‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 51 sur 94 · II · texte numérisé non relu

II

fussent condamnés à payer l’écot de tant de pauvres diables qui n’ont pas le moindre besoin de ces nauséuses superfluités.

« Si mon alchimie peut vous être bonne à quelque chose, je vous arrive au commencement de mars uniquement occupé de thérapeutique enseignante et secondairement l’école secondaire.

« Déjà je viens de créer un professeur de chimie. Mon jeune Américain est nommé médecin en chef de l’hôpital général1.

« Je reste avec la direction de la future école, c’est plus qu’il n’en faut.

, «Le séjour du Texas, et là l’exercice honorable et lucratif de la médecine ont remarquablement mûri mon Frédéric. Il écrivait correctement et fort sensément; il commence à parler comme il écrivait (cela en trois langues), et son style s’est encore perfectionné ; il a beaucoup appris en deçà des livres , et il a beaucoup lu ; en notions accessoires nous avons le superflu, mais je me laisse trop aller à la pente de mon affection. J’ai à vous demander quelques renseignements sur deux jeunes professeurs que vous avez pu connaître et qui pourront, je pense, se charger d’une part d’enseignement; peut-être Velpeau a-t-il eu plus que vous l’occasion d’apprécier le talent et l’aptitude de MM. Alain-Dupré et Charcellay2. Je désirerais surtout une évaluation éclairée et consciencieuse de la vocation chirurgicale de l’un et de l’autre.

1 Frédéric Leclerc, dont il est fréquemment question dans la correspondance. — T.

2 Le docteur Charcellay, aujourd’hui professeur honoraire à l’École de médecine. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

« Votre frère vous dira si Béranger a recouvré sa bonne santé; mais ce qu’il ne pourra vous dire, bien qu’il ait fort à se lasser de ses bons offices, c’est l’affectueuse bonté d’un si excellent homme.

« Mille tendresses à votre femme.

« Votre vieil ami. »

LETTRE CCLIP

« 17 mars 1840.

« Il y a trois semaines, mon cber Maître, j’étais censeur à la Faculté de médecine, et, en cette qualité, je devais aller m’assurer que tous mes collègues étaient à leur poste, sauf à remplacer les absents. Au moment où je partais , on venait me chercher pour faire une trachéotomie à Belleville, pays fécond en croups, attendu que le croup aime les lieux bas et humides , comme disent ces imbéciles, et que Belleville est plus haut et plus sèchement perché que la butte Montmartre '. Bref, en arrivant

1 Parmi les facteurs banals de la diphthérie , on a, on le sait, invoqué, comme pour tant d’autres affections, les lieux bas et humides. On voit avec quelle vivacité moqueuse Trousseau conteste cette condition étiologique, à laquelle certains auteurs avaient attaché une très grande importance. L’observation répétée a démontré que les conditions météorologiques exercent à la vérité peu d’influence sur le développement de la maladie. Elle peut naître, en effet, dans les conditions locales les plus diverses , sur les plateaux élevés comme dans les vallées humides

à l’école, je me suis trouvé pris pour deux heures et demie. Le temps pressait. J’ai prié un aide d’anatomie, M. Desprez, de prendre mes instruments et d’aller faire l’opération. Il a trouvé une jeune fille de six ans à la dernière période du croup; il a opéré, retiré un demituyau trachéal et placé sa canule.

« Aujourd’hui la malade est guillerette, aussi bien portante que père et mère, et le traitement s’est borné à changer la canule et à faire quelques écouvillonnements avec de l’eau claire et une éponge. Le médecin qui avait préalablement soigné la petite malade n’avait eu cure du pharynx, comme bien vous pensez. Encore un coup de poing sur la tête qui me met au fond de l’eau , c’est à en perdre l’esprit. Qui donc osera débrouiller cet écheveau? « — Avez-vous lu mon mandement?

<r — Non, Monseigneur, et vous1? »

« De vous à moi c’est un peu la réponse qu’on pourrait faire à notre Texien.

ce Décidément le rigide chansonnier, qui ne flatte pas les rois, se relâche un peu de son farouche stoïcisme à l’endroit des médecins qu’il aime 2. Lisez-lui ce petit bout

et , en somme , sous tous les climats. — Les relevés de Hirsch sont péremptoires à ce sujet. — En Touraine, où la diphthérie est constante à l’état endémique et fréquente à l’état épidémique, on l’observe aussi bien dans les régions élevées du département que sur les bords de la Loire et du Cher, dans les parties hautes de la ville de Tours que dans les zones basses et humides voisines des fleuves et de leur canal de jonction.

Toutefois, on ne peut contester que, d’une façon générale, les saisons chaudes et sèches donnent moins de prise à leur développement, tandis que les saisons humides doivent probablement favoriser la pullulation des éléments infectieux. — T.

1 Allusion à un prélat de l’ancien régime qui faisait rédiger ses mandements par un de ses vicaires généraux. — T.

2 Béranger avait fait l’éloge d’un article de Leclerc sur le Texas qu’il avait presque imposé à la Revue de Paris. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

de ma lettre avant de la déchirer, et il sourira probablement. L’œuvre de Leclerc était inimprimable , d’un décousu qui passait toute idée, et dans un français qui était un peu exotique. Buloz en a confié la révision, augmentation, correction, mutation, transsubstantiation , à un des collaborateurs les plus habiles de la revue, qui a fait un travail remarquable, dont la première partie a paru le 1er mars avec la signature de Leclerc, et qui fera grand honneur à ce dernier. Je suis sûr que votre ami le poète sera plus content de l’imprimé que du manuscrit. Brûlez ma lettre et n’en dites mot à Leclerc : les enfants crient quand on les débarbouille.

« Mille tendres amitiés. »

LETTRE CCLIIP

DU MÊME

« 30 mars 1840.

« Voici deux lettres, mon cher Maître; l’une pour vous parler affaires , l’autre pour causer avec vous comme toujours. A la causerie vous répondrez quand vous voudrez , à l’affaire j’ai besoin que vous répondiez tout de suite; parce que M. de Rémusat, ministre de l’intérieur, attend votre réponse pour jeudi.

1° L’affaire.

« Un hospice de fous est créé à Tours, c’est chose qu’à coup sûr je ne vous apprends pas. Plusieurs candidats se

présentent, mais l’un d’eux est désigné par le ministre: c’est un homme fort instruit, du commerce le plus agréable, et avec lequel on ne peut vivre qu’en bonne intelligence. Je le connais depuis plusieurs années, et je suis certain que vous l’aimerez quand vous l’aurez connu. Ferrus et moi avons dû voir le ministre; et jeudi dernier j’ai eu avec M. de Rémusat 1 une longue conversation à votre sujet. Il savait votre détermination de ne pas reprendre de service actif; mais il veut néanmoins placer sous le patronage de votre nom et de la haute considération qui vous environne l'hospice qu’il va créer à Tours. Il m’a prié de lui-même, et sans que je le lui dise, de vous écrire à ce sujet et de vous prier d’accepter le titre de médecin en chef honoraire de l’hospice des aliénés, avec droit de conseil et de surveillance médicale; le médecin qu’il nommerait recevrait le titre de médecin ordinaire , et il serait tenu de résider à l’hospice , d’y faire deux visites par jour, et il recevrait des appointements. Ce n’est que sur votre refus formel que M. de Rémusat nommerait le médecin qu’il compte désigner, et qu’il lui donnerait le titre de médecin en chef. Le médecin qui serait ainsi placé sous votre patronage a été consulté; il a été heureux de se trouver en rapport avec vous , et hier encore il s'en est expliqué avec moi. Il voit pour lui honneur et profit à être votre collègue , même dans une position subalterne, et il me charge de vous le dire. Maintenant vous conviendrait-il d’être seul, de devenir médecin de fous? Pour vous on ferait fléchir les règlements, on ne vous astreindrait pas à résidence. Que voulez-vous? Je

1 M. de Rémusat était entré le 1er mars 1840 dans le cabinet formé par M. Thiers et avait reçu le portefeuille de l’intérieur. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

sais déjà votre réponse : les guérisseurs n’aiment guère à traiter des fous , et je crains bien que dans cette thérapeutique -là vous ne soyez pas plus heureux que les autres, qui ne le sont guère. Assez parlé de tout cela, vous comprenez que j’ai besoin d’une réponse immédiate1.

<r Causons :

« Depuis les deux trachéotomies non nitratées de Desprez et de Robert, j’en ai fait cinq : deux dans la clientèle de Guersant, trois cum notis variorum. Les deux de Guersant sont guéris, des trois autres, deux sont morts; l’autre, que j’ai opéré hier, mourra indubitablement. Guersant n’a pas voulu que je fisse des tracasseries à leurs trachées, et ils ont guéri. Je les ai respectés; je leur ai introduit de très larges canules , je les ai changées souvent, j’ai instillé un peu d’eau, j’ai écouvillonné quelquefois, et ils sont guéris, non sans pneumonies lobulaires, mais enfin ils sont guéris. Vos pneumonies lobulaires arrivent quand on les nitrate , comme quand oii les laisse en paix.

«Chez la première petite fille de Guersant, âgée de vingtneuf mois , les deux amygdales et la luette étaient encore récouvertes de fausses membranes le neuvième jour après l’opération. Elle avait été cautérisée trois fois avant l’opération, avait pris du calomel, et elle avait fait des frictions mercurielles assez pour avoir une petite salivation.

« Le deuxième malade, garçon de trois ans et demi,

1 C’est le docteur Alain-Dupré , qui fut le premier médecin en chef de la maison des aliénés d’Indre-et-Loire. Il fut remplacé le 29 janvier 1859 par M. Danner, aujourd’hui directeur de l’École secondaire de médecine, auquel succéda à son tour, le 7 avril 1881 , M. Henry Sainton. Ce simple quartier d’aliénés départemental, d’origine relativement récente, est aujourd’hui devenu un établissement important. — T.

avait les deux amygdales recouvertes de concrétions ; il n’a pas été cautérisé, il a pris du calomel pendant vingt-quatre heures; il salivait un peu au moment de l’opération.

« La petite fille a rendu , le deuxième jour, une fausse membrane de la bifurcation de la trachée et une fausse membrane branchue de la troisième et quatrième division bronchique. Le petit garçon a rendu au moment de l’opération un gros tube trachéal de plus d’un pouce de longueur.

« Ainsi , sur ces cinq opérés , en voilà deux de guéris sans nitrate , mais non pas sans mercure. Le mercure est certes pour quelque chose dans le retardement de la phlegmasie diphthéritique1. Les trois autres, qui sont ou morts ou en voie de mort, ne vont pas autrement que ceux que je cautérisais vivement. J’aurais cautérisé ces deux petits malades que Guersant m’avait fait opérer s’il ne s’y était pas opposé. Ces deux faits m’ont cassé les bras et rejeté dans une nouvelle perplexité. Somme toute, depuis le mois de juin dernier 1839, j’ai opéré dix -sept enfants sans nitrate, sans topiques. Après l’opération douze sont morts, cinq sont guéris; et, en vérité, s’ils avaient été tous traités aussi sagement que les malades de Guersant, j’en aurais guéri davantage. J’irai vous voir ce mois de septembre.

« Je vous embrasse de tout cœur. »

1 Si les effets curatifs du mercure comme altérants sont absolument contestables , il agissait du moins jusqu’à un certain point comme antiseptique, et Bretonneau et Trousseau faisaient avec cet agent thérapeutique de l’antisepsie sans le savoir. Pour éviter les inconvénients de la stomatite, un des élèves de Bretonneau, resté en Touraine, Miquel d’Amboise, avait eu l’idée d’associer le calomel à l’alun. Il faisait prendre toutes les deux heures un centigramme de calomel et quinze centigrammes d’alun en poudre. Il comptait que les propriétés astringentes de l’alun feraient disparaître les dangers de la salivation mercurielle. — T.

BÉRANGER A BRETONNEAU

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