‹ Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec BretonneauChapitre 79 sur 94 · LETTRE CCCXX · texte numérisé non relu

LETTRE CCCXX

« 10 février 1850.

« J’apprends avec grande joie que vous reprenez goût à Palluau et que vos meilleurs et plus véritables amis vous soutiennent et vous encouragent dans cette manie. Ceux-là seuls nous aiment en vérité, qui ne nous disputent pas le peu de plaisirs qu’il nous est donné d’avoir en ce monde, qui y participent par le good willing , quand bien même, au fond du cœur, ils nous blâmeraient ùn tout petit peu. Les femmes, quand elles sont bonnes, ne sont ni bonnes ni dévouées à demi; elles fument avec les Hol-

TROUSSEAU A BRETONNEAU

landais, elles s’enivrent avec les Lithuaniens, au besoin elles liraient Horace ou un traité de la peste de Marseille. Gardez, gardez vos affections et vos folies, elles vous feront vivre quelques années de plus , et vous permettront de grossir l’épargne que vous destinez à votre famille.

« Je comprends que le dégoût vous prenne quelquefois quand vous êtes si cruellement volé ou si mal compris par votre jardinier; encore une fois chassez-le et soyez heureux si son successeur ne vous tond que jusqu’à la peau, exclusivement. Savez -vous bien que cette vie de défiance , de lutte , d’avarice , est une abominable vie ? Quand vous aurez économisé quelques écus de cent sous à surveiller un serviteur paresseux ou quelque peu infidèle, à batailler contre une hôtesse exagérée, contre un marchand quelque peu désireux de se retirer au plus vite de son commerce, en serez-vous bien plus heureux? Ab! restez dupe, restez dupe, ou tout au moins capable de l’être toute votre vie. Je vous ai une fois conté la dernière aventure de ma pauvre mère. Elle s’était faite économe sur la fin de sa vie, et elle avait mis en bon beu vingt-sept mille francs, et conservé vingt-sept couverts d’argent : c’étaient neuf de chaque pour ses trois enfants; le reste avait été donné peut-être d’une main trop avare à Mlle Tardy. Quelques semaines avant sa mort, ma sœur, Mme Gallery, lui dit de si belles choses que la pauvre femme donna seize mille francs au gendre de Mme Gallery, qui les a perdus: il était en déconfiture. Quelques jours après cette belle expédition, ma vieille mère, que j’allais voir à Tours, me parla de la chose presque comme d’une mauvaise action ; elle croyait avoir volé ses enfants. « Ma bonne mère, lui dis -je, je ne fais cas d’un homme que s’il est capable d’être dupe...» Et un an plus tard quelqu’un me

volait quinze cents francs, que je croyais mon ami; je lui en ai voulu un peu, mais je m’en suis remercié.

<c Adieu, cher Maître; je vous embrasse bien tendrement et j’aime bien profondément ceux qui vous aiment.

<r P. -S. A propos, quelle diable d’idée avez -vous de m’affranchir vos lettres? »

LETTRE CCCXXP

DE BÉRANGER

« Paris, 15 juillet 1850.

« Cher âmi, comme vous pourriez venir d’un jour à l’autre à Paris, il faut que je vous renseigne sur mon nouveau gîte.

« Je me suis rapproché du chemin de fer et du jardin des Plantes. En remontant le boulevard de l’Hôpital et le boulevard Saint-Jacques, vous arrivez à la barrière d’Enfer.

« A quelques pas dans l’intérieur, rue d’ Enfer n° 13,, vis-à-vis l’hospice Marie -Thérèse, est située la pension bourgeoise où nous sommes installés depuis quinze jours, moi au troisième, Judith au deuxième. Nous nous trouvons bien, à l’espace près. La nourriture est très bonne, et nous n’avons plus à nous occuper des soins du ménage, qui étaient un peu lourds pour Judith. J’y perdrai les trois quarts de mes livres, car il n’y a pas de quoi les loger; mais je m’en console très facilement : plus je vieillis, moins

BRETONNEAU A M

les livres me plaisent. Nous avons un grand jardin commun, auquel je préfère les boulevards et le Luxembourg, qui est à cinq minutes de notre maison voisine, de l’Observatoire, ce qui me permettra, s’il m’en vient l’envie, d’aller me promener dans la lune.

« Nous nous portons bien, et Judith ne paraît pas mécontente de ce changement, qui nous permettra d’en faire d’autres, dans le cas où quelque nouvelle dégringolade nous en imposerait la nécessité ; il n’y a que le premier pas qui coûte , j’ai voulu le faire avant qu’il fût trop pénible.

« Je vous embrasse de cœur. »

LETTRE CCCXXIP

DE BRETONNEAU A M

« Tours , 24 août 1850.

« Monsieur,

« Je voudrais bien ne pas vous affliger et ne pas vous jeter au cœur de navrantes inquiétudes, ce qui est pis encore; mais je craindrais de manquer. à un devoir en ne vous disant pas toute ma pensée dans l’intérêt de l’avenir; car je dois me hâter d’ajouter que j’ai des motifs d’espérer la guérison de M. votre père.

« Maintenant, la vérité tout entière, du moins la vérité médicale. J’ai appris en vieillissant combien cette vérité est limitée. Il y a plus de soixante ans qu’un mé-

decin anglais, le docteur Heberden b a décrit, sous la dénomination d 'angor pectoris , une maladie qui doit avoir toujours existé, mais qui jusqu’à lui était restée confondue avec quelques autres affections. La dénomination d 'angor pectoris : anxiété, angoisse, me semble avoir été mal rendue en français par celle d’angine de poitrine, et c’est cependant le nom qui a prévalu, celui que je n’ai pas voulu indiquer dans la crainte qu’en recourant à quelque nouveau dictionnaire de médecine, M. votre père ne fût péniblement alarmé; ce qui, à tous égards, lui serait nuisible.

« Heberden, qui a le premier si parfaitement décrit les symptômes de Yangor pectoris , avait suivi les phases de la maladie et observé que les accès provoqués par le moindre effort devenaient plus fréquents. Dans un de ces accès , la maladie avait une terminaison soudaine et funeste, sans qu’une notable détérioration de l’état général de la santé laissât présager une si déplorable catastrophe. Il découvrit que des ossifications formées à la base du cœur étaient la cause immédiate de cette dangereuse affection. Trois fois, au début de ma pratique, j’ai eu occasion de vérifier ces tristes assertions; et jusqu’aux dix dernières années qui viennent de s’écouler, sans confiance dans les conseils que je donnais en pareil cas, je ne pouvais me trouver sans un profond découragement en présence de cette maladie.

« A la vérité, mon excellent ami, le professeur Récamier, m’avait plusieurs fois affirmé que Yangor n’avait pas une terminaison aussi irrévocablement funeste que

1 Heberden. — Some account of a disorder of tlie breast. (In med. Trans. by the college of physicians of London, 1768. T. II.)

BRETONNEAU A M

l’avait pensé Heberden, ajoutant que, dans son opinion, la maladie à son début n’était qu’une affection nerveuse, qui ne se compliquait de lésions organiques qu’ après avoir longtemps persisté.

ï Malgré ma foi dans des assertions aussi respectables, je restai effrayé par mes tristes souvenirs; depuis, mes espérances dans le traitement antispasmodique ont été encore infirmées en voyant succomber, au moment où il faisait une inspection militaire, un vieil ami, le général de Sparre, qui semblait obtenir alors même de ce traitement de très bons effets. Malheureusement ces effets s’étaient montrés si favorables que je n’avais pas cru devoir insister sur la nécessité d’associer à la médication , destinée à modifier l’innervation , l’usage du bicarbonate de soude, dont l’influence puissante, inattendue, m’avait été un jour fortuitement révélée.

« Il y a plus de dix ans que , rencontré par un client , il me demande inopinément ce que je pensais d’une étrange indisposition dont jusque-là il avait négligé de me parler, croyant qu’il n’était question que d’une douleur rhumatismale subsistant depuis longtemps, mais qui était devenue insupportable depuis qu’elle s’étendait du haut de la poitrine au bras gauche, l’arrêtant court, après qu’il avait fait dans la rue quelques pas mesurés et même très ralentis.

« Je souhaitais que la prescription réclamée, et dont je n’attendais pas même un peu de soulagement, offrît au moins la possibilité d’une chance favorable. Longtemps j’hésitai; aucune prescription ne venait répondre à mon intention. Enfin , je me demandai si mon pauvre malade ne recueillerait pas quelque allègement de l’usage longtemps continué du bicarbonate de soude, dont les calcu-

leux et les goutteux obtiennent souvent de si merveilleux effets. Il existait toutefois tant de différence entre les concrétions propres à Yangor pectoris et les calculs urinaires, qu’il était fort douteux qu’aucun résultat bienfaisant pût être acquis, même avec la plus docile et la plus patiente persévérance, dans un traitement si vaguement motivé. Aussi me trouvai-je plus affligé que surpris lorsqu’ après deux mois de ce traitement je constatai qu’il n’avait procuré aucun changement favorable.

« A partir de ce moment il devint évident que si le mal n’avait pas cédé il ne s’était pas aggravé; puis, que manifestement il s’allégeait , et au sixième mois de l’usage presque continuel de l’eau de Vichy factice, il ne restait plus trace de Yangor pectoris.

« Même succès dans un cas aussi grave, et, dans ce cas, association de la médication antispasmodique à la cure dissolvante.

<r Enfin, chez deux autres malades soumis à ce double traitement depuis peu de mois , les symptômes de Yangor pectoris cèdent avec une rapidité qui dépasse mon attente.

<r Voici quatre faits dont deux incomplets; mais ils déposent dans un même sens, et vous donnent, Monsieur, les motifs de la mesure de mon insistance sur la partie du traitement que je crois la plus importante, l’usage du bicarbonate de soude, la médecine dissolvante.

« J’aurais cru commettre une faute en ne vous communiquant pas, sur un cas aussi grave, le peu que je sais.

« Je vous engage à confier le contenu de cette lettre au médecin qui donne des soins si affectueux à votre famille, et si quelque autre confrère intervenait, je vous

BRETONNEAU A M

autorise à la même communication. J’ai dit à qui a voulu l’entendre ce que m’a appris une observation encore peu étendue. Mais je n’ai rien publié sur ce sujet.

« Aux notions dues à Heberden, et confirmées par nos contemporains, est venu s’adjoindre un fait d’un haut intérêt, et malheureusement aussi confirmatif que celui du général de Sparre, de l’opinion d’Heberden. On le trouve dans une lettre adressée à cet habile praticien par Jenner.

« L’inventeur de la vaccination , élève très affectueux du grand chirurgien John Hunter, écrit à Heberden qu’il a reconnu chez son maître les symptômes de Yangor pectoris, et que ses inquiétudes sont d’autant plus cruelles qu’il doit les dissimuler.

<r La maladie se prolonge, s’aggrave, sans que le malade cesse de lutter contre les obstacles qu’il rencontre dans sa carrière d’enseignement ; et on lit dans la vie de Hunter que , au milieu d’une discussion animée avec les administrateurs de l’hôpital dont il était le chirurgien, la vie du grand praticien , qui promettait la continuation de tant de beaux travaux , s’éteignit subitement.

<r Je ne mettrais pas sous vos yeux, Monsieur, cet affligeant tableau si je n’avais pas la conviction que le soin d’éviter au malade, dans la mesure du possible, tout ce qui peut provoquer de graves accès d 'angor est une condition auxiliaire du double traitement qu’il suit, me dites-vous, avec une incomplète docilité, tant je pense que cette condition est importante.

<r II m’a été impossible de vous adresser plus tôt la réponse à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire.

. <r Si vous aviez l'extrême patience de transcrire la con-

sultation que j’ai remise à monsieur votre père, et même cette lettre, j’aurais sous les yeux ce qui me serait nécessaire pour répondre brièvement et explicitement aux bulletins qui doivent m’être adressés1.

« Votre serviteur tout dévoué. »

1 On voit que Bretonneau avait adopté la théorie d’Heberden et de la plupart des médecins anglais, qui faisaient dépendre Yanporpectoris d’une ossification des artères coronaires. Trousseau pensait au contraire que l’angine de poitrine n’est pas essentiellement liée à la présence d’altérations organiques et qu’elle est une névrose. On sait que la plupart des médecins français se rallient â cette opinion, qui est la théorie française. Toutefois, Trousseau, qui connaissait bien les idées de son maître sur ce sujet et qui avait eu communication de la lettre ci-dessus, en publie des fragments dans sa chronique et expose la méthode de traitement de Bretonneau.

« Bretonneau, dit- il, chez qui les connaissances chimiques les plus étendues n’avaient pas atrophié le sens pratique, et qui, à mesure qu’il vieillissait dans l’exercice de son art, confessait hautement les déplorables fautes que la chimie lui avait fait faire et le peu de parti qu’il en avait tiré pour la thérapeutique, Bretonneau fut pourtant conduit au traitement et au traitement utile de l’angine de poitrine par une théorie chimique. Le succès obtenu, je l’ai souvent entendu raconter lui -même la théorie qu’il avait imaginée et s’étonner qu’une fois dans sa vie la chimie, la science favorite de ses premières années, l’eût mené à quelque chose de bon en thérapeutique. »

La médication de Bretonneau, « médication qui, disait-il, n’est pas celle d’une névrose , car la névralgie qui accompagne les accès n’est pas sans lésions matérielles, » reposait sur l’association des alcalins à la belladone.

Le bicarbonate de soude était donné d’abord à la dose de deux grammes par jour, puis porté, selon la tolérance, à huit, dix grammes en deux doses, matin et soir, par progression croissante, selon sa manière oi'dinaire, pendant dix jours, en progression décroissante pendant dix autres jours. On suspend alors quinze à vingt jours, pour reprendre ensuite, et ainsi pendant plus d’une année.

En même temps le malade prenait tous les matins une pilule d’extrait et de poudre de belladone d’un demi-centigramme chaque, le matin, pendant trois jours. Pendant dix autres jours, deux au même moment. Pendant vingt jours, trois. S’il n’y a pas d’amélioration, on va jusqu’à quatre ; et si les accès n’ont rien perdu de leur intensité, on augmente d’un centigramme la dose du médicament tous les dix jours, en s’arrêtant devant les premiers signes qui révéleraient que la dose est exagérée et que la tolérance ne se fait plus. C’est aussi de la même façon, par les doses graduelles de belladone , que Bretonneau traitait l’épilepsie. — T.

TROUSSEAU A BRETONNEAU

LETTRE CCCXXIIP

« 10 octobre 1850 , huit heures du matin.

<( Cher Maître,

<( Nous avons, dans notre famille, un enfant de plus pour prononcer votre nom avec amour et respect. Il y a une demi -heure que Jeannette nous a fait une belle fille. « Mille tendresses. »

LETTRE CCCXXIV®

DU MÊME

« 23 novembre 1850.

« Cher Maître,

« Je ne vous parlerai plus vignes, groseilliers, framboises, etc. etc. Voici décembre, et je remets la chose à l’année prochaine.

« Parlons de M. Lockhart, du Havre, l’asthmatique. Je l’ai vu hier pour la première fois; je l’ai vu aujourd’hui deux fois. J’ai lu toutes vos lettres qui n’étaient pas à mon adresse , mais bien à celles des médecins qui l’accusaient assez bêtement de myélite, de catarrhe, d’emphysème, etc. etc. Pourtant j’en ai fait mon profit.

« Qu’il y eût là de l’asthme, je n’en pouvais douter, et je n’en doute pas encore aujourd’hui; mais j’ai le malheur d’être asthmatique moi -même. J’ai fixé mon attention, en homme intéressé, sur bien des asthmatiques, et j’en ai vu plusieurs catégories. Les uns, comme moi, comme le plus grand nombre, ont une attaque brusque, brutale, nocturne habituellement; ils sortent de là en se secouant les oreilles, vont à la chasse, montent les escaliers, courent, nagent, plongent, et tout aussi nets qu’un épileptique le lendemain de son attaque. Les autres sont catarrheux, emphysémateux et asthmatiques par paroxysmes. Toujours toussant, toujours un peu poussifs, grâce à leur catarrhe chronique et à leur emphysème, et quasi crevards quand la névrose pulmonaire vient se mettre à la traverse. Cela s’arrange pourtant.

« Je ne veux point parler des gens à cœur malade. Je reviens à mes asthmatiques. La catégorie dans laquelle se trouve précisément M. Lockhart a dix, vingt, trente paroxysmes par jour, paroxysmes durant dix, quinze, vingt minutes, survenant pendant le sommeil, ou plutôt dès que les malheureux cèdent au sommeil. Ceux-là font assez bonne façon quand ils sont tranquilles et immobiles. Ils ont le visage un peu bouffi, les pieds un peu enflés. Je suppose qu’ils n’ont rien au cœur.

« Les asthmatiques de cette catégorie sont ma terreur; je les condamne à mort net quand j’en rencontre, et je n’en ^i pas encore vu qui ne soient morts fort tristement. Hier donc je regardais M. Lockhart d’un assez mauvais œil; je ne trouvais rien au cœur, rien qui en valût la peine dans le poumon; mais il était dans mon mauvais lot, et je recevais une mauvaise impression.

« Tous ceux que j’ai vus comme cela sont morts ainsi

TROUSSEAU A BRETONNEAU

que je vous le disais, et ils sont morts avec de l’albumine dans les urines.

« Ce matin donc, je montais les escaliers de ce pauvre homme, ruminant vos lettres consolantes, m’accusant de mon désespoir. Je le trouvais mieux. Je mettais en tremblant de l’urine dans une cuiller, je faisais bouillir et je trouvais des grumeaux; je traitais par l’acide nitrique et j’avais un abominable précipité. C’est donc un homme mort, et je suis profondément attristé.

« Sacrés imbéciles avec leur sirop de Boubée, leurs pilules de Lartigue, leur noyade alcaline ! Presque tous les pauvres diables que j’ai vus ainsi avec l’asthme albuminurique étaient des goutteux dévoyés. Comme je lisais avec bonheur ce que contenait votre lettre à M. Lockhart relativement à l’utilité de la goutte aiguë ! De morbis curativis, de curationihus periculosis. Voilà des titres de chapitre que nos maîtres ont traités avec un grand talent. Je leur en dis là-dessus le plus long et le plus clair que je peux dans mon cours de thérapeutique ; mais le moyen de faire entendre cela à des gens qui sortent de la clinique de Rostan !

« Vous m’écrirez un mot sur ce pauvre homme. Je suis bien sûr de le soulager avec de l’infusion de digitale à doses un peu élevées ; la belladone nous viendra un peu en aide également; mais je vois toujours à côté de lui la mort qui me nargue et qui étend sa griffe sur cet excellent homme. Je vois sa pauvre femme si dévouée, si rassurée, et cet insurmontable péril m’accable. Je suis dans la situation d’un nageur, d’un bon nageur, si vous voulez, qui voit sombrer sous lui le navire qui le porte. Il sait qu’il n’a pas d’épaves, il sait que le bord est à vingt lieues. Qu’a- 1 -il à faire de mieux que de se faire

couler au fond? pourquoi une lutte superflue? Me voici vis-à-vis de lui. Je ne suis, plus artiste quand je ne suis plus que consolateur; je suis enragé quand je vois la guérison. Si haut, si glissant que soit le mât, j’essaye d’y grimper, et je ne renonce au gobelet ou à la montre que quand la force abandonne mes bras et mes jambes ; et le cul par terre, j’encourage de plus jeunes, de plus forts, de plus habiles lutteurs. Venez -moi en aide.

« Mille tendresses. »

LETTRE CCCXXV“

DU M Ê M E

« 17 décembre 1850.

« Et c’est vous, cher Maître, qui me forcez à vous dire que le trône de la diphthérie n’est pas le larynx ! Le larynx est la mauvaise place, la pire; mais le mal ne se plaît pas dans le terrain des voies aériennes : il aime les gencives, la peau; il y dure et y pullule, il s’y propage. Comme vous, je suis enragé de la ténacité de la diphthérie gengivale ; mais dans le larynx , dans la trachée ! Fi donc! on en crève vite et bien; mais si l’on dure quelque peu, on guérit.

« Oui, cent fois oui, mille fois oui, avec la cravate et des soins , beaucoup de petits soins , les diphthérites guérissent; mais de tous les soins, le plus capital, le plus inévitable, celui auquel je ne manque jamais, c’est la

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cautérisation la plus brutale, avec le crayon, de toute la plaie; et cela dès le lendemain, et pendant trois ou quatre jours. Sans cela , je vois inévitablement la diphthérie envahir les tissus nouvellement ouverts , et bientôt la peau du devant du col et de la poitrine se recouvre à son tour de fausses membranes1.

« J’ai un abominable mépris pour la statistique à cause des statisticiens ; mais, de vous à moi, j’en ferai.

« En cette année de grâce 1850, j’ai fait six traehéoto- • mies, toutes avec fausses membranes trachéales et pharyngiennes; une avec fausses membranes derrière l’oreille. Trois sont vivants. Oh! certes, j’ai regardé le pharynx; cela a disparu après quatre ou cinq jours, s’est usé, s’est avalé, a disparu enfin. Si j’ai eu peur chez un de mes guéris , vous en jugerez : le pharynx était pur, il s’était arrangé à l’aide de trois ou quatre cautérisations faites avant l’opération. La plaie du col était fermée, s’il vous plaît ; mais le gredin d’enfant en avait dans le nez ; voilà que quinze jours après l’opération le pharynx se reprend et le larynx un peu.

« De l’alun en a fait justice assez vite. Le nez m’a donné de la tablature.

« Le singulier reproche que vous me faites! Déjà, ditesvous, j’ai changé d’habit, et vous espérez que j’en changerai encore.

« J’ai été le cautérisateur le plus énergique qui se pût voir; je vous ai fait peur. Puis j’ai vu, j’ai vu, j’ai vu les chirurgiens, qui feraient en rechignant l’opération , s’abstenir des cautérisations et guérir presque aussi souvent

1 On sait que cette appréciation était exagérée, et que l’on se contente aujourd’hui d’un pansement antiseptique sans cautérisation. — T.

que moi, avec le plus stupide traitement; d’ailleurs j’ai traité avec soin et sans caustique, et j’ai guéri. Depuis six ans je n’en ai pas cautérisé un seul. Il est vrai qu’avant la double canule et la cravate j’en sauvais moins que par la cautérisation; mais aujourd’hui, avec la double canule , la cravate , la cautérisation de la plaie , j’en guéris plus que je n’en guérissais il y a vingt ans. Peut-être, comme vous le dites, si à ces excellents petits moyens j’unissais la cautérisation trachéale, j’obtiendrais encore de meilleurs résultats; je l’essayerai; mais le mot de l’énigme n’est pas, croyez- moi bien, que les enfants ne sont pas atteints de la diphthérie : le mot est que la diphthérie n’aime pas les bronches 1 . A Paris , dans la ville, les autopsies sont impossibles ; mais à l’hôpital , où nous perdons chaque année plus de dix trachéotomisés , la mort n’arrive presque jamais par l’extension diphthérique. Ils meurent d’une pneumonie lobulaire non continuée, mais sautée, sans que la trachée et les bronches aient rien au monde.

«Vous le dirais-je? j’aime la pneumonie diphthéritique de propagation; celle-là vient bien par extension; elle vient tard, trois, six, dix jours après l’opération. Elle guérit le plus souvent , et à l’autopsie on voit bien du vermicelle dans les lobes hépatisés et marbrés de blanc, de rose et de jaune.

« Que je voudrais vous voir auprès de M. Lockhart! Voici la goutte guérie et les urines qui deviennent un peu, bien peu opalines. Le digitale lui vient bien en aide. Je vais lui donner du sulfate de quinine. L’insomnie le

1 Voir la note relative à la diphthérie des voies repiratoires , t. II, p. 324. — T.

BRETONNEAU A TROUSSEAU

tue, et je ne puis me décider à lui donner de l’opium. L’opium est bien rarement autre chose qu’un passeport, mais un passeport est bon à bien des choses.

« Mille amitiés bien tendres. »

LETTRE CCCXXVP

DE BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Janvier 1851.

« Sur les règles qui régissent certaines médications, et particulièrement les médications quiniques et atropiques.

« Vous n’êtes venu ni vous ni M. Mac-Carthy chez Duméril. Vous me faites de gros chagrins. Ma correspondance hebdomadaire ne parviendra pas à substituer aux opinions de votre jeune ami les notions pratiques qui régissent les médications, et ce n’est pas tout : après les principes généraux de la cure, reste l’application à l’individu, avec ses minutieux procédés, difficiles à mettre dans une lettre, et même dans un livre, surtout quand il s’agit des modifications de l’innervation. Nous savons si peu comment fonctionne l’appareil nerveux quand il fonctionne bien , que nous savons encore moins comment il s’y prend pour mal fonctionner.

« L’éparpillement des doses établit la puissance de la médication martiale , antimoniale , iodique , etc. , et diminue, anéantit celle de la médication quinique, atropique, strychnique. Un agent minéral ulcérant, désorganisateur ,

employé à doses fractionnées, est apprivoisé, et il opère par la continuité d’une action amoindrie, tandis qu’une substance organique dénuée de toute action vulnérante devient si facilement tolérable, que bientôt elle n’agit plus, sa. puissance étant rapidement usée par l’accoutumance . Elle n’agit efficacement qu’à coups suspendus. Sur ce terrain, gare aux inductions rationnelles; car ici le vrai n’est pas vraisemblable. A coups suspendus, l’effet thérapeutique se dégage de l’effet toxique, et la médication arrive ainsi à dominer la névrose, et plus la névrose est dominée et contenue, plus elle devient docile et soumise. Oh ! que ce fait est important !... et si elle l’est depuis assez longtemps, elle ne se produira plus. Comment? le sais-je! Si vous avez l’intention de me demander comment cela s’opère , je l’ignore. Je sais seulement que cela est ; que l’ayant su de beaucoup de maîtres , qui sur ce sujet m’ont appris les uns plus, les autres moins, j’ai mené une de ces médications jusqu’où elle avait été conduite efficacement, puis un peu au delà, et jusqu’où l’observation m’avait dit qu’elle devait être portée pour vaincre à forfait l’intoxication de l’intermittence. Et plusieurs centaines de fois, ensuivant cette voie, je suis arrivé au but. Alors j’ai crié : « Voilà le chemin qui a été trouvé, ensei- « gné par de bons marcheurs h » On l’a suivi à l’hôpital

1 II y a longtemps de cela, et ce n’était pas de vulgaires investigateurs qui suivaient la route que de pauvres Péruviens avaient trouvée et dont ils violaient le secret pour guérir une vice-reine qui avait succédé à leurs Incas. Au commencement du dernier siècle, Werlhoff citait nommément ces investigateurs jusqu’au nombre de cinquante, tous choisis parmi les sommités médicales. Il désignait entre autres ses amis Peyer et Brunner, et pour époque antérieure le grand Boerhaave : « Cujus consensum (inquit) aliorum quorumdam, imo si multi essent, discussioni ûdenter oppono. » Lui aussi invoquait le témoignage de Torti, lorsque le grand praticien de Modène s’écrie : « lixperientia mea est annorüm

BRETONNEAU A TROUSSEAU

général de Tours, et on a guéri sans récidive et sans exception les fièvres intermittentes.

« Deux ou trois ont cru et marché dans cette direction. Les autres se promènent à leur fantaisie et ils ont raison. A quoi bon se gêner quand il s'agit du cuir humain toujours prêt à être taillé?...

<r J’ai cherché et entrevu des voies collatérales qui conduisent à la cure de l’épilepsie, de l’éclampsie, de l’asthme, de la coqueluche, de l’incontinence d’urine (nocturne), de la constipation , du vomissement symptomatique de la grossesse, de l’amaurose à son début, à la cure du désordre des fonctions de l’utérus à l’époque des incidents effrayants du retour d’âge.

<r Par médication, j’ai obtenu de la ratanhia la cure sûre, prompte et agréable de la fissure anale, de l’érosion névralgique des gencives, de l’érosion granulée de la gorge. A quoi bon?

« L’application topique du calomel dans le voisinage de la glotte a eu les effets les plus inattendus qui se puissent imaginer. Après l’inefficacité constatée des eaux Bonnes, du Mont-Dore, de l’application artistique d’une solution nitrique d’argent, cette médication, opposée à des enrouements , à des aphonies , à des toux sèches archichroniques, a eu des effets heureux, prompts, complets et durables.

« A la fin de décembre dernier, appelé à Nantes, je trouvai une jeune femme, Mme de Biré, soumise au trai-

circiter quinquaginta , pi’æter experientiam præceptoris mei, ab ipso advenfcu corticis initio suo sortitam. Quod potest sufficere ad firmandam pusillorum fidem. » J’aime Torti, l’impatience que lui causent les moutards et son dédain pour les académies. ( Note ajoutée au bas de la lettre par Bretonneau.)

tement d’une consomption galopante. Une saignée, sangsues, ventouses scarifiées, vésicatoires sous -scapulaires et sous -claviculaires, plusieurs cautères, abstinence d’autant plus sévère qu’une petite tasse de bouillon suscitait une fièvre de quatre-vingt-seize à cent pulsations , vapeurs de goudron , eaux Bonnes ; mais une toux sècbe qui avait succédé à un rhume, et qui depuis trois ans s’était souvent reproduite , loin de céder , s’aggravait au grand désespoir de la famille et des amis de la malade. Tout cela s’est ridiculement évanoui.

« Oui, oui, il y a eu là erreur flagrante de diagnostic. Cependant des deux médecins qui voyaient la malade il y en a un très raisonnable et fort instruit. On ne croyait pas à l’existence d’une caverne , mais à un commencement d’infiltration tuberculeuse , d’induration du parenchyme pulmonaire, donnant un retentissement bronchophonique et non à une véritable pectoriloquie. N’est-ce pas de la fine fleur d’auscultation ?

« Mon ami, ce triomphe de l’art, à la honte de la science, est bien triste, bien ignominieux pour la médecine, dont l’art ne peut être enseigné.

« Vous avez compris ce qu’était cette fièvre suscitée deux ou trois fois par jour par la plus légère tentation d’alimentation, fièvre accompagnée d’inappétence, d’autophagie dont il faut vous défier chez M. Lockart : l’effet de l’ondée poussée par le chyle dans le torrent de la circulation, et formée par les produits d’absorption et de résorption de toutes sortes, fièvre que trop souvent la montre à secondes vient signaler comme indication d’une abstinence, hélas! bien préjudiciable au malade, et contre laquelle il n’y a de meilleur fébrifuge qu’une alimentation diversifiée, réparatrice.

BRETONNEAU A TROUSSEAU

« Point d’émoi non sympathique, mais permanent du cœur, qu’il ne soit directement entré, non par l’inflammation, mais par l’affluence de ces produits, quelque substance hétérogène dans le torrent de la circulation.

« Relativement à M. Lockart , j’avais à vous dire un mot sur les effets de la digitale. Au moment où mon vieil ami Jacques de Puységur, complètement anasarqué, succombait à une noyade alcaline, avant que j’eusse bien apprécié la puissance de la médication quinique , tant secourable aux goutteux ( et jam Shydenhamo olfacto ), voyant céder ses palpitations, ses mortelles angoisses aux terribles effets des diurétiques, de l’infusion de la digitale, je voulus étudier, pour la bien régler, le mode d’action de ce puissant agent. Aidé de ses fils, je soumis trois chiens à la fois, et pendant quatre mois, à des expériences poursuivies qui m’apprirent que l’extrait aqueux égalait l’infusion et se dosait plus sûrement ; de plus, que l’effet, en s’accumulant comme vous l’aviez prévu, se prolongeait bien au delà de la cessation de la médication, suspension continuée depuis trois jours accomplis; dès que les urines coulaient moins , leur suppression , le délire et le coma étaient faciles à prévoir, et n’étaient pas prévenus. Ces effets, identiques sur l’homme et sur l’animal, étaient d’autant plus prolongés, plus alarmants, que les doses avaient été plus fractionnées.

« Pour un homme de thérapeutique, il y a là quelques bribes à recueillir ; mais votre ferveur horticole vous emporte jusqu’aux contradictions les plus directes dans une même lettre, et à ce point : c That my fatherly love « for Georges becomes to you very shocking. »

<r Avant d’arriver à votre malade , d’abord satisfaction possible à M. Mac-Carthy. Dites-lui qu’une dame d’Am-

boise, à laquelle il a prescrit de l’iodure de potasse a hautes doses assaisonné d’essence de menthe, l’a aussi facilement toléré , et qu’elle en éprouve les meilleurs résultats. Je le tiens du docteur Miquel, qui, en aucune façon, n’avait pu obtenir cette tolérance.

« J’ai relu bien des fois l’exposé de votre ami; sa description de l’épilepsie idiopathique est vraiment accomplie : rien d’omis , rien qui exubère. C’est le tableau le plus fidèle et le plus correct d’une affection si déplorablement commune et si souvent méconnue. Voilà une exposition nette de sa pathologie, à laquelle je serais heureux de coudre une bonne thérapeutique.

« Je suis persuadé qu’il y a eu un moment où la cure était au pouvoir de la médication quinique, suffisamment continuée à des intervalles progressivement allongés.

« La durée qui établit la puissance de la maladie , établit et confirme la puissance rivale de la médication.

« Généralement la névrose, faible dans sa naissance, ne se montre qu’à des intervalles éloignés, par accès qui se rapprochent de plus en plus , en acquérant de l’intensité. Pour dominer la névrose , la médication doit éloigner ses accès, les affaiblir et enfin les suspendre.

« C’est alors qu’en évitant d’arriver aux effets toxiques, il faut s’évertuer à maintenir la médication dans sa prépondérance, jusqu’à ce que la névrose, longtemps contenue, n’ait plus de tendance à se reproduire.

« J’ai ordinairement suivi la progression ascensionnelle de la médication atropique pendant le même laps de temps que la progression décroissante, et j’ai sous les yeux la persistance de deux guérisons qui se maintiennent depuis que le traitement de trois années a été accompli en 1847.

« Je n’ai pas trouvé, dans sa dernière lettre, M. Mac-

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Carthy aussi explicite que je l’aurais désiré sur le degré d’influence exercée actuellement par la médication et sur la névrose et sur le malade. Si, aujourd’hui que la médication est portée à un taux déjà élevé, cette influence ne montre aucune tendance à maîtriser une affection dont la cure pourrait trop se prolonger , je pense qu’il conviendrait de revenir à la médication antipériodique, qu’il s’agirait d’abord d’opposer le mieux possible à la périodicité par la proportion suffisante de sa puissance (quatre-vingts centigrammes , peut-être un gramme en une seule dose ,

• puisée dans un même flacon de soixante grammes afin de n’être pas exposé aux vicissitudes de qualité des médicaments). Puis il faudrait apprendre de l’observation à régler et surtout à assurer la puissance de la médication antipériodique ; et comme ici nous manquons d’une mesure directement obtenue, je pense qu’il serait prudent de s’en tenir à ce qu’on sait de la portée des doses fébrifuges préservatives , qui est d’abord d’un septénaire , et il est probable que dans le cas présent, comme dans celui d’une fièvre intermittente , la puissance préservatrice s’accroîtrait à mesure que la névrose serait de plus en plus supprimée. Je ne vois aucun inconvénient probable à donner une dose hebdomadaire de sulfate de quinine , ce médicament ayant été déjà si bien supporté pendant dix à douze mois. Plus tard, de quinze en quinze jours, j’accroîtrais d’un jour l’intervalle des doses , moins pour soustraire l’économie à cette influence prolongée que pour éviter de retirer soudainement à la régularisation de l’innervation un appui qui aurait été trouvé si secourable.

« Maintenant , tout entier à notre bon M. Lockart.

« Je ne sais jusqu’à quel point la conjonction de deux agents toxiques, à la manière delà digitale et de la bella-

done , peut convenir. Dans le doute je m’en abstiendrais et j’excluerais la digitale.

<r II n’en est pas ainsi des doses hebdomadaires de quinquina.

« J’aborderais cette médication en prescrivant un petit lavement de cent grammes. Dans cette petite quantité d’eau, je ferais délayer six grammes de bon quinquina et cinquante centigrammes de sulfate de quinine, dose que l’on augmenterait ou diminuerait suivant l’indication donnée par les effets observés.

« Inutile de dire que ces petits lavements doivent être réels, effectifs, et que pour cela il faut qu'ils soient donnés avec une seringue convenable.

<r Si après deux ou trois jours des effets pénibles, parmi lesquels je crains de voir figurer l’insomnie, les forces se relevaient un peu, le teint s’animait, l’oppression devenait moins pénible, le sixième ou le septième jour, nouvelle dose, et subséquemment à des intervalles de plus en plus prolongés, dans une proportion qui serait déterminée.

« Pendant ces intervalles la sécrétion urinaire serait observée dans ses plus importantes conditions de quantité et de qualité.

Quædam notulæ varii argumenli.

« Et quand nous aurons appris tout cela, quand nous saurons quelques particularités de chaque fait sans savoir sa nature intime, serons- nous bien savants? Oui, sans doute, car nous saurons que nous ne savons et ne saurons rien, et c’est là réellement, et sans jouer sur les mots, la science la plus utile au guérisseur, celle que d’abord il n’acquiert qu’avec répugnance ; puis , ce dédain vaincu ,

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avec une pénible tension d’esprit, le plus fatigant et bientôt le plus attrayant de tous les labeurs.

<r Cette science si utile à ses malades , c’est la notion bien claire et bien nette de sa profonde ignorance de la nature des maladies, du mode d’action des médicaments. Quand il sera bien sincèrement pénétré de cette sage notion, il nuira peu et rarement, souvent il soulagera, et il guérira à peu près toujours deux maladies presque toujours mortelles : la fièvre pernicieuse et la diphthérie , le mal égyptien.

« Voyez combien est éloignée de l’esprit et souvent de la science l’attention qui examine , qui compare et distingue ! Il y va de la vie ; il faut repousser ou choisir , et cela sans motifs généraux rationnels, scientifiques, découlant de quelque grand principe fécond et lucide.

« Hélas ! non. Nulle indication curative, si ce n’est celle de l’empirisme. De son doigt index bien court , il vous marque de là à là le chemin que l’art a parcouru, qu’il peut parcourir encore, et qu'il doit parcourir jusqu’à ce que mieux ait été trouvé. Mais si l’on veut hien ne pas se faire illusion, on voit que la meilleure route trouvée et jalonnée par l’empirisme ne conduira directement qu’à la cure spéciale d’une maladie spéciale, ou tout au plus par quelque sentier latéral à la cure d’une maladie congénère. y>

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