ARMAND PARENT
Juia I9i4'
La famille de Brahms^ est originaire de la Basse-Saxe. Le grand-père de Johannes Brahms, Johann Brahms, était hôtelier. Il mourut à soixante-dix ans, en i83q, à Heide, petite ville du Holstein.
Le père de Johannes Brahms, Johann Jakob Brahms, naquit le i^''juin 1806. Dès renlance il eut la passion de la musique. Il se sauva deux fois de la maison de ses parents pour suivre sa vocation. Deux fois ses parents le ramenèrent. La troisième fois son père céda, lui donna des vêtements, du linge et sa bénédiction, et le laissa partir. Johann Jakob réussit assez vite à se tirer d'affaire. Il n'avait du reste d'autre
I. Le mot JBram ou Bralim signifie en bas-allemand « genêt ». L'5 final ajouté aux noms propres allemands a le même sens qu'en anglais. Brahms veut dire « lils de Brahm ».
ambition que de devenir un « Musikant », un musicien ambulant. Il songeait à entrer dans une de ces « Stadtpfeifereien ^) comme il en existait encore en Allemagne et qui tiraient leur origine des corporations du moyen âge.
La « Stadtpreilerei » était l'institution musicale officielle d'une ville et du pays environnant. Elle était dirigée par le « Stadtmusikus », qui jouissait d'une foule de privilèges. Il avait notamment le monopole de l'organisation de la musique dans les réjouissances publiques. Il formait des élèves dont il composait à l'occasion ses orchestres. Il leur demandait une redevance soit en espèces sonnantes, soit le plus souvent en travaux de toutes sortes, à la maison, au jardin, à la ferme. La plupart de ces apprentis musiciens vivaient avec leur maître comme s'ils étaient de la famille. Ils apprenaient plusieurs instruments à la fois pour pouvoir s'employer utilement dans toutes les circonstances. Une fois leurs études terminées, ils recevaient un certificat avec une appréciation sur leur talent et sur leur caractère, et ils allaient chercher for- ' tune par le monde.
Johann Jakob Brahms travailla ainsi pendant cinq ans le violon, l'alto, le violoncelle, la flûte
et le cor, les trois dernières années auprès du Sladtmusikus de Wesselburen. Au commencement de 1826, muni d'un certificat où il était qualifié d'écolier « fidèle, studieux, appliqué et obéissant, » il partit pour Hambourg à la recherche d'une situation. 11 eut la chance d'obtenir assez rapidement une place de corniste dans la musique de la milice municipale.
Il gagnait bien maigrement sa vie quand il épousa, le 9 juin i83o, une vieille fille, de vingt ans plus âgée que lui, ou peu s'en faut (elle avait alors quarante et un ans), très pauvre et de santé fort délicate, Johanna Henriica Christiania Nissen. Elle était petite, pas jolie, et boitait un peu. Mais ses yeux bleus avaient une expression très douce et disaient toute la bonté d'un cœur très aimant.
Les débuts du jeune ménage furent difficiles, surtout quand, l'année suivante, naquit une petite fille, Elisabeth- Wilhelmine-Louise.
Johann Jakob venait fort heureusement d'apprendre un instrument de plus, la contrebasse, et cela lui permit d'entrer dans Torchestre du « petit théâtre »,
Le 7 mai i833 Johanna mettait au monde un fils qui fut baptisé le 26 du même mois à l'église
Saint-Michel s©iis runiqiie nom de Johannes.
La maison où Johannes Brahms est né existe encore aujourd'hui. Elle porte le n° 60 de la « Speckstrasse » ; haute maison de cinq étages, les dsux derniers dans le toit, à fenêtres juxtaposées sans interruption sur la façade; un escalier obscur conduit à une foule de petits logements. Tout un monde de pauvres gens vivait là, entassé. Les murs étroits de la vieille cité mesuraient la place à la population qui s'accumulait ainsi dans de grandes bâtisses. Jakob et Johanna habitaient, au premier étage à gauche, trois misérables petites pièces.
Johann Jakob voulait faire de son fils un musicien d'orchestre comme lui. Dès que Tenfant put tenir un instrument dans ses mains, son père commença de lui apprendre le violon et le violoncelle. Puis, quand Johannes eut sept ans, Johann Jakob le conduisit chez le pianiste O. Gossel. « Je désire que mon fils devienne votre élève, monsieur Gossel, lui dit-il. Le gamin travaillera volontiers le piano ; et, s'il arrive un jour à en jouer comme vous, eh ! bien, cela suffira. »
Gossel n'estima point ce résultat suffisant. II s'aperçut bientôt qu'il avait affaire à une nature
exceptionnellement douée et, quand Jolian-nes eut dix ans, il le présenta au célèbre Marxsen, d'Altona, en priant cet éminent professeur de vouloir bien se charger de l'éducation artistique de l'enfant. Après quelques hésitations, Marxsen finit par y consentir.
(( Quel dommage, disait Gossel, Johannes pourrait devenir un si bon pianiste! Mais il ne veut pas lâcher son éternelle composition ! » Et Brahms racontait plus tard : « Je composais continuellement. Je composais quand j'étais tranquille chez moi de bonne heure le matin. Le jour, j'arrangeais des marches pour des musiques de cuivres. Le soir, je jouais du piano dans les cabarets. »
Auprès de Marxsen, le jeune Brahms étudiait l'harmonie et la composition en même temps que le piano.
La vie du petit musicien était bien pénible. Toujours se coucher tard et se lever tôt! Travailler à la fois pour soi et pour les autres î Après un hiver particulièrement fatigant, il faillit tomber malade. Un amateur de musique^ qui connaissait son père, et qui avait remarqué les admirables dispositions du fils, Adolf Giesmann, l'emmena chez lui à la campagne pour
reprendre des forces au grand air. Ce furent pour Johannes de merveilleuses vacances. Il court les champs avec Lischen, la fille du bon Giesman, d'une année plus jeune que lui (il avait alors quatorze ans). Il passe des heures avec elle assis dans l'herbe au bord d'un ruisseau, à rêver ou à lire. Il dévore tous les livres qui lui tombent sous la main, surtout les romans d'aventures. Il ne connaît point de plus grand plaisir. C'est ainsi qu'un jour il découvre l'histoire de la belle Maguelone et du chevalier Pierre, qu'il devait plus tard illustrer de sa musique. Ici, à la campagne, la bibliothèque de son ami et protecteur est riche et bien gariiie. 11 ne s'est jamais vu à pareille fête. A la ville, il satisfait plus diflicilement sa passion de lecture. Du moins, dès qu'il a quelques « groschen » dans la poche, il court chez le brocanteur pour acheter des livres. Il se monte ainsi, peu à peu, une singulière bibliothèque où voisinent Sophocle et Dante, Cicéron et le Tasse, Pope, Jean-Paul, Klopstock, Lessing, Gœthe, Schiller, Eichendorff, Ghamisso, Young, et, à la place d'honneur, la Bible qu'il savait presque par cœur. Quand il rencontrait une poésie qui lui plaisait, « il la lisait lentement, et la mélodie
venait tout naturellement se placer sur lea vers ».
Mais Brahms n'est déjà plus un enfant. Il a quinze ans. Il faut qu'il fasse son entrée dans le inonde. Il doit maintenant subvenir seul à tous ses besoins et même aider ses parents à élever son jeune frère Fritz \ Le 21 septembre 1848, Brahms donne son premier concert. Au programme, parmi plusieurs morceaux brillants à la mode du temps, notons une fugue de J.-S. Bach.
Le i4 avril 1849, ^ ^^^ deuxième concert, Brahms joue la sonate de Beethoven, op. 53, la fantaisie de Thalberg sur Don Juan^ et des variations de sa composition sur une valse favorite. Il obtient un grand succès, et déjà la critique lui reconnaît un talent peu ordinaire.
Mais ce n'est là qu'un premier pas, en somme le plus facile. Pendant quatre ou cinq ans, Brahms continue de vivre modestement du produit de ses leçons, qu'il était tout fier de faire payer un mark, et de ses nuits passées dans les cabarets ou les bals. Il fait, à cette époque, des connaissances utiles, celle de la pianiste Louise
I. Né en i835, Fritz Brahms fut longtemps professeur de musique au Venezuela, et mourut en i885 à Hambourg.
Japha, élève de Schumann, avec laquelle il restera loujoiirs « bon camarade » et qui lui révèle quelques-unes des œuvres de son maître, — celle aussi du violoniste hongrois Remenyi, qui lui fait entendre des danses populaires de son pays (premier contact de Brahms avec la musique tzigane), et il part avec lui en tournée à travers rAllemagne du Nord (i853).
Une tournée! Grave entreprise, et dont il ne pouvait prévoir les si heureuses conséquences!
,, Il avait alors vingt ans. « C'était un jeune homme mince, avec de longs cheveux blonds, une vraie tête de saint Jean. Les yeux brillaient d'énergie et d'esprit \ » Avec cela. « une apparence d'enfant, une voix claire : et dans son petit complet d'été gris, il avait un air tout à fait intéressant^ ». Un peu plus tard, Berlioz, puis
I le graveur Allgeier diront que son profil res-
I semble, d'une façon saisissante, à celui de
• Schiller.
En quittant la maison familiale, Brahms fit promettre à sa mère de lui écrire toutes les semaines une lettre de quatre pages. La mère promit. C'était beaucoup s'engager. La pauvre