BRITANNICUS, NARCISSE
Ne m’as-tu point flatté d’une fausse espérance?
Puis-je sur ton récit fonder quelque assurance,
Narcisse?
N ARCI S S E.
Oui. Mais, seigneur, ce n’est pas en ces lieux Qu’il faut développer ce mystère à vos yeux.
Sortons* Qu’attendez-vous?
Ce que j’attends, Narcisse?
Hélas!
Expliquez-vous.
Si par ton artifice
Je pouvais revoir
N ARCIS S E
Qui?
i) Ce vers est digne d’être relevé à cause de la beauté de cette expression : du parti de ses larmes .
Brit annicus,
J’en rougis. Mais enfin D’un cœur moins agité j’attendrais mon destin.
N ARCIS SE
Après tous mes discours, tous la croyez fidèle1)?
Non, je la crois, Narcisse, ingrate, criminelle,
Digne de mon courroux; mais je sens, malgré moi, due je ne le crois pas autant que je le doi.
Dans ses égarements, mon cœur opiniâtre Lui prête des raisons, l’excuse, l’idolâtre 2).
Je voudrais vaincre enfin mon incrédulité;
Je la voudrais haïr avec tranquillité3).
Eh! qui croira qu’un cœur si grand en apparence,
D’une infidèle cour ennemi dès l’enfance,
Renonce à tant de gloire, et, dès le premier jour,
Trame une perfidie inouïe à la cour4)?
N arcis s E.
Eh! qui sait si l’ingrate, en sa longue retraite,
1) La ne se rapporte à personne, puisque Junie n’a été ni nommée ni désignée. Racine et d’autres après lui, ont donné de fréquents exemples de cet artifice de style devenu commun, fondé sur ce que celle qu’on aime est toujours celle dont on parle quand on n’a nommé personne. L. H.
2) Si on a appelé par dérision Racine le tendre Racine, nous devons dire, nous, que personne n’a peint mieux que lui le cœur humain et les sentiments qui l’agitent. Quel amour vrai et pur il a merveilleusement rendu dans ce simple vers. Il la croit coupable, il lui prête des raisons , il faut à son cœur qu’elle soit excusée, il l'excuse ; enfin il l'idolâtre .
3) Je voudrais pouvoir penser à elle sans passion; je voudrais ne plus V aimer,
4) Ce vers n’est pas dur, mais il manque de nombre h cause de la consonnance de perjidie et d 'inouïe: c’est une petite imperfection. L. H.