LETTRE CCCXXXIV
DU MÊME AU MÊME
« Tours, 1852.
. (c Votre propre expérience vous a directement appris que la diphthérie , qui vient de naître dans la trachée ou d’v pénétrer, arrive très vite à une terminaison funeste, bien que la trachéotomie , commandée par l’imminence de la suffocation, intervenant au début de la maladie, et principiis obstans , semblât pratiquée dans les conditions les plus propres à lui assurer un heureux résultat. Je n’insiste plus sur cette considération pratique, pour vous répéter qu’il faut qu’à travers la porte qui lui est ouverte la médication spéciale se précipite sur la trace de la maladie spéciale pour la gagner de vitesse.
« Je vous crois converti.
« C’est sous un autre point de vue que je veux vous engager à considérer l’activité de cette tendance expansive de la diphthérie quand elle est encore à son début. Cette question est sérieuse; mais, avant de l’aborder, un mot sur les motifs de votre inaction : votre pertuis pratiqué , vous ne faites plus rien ; cela n’est pas vrai , mais vous en avez l’intention et vous vous en vantez. Tâtons la valeur des arguments sur lesquels s’appuie votre quiétisme; suivons la marche de la diphthérie dans les voies aériennes, parce qu’ enfin c’est là qu’elle a bientôt fini avec la vie. De ces deux façons de tuer, l’occlusion des canaux respiratoires est sans comparaison plus expéditive
que l’atteinte mortelle portée à la constitution par la maladie devenue chronique et constitutionnelle.
<r Vous objectez que la surface des canaux aérifiés se refuse au développement de la diphthérie : à qui le ditesvous, jeune fils que vingt années employées à courir et à concourir sous l’influence d'un mauvais climat m’ont un peu évaporé ?
« Eh ! sans doute, je reconnais avec vous que la membrane qui tapisse les grosses bronches est ferme, lisse, peu vasculaire et peu susceptible d’être entamée par le germe reproducteur de la diphthérie; aussi n’est-ce pas là qu’elle jette ordinairement ses premières racines , et je suis porté à penser que c’est pour cela que ses germes, qui probablement sont souvent entraînés par l’inspiration dans les voies aériennes, s’y développent beaucoup moins fréquemment que dans les narines , et surtout dans les lacunes des amygdales.
« Nul doute, d’ailleurs, que, pendant les trois ou quatre jours que les ulcérations diphthéritiques s’étendent dans le pharynx avant de franchir la glotte, les échancrures aryténoïdiennes ne laissent arriver dans la trachée quelque imbibition de l’exsudation épispastique versée par les surfaces affectées. Mais la doublure coriace de ce conduit résiste à une si faible atteinte; toutefois, vous le savez, moins acide et plus molle dans l’enfance que dans un âge plus avancé, cette membrane, à demi muqueuse à tout âge, peut être amollie par une affection catarrhale; mais, quelle que soit la funeste conséquence de cette condition, je ne m’y arrête pas. Je veux même encoi’e vous accorder que la résistance de l’épithélium trachéal est telle, qu’à proprement parler ce n’est pas en pénétrant dans l’intérieur de la trachée que l’agent propagateur
BRETONNEAU A TROUSSEAU
effectue l’envahissement des voies aériennes; c’est bien plutôt en s’insinuant sous cette cuticule qu’il y chemine , de même que, descendant d’une érosion diphthérique nichée entre la conque et la région mastoïdienne, il parvient à fabriquer en fausse membrane une sorte de dos de gilet, et à le substituer à l’épiderme qu’il a enlevé, ce que vous avez vu et appris quand vous étiez à votre école buissonnière de la Sologne, bonne école, vaste école spéciale où vous avez appris et pouviez apprendre.
« Je parle sérieusement. Vous avez rapporté de là de bien excellentes bribes. L’histoire de la femme du garde tué par la diphthérie vulvaire et qui couchait entre ses deux filles tuées par la diphthérie trachéale. Observation d’une grande valeur. Pauvre femme ! je l’ai vue de vos yeux, et j’entends encore les propos sensés de son honnête mari, plus sensés que ne l’eussent été ceux d’un soupçonneux médecin.
« A quoi bon s’égarer dans ces considérations étiologiques? Qu’importe le procédé au fait d’invasion et de rapide extension de la diphthérie? Pénètre-t-elle dans les voies aériennes? s’y étend-elle rapidement? Oui, incontestablement oui. Voilà le fait brut et brutal qu’il faut accepter.
« Qu’il ait passé au-dessus ou au-dessous de l’épithélium, il est certain que l’agent propagateur une fois à l’œuvre peut aller vite , surtout s’il est au début de son œuvre. Rien de plus facile de le constater, les fausses membranes étant d'autant moins adhérentes aux surfaces qu’ elles recoùvrent qu’elles ont mis moins de temps à les envahir. J’en ai eu la preuve quatre fois; deux chez des enfants, et, d’une manière plus remarquable, deux autres fois chez des adultes, ayant pu, sans y apporter
beaucoup de soins et d’adresse, retirer d'une pièce, tronc , bronches , rameaux , ramuscules , enfin l’arbre bronchique tout entier, moulé en fibrine concrétée. La maladie avait peu duré, et les tubulures de la fausse membrane adhéraient si peu à leurs moules qu’elles quittaient très facilement leurs étuis. Ce n’était qu’au larynx et au sommet de la trachée que la fausse membrane était vraiment adhérente, et surtout aux ventricules du larynx.
« A la suite de ces rapides catastrophes, ne voyez-vous pas encore ces bords des lobes de la base pulmonaire, qui semblaient couvertes en potées de gelées de groseilles renversées? L’action de l’agent épispastique était arrivée jusqu’aux cellules pulmonaires, et elle y avait causé l’infiltration qui causait un si étrange aspect. Vous devez vous rappeler que nous produisions les mêmes effets en injectant dans l’une des deux principales bronches un peu d’huile cantharidée.
« Pour la diphthérie, les ventricules du larynx sont deux points d’élection. La membrane muqueuse, plus épaisse et plus molle, offre dans ces deux excavations un abri propre à l’établissement et à la permanence d’une ulcération chancreuse; aussi est -ce là où l’érosion diphthérique oppose à la médication spéciale une résistance plus tenace.
« N’oubliez pas cette particularité , je vous en prie. Si vous daignez y regarder, vous verrez qu’elle indique un bon petit procédé curatif : le cathétérisme du larynx.
« Les extrémités très flexibles de ce petit cathéter de baleine , long de quinze centimètres environ , sont façonnées en stylet boutonné et garnies de petites éponges, qui ne doivent être qu’humectées de solution nitrique d’ar-
BRETONNEAU A TROUSSEAU
gent ( nitrate cristallisé , une partie ; eau distillée , cinq et même six).
€ Une des extrémités du cathéter est portée par l’ouverture de la plaie à travers le larynx, et vient se présenter à la bouche de l’enfant, qui bâille instinctivement pour laisser passer le corps étranger qu’il sent monter dans sa gorge. Cette extrémité délicatement saisie, le reste suit et le petit instrument est retiré sans le moindre effort.
« Ce procédé se recommande par sa sécurité tutélaire; il est prompt et joli; il va tuto , cito et jucunde: qu’avezvous à lui reprocher? Il a la bonne apparence, et c’est une condition dont vous faites quelque cas , *ce que je ne blâme qu’à demi; il s’accomplit avec une gracieuse facilité : il vous plaira. Mais, en vérité, il y a plus et mieux que de l’apparence dans cette petite manœuvre. En arrivant à la fente étroite de la glotte, l’éponge humectée est exprimée, et elle est dépouillée de son humidité caustique. Autant en arrive à la seconde éponge, et cela se passe précisément au niveau des excavations laryngiennes ulcérées. Là, cette petite quantité mesurée de solution se mêle aux mucosités qu’elle humecte sans les baigner; elle a fait , pour ainsi dire , d’utiles cataplasmes en même temps que, mouillant les concrétions qu’elle rencontre sur son trajet, elle les transforme salutaires et médicatrices.
« La médication, vous le voyez, agit principalement où il est nécessaire qu’elle agisse.
« Est-il besoin de dire que l’usage du cathéter porté à droite ou à gauche, dans le sens des bronches, peut avoir une utilité réelle qu’on peut rendre exempte de tout danger? Une fois déposé dans les voies aériennes, le topique
n’y est pas entraîné comme dans le pharynx par les boissons , les aliments , les efforts automatiques de la déglutition.
« Et quand il est si facile d’instituer là une médication curative, on s’en tiendrait à un traitement indirect et de hasard! Non; il ne doit pas en être ainsi, lorsqu’il suffit, pour assurer l’innocuité du procédé, de l’attention incessante qu’en toute occasion vous devez donner à la mesure de la dose.
« Vous voudriez bien, mi Tiçjclli . être quitte de ces réflexions ; nous touchons à la fin . encore un tout petit mot.
« Votre thérapeutique est dirigée par votre opinion ; il faut que je vous ramène où nous avons tous et toujours besoin de revenir, à l'épigraphe de la Diphtliérie: « Few men, even those of great capacity, distinguish « between opinion and facts, » ou mieux au propre dire d’Hippocrate : A6o yàp xat oo?a, etc. Ce sont deux
choses que le savoir (la notion, la connaissance intime d’un fait) et l’opinion. L’un fait que l’on sait (que l’on connaît), et l’autre qu’on ignore.
« Vous avez cru que les canaux respiratoires étaient une mauvaise voie pour le mal égyptiac, et sur laquelle il ne pouvait faire beaucoup de chemin, et vous avez cru qu’il était utile de s’évertuer à réprimer ses progrès.
« Il y a là quelque chose de vrai , et cependant de fait il avance, il travaille et peut faire une énorme et horrible besogne. Ne faut-il pas que la thérapeutique intervienne, et qu’elle aussi soit à l’œuvre?
« Si l’égyptiac se glisse par la plus minime scissure sous le vêtement qui protège si bien le derme contre ses atteintes, vous savez ce qui arrive. Nu ne henedicat te
BRETONNEAU A TROUSSEAU
omnipotens Deus. Pour mériter les bénédictions que j’implore, écoutez une dernière recommandation qui doit vous sourire : si, après la trachéotomie, une éponge à peine humectée, portée sur la tige déliée du cathéter de baleine, est promenée sur les érosions bronchiques, une source dangereuse est tarie, le passage de l’air est plus tôt rétabli; voilà qui est déjà bon; mais j’ai la conviction qu’un autre avantage est obtenu , et que le prompt déblai du larynx accélère le rétablissement du mécanisme occlusif de la glotte, mécanisme vital merveilleux si délicat, qu’un rien suffit pour le détraquer. Vous savez quel tribut j’ai payé aux angines tonsillaires ; certainement, dans le cours de quarante années, j’ai eu plus de cinquante abcès dans le pharynx. Quitte de la fièvre et de toute douleur dès le lendemain de la rupture de l’apostème, pendant plusieurs jours encore le mécanisme occlusif restait si altéré que je ne pouvais avaler, surtout la dernière cuillerée d’un liquide, sans en laisser tomber une partie dans la trachée, en même temps qu’une autre prenait le chemin des narines. Vous avez eu à déplorer cette détérioration fonctionnelle ; vous savez combien en se prolongeant elle devient suffocante, et vous n’ignorez pas que cette déviation de l’ingestion est devenue mortelle lorsqu’après la trachéotomie l’angine croupale était arrivée à la convalescence. A l’époque de l’envahissement épidémique de la maison d’éducation de Saint -Denis, au troisième mois de la guérison de l’angine maligne, j’ai vu succomber à Tours une jeune pensionnaire de Saint- Denis, à la déviation de l’ingestion. Voilà un motif d’agir, et si cette puissante considération ne vous va pas au cœur, je ne sais plus rien qui puisse vous convertir. Ajoutez que le cathétérisme ne touche à aucun des avan-
tages de la cravate de votre excellent maître le professeur; je le dis à part mon affection paternelle, je l'approuve, l’apprécie, la loue et la louerai quand vous continueriez à dédaigner mon exquis cathéter et mon cathétérisme des larynx et des bronches.
<r Vous êtes professeur, ne craignez pas d’enseigner trop de bons procédés curatifs. Il y aura toujours trop d’omissions; je vous le répéterai encore bien des fois.
« L’art intime se trouve peu dans les livres et même dans ceux des habiles artistes; mais aussi, assez de soin est-il apporté à l’enseignement de l’art? Je ne le pense pas. Pour qu’on pût sentir que l'œuvre d’un praticien est restée imbue de l’art qu’il a possédé , il faudrait y voir la médication aux prises avec la maladie; une condition thérapeutique luttant contre une condition morbide, l’une et l’autre vraie, effective, réelle, et chacune constatée, mesurée par chaque sens envoyé à l’enquête et faisant avec calme son rapport, comme le veut Corvisart; chaque sens muni, assisté des ressources auxiliaires qui peuvent lui concilier le plus de justesse , le mettre plus sûrement à l’abri de l’illusion.
« Quel bon procédé pour capter l’intelligence et susciter l’intérêt d’un élève né avec des dispositions artistiques , et qui est alors presque toujours instinctivement rebelle aux vagues et vaines promesses de la médecine romantique ! Quel bon procédé à l’égard d’un néophyte heureusement doué, et qui n’a pas encore sacrifié aux faux dieux, si, avant que les préventions scolastiques aient faussé son jugement, il entrevoit le chemin qui conduit à l’art! Ainsi prémuni, pour peu qu’il ait sous les yeux les résultats de bonnes médications, toute clinique lui devient fructueuse, même celles dans lesquelles se
BRETONNEAU A TROUSSEAU
commettent le plus de fautes contre l’art médical; parce qu’ alors il en voit les mauvais effets en assistant, car il assiste , à des expérimentations que sa conscience lui interdisait.
« Vous savez si je souhaitais ce grand événement domestique! Croyez -vous que ceci ait été écrit sans penser à notre ex-agronome1 et ne voyez-vous pas le maître émérite, donatum jam rude , visant à devenir le répétiteur de Georges ! ce sera un moyen de faire connaissance, de le familiariser avec mon langage empirique. Quand vous me l’enverrez, je pourrai déjà m’adresser à des souvenirs , ce qui aide à s’entendre ; et comme quelque intérêt personnel intervient dans nos projets, si vous lui faites copier nos communications, je pourrai recueillir des matériaux pour quelques publications trop différées.
« Voici un projet qui me rit :
« Je ne pourrais m’astreindre à une rédaction méthodique ; d’ailleurs ce que j’ai à produire ne le comporte pas. Je vous écrirai sur les médications, etc. etc. Un traité de la dothinentérie n’intéresserait personne, et il m’ennuirait extrêmement. Des réflexions critiques sur ce que l’on sait, sur ce que l’on voit, sur les questions en litige, seraient mieux recueillies et plus utiles , si utilité il y a , sous forme de lettres; elles vous] seraient adressées et pourraient être publiées successivement ou en corps d’ouvrage ; j’aimerais mieux une reproduction successive.
« Voyez comme je prends feu; mais les septuagénaires n’ont pas de temps à perdre, lorsque quinze lustres au 3 avril assemblés crient au vieillard :
Spatio brevi spem longam reseces...
Carpe diem, quam minimum credula postero.
a Je mets à cette disposition de transcription une condition : il faudrait que pour Georges ce ne fût pas un pensum,' je le reconnaîtrais bien vite , mais je serais désolé de ma tardive découverte. Jenner avait été l’élève chéri , le pupille de John Hunter, et assurément Jenner était tout dévoué à son maître. Par cela même je ne comprends pas que le grand praticien laissât autant peser sur le médecin de campagne sa fantaisie de connaître l'histoire du coucou. Mon ami, au début, ne laissons rien de trop lourd peser sur le dos de Georges; vous verrez bien s'il couche ses oreilles :
Ut iniquæ mentis asellus,
Cum gravius dorso subtil onus.
« L’ennui ne serait qu’un petit mal; mais, au début de notre étudiant, le dégoût serait un mal d’une sérieuse portée. »
LETTRE GCCXXXV8
« Avril 1853.
« Cher Maître,
« J’ai été bien heureux, au milieu de 1^ douleur que me causait la perte de votre amie, de vous trouver soutenu par la conscience d’un devoir si bien rempli 1 , par la
1 Une amie de Bretonneau, M“»e de T., venait de mourir après une longue et douloureuse maladie. — T.
TROUSSEAU A BRETONNEAU
volonté de cette admirable femme, qui veut que vous laissiez après vous ces bonnes et utiles choses que je ne sais pas assez pour les vulgariser comme je le voudrais. Vous m’avez promis cet héritage; je suis celui de vos enfants qui le réclame avec le plus de jalousie , et Dieu m’est témoin que je ne négligerai rien pour le transmettre intact aux praticiens qui aimeront notre art.
« C’est maintenant surtout que je regrette que mon Georges n’ait pas pour la médecine ce goût si ardent qui ne fait que s’accroître à mesure que je vieillis. Il serait maintenant avec vous , écoutant , écrivant et se formant l’esprit - avec ce décousu précieux dont plus tard il eût compris les liens et la méthode. Il aura peut-être un jour à donner à l’agriculture quelque chose de nouveau : j’espère que ce sera pour lui aussi un art et non un métier.
« Mille tendresses.
« P. -S. J’aime bien Miquel1. »
1 Miquel, d’Amboise. Médecin à Amboise, puis à Tours, ancien élève de Bretonneau. Très estimé du maître et de Trousseau, Miquel était doué d’un caractère original et prime-sautier qui le rapprochait un peu de celui de Bretonneau, mais avec moins de finesse, de bonhomie et d’esprit d’observation. Il avait les traditions de Bretonneau et savait les appliquer. Gomme son maître , il était très charitable et d’un grand désintéressement. Il a laissé à Tours la mémoire d’un homme de bien.
On a de lui des lettres médicales adressées à Trousseau et à Bouillaud, et des « contributions à la chirurgie pratique », où sont émises d’une façon confuse les doctrines de Bretonneau. — T.
LETTRE CCCXXXVP
D1I MÊME
« 27 avril 1853.
« Cher Maître.
« Donnez-moi donc de vos nouvelles, ne fût-ce qu’un mot: écrivez -le en courant et jetez -le à la poste. Je ne veux pas entendre de vous que votre pauvre cœur a cessé d’être profondément ulcéré; mais je veux vous entendre dire que vous avez encore l’amour de notre art. Moi, qui suis indifférent à tant de choses et qui le suis trop depuis trop longtemps, je conserve, grâce à vous, une passion toujours plus jeune et plus ardente pour la médecine, et cela parce que je veux rester digne de vous, parce que, si le ciel veut que je vous survive, il m’appartient de faire connaître ce que vous aurez laissé dans mes souvenirs, ce que vous laisserez dans vos manuscrits. Vous avez promis à cette excellente et admirable femme de consacrer le reste de votre vie à rendre mieux connues les idées médicales qui restent enfermées dans votre tête, et à continuer jusqu’au dernier jour l’œuvre artistique dans laquelle il reste bien des parties inachevées. Sydenham écrivait à votre âge sa lettre à Robert Brady, dans laquelle il trace à grands traits cette merveilleuse méthode du traitement des fièvres intermittentes, le monument le plus admirable qu’il ait laissé; et ce n’était qu’une lettre d’un vieillard plein de verve et tou-
BÉRANGER A BRETONNEAU
jours amoureux de son art. Ce vous serait si facile de nous en laisser comme cela sur l’angine de poitrine, sur l’épilepsie, sur l’asthme, sur la coqueluche, sur le régime, sur, sur, sur, etc. etc. !
« Mille tendresses. »
LETTRE CCCXXXVIP
DE BÉRANGER
« 9 juin 1853.
« Cher ami, j’ai laissé longtemps mon brave ami Manin méditer sur ce que vous m’aviez dit. Pour ne pas effaroucher sa délicatesse , qui est extrême, je lui ai dit que le transport ne vous coûtait rien; de plus, je désirais qu’il parlât de vous à son médecin Rognetta, son compatriote et son ami, qui a tous les soins d’un père pour la pauvre jeune malade. Celui-ci, qui sait vous apprécier, l’a pressé d’accepter les propositions que je lui ai faites de votre part. Venez donc visiter la pauvre fille quand cela vous dérangera le moins; surtout, s’il vous est possible, donnez-nous le temps que vous ne passerez pas auprès d’elle.
« Mais pourrez -vous nous prévenir de votre arrivée, le pourrez -vous? Manin, contraint à donner des leçons pour faire vivre sa famille , n’est pas toujours chez lui ,
à moins que sa fille ne soit en proie à une attaque, auquel cas il ne sort pas. et ne se couche pas même *.
1 Manin s’était réfugié à Paris après la chute de la République vénitienne (24 avril i849), dont il avait été le dictateur. Il avait emmené avec lui sa fille, gravement malade déjà.
Sa femme était morte du choléra, en arrivant avec lui à Marseille (octobre 1849).
Le nom de Manin évoque, en même temps que le souvenir de ses luttes pour la délivrance de sa patrie . la mémoire des universelles sympathies qui de France se tournaient à cette époque vers l'Italie asservie.
Toute la génération parvenue aujourd'hui à l'âge mûr de la vie a été élevée dans un sentiment de profonde commisération pour les Italiens opprimés par l’Autriche. Qui n'a pleuré à cette époque en lisant les Prisons de Silvio Pellieo? Qui n'a maudit ses geôliers? Qui n'a gémi sur les plombs du Spielberg? Qui ne s'est exalté à la lecture de la lutte soutenue par Manin en faveur de 1 indépendance de sa patrie, et n'a applaudi aux scènes, cependant théâtrales, dont lui et les Vénitiens donnèrent alors le spectacle au monde ?
Non seulement le sentiment public français soutenait la Vénétie, mais le gouvernement provisoire de la République française l'appuyait d'une façon occulte, ne pouvant, sans se compromettre aux yeux de l’Europe, soutenir ouvertement l’insurrection. Lamartine, membre du gouvernement, écrivait au poète Thommaseo, l’ami et le collaborateur de Manin, des lettres personnelles de félicitation et d’encouragement, et notre consul de France à Venise ne cessa, pendant toute la durée du siège, de se concerter avec le dictateur, de relever le courage des habitants et de leur donner des preuves de la plus constante des sympathies. Et finalement, quand Venise dut capituler, après dix-huit mois de résistance, ce fut un bâtiment de guerre français, le Pluton, qui emporta Manin, sa famille et les principaux chefs de l’insurrection.
Ces événements sont un peu oubliés de nos jours, mais il importe de les rappeler. Que l’on compare, en effet, ce généreux et chevaleresque entraînement des Français, — dont Béranger dans ses lettres nous donne une preuve nouvelle, — avec l’attitude actuelle de l’Italie et le sentiment de féroce égoïsme qui lui a dicté sa politique d'alliances, destinée à maintenir l’Alsace sous le joug allemand.
Les Autrichiens étaient des maîtres autrement doux que les Allemands, et la Vénétie n’a jamais enduré la moitié des maux qu’a soufferts l’Alsace- Lorraine. On conspirait, en effet, assez librement à Venise; et un pays où on pouvait étaler les couleurs italiennes, où on pouvait crier : « A bas l’Autriche (Henri Martin) ! » sans susciter d’énergiques représailles, et où on avait la facilité de préparer ouvertement la lutte de l’indépendance , n’était pas bien durement assprvi.
On sait comment le gouvernement allemand résoudrait des difficultés de ce genre. — T.
BÉRANGER A BRETONNEAU
« Puis il faut que Rognetta 1 puisse vous rejoindre : si vous veniez passer deux jours avec nous, tout, je crois, s’arrangerait au mieux. Enfin , cher docteur, prenez votre temps, et, en nous prévenant, disposez du nôtre.
« Les jambes me sont revenues malgré d’abondantes pertes de sang, et je ferai toutes les courses qu’il faudra faire.
< i Manin mérite bien qu’on se dévoue pour lui, je vous l’assure. Hélas ! ce pauvre homme est bien malheureux.
« Je vous le répète, prenez votre temps, et prévenezmoi quand vous viendrez.
« Je dois vous prévenir que la fille de Manin a été traitée pour les vers, sans plus de succès que par les procédés contraires.
« Adieu, cher et excellent ami.
« Tout à vous.
« P.- S. Qu’est- ce qu’on nous apprend du docteur Morand? N’est- il pas victime de quelque calomnie et de machinations pour lui soutirer de l’argent ?
« Judith vous fait ses amitiés. Manin demeure rue Blanche , n° 70 : la rue Blanche descend jusqu’à la rue Saint-Lazare, presque vis-à-vis la rue Chaussée-d’Antin. »
1 Rognetta , qui traitait la fille de Manin , était un médecin napolitain qui s’était expatrié d’Italie pour des motifs politiques et avait acquis à Paris une certaine situation. Il avait fondé en 1842 les Annales de Thérapeutique et de Toxicologie et dirigea longtemps la Lancette française. Né en 1805 , il mourut à Naples en 1857.
LETTRE CCCXXXVIIL
« 18 août 1853.
« Cher Maître,
« Je voulais aller à Tours le 15 août, et j’en ai été empêché par la nécessité de faire dans la poitrine d’un pauvre enfant de six ans une injection iodée, ahn d’empêcher la reproduction du pus que j’avais déjà évacué deux fois par la ponction, et que je devais évacuer pour la troisième fois. Je lui ai mis au côté une petite champlure à demeure avec robinet, et j’évacuerai chaque jour l’excès du liquide sécrété; et à mesure que l’odeur deviendra moins orthodoxe, j’injecterai de nouvelles doses de teinture d’ode. Il est vraiment étrange de pouvoir mettre là dedans cent grammes de teinture d’iode, cinq grammes d’iodure de potassium et deux cent cinquante à trois cent grammes d’eau, sans que le malade témoigne le plus léger sentiment de douleur, de chaleur ou d’anxiété. Cela donne un peu de somnolence pendant une demi -journée , et voilà tout. Je vous dirai ce qui en adviendra; mais j’en ai déjà obtenu de bons résultats, et je me félicite tous les jours d’avoir osé traiter la plèvre comme une tunique vaginale, à laquelle elle n’a rien à envier comme patience.
« Me voici maintenant, pour la première fois de ma vie, aux prises avec une angine gangreneuse. Le fils d’un
TROUSSEAU A BRETONNEAU
de nos confrères, neveu de Royer -Collard, élève de l’Hôtel -Dieu, a été pris d’un mal de gorge insignifiant il y a trois jours; la douleur a grandi, et mardi son père m’a fait mander. J’ai trouvé l’amygdale droite réduite en un putrilage infect, sans gonflement des ganglions, sans une seule concrétion pelliculaire qui s’étendît à une ligne de la gangrène. Mon éponge, imbibée d’esprit de sel, se plongeait tout entière dans ce magma et remontait en arrière, derrière la commissure supérieure des piliers. J’ai cautérisé toute cette surface en l’imbibant d’acide, deux fois mardi, trois fois mercredi, deux fois hier. A ma grande joie, une partie de ce foyer gangreneux s’est détergée hier, et j’ai eu une profonde ulcération là où l’escharre existait. Ce matin, j’ai encore cautérisé dans les points où l’escbare n’est pas détachée. En même temps j’alimente, je donne du café, des potages, de l’eau vineuse. J’espère qu’il guérira. Dieu le veuille! J’avais bien vu déjà chez nos enfants des gangrènes partielles des piliers, du voile du palais, à la suite de la diphthérite. J’avais vu une luette tomber, mais je n’avais pas encore vu une eschare aussi étendue sans que le venin diphthéritique y eût mis de son influence. Cette angine gangreneuse diffère tellement de l’angine maligne qu’il n’y a pas d’erreur possible. L’allure, l’aspect, l’état du malade, l’intégrité des parties voisines , la tendance à la fixité , tout cela constitue une phase symptomatique essentiellement différente de celle de la diphthérie1.
<ç Voir toujours des individualités et du nouveau encore après que l’on croit connaître tous les types d’une
1 On sait que Bretonneau avait contesté l’existence de l’angine gangreneuse. — T.
CORRESPONDANCE. — ANNÉg 1853
maladie , c’est l’affaire du médecin et du naturaliste.
« Nous sommes en ce moment bien écrasés de varioles, et de varioles bien meurtrières; meurtrières même chez des vaccinés.
« Du temps que j’étais à l’hôpital de Tours, vous m’aviez fait faire des extraits des varioles de Sydenham j j’ai retrouvé cette paperasse, j’ai collationné au lit' du malade, et j’ai été si profondément étonné des merveilleuses choses que ce grand homme avait dites, que j’ai fait imprimer cinq cents exemplaires de ces aphorismes , ce qui fait une feuille d'impression , et je leur donne cela à la clinique. Chaque exemplaire me coûte comme trois sols, ce qui n’est pas ruineux. Si, ces vacances, j’ai un peu de loisir, je ferai de même pour la rougeole, la scarlatine et la fièvre putride avec Sydenham, Stoll, et vous; .cette forme aphoristique est merveilleuse. J’irai vous voir ce mois de septembre; j’irai aussi voir mon Georges pendant huit jours en Angleterre. J’ai reçu de son patron une lettre pleine de bonnes choses sur lui. Lui-même m’écrit chaque semaine des lettres de vingt à trente pages, pleines de faits intéressants et d’observations pratiques.
« Adieu, mon cher Maître; quand Georges sera dans sa ferme, vous lui donnerez des idées, il tâchera de les méditer et de les féconder.
« Mille tendresses.
« P. -S. J’ai vu André Leroy qui va en Angleterre : si vous y veniez avec nous? »
BÉRANGER A BRETONNEAU