Brésil
* ILK l'année 1500,letrès-sérénissimé « roi de Portugal envoya vers l'Inde « une flotte composée de vaisseaux et « de moindres embarcations. Cette « flotte formait en tout douze voiles : « c'était un gentilhomme , nommé Pe- « dro Alvares (*) , qui en était capi- « taine général. Les navires devaient « partir bien approvisionnés et pour- « rus de toutes choses nécessaires « pouv?dix^huit mois. Le roi ordonna « ça*. /y en aurait dix qui iraient à « Calicu' les deux autres devaient « se rendre vers un lieu nommé Cef- « fala (**) , pour y établir des relations « commerciales, te pays de Ceffala , se <• trouvant être sur le chemin de Cali- < eut , les dix navires portaient égale- « ment les marchandises nécessaires à b leur voyage , et le 8 mars du millé-
(*) Le vieux pilote auquel j'emprunte ce 'écit, omet te nom de famille de l'amiral; an disait par contraction Pedralvez Cabrai. Les historiens admettent ordinairement treize voiles peur le total de l'expédition ; mais 'e narrateur oublie ici à dessein le bâtiment q i se sépara de la flotte, et qui, malgré son assertion , reparut plus tard à Lisbonne.
(**) Lisez Sofala.
irr Livraison, (Brésil.)
sime indiqué, toutes choses furent prêtes; cela tomba un dimanche. " Alors la flotte se dirigea à deux milles de la ville, vers un lieu nommé Rastello , où est l'église de Sainte- Marie de Belem. Le roi s'y transporta en personne pour remettre au capitaine général l'étendard de la flotte , et , le lundi 9 mars , ladite flotte partit avec bon vent pour son voyage. Le 14 du même mois, elle passa devant les Canaries , et le 22 elle rangea les îles du cap Vert. Le 23, un navire quitta les autres bâtiments, de telle sorte qu'on n'en a jamais eu de nouvelles jusqu'à présent, et qu'on n'en a pu'rien savoir.
Enfin, le 24 avril, qui fut un mercredi de l'octave de Pâques, ladite flotte eut en vue une terre , ce dont elle reçut grande joie. Ils abordèrent cette côte, pour voir quelle terre ce pouvait être , et ils la trouvèrent fort abondante en arbres.
Elle était en même temps couverte d'hommes qui allaient et venaient le long de la mer. On jeta l'ancre à l'embouchure d'un petit fleuve; le capitaine fit mettre incontinent à la mer une chaloupe, et il ordonna
L'UNIVERS
« d'aller voir quelles gens c'étaient: ils « trouvèrent que c'étaient des hommes « de couleur tannée, bien dispos, et «allant nus, comme ils sont nés, « sans en recevoir aucune honte. »
Tel est le récit naïf et sincère de l'expédition qui donna le Brésil à la couronne de Portugal. Pour faire comprendre ce qu'il y eut d'imprévu dans ce grand événement , nous avons préféré à toutes les relations historiques, les simples paroles du pilote de Pedralvez Cabrai , car ce sont elles qui nous ont été transmises par Ramusio, et que les historiens ont tant de fois altérées. Cependant il y aurait une injustice réelle à passer sous silence un voyage qui précéda de quelques mois celui de l'amiral portugais. Le 26 janvier de cette grande année qui ouvrait le xvie siècle, un des navigateurs qui avaient le plus coopéré à la découverte du Nouveau-Monde, débarquait sur la côte , et en prenait possession au nom de la couronne de Castille, toujours préoccupé de cette pensée étrange, qu'il avait navigué au-delà du Cathay. Que Vicente Yanez Pinzon ait le premier abordé la côte orientale, qu'il ait même stationné devant les bouches de l'Amazone, ces faits ont acquis un tel degré de probabilité, qu'il est inutile de les mettre en discussion. Mais s'il est juste de leur accorder aujourd'hui le rang qu'ils doivent occuper dans la glorieuse histoire des premières navigations, il faut aussi apprécier l'importance qu'ils occupent dans l'histoire primitive du Brésil : or , cette importance est nulle, car Vicente Yanez ne jeta les germes d'aucune colonisation, et se trouva même en hostilité avec les peuples qu'il avait découverts.
Si quelque chose peut donner une idée juste de la simplicité avec laquelle s'accomplissent les événements historiques les plus féconds en résultats, ce sont ces sources primitives, ces chroniques contemporaines, qui racontent sans exagération le fait luimême, avant qu'il soit enveloppé de circonstances étrangères au principal événement , et qui permettent au lec-
teur de se faire un moment historien.
De même que nous avons le récit sincère de l'expédition , celui de la découverte nous a été transmis par un témoin oculaire que l'auteur de cette notice a été le premier à faire connaître en France : qu'il nous soit permis le l'invoquer ici (*). Quelques jours après la découverte, en présence d'une nature dont il se plaît à rappeler la fécondité, Pedro Vas de Caminha, l'un des écrivains de la flotte, racontait au roi Emmanuel ce qui s'était passé et le spectacle qu'il avait encore sous les yeux. Ce qui a d'abord frappé nos regards, écrivait-il, c'est une montagne assez élevée, de forme arrondie, au sud de laquelle on découvrait des chaînes de collines, dont le revers, descendant en pente douce, était couvert de grands arbres. L'amiral jugea convenable de donner à cette montagne le nom de la fête dans l'octave de laquelle nous nous trouvions : en conséquence, elle prit le nom de Monte Pascoal, et le pays environnant celui de Fera-Cruz. »
Voici donc le pays possédé par les Portugais , car à cette époque ils deviennent maîtres partout où ils débarquent; voici la contrée désignée par un nom vénéré des chrétien^; mais elle ne le gardera que quelques années, et le commerce lui en imposera bientôt un autre , dont nous t. ,u\ onr la source primitive dans les pK,s anciens chroniqueurs (**). Faisons . ^..intenant
(*) Manoel Ayres de Casai, le pè'-e de la géographie brasi tienne, en reproduisant avec une scrupuleuse exactilude celle précieuse relation que l'on conserve à la torre io tombo { la tour dos archives) de Lisbonne ,se plaît à déclarer cjue bien qu'elle contredse Earros , Goes et Osorio , les historiens tes plus accrédités , il n'hésite pas à lui donner la préférence , à cause de son caractère d'aithenticité. Je l'ai soumise pour ma part à un sérieux examen, et je ne l'ai pas trouvée un moment en contradiction, quant aux localités et aux usages , avec les récits ultérieurs fondés sur un examen scrupuleux.
(**) Sur toutes les anciennes cartes le Brésil est indiqué comme portant le nom de Fera- Crus; mais dès le milieu du seizième siècle, et
comme les vieux voyageurs, assistons à leur entrevue avec les indigènes; il semble qu'il y ait dans ce premier acte de possession quelque chose de caractéristique, qui a échappé à tous les historiens, et qui prend sa source dans le génie intime des deux natLns se trouvant pour la première fois en présence. Deux habitants de Vera- Cruz sont surpris dans leur canot, et on les amène devant Cabrai. « Les naturels de ce pays sont généralement d'un brun foncé tirant sur le rouge, écrit alors Pedro Vaz de Caminha; leur figure n'est pas désagréable , et ils sont pour la plupart d'une taille avantageuse; ils ont la coutume d'aller toujours nus, et ne paraissent éprouver aucune confusion de cette étrange habitude. Leur lèvre inférieure est percée de part en part, et garnie d'un morceau d'cs, d'un diamètre assez
considérable L'un des deux
que nous conduisions a bord portait une espèce de perruque de plumes jaunes, qui lui couvrait le derrière de la tête et qui était attachée plume à plume aux cheveux, avec une composition blanche, r\u\ ressemblait à de la cire : il ne fallait faire autre chose pour l'enlever que Çe se laver la tête.
« Lorsqu'ils arrivèrent ^ l'amiral se plaça sur son fauteill ; il était vêtu avec magnificence , emportait au cou une superbe chaîne dV. Sancho de Thoar, Simam de INlira^a, ISicolao Coelho , Ayrès Correa, t ceux qu[ comme moi étaient à bord^e son na.
vire, s'assirent par terre sui,jn tapjs qui était placé au pied du fautai. Les Indiens allumèrent des torch^ ^
même antérieurement, on lui substitue |u| du Brésil. Le bois de teinture que les iocU. nés appelaient Ibirapitanga, reçut desEiu péens le nom de Pao do Brazil, et servi à désigner ensuite une étendue de plus de 900 lienes de côtes. Bien avant le seizième siècle on désignait sous le nom de Brazil ou Braïs'd certains bois fournissant une teinture rouge. Celte dénomination vient du mot brazal braise. Elle est employée dès le douzième siècle.
(* Le compagnon de Cabrai désigne pro-
entrèrent et ne firent aucune salutation, pas même au commandant, à qui ils n'adressèrent point non plus la parole. L'un d'eux cependant jeta ies yeux sur la chaîne qu'il portait au cou, il la toucha et posa la main en terre, indiquant probablement, parce geste, que le sol contenait de l'or. Us firent la même chose en apercevant un flambeau d'argent. On leur montra un perroquet, et ils donnèrent à entendre que cet animal était connu dans leur pays. lis ne parurent faire aucune attention à un mouton qu'on leur présenta ensuite, mais en apercevant une poule ils furent saisis de crainte, et ne voulurent pas consentir à la toucher. On leur servit du pain, du poisson, des confitures, des raisins secs et des figues. Us parurent éprouver beaucoup de répugnance à goûter de ces aliments, et ils ne les avaient pas plus tôt portés à leurs lèvres, qu'ils les reje -aient à l'instant. Us ne purent pas non plus se décider à boire du vin; et ils avalèrent même quelques gorgées d'eau fraîche pour se rincer la bouche après y avoir goûté.»
Ici, il faut en convenir, on ne voit rien de ce qui signale l'arrivée des Européens dans les autres parties de l'Amérique : comme à l'île d'Haïti, à Cuba, et plus tard au Mexique, les indigènes ne paraissent pas croire qu'ils sont en présence des dieux. Cette race semble à la fois plus forte et plus fière, elle ne s'humilie point devant la pompe européenne : et quelques heures après cette entrevue si étrange pour eux , si les deux Indiens sentent le besoin du sommeil, ils s'endormiront sans crainte au milieu des étrangers, ne paraissant pas avoir d'autre souci que celui de ne point gâter ies ornements en plumes qui composent leur parure sauvage.
ablement iei sous le nom de torches , les ">èces de calumets que les naturels du Brés'<aisaient avec la feuille roulée du pal- ^ et dans lesquels ils introduisaient du connu parmi eux sous le nom de P. r 'Plusieurs vieux voyageurs parlent e 06 ormes cigares.
L'UNIVERS
Le samedi suivant on gagna la baie, qui porta plus tard le nom de Porto S3guro. La flotte mit à l'ancre , on tint conseil , et il fut décidé, entre autres choses , qu'on ramènerait les deux Indiens à terre. En conséquence, et après qu'ils eurent été comblés de présents , deux officiers furent charges d'ader à terre et de les remettre à leurs compatriotes , qu'on voyait errer sur le rivage.
En ce temps, la politique des conseillers d'Emmanuel avaitprévu tout le parti qu'on pouvait tirer d'interprètes habiles, fixés dans les pays qu'on découvrait chaque jour ; en conséquence des gens intelligents, condamnés à l'exil pour leurs délits, étaient embarqués sur les navires d'explorations, tjn jeune homme, nommé Affonso fiibeiro , fut choisi pour accompagner les Indiens jusque dans leur village, et pour vivre désormais parmi les Tùpiniquins, car, ainsi qu'on l'apprit plus tard , tel était le nom des peuples qu'on venait de découvrir. A partir de ce moment, et quoique l'exilé eût été accueilli avec un mélange de défiance et de crainte, les rapports entre ies sauvages et les étrangers s'établissent; on va a terre, on se mêle à eux, on pénètre jusque dans leur grand village.
Les Portugais échangent mille bagatelles brillantes contre leurs armes ou leurs ornements ; et le drame éternel qui accompagne les premiers rapports des Européens avec les peuples demi barbares, se passe là, comme tant de fois il s'est renouvelé ai. leurs, sans qu'on puisse en tirer une seule induction sur ce qui devait arriver plus tard.
Sans nous attacher donc à reproduire ici tous les détails de ces curieuses entrevues , sans parler des scènes naïves qui avaient lieu assez fréquemment, nous dirons que tout se passa avec une tranquillité parfaite , et que Pedralvez Cabrai donna des ordres qui dénotent en lui une rare intelligence et une humanité plus rare encore à cette époque, puisque aucune action de violence ne troubla ces premiers rapports. Il y a plus : si l'on propose dans
le conseil, que l'amiral préside, de s'emparer de quelques Indiens et de les envoyer à Lisbonne sur le navire de Gaspard de Lemos, qui va retourner en Portugal , cette idée est rejetée par ie chef, et la parole qui doi annoncer à Emmanuel une grande découverte, ne doit pas, selon Cabrai, avoir aussi à lui annoncer la violation de l'hospitalité.
Le séjour momentané o;ue les Portugais firent sur cette cote se passa donc, grâce à la modération de l'amiral , de la manière la pms pacifique.
Tantôt on célèbre la messe dans un îlot de la baie, et les Indiens, reunis au son de la janubia , exécutent des danses sacrées devant l'autel ; une autre fois c'est l'Almo-Schérif Diego- Dias, homme d'un caractère fort gai.
dit le chroniqueur , qui prie un joueur de guitare de le suivre, et qui s'en va sans crainte parmi les Indiens danser à son tour devant eux, et former ensuite une ronde. « Nous remarquâmes même qu'ils suivaient parfaitement la mesure de l'instrument, ajoute Vas de Caminha. Diego Dias leur fit sur le sable une foule de tours , et entre autres le saut royal , ce qu'ils ne virent pas sans témoigner la plus vive admiration. *
Bizarre insouciance de peuples enfants ! tandis tfue ces scènes joyeuses i ont lieu et que les Tupiniquins y prennent part, l'acte le plus solennel se prépare saps qu'ils y donnent la moindre attention. Un arbre de leurs forêts a été abattu , la croix est déjà façonnée, ils vont baiser avec les Européens /e signe qui annoncera un jour la pe/te de leur indépendance. Écoutons encore la lettre écrite à Emmanuel : « Aujourd'hui vendredi, 1er mai, è nous sommes allés à terre dès le ma- * f/n, avec notre bannière, et nous avons débarqué au-dessus du fleuve , dans la partie sud, où il nous a paru plus convenable de placer la croix, parce qu'elle doit y être plus en vue que dans aucun autre endroit. Le commandant , après avoir désigné la place où l'on devait creuser une fosse , est retourné vers l'embouchure du fleuve
oj était cette croix; nous l'avons trouvée environnée des religieux et des prêtres de l'expédition, qui y diraient des prières. Il y avait déjà soixante ou quatre-vingts Indiens rassemblés; et quand ils nous virent (hns Pintention de l'enlever de l'endroit où elle était, ils vinrent nous aider à la transporter vers l'emplacement qu'elle devait occuper. Durant le trajet que nous fûmes obligés de faire, leur nombre s'accrut jusqu'à près de deux cents. La croix a été placée avec les armes et la devise de Votre Altesse ; on a élevé au pied un autel , et le P. Henrique y a célébré la messe, assisté de tous l'es religieux. Il y avait environ soixante sauvages à genoux.
Ils semblaient prêter l'attention la plus vive à ce que l'on faisait; et lorsqu'on vint à dire l'évangile, et que ncus nous levâmes tous , en élevant les mains, ils nous imitèrent, et attendirent pour se remettre à genoux que nous eussions repris cette position. Je puis assurer à Votre Altesse qu'ils nous ont édifiés par la manière
dont ils se sont comportés
11 nous a paru à tous , ajoute un peu plus loin le naïf chroniqueur , qu'il ne fallait, pour que ces gens devinssent chrétiens, que la facilité de nous entendre, parce qu'ils exécutaient absolument ce qu'ils nous voyaient faire; ce qui semble prouver qu'ils n'ont adopté aucun genre d'idolâtrie. »
On voit, par la date de cette lettre, qu'elle fut écrite immédiatement après la prise de possession. Le lendemain la Hotte mit à la voile, et Ramusio nous rapporte que deux exilés, en voyant s'éloigner les navires, se prirent à verser des larmes ameres , tandis que les Indiens essayaient de les consoler.
(*) Pedro Vaz de Caminha parle de deux mousses (Grumèles) qui , séduiî s sans doute par l'attrait de la \ie sauvage, s'étaient enfuis, et sur lesquels on ne comptait plu? la veille du départ ; mais rien n'indique positivement qu'ils soient restés à Porto Seguro. D'autres relations font également mention d'un missionnaire qui serait resté volontairement avec
§ I. Examen des premières races qui okt peuplé le Brésil.
Tels se montrèrent à peu près les Américains que Pedralvez Cabrai trouva établis sur la côte orientale du Brésil ; tels furent les événements principaux qui signalèrent l'arrivée des Européens. Il nous reste maintenant une tâche plus difficile, c'est de faire apprécier, par l'ensemble des traits principaux, ce qu'il faut penser de ces races, de leurs idées religieuses, de leur développement intellectuel et de leur civilisation commencée, toute prête à prendre d'elle-même le caractère original qui devait lui appartenir, si elle n'eût pas été heurtée à sa naissance d'un coup trop rude. Ceci a été de tout temps pour nous l'objet d'une sérieuse étude, et il va au fond de cette discussion une question pleine d'intérêt, qu'on ne saurait plus négliger, quand il s'agit des commencements d'un peuple; je'veux parler ici des races et de leurs origines.
C'était autrefois un préjugé adopté par les meilleurs historiens, que, des terres polaires jusqu'au détroit de Magellan , la race américaine n'offrait guère dans son ensemble de traits distinctifs appréciables, et que, sous peine d'erreur, on ne pouvait point la subdiviser. Mais les premiers écrivains n'étaient frappés que de ces grands traits d'ensemble, produits souvent par le climat, ou par l'influence d'une race dominante. Sans cesse préoccupés par les idées des anciens, qu'ils renouvelaient presque toujours sous une forme poétique, guidés invariablement par les livres saints, ils remontaient à la première dispersion, et, d'hypothèses en hypothèses, ils arrivaient aux plus bizarres résultats; retrouvant toujours dans les analogies à peu près invariables d'une même période de civilisation , des faits qui , adoptés sans exa-
les déportés. La lettre garde le silence a ce sujet Ce qu'il y a de certain, c'est que quelques années plus tard Alfonso Ribeiro ou son compagnon servait d'interprété aux. navigateurs qui abordaient Vera-Cruz.
L'UNIVERS
men, les éloignaient toujours de la probabilité historique.
Ce n'est pas sans dessein que je me sers ici d'une expression consacrée par le doute. Rien n'est encore avéré dans l'histoire des origines américaines, rien même n'est complet dans les observations auxquelles elles ont donné lieu : on sait seulement qu'il ne faut plus désigner sous un même type ces nombreuses tribus qui errent dans toute l'étendue du Nouveau-Monde, et qu'il serait à la fois peu juste et peu rationnel de voir partout et chez toutes les peuplades une subdivision de la race mongole. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une observation attentive a découvert des différences notables dans Ses traits du visage, comme dans la configuration du crâne, et il n'y a que si l'étude des monuments primitifs, des grandes traditions et des langues, marche d'un mouvement égal , qu'on pourra établir enfin des bases solides, servant de point de départ au philosophe et à l'historien.
U ne chose ne tardera pas à être prouvée, c'est que la population de l'Amérique s'est opérée sur plusieurs points, qu'elle est due à des races différentes ; mais que ces races ont peut-être asservi un peuple autochtone dont il n'est plus possible de retrouver la première origine. Alors aussi ce ne sera pas sans quelque surprise qu'on se verra contraint de revenir, par la science et par le raisonnement, à plusieurs des idées que le xvie siècle avait adoptées à priori et sans discussion, uniquement par sa foi sincère dans les traditions religieuses.
Déjà l'examen attentif des grands monuments de Palenque; la découverte de certaines antiquités dans l'Amérique du nord ; diverses étymologies même, constatées par M. de Humboldt, font répéter le nom des Phéniciens et des Carthaginois. Ces grands peuples navigateurs, dont nous connaissons si peu les traditions, commencent à être regardés comme les premiers explorateurs du Nouveau-Monde. Rien sans doute n'est ravi à Colomb de sa gloire, mais tout est remis en question sur l'antériorité de sa découverte.
Ce n'est pas à nous, sans doute, à qui si peu d'espace est accordé, et qui n'aurons d'ailleurs à examiner l'origine d'aucun monument, qu'il appartient de suivre dans tous ses développements cette importante discussion; mais il fallait en établir les premières bases; car, bien qu'elles soient analogues par certains usages et par certaines traditions, deux races assez distinctes paraissent avoir dominé tout le littoral du Brésil. L'une appartiendrait par la couleur de sa peau et par l'ensemble des traits du visage, à la race mongole ; et, pour me servir des expressions d'un savant voyageur qui a poussé l'exactitude jusqu'au scrupule, l'autre aurait d'ans son organisation quelque chose d'un des rameaux les moins nobles de la race caucasique : j'ai voulu désigner les Tapuyas et les indiens parlant la langue des Tupis. J'ai nommé les vaincus d'abord et ceux qui les ont asservis. C'est une loi nouvelle adoptée par la plupart des historiens modernes , que nous suivons ici; la race la plus sauvage et la plus malheureuse nous occupera d'abord, en recueillant la tradition conservée par les Indiens eux-mêmes.
Bien avant l'arrivée des Européens, mais à une époque dont il n'est plus possible de fixer positivement la date, une race essentiellement guerrière, et ne vivant guère que de sa chasse, occupait tout le littoral depuis le Rio de la Plaça jusqu'au fleuve des Amazones.
Était- elle autochtone? arrivait - elle du nord? avait-elle soumis elle-même ces Tabaïaras qui réclamaient l'antériorité dans la domination du pays, et qui se donnaient un titre équivalant à celui de seigneurs de la contrée? c'est ce qu'il n'est plus possible de vérifier, et la tradition des Indiens eux-mêmes est assez obscure dans tout ce qui touche ces émigrations successives des hordes primitives.
Quoi qu'il en soit, les Tapuyas se maintinrent dans le magnifique pays qu'ils occupaient, probablement durant plusieurs siècles, et si nous n'avons pas ici de certitude historique, la tradition du moinssemble nous l'indiquer.
Les soixante-seize tribus qui compo-
saient la nation avaient adopté chacune un nom particulier; mais nous ignorons le nom générique du peuple, car celui de Tapuya signifiait ennemi : il avait été imposé aux dominateurs de la côte, par les nombreuses tribus qui les environnaient, et qui, ayant fait un pas de plus dans la civilisation, ne se livraient pas seulement à la chasse, mais commençaient à comprendre les bienfaits de la vie agricole.
Peut-être, comme je l'ai indiqué plus haut, y avait-il là une question de race ; peut-être cette animosité venait-elle de l'antipathie haineuse qui divise toujours les peuples barbares entre eux, pour peu qu'une différence physique un peu distincte vienne se joindre à des causes réelles d'inimitié.
Bien qu'il existe une analogie frappante entre toutes les tribus du littoral et de l'intérieur, plus qu'aucune autre nation américaine, peut-être, les Tapuyas paraissent avoir gardé l'empreinte sauvage du type mongol. Les
f)ommettes de leurs joues étaient sailantes , l'angle de l'œil remontait vers les tempes. Ils étaient robustes; leur taille assez ramassée n'offrait rien de très-remarquable; la couleur de leur peau, bien que cuivrée , s'adoucissait chez certaines tribus, jusqu'à des teintes rapprochées du blanc. Leur chevelure noire et lisse descendait jusque sur leurs épaules , et si on s'en rapporte à Roulox Baro (*), elle était suffisamment longue chez quelques peuplades, pour former une espèce de vêtement. Comme plusieurs autres nations de l'Amérique, ils étaient dans l'usage de se peii.dre de rocou et de génipa , et ils se perçaient la lèvre inférieure, pour y introduire une rouelle de bois léger, un morceau de résine, et quelquefois un disque de jade vert, ornement, disent les voyageurs, qu'ils estimaient à l'égal des plus riches trésors, et qu'ils n'échangeaient dans aucune occasion (**).
(*) Ce voyageur à peine cité par les historiens a vécu longues années durant le X"VIIe siècle avec les Tapuyas.
(**) Yoyez à ce sujet le P. Ives d'Évreux, à
Dans leur ordre social grossier, les Tapuyas semblaient s'en rapporter complètement pour le sort de la tribu à des devins privilégiés ; et bien qu'ils eussent des chefs souvent héréditaires, on peut dire qu'ils étaient soumis à une sorte de théocratie. L'époque solennelle à laquelle on devait percer la lèvre des jeunes enfants (espèce de baptême de sang imposé à celui qui devait affronter un jour tous les dangers) , la marche que devait suivre la tribu , le lieu où elle devait se fixer, l'époque des fêtes et des festins solennels , tout était décidé par les devins, et ils n'avaient d'autre compte à rendre au chef que celui d'une libre inspiration.
Tout ce qui se rapporte aux croyances religieuses de ce peuple est empreint d'un caractère lamentable, que ne démentent pas les usages qui leur étaient particuliers. Sans cesse on les voit se plaindre aux voyageurs des génies qui les tourmentent. I loucha, le chef de la hiérarchie des démons, veut être mystérieusement imploré , et c'est en vain la plupart du temps qu'on essaie de l'adoucir. Si l'on s'en rapporte aux anciennes relations, le cuite qu'on lui rend est assez simple. Une gourde creuse, renfermant quelques cailloux, repose comme une espèce de tabernacle sous une couverture de coton, et celui qui veut implorer le génie supérieur vient jeter quelques bouffées de tabac au-dessus de l'ouverture. Ce tabernacle bizarre joue du reste le rôle principal chez toutes les nations, à quelque race qu'elies appartiennent; emblème symbolique de la divinité, il prend le nom de Maraca chez les deux races; et quand les grandes nations ont cessé d'exister , son culte se propage encore vers la côte nord; du moins les Indiens que l'on croit chrétiens vont-ils de temps à autre l'adorer en secret. Chez les Tapuyas , une
qui un sauvage demandait un navire avec toute sa cargaison pour une de ces pierres. Améric Vespuce dit qu'il vit un Indien qui avait sept de ces pierres enchâssées dans les lèvres, les oreilles et les joues; et Vasconcellos rappelle la même circonstance..
L'UNIVERS
tribu puissante prend le surnom de Maraca, et c'est sans doute la nation sacrée, car un précieux manuscrit de la Bibliothèque royale, que j'attribue à Francisco da Cunha , la place aux environs de San Salvador, contrée privilégiée, qui semble avoir été jadis la métropole sauvage de ces nations indiennes. Qu'il serve seulement d'instrument pour guider les danses guerrières, ou qu'il représente la divinité, le nom de Maraca se retrouve plus ou moins altéré dans une foule de dénominations indiennes. Chez les Tupis, qui l'avaient sans doute emprunté aux Tapuyas, il était d'un usage moins mystérieux et plus général. C'était une calebasse ovale, ornée des plumes rouges et bleues de l'ara. Un manche orné le traversait , et des graines retentissantes résonnaient quand on l'agitait.
Sans nous jeter dans une hypothèse trop déraisonnable, il se pourrait que cet instrument fût destiné à rappeler symboliquement le grondement du tonnerre , que tous ces peuples révéraient (*).
Si l'on s'en rapporte à Barlœus , qui n'a malheureusement vu les Tapuyas que dans leur état de décadence, mais qui les a curieusement observés , ces peuples avaient des croyances religieuses qui semblent s'être transmises en
(*) Le Maraca reparaît dans l'Amérique du Nord sous le nom de Chiclùkouê , et il existe encore parmi plusieurs nations du Brésifc C'était ce que Ptoulox Baro appelait dans son langage naïf le Diable , porté dans une calebasse. Outre ce vovageur, on peut consulter sur ses attributions sacrées chez les Tapuyas et les Tupis, Hans-Stade, Pison , Lcry , Claude d'Abbeville, Ives d'Évreux ; et parmi les modernes, Koster, ainsi que le prince de Wied-Neuwied. M. de Saint-Hilaire , dans son deuxième voyage, dit des choses fort curieuses sur le nom de cet instrument sacré. Selon quelques historiens modernes, l'Amérique lui aurait emprunté sa dénomination. MM. Spix et Martius ont bien retrouvé le Maraca comme instrument , mais sans que les indigènes qui le possédaient semblassent lui atirihuer une valeur même symbolique. Il n'en est pas de même de Koster.
partie à leurs descendants les Botecoudos. Il paraît qu'ils vénéraient certains astres, et qu'ils adoraient principalement la constellation de la grande Ourse. Ils croyaient à l'immortalité de l'ame et à la félicité éternelle , excepté quand le mort avait été frapoé par quelque accident funeste , car ce fait seul semblait indiquer à leurs yeux la colère de la divinité; dans le cas contraire, l'ame se dirigeait vers l'occident, et elle arrivait dans de sombres marécages, assez semblables à l'enfer des poètes antiques , dit Barlœus : là, elle subissait un jugement; et un démon, après l'avoir passée sur l'autre rive, lui donnait le droit d'entrer dans un lieu enchanté où le miel, le fruit et le gibier renouvelaient éternellement les délices qu'on peut imaginer dans la vie sauvage. Houcha était-il la personnification d'un dieu infernal? était-il le juge suprême ? c'est ce que d'imparfaites relations ne nous permettent pas de décider. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il était censé se révéler par des ordres immédiats que les devins inter-
f»rétaient à leur gré. Si l'on en croit es premières relations, ces oracles prenaient souvent quelque chose de formidable; ils se révélaient chez le devin au milieu d'horribles convulsions ; une voix sinistre annonçait la défaite de la tribu, et quelquefois un masque auquel on donnait un aspect terrible, cachait le prophète, qui faisant jaillir la fumée du tabac consacré par la bouche et par les narines , prononçait l'oracle au milieu de cette étrange cérémonie, où je crois qu'une exaltation délirante avait plus de part encore que la supercherie.
Il y a dans l'histoiredes nations américaines certains usages tellement effrovables, tellement à part de tout ce qui a été raconté, qu'on serait disposé sou vent à les passer sous silence et qu'on ne peut guère les expliquer que par l'examen de certaines superstitions religieuses mal comprises ou faussement interprétées. Ce n'est donc pas sans dessein que j'ai tracé un tableau rapide des croyances de ce peuple déchu, avant de rappeler l'usage le plus étrange qui le
distinguât entre les nations du Brésil, et qu'on serait tenté de rejeter parmi les fables débitées durant le xvie siècle, si des témoins oculaires ne l'attestaient point, si les relations les plus naïves ne s'accordaient pas dans leurs récits. Il n'est pas bien prouvé que toutes les tribus de Tapuyas fussent anthropophages dans toute l'étendue du mot, c'est-à-dire qu'elles sacriCassent leurs ennemis à leur vengeance ; il ne peut rester aucun doute sur l'usage où étaient ceux de Rio-Grande de dévorer les corps de leurs guerriers quand la mort les avait enlevés. La plus bizarre hiérarchie présidait à ces horribles festins : les chefs dévoraient les chefs, les guerriers, les simples guerriers; et la mère qui venait de perdre son enfant, au milieu des sanglots et des cris les plus lamentables, ne lui donnait pas d'autre tombeau. Il y a plus encore : les os des morts étaient conservés et pilés avec le maïs : ils devaient alimenter la tribu ; le deuil même durait jusqu'à ce que l'effroyable festin fut achevé. Les cheveux, ùMt-on, n'étaient pas exceptés de cet étrange banquet : i 'êlés à du miel sauvage, on les servait dans un repas funéraire.
On a dit encore que les Tapuyas, arrivés au déclin de l'âge, s'offraient d'eux-mêmes en holocauste à leurs enfants, qui les dévoraient après leur avoir donné la mort. Cet usage horrible me paraît moins avéré, quoique au besoin les citations ne manquassent point pour l'attester. Sans chercher à expliquer ces rites effroyables d'anthropophagie , sans vouloir trouver une raison plausible à ce qui n'a eu peut-être son origine première que dans le sombre délire de quelque faux devin, ne pourrait-on pas supposer que les Tapuyas cherchaient à incorporer à leur propre substance ceux qui dans burs idées n'auraient pas pu jouir d'une vie éternelle, si cette cérémonie terrible ne s'était point accomplie? Puisque cet ouvrage est destiné a être le répertoire complet des usages de tous les peuples , il nous a bien fallu aborder le plus repoussant et le plus effroyable de tous, peut-
être. Une fois admis , il a fallu lui chercher une explication , et elle se trouve naturellement dans la marche bizarre de l'esprit humain, qui allie souvent les idées les plus touchantes aux usages les plus repoussants. Ce qu'il y a de "certain, c'est que les Tapuyas n'ont pas été le seul peuple chez lequel on ait trouvé cet usage; il s'est conservé chez une nation de la Guyane , formant sans doute une de ses tribus, et on l'a rencontré en Asie chez un peuple civilisé de Sumatra. Non-seulement les Battas tuaient leurs vieillards , mais , durant cet épouvantable sacrifice, ils chantaient une complainte élégiaque où il était dit qu'on devait abattre l'arbre quand ses fruits avaient mûri.
Un usage fort remarquable distinguait encore les Tapuyas des autres habitants du Brésil. Lorsque les devins avaient ordonné de changer le lieu du campement, ou même lorsque les jeux consacrés commençaient après le repas du soir, des jeunes gens se saisissaient d'une poutre pesante et la portaient en courant avec une prodigieuse rapidité, jusqu'à ce que la fatigue les obligeât à déposer ce fardeau entre les mains d'un autre guerrier.
La victoire appartenait à celui qui avait fourni la plus longue carrière; et souvent même , je crois , le nouveau campement s'établissait où les plus habiles coureurs s'étaient arrêtés. Une coutume des Indiens du sud n'explique-t-elle pas cette joute singulière?
]\J. Debret rapporte dans son curieux voyage , que les Bogres enlèvent leurs blessés du champ de bataille, et qu'ils les mettent hors de danger en les portant avec rapidité hors des lieux où se livre le combat. En temps de paix, ils ont adopté un exercice à peu près semblable à celui des Tapuyas, et la même nécessité a sans doute enfanté le même usage chez deux nations différentes.
Malgré quelques grands traits de ressemblance physique et morale, les Tapuyas ne formaient pas, dans le temps de leur plus haute prospérité, une nation homogène. S'il faut s'en rapportera Vasconcellos , observateur
assez exact, on aurait compté près de cent langues différentes en usage parmi les soixante-seize tribus , et cette différence dans le mode des communications habituelles devint peut-être, par la suite , une des causes les plus réelles de la dispersion du peuple dominateur. Des inimitiés sanglantes divisèrent ces peuplades nomades, et (juand les Tupiaes, qui appartenaient à la race puissante des Tupis, résolurent de les expulser du territoire qu'ils occupaient, ils les trouvèrent sans force pour leur résister. D'ailleurs, il faut voir aussi dans cet événement , si obscur même dans l'histoire politique du Nouveau-Monde, l'accomplissement d'une grande loi sociale : le peuple agricole allait succéder au peuple chasseur.
Ce n'est pas qu'il faille s'attendre à trouver chez les vainqueurs des Tauyas, des lois et des habitudes sociales eaucoup plus fortement combinées que chez les tribus devenues vagabondes; ce n'est pas qu'ils eussent complètement compris les avantages de l'association et les résultats d'un système permanent de vie sédentaire et agricole ; mais les nombreuses peuplades qui commencèrent à dominer le littoral avaient adopté un même langage, et un gouvernement à peu près semblable. Les inimitiés de tribus à tribus paraissent avoir été moins fréquentes. On remarque chez les Tupis une foi moins confiante dans les devins.
Quand ils découvrent un lieu fertile, ils y campent souvent durant trois années. Us ont compris les immenses avantages d'une culture un peu régulière : le manioc, le maïs, l'igname, remplacent souvent chez eux les ressources toujours précaires delà chasse.
En un mot, ils sont plus avancés dans leur organisation sociale , parce qu'ils appartiennent peut-être à une race moins superstitieuse et plus prévoyante. Et cependant la marche des événements devint plus tard favorable aux tribus dispersées ; elles ne se trouvèrent pas , comme les Tupinambas, soumises à l'action de la civilisation européenne ; et quand les nations
du littoral furent anéanties , on les vit reparaître dans un état plus narbare, mais aussi dans une disposition plus favorable aux effets mieux dirigés de la civilisation.
Mais d'où venait la nation envahissante des Tupis ? quelle était son origine, quelle fut la marche de son émigration? Selon moi, elle descendit des régions tempérées du sud vers le tropique, et elle appartenait à une race qui avait peut-être reçu quelques notions grossières de civilisation par les vastes plaines qui s'étendent jusqu'au Chili. D'Azara, dans le dénombrement qu'il établit des nations voisines du Rio de la Plata , parle des Tupis , et dans les mythes de la religion tupique , il est fait mention du sort des ames heureuses qui s'en vont par-delà les Andes. On sent avec uelle circonspection on doit émettre e semblables faits ; cependant, en les examinant bien , ils ne paraîtront pas dénués de toute probabilité ; la linguistique vient encore à notre aide, et \allngoa gérai que parlaient à peu près toutes les nations de la côte à l'arrivée des Européens , est elle-même un des dialectes de la langue des Guaranis , qui paraissent avoir été fixés depuis une longue série d'années dans les régions du Paraguay.
Si l'on s'en rapporte à la tradition mythologique conservée par Vasconcelios, la première émigration sur les côtes du Brésil se serait opérée au cap Frio, promontoire qui, à l'époque ou vivait cet historien , jouissait encore d'une espèce de célébrité religieuse parmi les nations de la côte. Mais selon le récit des Indiens, ils auraient trouvé le pays désert : la première famille s'y serait établie sans opposition , puis une querelle futile aurait divisé deux femmes, et la tribu se serait dispersée à son origine. Est-ce la forme emblématique de ce qui se passa dans la première irruption, et ce mythe raconté aux Européens estil destiné à peindre l'émigration des tribus après que la nécessité, ou une première mésintelligence les eût forcées à se diviser? C'est ce qu'il est per-
mis de supposer, et ce qu'on ne pourra jamais complètement éciaircir.
Lorsque les Européens arrivèrent au Brésil, ils trouvèrent partout des nations qui gardaient l'empreinte de leur première origine, et qui avaient conservé une langue et une religion communes, bien qu'elles fussent souvent ennemies. Ce qui se passa dans ces contrées est tout à Fait analogue à ce qui eut lieu dans l'Amérique du nord , à l'égard d'une foule de tribus errantes qui , sorties du peuple lenilenape (*) , l'appelaient toujours leur grand père, bien qu'elles se fussent prodigieusement modifiées à quelques égards. Les Tupinambas, les Tupiniquins , les Tupiaes et plusieurs tribus, conservaient la racine générique du grand nom; d'autres, tels que les Tamoyos et les Cahétés, l'avaient abandonné ; mais la religion et la langue formaient un point de ralliement qu'on retrouvait dans l'occasion. Il est prouvé que la race des Tupis formait, le long de la côte, environ seize nations ayant leurs limites respectives.
Au Brésil, les Tupinambas paraissent avoir été le peuple dominateur, et c'est celui surtout que nous examinerons : avant de décrire ses usages , nous allons voir comment il s'étabit dans la métropole et comment il fit la conquête du Reconcave (**).
Il est probable qu'après avoir débarqué dans le voisinage de Rio de Janeiro , la race des Tupis rencontra la race desTapuyas , et qu'elle la trouva assez formidable pour craindre de l'attaquer.
Elle se répandit dans l'intérieur; elle longea même les grands fleuves où elle trouvait sa subsistance , et elle vécut quelque temps ainsi. Alors, s'il faut s'en rapporter à la tradition orale de quelques vieillards qui racontèrent ce grand fait historique a Francisco da Gunha (***), les Tupiaes, tribu redouta-
(*) Voyez l'excellent ouvrage d'Eckewelder , Histoire, mœurs et coutumes des uatious indiennes , iraduit par M. Duponceau.
(**) Ou désigne sous le nom de Reconcave , l'intérieur de la baie de San-Salvador.
(***) Francisco da Cunlia est, comme je
ble de la race tupique, s'avancèrent de l'intérieur vers le Reconcave, où a été fondé depuis San-Salvador, et ils en chassèrent pour jamais les premiers dominateurs. Selon toute probabilité, ils ne restèrent pas long - temps maîtres de ce beau pays; les Tupinambas accoururent des régions situées audelà du San -Francisco , attaquèrent les Tupiaes sur le bord de la mer, et les forcèrent à chercher un asile dans l'intérieur. Ceux-ci y trouvèrent leurs anciens ennemis , et ils les refoulèrent encore, en sorte qu'une triple zone de tribus ennemies s'agitait en tout sens dans cette belle portion de l'Amérique, et se faisait une guerre sanglante dont la plupart des résultats sont restés ignorés.
Le bord de la mer n'était pas plus paisible: les Tupinambas, après avoir établi leur domination dans le Reconcave, se divisèrent, et il est vraiment curieux de voir se renouveler, chez ce peuple barbare, la grande donnée poétique qui fait le sujet de l'Iliade. Une jeune fille appartenant à une tribu de l'île d'Itaparica fut enlevée par ceux qui habitaient le plateau où depuis s'est élevé Bahia; et voilà une guerre terrible allumée. Il s'en faut bien que les partis fussent éloignés: une lieue tout au plus les séparait. Les combats devinrent terribles, et la nation demeura pour jamais divisée. Du temps de Francisco da Cunha , un des nombreux îlots de la baie portait encore le nom d'//Ao do Medo ( Ile de la Terreur ), parce que les deux partis se cachaient tour à tour derrière les man2liers qui l'entourent , pour fondre a Pimproviste sur les canots ennemis qui naviguaient dans les eaux de la baie.
« Les Tupinambas qui passèrent à l'île d'Itaparica, dit positivement le Roteiro , peuplèrent les bords du fleuve Jaguaribe , Tenharia et la côte
puis le prouver, l'auteur du précieux Roteiro de la Biblioth. roy. , sous le n° 609, suppl. franc. Cette précieuse chronique renferme plus de faits sur les anciennes nations du Brésil qu'aucun ouvrage contemporain.
L'UNIVERS
des Ilheos (et nous ajouterons qu'ils allèrent probablement jusqu'à Rio de Janeiro , puisque ce fut la que Lery vécut parmi eux, en 1555). Ils prirent une telle haine pour leurs anciens concitoyens, que maintenant encore ( 1587 ), ce qui reste de ces deux nations devenues distinctes se déteste et se fait une guerre continuelle ; leur rage même est portée à ce point que s'ils rencontrent quelque ancienne sépulture, ils exhument le cadavre qu'elle renferme et lui font subir toutes sortes d'outrages. Vers l'époque où les Portugais peuplèrent les bords du fleuve Jaguaribe, il y eut dans ce district un rassemblement de la population de divers villages, pour aller déterrer en grande pompe plusieurs cadavres, et changer ensuite de nom. »
Ici il s'agit uniquement d'une coutume superstitieuse que j'expliquerai par la suite.
Le nom, chez les peuples primitifs, est d'une haute importance pour les individus et pour la nation; sa signification symbolique est souvent l'indication d'une haute prééminence, et avant de passer à la description des usages, il sera bon d'expliquer celui de la race primitive.
Selon Vasconcellos , tupa ou tupan (prononcez toupan) voulait dire littéralement l'excellence terrifiante, et les Tupis s'étaient en partie appliqué ce nom, dont on retrouve partout la racine. Les Tupis étaient donc le peuple de Dieu, les messagers de la divinité terrible. Quant à la dénomination des Tupinambas, sans chercher à l'expliquer , il faut dire qu'elle a étrangement varié en passant par la bouche des différents voyageurs : je retrouve tour à tour Topinamboux, Tapinambos, Toupinambas, et un vieux voyageur français, d'une merveilleuse'exaetitude, écrit au seizième siècle Tououpinambaoult; malgré i'étrangeté de cette orthographe, il est probable que c'est la meilleure , et peutêtre devrait-elle être adoptée par nous, puisqu'elle nous a été transmise par une relation française , à une époque où les noms n'étaient point altérés.
Cependant il pourrait se faire qu'elle appartînt uniquement à l'ancien territoire de Rio de Janeiro , et nous nous servirons du nom déjà consacré.
Il ne saurait plus y avoir maintenant aucun doute, quand on veut avoir des données positives sur les anciens usages des Tupinambas ; c'est aux sources allemandes et françaises qu'il faut surtout puiser; c'est Hans Stade qu'il faut lire, c'est Lery, Claude d'Abbevilîe et le P. Ives d'Évreux qui! faut consulter. L'un est prisonnier de ces peuples pendant neuf mois , et se voit toujours en présence de la mort; il assiste aux festins de guerriers anthropophages, et il est sur le point de devenir leur victime : les autres sont réfugiés et missionnaires; ils se retirent parmi les Indiens pour leur demander un asile ou pour les convertir. Au bout de quelques années, Lery fait subir une espèce de contrôle a Hans Stade, et il le trouve d'une admirable exactitude. Je joins à tous ces auteurs le témoignage d'un Portugais qui a vécu 17 ans au Brésil. Quelque bizarres que paraissent certains faits, ceux surtout d'anthropophagie, je crois qu'il est impossible de les révoquer en doute ou de les mettre en discussion.