LETTRE LXXXIV
DU MEME
« 28 novembre 1823.
« Eh ! non, il n'est pas fini ce grand conflit. Gomment avez-vous pu le supposer, puisqu'il n'est commencé que du 20 de ce mois ? Vous ignorez donc qu'ici comme ailleurs , n'a pas fini qui commence ? Vous ignorez donc que ce terrible concours durera six mois ? Voici cependant où nous en sommes : les candidats sont divisés en trois sections, médecine, chirurgie, sciences accessoires, ce qui formera trois concours distincts qui auront lieu l'un après l'autre. En médecine, nous sommes vingt- six. Il y a quatre épreuves : la première, composition latine, la même pour tout le monde , est passée de jeudi ; la deuxième, leçon orale d'une heure, question tirée au sort, il en passe deux par jour. Il y a séance tous les deux jours. La troisième, lecture publique des compositions latines par les candidats; on en lira trois par jour. La quatrième enfin , une thèse latine , sera discutée pendant deux heures par l'auteur et quatre attaquants, ses compétiteurs, un par jour seulement. En tout, il y a quarante concurrents ; voyez maintenant si cela peut être fini. Vous serez étonné peut-être de me voir dans la section de médecine; il paraîtrait, en effet, que j'eusse dû me placer de préférence dans la chirurgie, les accouchements, ou dans les sciences accessoires pour l'anatomie et la
physiologie. Mais j'ai réfléchi que, puisqu'on commençait par la médecine, il serait toujours temps de me rejeter sur les autres, si cette porte m'était fermée. En outre, en chirurgie il y a quatre places à donner et j'y trouve Jules, Lisfranc, Paul Dubois, Baudelocque \ Belmas 2, etc., qui me paraissent redoutables, soit sous le rapport des connaissances, soit à cause des appuis qu'ils ont. La dernière section ne me paraît pas plus chanceuse ; il est vrai qu'en médecine nous sommes vingt -six pour cinq places et que j'ai à combattre Cruveilhier 3. Rochoux, Dugès 4, Dapan , Miquel, Andral5, Gérar-
1 Baudelocque ( César- Auguste) , né à Hailles près d'Amiens le 9 décembre 1795, mort à Paris le 20 mai 1851. Docteur en 1822, il fut reçu dès son premier concours à l'agrégation en chirurgie (1824). Chirurgien à L'hôpital des Enfants, membre de l'Académie de médecine. Son père était cousin germain de l'illustre professeur Jean-Louis Baudelocque. luimême était gendre de Deneux. Il s'est surtout occupé d'obstétrique et des maladies des enfants. — T.
2 Belmas, né à Paris le 25 décembre 1793, mort le 22 octobre 186 5. Échoua à l'agrégation. — T.
3 Cruveilhier. né à Limoges en 1791, fut nommé professeur d'Anatomie à la Faculté en 1825, et en 1835 professeur d'Anatomie pathologique. Membre de l'Académie en 1836.
Toute la génération qui nous a précédés a connu et aimé Cruveilhier, qui fut un professeur érudit, un écrivain net et élégant et un praticien très recherché et très considéré. Son Traité d'Anatomie a été le livre classique par excellence et le rudiment de tout le corps médical de l'époque. — T.
4 Dugès, né à Mézières ( Ardennes) le 19 décembre 1797, mort à Montpellier le 1er mai 1838.
Docteur en 1821, Dugès fut nommé agrégé à Paris en même temps que Andral, Bouillaud, Cruveilhier, Piorry et Velpeau.
Professeur d'accouchement à la Faculté de médecine de Montpellier, puis professeur de pathologie externe et de médecine opératoire, membre de l'Académie de médecine et de l'Académie des sciences. On lui doit d'importants travaux d'accouchement et de zoologie. Il a publié la Pratique des accouchements de Mme Lachapelle. — T.
5 Andral, né à Paris en 1797, mort en 1876. Élu agrégé à la suite de ce concours, s'adonna avec ardeur aux études anatomo- pathologiques.
D'abord professeur d'hygiène, puis de pathologie externe, il succéda
din1, qui est passé hier et qui a semblé très fort, Bouillaud, le neveu de Bayle, etc.; mais enfin ils me font moins peur que les autres. Après cela, le jury de ma section n'est pas trop bien composé [pour moi ; je ne sais si vous pourriez quelque chose auprès de quelquesuns des juges. Ce sont : MM. Esquirol , président ; Landré-Beauvais 2, doyen, Royer-Collard , Récamier, Cayol, Bertin3, Fizeau 4, Jadioux, Alère.
« Je ne vois guère là dedans que le doyen qui m'appuiera peut-être. Chose qui arrive, il faut pourtant que j'en arrache une. On commence à dessiner vos pièces
à Broussais dans la chaire de Pathologie et de Thérapeutique générale (1839). Membre de l'Académie en 1824, de l'Institut en 1843. Ses ouvrages les plus importants sont une Clinique médicale dont il puisa les matériaux dans le service de Lerminier, et un Traité élémentaire de pathologie et de thérapeutique générale qui résument ses leçons à la Faculté. — T.
1 Gérardin devint agrégé de la Faculté et membre de l'Académie. Né en 1790, il mourut en 1862. — T.
2 Landré-Beauvais, professeur de Clinique médicale à la Faculté, en fut le doyen de 1815 à 1830, époque où il fut destitué.
Né à Orléans en 1772, il mourut à Paris en 1840.
On lui doit un ouvrage estimé : Traité des signes des maladies (1810). — T.
3 Bertin ( René- Joseph-Hyacinthe ) , né le 10 avril 1757, mort en 1828. Docteur de la Faculté de Montpellier en 1791 , il entra immédiatement dans le service médical des armées. Après les campagnes de Prusse et de Pologne (1807), il se fixa à Paris, où il fut nommé médecin en chef de l'hôpital Cochin et plus tard de celui des vénériens. En 1822, il fut nommé à la chaire d'Hygiène.
Il s'est plus particulièrement occupé des maladies du système circulatoire et a laissé un excellent Traité des maladies du cœur et des gros vaisseaux. — T.
4 Fizeau était professeur de Pathologie médicale à la Faculté, et c'est tout ce que l'histoire peut dire de lui , car il n'a pas laissé d'autre titre à son souvenir. Il avait été nommé par ordonnance royale lors de la réorganisation de la Faculté dissoute (1825). Les attaques motivées par sa médiocrité et par l'origine de sa nomination ne lui manquèrent pas. Mais il se consola par la possession de sa chaire. Il la garda, en effet, longtemps, car, né en 1775, il mourut en 1864. — T.
samedi. M. Béclard y met tout le zèle possible ; il est serviable, très serviable. Par ma position, relativement à M. Bougon et la famille Dubois, je me trouve entre deux feux, cela me chagrine et m'inquiète beaucoup. Ils paraissent devenir réciproquement soupçonneux les uns envers les autres, j'ai peur qu'il n'en retombe quelque chose sur moi. Il est certain , pourtant , très certain même , que je ne flatterai jamais l'un aux dépens de l'autre. Les expériences ne sont pas encore en train, quoiqu'on prenne date; dépêchez -vous, cela est important1.
« Je ne puis rendre , mon cher maître , le sentiment que me fait éprouver votre inquiétude sur mon sort.
« Très humble.
« P.-S. Autrefois vous disiez que l'homme peut tout ce qu'il veut. Eh bien , moi , je veux une place d'agrégé , et je la veux absolument, nous verrons si votre maxime est juste. Prenez garde , je vous en rends responsable.
« Pardonnez-moi, car c'est en courant que j'écris. »
1 On sait que Velpeau fut élu à ce concours après de brillante: épreuves. — T.