GUYANES
La contrée comprise sous ce nom est une vaste portion du continent américain méridional. Ses limites naturelles sont: à l'est, l'Océan atlantique ; au nord et au sud , deux des plus grands fleuves du monde, l'Orénoque et l'Amazone; à l'ouest, sa profondeur est indéterminée.
En 1535, Diégo de Ortaz entreprit, le premier, d'entrer dans les bouches de l'Orénoque. Son zèle n'eut pas le sort qu'il méritait ; mais il ne renonça à son entreprise qu'après avoir perdu la majeure partie de ses vaisseaux et de ses compagnons. Ce désastre ne le rebuta pas, et , dans un second voyage, il parvint à remonter le fleuve jusqu'à la rivière Méta.
Vers cette même époque , Quésada , gouverneur de la Nouvelle-Grenade , envoya Antoine Perreodans la Guyane.
Cette expédition fut plus funeste encore que les précédentes. Les précautions étaient si mal prises, ou les dangers si formidables , que Perreo et ses gens y succombèrent tous.
Gonzalès Pizarre , frère du fameux conquérant du Pérou , séduit par les récits merveilleux qu'on lui faisait de VEl-dorado, se mit en tête de conquérir cette contrée fabuleuse ( nous en avons parlé à l'article Colombie). Il chargea de vivres et de provisions de toute nature un léger brigantin qui naviguait sur une rivière que nous croyons être le Rio-Napo , et lui-même
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se mit en route par la Cordillère, suivi de 400 Espagnols et de 4000 Indiens.
Le navire étant entré dans un fleuve qui le conduisit loin de l'expédition , le commandant résolut d'abandonner Pizarre. Il se trouvait sur l'Amazone, qu'il descendit jusqu'à son embouchure, d'où il fit voile pour l'Espagne.
Privé de cet important secours, Pizarre se trouva dans le dénûment le plus complet : ses compagnons , accablés de lassitude , cédant à l'excès des souffrances et des besoins, menacèrent de se révolter. Force fut au chef de leur céder ; il opéra sa retraite et retourna à Quito.
Peu de temps après cet événement , Diégo de Ortaz , revenu avec des lettres de commandement octroyées par Charles-Quint, fonda la ville de Saint- Thomas.
Les Français commencèrent à visiter la Guyane dans les premières années qui suivirent la découverte de l'Amérique. Ils n'y étaient pas attirés par l'espoir d'en retirer de riches métaux, mais par celui d'y fonder des établissements de commerce pour l'échange des marchandises; ils en tiraient notamment des bois de teinture. En 1555, le chevalier de Villegagnon , imbu des opinions de Calvin , conçut le projet d'y établir une colonie de protestants ; mais il lui fallut user de ruse pour obtenir de Henri II les secours dont il avait un besoin indispensable. Ce prince , croyant agir dans l'intérêt d'une spéculation commerciale utile à la France, accorda à Villegagnon trois vaisseaux bien équipés. L'aventureux calviniste se dirigea vers le Brésil , où les Portugais le reçurent hostilement, et le contraignirent à fuir dans la Guyane avec les débris de son expédition.
En 1624, une société de marchands qui faisaient le commerce des bois de teinture, s'organisa à Rouen, et envoya dans la Guyane une colonie d'agriculteurs qui s'établit sur les bords îdu Sinnamary, où elle prospéra mal.
Mais il se forma bientôt après une nouvelle société, qui obtint des lettres patentes de Louis XITI , pour faire à
elle seule le commerce de la Guyane , depuis POrénoque jusqu'à l'Amazone ; elle prit le titre de Compagnie de la France équinoxiale. Les nouveaux colons vinrent s'établir dans l'île de Cayenne; et nous dirons ici qu'il ne faut pas entendre par ce nom une terre qu'un bras de mer sépare du continent , mais seulement une partie du continent lui-même , enveloppée par les embranchements de la rivière Cayenne à son embouchure. Ils fondèrent en outre un établissement sur les bords de la rivière Surinam.
A cecte époque, deux nations indigènes de cette partie de la Guyane , les Caraïbes et les Galibis, se faisaient la guerre. Les Français, au lieu d'observer une prudente neutralité, prirent parti pour les Galibis , et en cela ils furent d'autant plus mal inspirés , que leurs alliés eurent le dessous ; aussi se trouvèrent- ils enveloppés dans la vengeance des vainqueurs. Contraints à se réfugier dans l'intérieur des terres, ils furent assez heureux pour trouver une généreuse hospitalité chez les débris de leurs alliés vaincus.
En 1643, une compagnie se forma de nouveau à Rouen, sous les auspices de Poncet de Brétigny, devenu fameux par son ineptie et sa cruauté.
Dirigée par un tel homme, elle eut le sort qu'on aurait pu lui prédire :
elle fut anéantie, et Brétigny massacré par les Indiens.
Tant de désastres ne refroidirent pas le zèle des spéculateurs : une quatrième société s'organisa à Rouen, et prit également le nom de Compagnie de la France équinoxiale. A sa tête figuraient l'abbé de Marivaux, docteur de Sorbonne , entraîné par son zèle pour la conversion des Indiens, Boiviîle, gentilhomme normand , qui devait avoir le commandement militaire de l'expédition , Levendangeur , et* Laboulaie , intendant de la marine. Boiviîle fut assassiné avant son arrivée à Cayenne ; car , à peine sortis du port , les colons s'aperçurent que la discorde s'était embarquée avec eux et menaçait d'une ruine certaine leurs futurs établissements.
GUYAISES.
Après une alternative de bons et de mauvais succès dans la guerre que les nouveaux venus eurent à soutenir contre les naturels, ils défrichèrent tout le tour de la montagne du Céperon , et y plantèrent des patates et du manioc , mais la colonie succomba bientôt sous les nouveaux revers qui vinrent l'assaillir.
Cependant les Anglais, apprennant cpie les Français avaient évacué leur établissement' de Surinam, y envoyèrent une colonie; les Hollandais la leur enlevèrent en 1666, et s'y établirent définitivement par suite du traité de 1668. Là s'éleva la ville de Paramaribo, devenue, peu après, la plus considérable de toute la Guyane.
En voyant l'Espagne, la France , la Hollande et l'Angleterre se disputer les nouvelles possessions américaines, les Portugais voulurent prendre part à ce banquet européen. En 1654 et années suivantes , ils établissent leur domination sur les bords de l'Amazone.
En 1713, la France leur cède, par le traité d'Utrecht , la partie méridionale de la Guyane située aux environs du oap Nord et du fleuve des Amazones. Postérieurement à cette époque , ils tentent diverses incursions dans la partie française, et, notamment, en 1723, où ils plantèrent sur les bords de l'Oyapock un poteau surmonté des armes portugaises ; mais les Français accoururent aussitôt, renversèrent le poteau et foulèrent sous leurs pieds les armes du roi de Portugal.
Colbert conçoit le plan d'une nouvelle compagnie de la France équinoxiale, et Louis XIV goûte ce projet.
Lefebvre de La Barre, ex-intendant du Bourbonnais, homme d'une grande capacité, se rend à Cayenne, suivi de 1200 cultivateurs et d'une force militaire imposante. Il chasse du pays les Hollandais qui s'y étaient établis sur les débris de nos établissements ; traite avec les Indiens, et commence la colonisation sous les plus favorables auspices. Bientôt, cependant, elle subit les revers les plus fâcheux : la compagnie de la France équinoxiale est réunie à celle des Indes occidentales,
ce qui nécessite le rappel de Lefebvre de La Barre. Les Anglais et les Hollandais nous enlevèrent nos établissements , par le droit de la guerre , et ce n'est qu'en 1674 que le vice-amiral , depuis maréchal d'Estrées , les fit rentrer en notre pouvoir. Depuis cette époque, le gouvernement français n'a cessé de faire des efforts, plus oû moins heureux, pour coloniser la Guyane. A l'exemple des Espagnols et des Portugais, il fit venir, des côtes d'Afrique, des cargaisons de nègres , q"ans la persuasion que ces esclaves supporteraient mieux que les Européens l'influence de ce climat équatorial. Le récit des atrocités commises sur ces infortunés a été sî souvent présenté , qu'il serait superflu de le reproduire ici; nous nous bornerons à dire que quelques-uns de ces enfants de l'Afrique, échappés à la vigilance de leurs bourreaux , se retirèrent dans les forêts de la Guyane-Hollandaise . et parvinrent à former, dès l'année 1766, une république dite des Nègres-Marrons, dont il a fallu plus tard reconnaître l'indépendance.
En 1763, la France y dirigea une expédition, devenue célèbre par le nombre des immigrants et par sa funeste issue. Elle se composait en grande partie de Suisses et d'Alsaciens , presque tous cultivateurs , mais dépourvus des instruments d'agriculture les plus indispensables. Le gouverneur Turgot et l'intendant Chanvalon étaient chargés de la direction de cette importante entreprise. La mésintelligence , née de la jalousie , se mit bientôt entre eux , et ce fut la
f>remière origine des revers qui alaient assaillir les colons. Ceux-ci , fatigués d'une longue traversée „ échauffés par la mauvaise nourriture du vaisseau, furent jetés et abandonnés sur les sables de Kourou , sans abri contre la chaleur du jour et la fraîcheur des nuits. La mauvaise qualité des farines et de la viande qui leur furent distribuées, les piqûres des moustiques, la nostalgie, les maladies épidémiques et le désespoir eurent bientôt exterminé ces infortunés. Les
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derniers d'entre eux furent réduits à se nourrir de gros rats qu'ils achetaient jusqu'à trois francs pièce. Ils périrent tous, au nombre de 14,000! Turgot laissa un souvenir de lui à Cavenne ; il avait fait préparer un cimetière que les colons appellent encore aujourd'hui Jardin Turgot.
Nous voici parvenus à l'époque la plus désastreuse de l'histoire guyannaise.
La métropole, bouleversée par la grande révolution de 1789, était alors en proie aux factions intestines. Au dehors , nos armées marchaient de triomphe en triomphe , et couvraient ainsi du manteau de la gloire les misères de la patrie ; mais la discorde et la jalousie siégeaient dans les conseils des chefs de la nation , et le peuple inconstant foulait aujourd'hui sous ses pieds ceux que la veille il avait portés au pouvoir. Depuis quelque temps, il est vrai , la guillotine n'était plus en permanence sur les places publiques , mais l'ère de la proscription avait commencé pour la malheureuse France. Cayenne fut désignée pour servir à la déportation de ceux que la mère patrie expulsait de son sein ; les déserts de la Guyane se peuplèrent momentanément de nobles et de prêtres déportés , ou d'hommes d'état devenus suspects aux dépositaires de l'autorité. Le monde entier a connu leurs souffrances. La plupart y périrent. Mais la Providence ne permit pas que les arrêts de la déportation vinssent frapper les seuls innocents.
D'odieuses victimes figurent aussi sur cette liste de mort : on y remarque Billaud-Varennes, et surtout l'infâme Collot-d'Herbois. Ce monstre , qui avait contracté l'usage des liqueurs fortes pour exalter son imagination et s'enhardir au crime, arrivé au terme de son exil, continua, sans avoir égard à l'influence du climat , à se livrer à tous les excès de la débauche et de l'intempérance. Bientôt il tomba dangereusement malade, et une fièvre inflammatoire lui donna le délire.
Une nuit, se sentant dévoré par une soif ardente, il appelle le nègre chargé de le veiller. Celui-ci , à moitié
endormi , lui présente une bouteille d'eau-de-vie que le malade avale tout d'un trait. Son corps devint rouge et brûlant. On voulut , d'après l'avis des médecins , le transporter surle-champ à Cayenne, mais il y avait six lieues de marche , et il fallut faire intervenir la force armée pour contraindre les nègres à se charger de lui . Ces esclaves disaient , dans leur jargon, qu'ils ne voulaient pas porter celui qui avait assassiné Dieu et les hommes. A Cayenne , Collot ayant dit au chirurgien Guisouf qui se trouvait auprès de lui, qu'il avait la fièvre et une sueur brûlante : Je le crois bien, répondit celui-ci, vous suez le crime.
Collot se retourna et fondit en larmes. Il appelait, dit un témoin oculaire, la Vierge et Dieu à son secours. Le 7 juin 1796, abandonné des hommes et de Dieu, il vomit son ame impure avec des flots d'écume et de sang.
Cependant une conspiration royaliste s'organisait sourdement en France, et, chose remarquable, elle trouvait des partisans dans les trois pouvoirs qui réglaient alors les destinées de la république : le conseil des anciens , celui des cinq-cents, et même le directoire ! ou , peut-être , est-il plus raisonnable de penser que la dissension s' étant introduite parmi les directeurs, les membres les plus influents d'entre ceux-ci, Barras, Larévellière-Lépeaux et Rewbell , furent heureux de trouver un prétexte pour se débarrasser de deux collègues qui leur portaient ombrage : Barthélémy et Carnot. Le général Pichegru était désigné comme l'ame du complot; il correspondait, disait-on, avec le prince de Condé. On ajoutait qu'Imbert-Colomès était le trésorier de Louis XVIII ; enfin , Lavilleheurnois et Brottier passaient pour les agents secrets de la faction royaliste.
Un coup d'état pouvait seul sauver la patrie en danger , et c'est la majorité du directoire qui se chargea de ce soin : l'armée lui prêta son appui , et le général Augereau exécuta luimême l'arrestation de Pichegru. Le directeur Barthélémy fut pris chez