lui arrivait de
prendre un peu de vin pour rougir son eau, il en mettait aussi peu que le prêtre verse d’eau dans le vin pour la célébration de la messe. C’est la comparaison dont se sert le sieur de Pestivien qui l’avait reçu assez souvent à sa table. A son exemple, quel-
ques dames de distinction, entre autres Madame Constance de Pestivien, résolurent de faire maigre tous les mercredis de l’année, ainsi qu’il l’est près-
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crit depuis, aux associés du Tiers-Ordre des Minimes,
Dieu approuva par des miracles cette abstinence de son zélé serviteur. Ainsi, au château de Botloy, Jeanne de Tournemine, depuis longtemps malade, ayant reçu du saint un morceau de pain trempé dans l’eau qu’il buvait, fut subitement guérie et vécut plus de vingt ans après, racontant volontiers qu’elle devait la vie à Yves de Kermartin.
Lin autre jour, dit Le Flem, de Louannec, le saint m’ayant envoyé chercher un pain chez le boulanger, je lui apportai le seul convenable que je pus trouver dans la maison. « C’est trop beau, me dit le recteur, est-ce qu’il n’y en avait pas d’autre plus grossier ? — Oui, mais un pain de son seulement que les hommes ne mangent pas. — C’est celui-là qu’il me faut. Allez me le chercher au plus vile. » Yves fit asseoir tous les pauvres autour de sa table, et tout à coup un petit oiseau entra par la fenêtre et vint se poser sur son épaule. Le saint prêtre le prit dans sa main, et l’ayant considéré longtemps, il le renvoya en lui disant : « Ya-t-en au nom du bon Dieu. »
L’oiseau s’envola et tous les assistants furent convaincus que c’était un oiseau miraculeux, car jamais personne n’en avait vu d’aussi beau dans le pays:
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manquant in partihus illis vidit avem similem
Pour résumer, en un mot, toute l'austérité de sa vie, Yves faisait tant d’abstinences, dit Alain Bouchard, que son pauvre corps pouvait à peine les supporter. La prière le soutenait et jamais il n’omit de réciter dévotement son bréviaire, bien qu’il fût accablé parles travaux de son ministère. Ce compagnon de sa vie, qu'il portait constamment avec un exemplaire des Saintes Ecritures, on en conserve, nous l’avons dit, quelque débris au presbytère du Minihv. Nous ne pouvons omettre d’en faire la description, d’après M. Sigismond Ropartz, l’éloquent historien de saint Yves, auquel nous avons fait plus d’un emprunt, dans ce chapitre surtout.
« Le volume de petit format manuscrit est sur vélin. Il porte le cachet du xm c siècle, les majuscules initiales des rubriques sont enluminées avec une grande simplicité. Les gaufrures de la reliure forment une mosaïque régulière, où s’alternent un agneau crucifère, une rose à cinq lobes et une fleur de lys, ce qui semble indiquer que ce manuscrit a été fait en France cl peut-être à Rouen ; le fermoir est en cuivre. Il n’est pas
possible de trouver un bréviaire du xm 0 siècle plus
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modeste, plus simple, plus conforme à la pauvreté volontaire et à l'humilité admirable du bienheureux
prêtre qui l’a sanctifié, >>
« Chaque jour, continue notre historien, en traduisant avec élégance l’abrégé de la Vie du bienheureux par le P. Maurice, chaque jour, à moins d’empêchements graves, Yves célébrait le saint sacrifice de la messe. Avant de se vêtir des ornements sacrés, il se prosternait au pied de l’autel, les bras en croix, le front baissé et recouvert de son capuchon, et il priait longtemps. On entendait ses sanglots ; les larmes coulaient le long de scs joues amaigries, jusque sur ses vêtements, et il répétait sans cesse : « O Jésus, iils de Pieu, créez en moi
un cœur pur, et laites penetrer jusque entrailles l’esprit de votre justice. » Il versait d’abondantes larmes en récitant le Confüeor, et ses larmes redoublaient pendant le saint Canon. Aux élévations, c’étaient des transports inexprimables d’amour, qui se traduisaient par des eiïusions et des sanglots. En vain cherchait-il à les dissimuler, les assistants en étaient profondément touchés et mêlaient souvent leurs larmes à celles du saint prêtre. Un jour même, pendant la consécration, on vit un éclair instantané illuminer le calice et l’entourer d’une
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auréole éblouissante qui s’évanouit aussitôt après l’ élévation.
[Jn autre jour, Olivier de Lanmeur étant entré de grand malin dans la cathédrale de Tréguier, ou Yves avait passé la nuit, vit une colombe lumineuse sortir de la sacristie et s’avancer vers l’autel où le bienheureux était prosterné dans l’extase de la prière. CelLe lumière remplit tout l'édilicc d’un éclat merveilleux, et le sacristain, ayant quitté ses cloches, pour voir ce phénomène de plus près, lut vivement réprimandé par le saint, pour n’avoir pas tinté aussi longtemps que de coutume. « Gardezvous bien, ajouta-t-il, de parler à qui que ce soit de ce que vous avez vu aujourd’hui. »
« L’oraison du saint prêtre était continuelle.
Il parlait peu, si ce n’est de Dieu et de ce qui a rapport au salut des âmes. Quelquefois même il s’enfermait dans sa chambre pour y faire comme une retraite, pendant laquelle il ne buvait ni ne mangeait. Une de ces retraites dura cinq jours, et une autre toute la semaine. Cathovad et les autres gens de la maison ne le voyant pas sortir, s’en furent avertir l’Evêque cl quelques chanoines. Comme ils ne purent entrer, on appela Conan, son beau-frère, qui, ayant brisé la fenêtre, pénétra
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dans sa chambre. « J’aurais voulu, dit le saint troublé dans son oraison, que le ciel vous eût envoyé une bonne maladie, pour vous empêcher de venir
céans. »
Bien que la plus grande partie de son temps fût prise par la prière et le ministère paroissial, Yves en trouvait encore assez. pour s’occuper d’études sérieu-
ses. 11 aimait surtout à étudier la vie des Saints et
en recueillait des traits pour ses sermons et ses instructions familières. Il s’appliquait aussi à imiter dans chacun sa vertu favorite ; ainsi, dans saint Martin, il admirait la charité envers les pauvres, et il porta lui-même celte charité plus loin encore que le saint Evêque de Tours, car il ne se contentait pas de partager son manteau avec eux, mais iî le donnait tout entier, jusqu’à être obligé parfois de se couvrir de la méchante cour le-pointe de son pauvre grabat, en attendant qu’on lui eût
fait d’autres habits.
Dans les autres saints, en particulier, saint Augustin, Yves ne voyait que leur grand amour pour Dieu, et nul ne porta celte vertu à un plus haut degré que lui. Pierre abbé de Bégard nous apprend qu’il avait même écrit de sa main un abrégé de la vie des saints les plus illustres, et que ce
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travail portait le nom de Fleurs de la Vie des Saints , œuvre dont la perte ne peut être attribuée qu’à la négligence de ce siècle oublieux, comme dit Tacite, des faits de nature à le faire briller de quelque éclat, f .es vertus de ces saints que le pieux recteur avait consignées dans son ouvrage, nous ont du moins été conservées, dit un auteur, par celles dont il nous a donné un si brillant exemple, et c’est notre seule et suprême consolation !
Ce n’est pas pour son seul profit spirituel, que le savant curé breton étudiait la Sainte-Ecriture et la vie des Sain! s, il aimait encore à en instruire les autres. C/est ainsi, comme nous l’apprend Lanno, recteur de la Roche-Derrien, que Geflroy
Kernabat, procureur de l’église de Tréguier, et lui, se rendaient tous les jours, le samedi et le dimanche exceptés, au manoir de Kermartin, pour entendre de la bouche du saint l’explication d’un chapitre de l’Ecriture-Sainte, ou un trait de la vie dé quelque bienheureux servi teur de Dieu. Ils lurent il lèles à ce pieux rendez-vous, pendant les trois ans qui précédèrent sa mort. Comme il disait la messe de grand matin dans sa chapelle, il avait le temps de faire ses pieuses conférences à ses deux grands élèves avant l’arrivée des pauvres. Il prêchait
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ensuite à ces derniers et leur distribuait les aumônes accoutumées. A midi, il retenait les deux prêtres à dîner, partageait avec eux son maigre repas, puis priait et étudiait jusqu’à l’heure des vêpres qu’ils récitaient ensemble. Il s’entretenait ensuite avec eux de quelques sujets de piété et leur faisait la conduite, tantôt vers la Roche, tantôt vers Tréguier, pour recommencer le lendemain. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer dans ces scènes d’un âge déjà bien éloigné de nous, ou le zcle du saint prêtre ou l’ardeur de ses deux pieux amis, qui avaient compris tout ce qu’ils pouvaient tirer de profit des leçons et des vertus du grand apôtre breton.
§ XI. — Saint Yves restaure la cathédrale
de Tréguier.
o u and le jeune Yves de Kermartin reçut le baptême dans la cathédrale de Tréguier, on ne pouvait guère prévoir que cet entant était destiné par la Providence à restaurer ce vieil édifice. Nous aurions hésité à introduire ce fait dans notre modeste récit, si nous n’avions été encouragé à le faire par l'autorité du P. Maurice Geffroy, qui écrivait vers la fin du xv e siècle, et sur lequel s’est appuyé le P.
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Albert le Grand, autre dominicain, deux siècles [ plus tard. L’enquête ne parlant pas de celte « restauration, leur témoignage n’est devenu sérieux que depuis la découverte, par 51. A. de la Borderie, de la Vie originale de notre saint, dans un Lection-
naire de la cathédrale de Tréguier écrit au xiv e
' siècle. En cela il n’y a rien qui doive nous étonner.
? Les recteurs de nos pauvres campagnes sont chaque année appelés, eux aussi, à restaurer leurs églises, sans ressources le plus souvent, et ils y parviennent
par autant de miracles moins éclatants sans doute,
: mais réels toutefois.
Les premiers successeurs de sainl Tugdual, ou au moins de saint Buellin, qui avait son siège à Tréguier, ont dû songer à bâtir une église convenable pour la dignité du culte. Celte construction n’aura pas sans doute été achevée en un siècle ni deux, mais peu à peu, à mesure que les ressources sont venues ou que le besoin s’en est fait sentir.
; C’est probablement cette partie achevée en dernier
lieu, qui aura été conservée comme un souvenir précieux de l’ancienne cathédrale. On l’a nommée, on ne sait trop pourquoi, la tour d’Hastings. Au rapport du P. Maurice Geflroy, celte vieille cathédrale, fort caduque, petite , bâtie à l'antique, mal
percée, obscure et doublée de simples lambris, portait tous les caractères du style roman primitif. Lebon Père, épris des merveilleuses églises ogivales qu’il avait sous les yeux, montrait peu d’estime pour ces sortes d’édifices faits à l'antique. Yves résolut donc, avec l’aide de Pieu, de restaurer cette église vénérée qui avait abrité nos premiers évêques, cl, sans s’arrêter aux plaisanteries de ceux qui Lui prédisaient un échec complet, il se mit en quête de secours.
Le duc, la duchesse, les seigneurs de la cour, les barons et gentilshommes du pays, il les visita tous en leur tendant la main. Le peuple donna son obole; la communauté de la ville, ses économies ; l'évêque, le chapitre et le clergé du diocèse ouvri" rent leurs bourses, et il n’y eut personne qui ne contribuât avec joie à celte œuvre, tout à la fois pieuse et nationale. En peu de temps, les matériaux furent sur place et les ouvriers à leurs chantiers. Dieu lit connaître par un prodige combien cette entreprise lui était agréable.
Yves, en effet, ayant appris que le seigneur Pierre de Rostrenen avait de beaux arbres dans sa foret, lui en demanda quelques-uns pour faire la charpente de la nouvelle cathédrale. Pierre accueillit favora-
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d blement la demande du saint prêtre ; il lui permit ii de faire abattre autant d'arbres qu’il lui en faudrait
et à son choix. Yves ne se le lit pas dire deux fois, - Après avoir remercié le seigneur, il fit marquer et
couper les plus beaux troncs de la foret. Les familiers du château dénaturèrent les intentions du zélé rec-
teur, et le dénoncèrent à leur maître, comme voulant détruire tout son bois, sous prétexte de restaurer son église. Pierre trop crédule se mit en colère et renvoya avec force injures le bon prêtre qui était venu lui témoigner sa reconnaissance, au nom de saint Tugdual. « Le Dieu pour lequel je travaille, répondit Yves avec douceur, récompense au centuple tous les sacrifices que l’on fait pour lui. Vous pouvez vous en convaincre vousmême. Allez demain dans votre forêt et vous serez témoin de la vérité de mes paroles. &
Le seigneur fut désarmé par cette contenance du saint. Le lendemain donc, Yves avant dit la
messe dans la chapelle du chateau, tous, seigneur et valets entrèrent dans le bois et furent merveil-
; leusement surpris, en voyant, par le plus grand des miracles, sur chaque tronc coupé Ja veille, s’élever L lois autres arbres beaucoup plus grands et plus majestueux. Le seigneur de Rostrenen, à la vue
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d’un tel prodige, se jeta aux pieds de dom Yves, lui demanda pardon de ses injures et lui permit de continuer de couper autant d'arbres qu’il lui en faudrait pour achever son œuvre.
Quand le bois fut arrivé à Tréguier et travaillé pour être mis en place, le charpentier s'aperçut que toutes ses poutres étaient trop courtes de deux pieds. Il en fut si humilie que, dans un accès de désespoir, il voulait se pendre. On eut mille peines à l’en empêcher. Dans sa détresse il alla trouver dom Yves, mesura devant lui et le convainquit du fait. Le saint prêtre le consola de son mieux, puis se mit en prière, et, s’étant levé, lui dit avec beaucoup de douceur : « Mon ami, prenez votre ligne et mesurez encore, vous vous serez peut-être trompé. » Le charpentier obéit ci trouva toutes les pièces de bois trop longues de plus de deux pieds. Tous les ouvriers, témoins du prodige, turent dans la plus grande admiration, et pleins de conliance en celu que Lieu montrait si puissant, ils travaillèrent avec
la plus ardente activité, de sorte que l’édifice fut achevé en fort peu de temps.
Il est fort possible que la net et les collatéraux de la cathédrale actuelle datent de celle restauration, et que la charpente, qui est si belle, provienne
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3 de ces beaux arbres, multipliés miraculeusement
dans la forêt du seigneur de Rostrenen. CeLLe forêt
existait probablement dans un de scs domaines, aux environs de Tréguier, où le bois a cessé de croître depuis bien des années. Vers la tin du xiv e siècle, une nouvelle restauration est devenue nécessaire, sans que l’on sache au juste dans laquelle des parties, et l'édifice, tel que nous l’avons aujourd’hui, faisant une équerre avec l’ancienne cathédrale, n’a été achevé que vers le milieu du xvi e siècle. Quoique petite, c’est, pour l’élégance du style, pour les proportions et la pureté des lignes, une de nos plus jolies cathédrales. Saint Yves, qui Fa presque rebâtie pendant sa vie, sera assez puissant, aujourd'hui qu'on lui a élevé un magnifique tombeau dans cette église, pour donner les moyens de l’embellir autant qu’elle le comporte, afin qu’elle soit digne de Dieu et de ses glorieux palrons, saint Tugdual el saint Yves, protecteurs de la ville et du pays de Tréguier !
Olivier de Lanmeur, le sacristain dont nous avons déjà parlé, parce qu’il avait été témoin de la lumière éblouissante qui entourait la tète du bienheureux pendant son oraison, ajoute qu’il vit un personnage inconnu s’entretenir avec lui et qu’il croyait bien
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SAINT YVES
être saint Tugdual, car cette belle vision disparut à peu près à l’endroit où sont conservées les reliques de ce saint. Que se passa-t-il dans celle conversation de deux saintes aines, dont, l'une était déjà dans la gloire ? Aul ne l’a révélé ; mais il se peut que saint Tugdual recommandât, ce jour-là même, au bienheureux Yves de Kermarlin, de lui rebâtir sa cathédrale, et que ce soit pour obéir à cette voix du ciel que le saint prêtre ait entrepris, sans se décourager, une œuvre qu’il termina si heureusement.
Saint André et saint Tugdual étaient honorés comme les patrons de cette première église. Rien que ie fait d’avoir été placée sous le patronage d’un apôtre, dénote une très haute antiquité à cette cathédrale. L’église, < lédiée primitivement à ce saint, se trouvait à une centaine de pas plus près de la rivière. On n’y voit aujourd’hui qu’une esplanade,
et sur un des murs la statue du saint crucifié, avec une inscription du xiv e siècle. Dans la cathédrale on a relégué son image au fond d’une chapelle absidale, et saint Yves a pris sa place à côté de saint Tugdual, comme patron de l'église et du diocèse.
Le charmant cloître qui est annexé à la caillé-
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duale ne lut bâti qu’un siècle plus tard, par Chris-
tophe du Chaste! , neveu du Cardinal d’Avignon. Ce travail dura sept ans et fut béni l’an 1048, par l’évêque de Sinope, qui se trouvait alors à Tréguier.
§ XII. — Physionomie de saint Yves, son caractère,
ses statues.
Le caractère breton est, en général, empreint d’une sorte de tristesse indélinissable. Cela tient-il au bruit de la mer qui bat éternellement les rochers de nos cotes, où tant de navires se brisent chaque hiver ! Est-ce un effet de notre langue, ce débris du langage primiLi! que le breton seul peut parler î Faut-il l'attribuer à la stérilité d’une grande partie de nos landes, ou à Fingratitude du sol qui se laisse péniblement arroser par la sueur de nos robustes cultivateurs ? Peut-être doil-on y voir un douloureux souvenir de ces guerres sans fin qui. pendant tant de siècles, ont désolé nos campagnes, détruit nos villes et lait couler à grands flots le sang de nos pères. Il se peut que le sentiment religieux si fortement gravé dans les cœurs, nous ait inspiré cette tristesse de l’exil qui faisait gémir les Hébreux sur les bords de l’Euphrate, au souvenir de la patrie
SAINT YVES
absente ! Pour le breton, celte pairie cstle ciel d’où il lui sera permis de voir encore sa chère Bretagne. Pénétré de celle grande pensée, il voit venir la mort sans crainte et sans horreur, soit qu’il expire au milieu des siens ou sur le champ de bataille où il est toujours prodigue de sa vie.
En Bretagne, le chant, la musique, la poésie, ces manifestations sublimes des sentiments de Pâme, sont comme l’écho de quelque chose qui manque ici-bas. Le poète breton pleure ; son chant est triste, un peu monotone, comme la voix qui
P exprime, et cependant on ne se lasse ni de 1 entendre ni de le lire. Le théâtre, chez nous, sc borne à quelques tragédies ou à la vie d’un personnage malheureux : on aime à pleurer au spectacle. Les Barzas-Breiz, ces délicieuses poésies d’un autre
âge, glanées par M. de la Yillemarqué dans nos lan-
4 ( % des lleuries, Chateaubriand , Brizeux , pour ne rappeler que les plus brillants de nos poètes, ont touché vivement cette corde si sensible de l’âme humaine, la douleur! lis pleurent, ils gémissent, et ceux qui apprennent leurs beaux vers pour les chanter le soir à la veillée, ou bien le lendemain, sur le versant de la montagne, semblent pleurer comme eux. Les instruments de musique vraiment bretons,
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sont bien primitifs ; mais la corde sensible y domine toujours ; soit qu’ils fassent danser les jeunes gens,
aux pardons du bourg et aux noces du vil âge, on croit entendre des pleurs dans leurs cordes humides !
On ne se sent pas cependant malheureux en Bretagne : on s’y plaît, on s’en éloigne le coeur serré et seulement quand il le faut. Nul plus que le breton n’est sujet à ce terrible mal du pays qu'il appelle aussi : Kleved ar ger , et contre lequel il n’y a qu’un remède, le retour. Oui, il y revient avec bonheur ! La vue de son clocher, l’angelus du soir, le chant des oiseaux à la tombée de la nuit, cela suffit pour consoler le pauvre voyageur qui regagne son pays et le délasser de toutes ses fatigues. Quelqu’un dira peut-être qu’il n’en est plus de même aujourd’hui. Je n’en crois rien, et, si un jour ce devait être une vérité, je dirais à mon tour avec le moine Gildas : C’en est fait de la Bretagne : finis Britanniæ.
Cette digression un peu longue m’est inspirée par la vue du portrait de notre Bienheureux, pris des Grandes Chroniques d'Alain Bouchard et placé en tête des Monuments Originaux . L’on sc représente difficilement saint Yves sous ces traits d’une rudesse exagérée. Il n’y a rien de moins breton, si ce n’est
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le petit nain qui raccompagne et qui lui arrive à peine aux genoux. L’artiste avait sans doute bonne intention : il a voulu peindre la pénitence, mais on ne défigure pas les personnes pour cela. Ce ne doit pas être le portrait de saint Yves : il n'y a ni la coupe de la figure qu'on peut prendre sur son chef vénéré à Tréguicr, ni le menton saillant, ni les pommelles osseuses, ni les méplats qu’on se figure ai-
sément. Qu’on cherche les moyens de représenter sur scs traits l’austérité de la pénitence et des mortifications, rien de mieux ; mais la beauté de la figure doit toujours se traduire à travers ces ombres.
Saint Yves, après toul, n’était pas continuellement plongé dans celte tristesse qui est au fond du caraclèreb reton. Dans une des hvrnnes de son office, il est
dit qu’il conservait toujours la même gaîté sur ses traits, et la même ténacité dans ses desseins, sans
jamais s’abandonnera une joie immodérée, ni se laisser abattre parles difficultés: Una vultûs hilaritas, etc. 11 plaisantait volontiers avec ses pauvres, tout en graissant de ses mains les souliers d'un pèlerin de
saint Jacques, se moquant gracieusement de l'un d’eux qui apportait un pain trop beau, puis d’un autre qu’il venait d’habiller de sa propre soutane.
Il recevait avec une grande cordialité les moines mendiants qui descendaient chez lui, et les obligeait à prêcher quand l’occasion se présentait. A Rennes, il a du passer de bonnes soirées avec ses chers compatriotes de la Roche-Derrien et de Pommeriti w Jaudv, sans compter les pauvres qui accouraient chez l’archidiacre, pour causer avec le saint et recevoir de lui l’aumône de la charité. D’ailleurs, dit une leçon de son office, il y avait quelque chose de séduisant dans sa personne, et lorsqu’on avait fait sa connaissance, on ne pouvait plus s’en séparer. Il y a toujours, dans la physionomie d’un sain!, un certain reflet qui révèle ses vertus et les qualités de son âme. Les païens eux-mêmes pensaienl qu’il devait en être ainsi de leurs divinités, et Enée, jeté par une tempête sur les côtes de la Lybie, y rencontra la déesse sa mère, sous la forme d’une princesse ; mais à son maintien, à sa démarche, il reconnut bientôt en elle une déesse de l’Olympe : El incessu patuit dea !
Si l’on veut faire une représentation des traits de saint Yves, il faut avoir égard à ces considérations, ainsi qu’à l’époque de sa vie que l’on aura en \ue. Avocat , il était encore jeune, une trentaine d’années au plus. Oificial ou recteur, on doit lui donner une
ligure un peu plus âgée, niais jamais décrépite. À cinquante ans les bretons sont encore pleins de vigueur, et les macérations ne défigurent pas en général. Daniel et scs compagnons avaient aussi bonne mine dans le palais du roi de Perse que les jeunes gens de leur âge, élevés dans le raffinement
du luxe et de la bonne chère.
(les différences de physionomie de saint Yves, nous les trouvons dans les nombreuses statues qui le représentent sur nos autels, dans nos chapelles et les moindres oratoires élevés en son honneur. Toutes ne sont pas sans doute également bien
réussies, mais on aime à voir cette variété et les
efforts de nos modestes artistes, pour atteindre à la perfection dont ils voyaient l'idéal. La plastique nous a privés de cette élude intéressante à tous les points de vue. fn type unique a été adopté, puis modelé et distribué partout. Avec un riche polychro-
mage, ces statues plaisent assez aux yeux : elles coûtent relativement peu, et les vieilles statues de saint Yves sont condamnées au feu pour leur faire place dans nos églises !
On a fait une collection bien intéressante, quoique peu complète, des estampes reproduisant les traits de notre bienheureux : il serait facile d’en
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faire autant pour scs statues en les reproduisant par la photographie. Tout cela ne nous donnerait pas encore le vrai type de saint Yves, mais nous pourrions au moins nous mettre ainsi en communication d’idées avec tous ceux qui ont honoré avant nous l'illustre saint qui fait la gloire de notre pays, il y a certaines choses qu'il ne faut jamais omettre, sous peine de n’être pas compris : sa liasse de papier, son bréviaire pendu au bras, la bourse de ses aumônes et sa barrette à quatre angles (1), Avec ces signes caractéristiques, le paysan breton comprendra toujours saint Yves. Les savants préféreraient Taum usse, le grand manteau à fourrures, et cependant nous avons vu le peu de cas qu’en faisait le saint durant sa vie. Faut-il cependant, par je ne sais quel esprit de réalisme qui travaille noire époque, représenter le saint en
haillons, nu-pieds, la tète découverte ? Non. Il y a quelque chose de divin qui doit rejaillir jusque sur les traits d’un bienheureux. En peinture, celte
pensée se traduit par un nimbe ou auréole ; en
sculpture, on lui donne des vêlements qui sentent un peu la transfiguration.
(1) Cos signes iconographiques peuvent être simplement de convention pour distinguer les images des Saints.
SAINT YVES
Au moyen-âge, la dévotion du peuple allait jusqu’à habiller ces statues des étoffes les plus précieuses, et nous nous rappelons avec bonheur ces strophes que chantaient les Bretons, en marchant contre les Anglais, au fameux combat des Trente :
Mar deomp d’ar ger war hor c’hiz,
N’ ira a roïo d’ac’h hu ar gouriz,
Hag ar chupcn aour bag ar clcnv,
Ilag ar vante! glaz liou an env ;
Ma laro an dud o seffet,
Aotro San Kado benigct :
Koulz ar baros ag an douar,
San Kado na n’eusqet e bar.
« Si nous revenons du combat, nous vous ferons don d’une ceinture et d’une cotte d’or et d’une épée et d’un manteau bleu comme le ciel. Et tout le monde dira en vous regardant, ô seigneur saint C ado béni : Au paradis, comme sur terre, saint Gado n’a pas son pareil ! » C’est naïf si l'on veut, mais c’est touchant, et cette piété de nos pères remue toutes les fibres de notre âme. Oue faut-il davanlage ! C’est toute une poésie d’un autre âge que nous sommes heureux de rencontrer de temps en temps, pour nous remettre des tristesses du nôtre.
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