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DÉCHÉANCE DE L'INDUSTRIE ANGLAISE

A ceux qui me prêtent des sentiments anglophobes et qui m'accusent de peindre à dessein sous de fausses couleurs la situation critique de l'industrie anglaise, je recommande la lecture d'un ouvrage publié à Londres, sous le titre de The American Invadets, par M. Fred. A. McKenzie. Cet ouvrage indique le déplacement énorme du commerce des produits manufacturés en Angleterre au bénéfice des produits américains. En voici les premières lignes :

L'intelligence des Américains, leur esprit d'entreprise et leur énergie dominent les commerçants anglais dans la lutte financière qui se fait en plusieurs pays. Il y a dix ans, l'Angleterre était facilement la première dans les industries du fer, des moyens de transport, du coton et du chaxbon. Nous recevions d'Amérique des produits bruts alimentaires en quantité énorme ; mais les Américains étaient nos meilleurs acheteurs de produits manufacturés. La situation est aujourd'hui changée. L'Amérique nous a déjà de beaucoup dépassés dans la production du fer et de l'acier. Elle nous taille des croupières dans l'industrie des moyens de transport ; elle nous fait une concurrence sérieuse dans les cotons et elle médite de nous enlever notre commerce d'exportation du charbon. Tandis que l'Amérique était naguère encore notre cliente la plus profitable, nous sommes aujourd'hui les acheteurs les plus considérables et les plus payants de l'Amérique. Les rapports du gouvernement des Etats-Unis établissent que l'Angleterre absorbe soixante-dix-neuf pour cent des produits qu'ils expédient en Europe, et soixante pour cent de tous les produits que l'agriculteur américain vend à l'étranger.

Et la conclusion :

Nous devenons des scieurs de bois et des porteurs d'eau, tandis que les industries les plus perfectionnées, les plus profitables et les plus faciles passent aux Américains.

Si l'on exige de plus hautes autorités pour sanctionner les faits patents qu'énumère M. McKenzie dans son ouvrage, je puis citer, à l'appui de son opinion, M. Chamberlain et lord Rosebery, les deux lumières de l'impérialisme. Dans un discours qu'il prononçait à l'université de Birmingham, le 17 janvier 1961, M. CHAMBER- LAIN disait :

Personne ne peut lire les rapports que le Times a publiés, démontrant le progrès de l'industrie manufacturière aux Etats-Unis, et les lettres qui ont paru dans le même journal et dans d'autres organes traitant de la situation générale de notre commerce, sans être absolument convaincus que nous avons quelque peu rétrogradé. Nous sommes entrés dans une période critique ; et les efforts que nous ferons aujourd'hui, au début du vingtième siècle, détermineront dans une large mesure si nous continuerons, jusqu'à la fin de ce siècle, à maintenir notre suprématie ou même à lutter à armes égales avec nos rivaux dans le grand combat du commerce et de l'industrie.

Et il appuya longuement et avec force sur la nécessité de faire une part de plus en plus large aux études techniques.

{Times y 18 janvier 1901.)

La veille même, Lord ROSEBERY prononçait un discours au banquet de la Chambre du Commerce de Wolverhampton. Il dit :

La guerre que je redoute n'est pas une guerre armée, la guerre que

j'entrevois avec appréhension c'est la guerre du commerce qui fond indubitablement sur nous Lorsque je jette les yeux autour de moi, je ne puis méconnaître un fait j

c'est qu'autant qu'on peut prédire ce que le vingtième siècle, où nous venons d'entrer, nous réserve, nous assisterons à un conflit international des plus violents au point de vue du commerce. Nous fûmes la première nation du monde — du monde moderne — à découvrir que le commerce est une nécessité absolue. Ceci nous valut d'être appelés un peuple de boutiquiers. Mais aujourd'hui toutes les nations veulent être des peuples de boutiquiers ; et je suis forcé d 'avouer que si nous étudions le caractère de quelques-uns de ces peuples, si nous comprenons l 'intelligence de leurs préparatifs, nous serons forcés non pas de trembler, mais de ceindre nos reins pour nous préparer à faire face à la situation. Il y a deux nations qui seront manifestement nos rivales et nos adversaires dans la guerre commerciale qui se prépare. Je ne veux nullement dire que nous devions dédaigner les autres ; mais je dis que c'est d'Amérique et d'Allemagne que nous devons attendre, à l'avenir, une concurrence aiguë et croissante pour notre commerce ; et force m'est d'avouer qu'en étudiant ces deux pays, il y a beaucoup à redouter. L'esprit alerte des Américains, les ressources incalculables de leur pays, la vivacité de leur intelligence, leur caractère entreprenant, leur énorme population qui, d'ici vingt ans, atteindra probablement cent millions, — tous ces avantages leur donnent contre nous une force de concurrence formidable. Et quant aux Allemands, leur esprit lent mais persistant, leurs méthodes scientifiques, leur instinct de conquête, — toutes ces qualités qu'ils mettent en œuvre aujourd'hui pour la lutte commerciale les rendent, à mon avis, presque aussi redoutables que les Américains

Je lis, de ce temps-ci, dans les journaux, beaucoup d'articles sur la diminution de

notre commerce Je voyais l'autre jour dans un de ces journaux que sur quatre mille

voyageurs de commerce qui ont traversé la Suisse, vingt-huit seulement représentaient, des maisons d'Angleterre

Il concluait, comme M. Chamberlain, à la nécessité de fortes études commerciales et techniques. — (Times, 17 janvier 1901.)

L-e 21 mars dernier, lord ROSKBHRY traita le même sujet devant une réunion de l'Ecole des Sciences économiques et politiques de Londres. Il parla de nouveau de la lutte formidable que l'Angleterre doit se préparer à soutenir, et il ajouta :

Il est inutile de préciser ici la forme que cette crise ou cette concurrence peut prendre ; mais qu'il s'agisse de questions militaires, navales ou commerciales, ou d'instruction publique, nous voyons plus clairement chaque jour qu'il ne nous sera pas donné de nous endormir sur la réputation que nous pouvons avoir aujourd'hui ; mais qu'il nous faudra combattre énergiquement dans chaque sphère de l'activité et de l'industrie humaine si nous voulons garder notre place.

(Times, 22 mars 1901.)

Tout récemment encore, lord Rosebery parlait à Birmingham de ce ' ' don fatal de la complaisance ' ' dans ses propres œuvres, qui met en danger l'industrie anglaise, et il conseillait à ses compatriotes de prendre un peu de l'activité fébrile de leurs cousins d'Amérique.

A son arrivée à Londres, en novembre dernier, au retour de son voyage d'Amérique, sir Thomas LJPTON subit l'interrogatoire d'un reporter. Sir Thomas L-ipton n'est connu d'une foule de gens que par les défaites successives de ses Shamrocks ; mais dans le domaine des affaires, il est un des conquérants du monde. Son opinion compte pour beaucoup.

Voici l'une des questions qu'on posait au grand négociant :

Et croyez -vous que les Américains vont devenir, pour nous, des concurrents plus formidables encore ?

J'en suis certain, répondit-il. Ils se tiennent prêts à se mettre au travail, tandis que nous sommes encore à y penser, et ils exécutent les commandes qu'ils reçoivent avant que nous ayons fini de dessiner les plans (de nos machines). Ils possèdent les meilleures machines qu'il soit possible d'inventer et ils payent des gages assez élevés pour attirer les meilleurs artisans. Puis, grâce à leur méthode de trafic, ils nous expulsent des marchés neutres. Nous nous efforçons de faire acheter aux gens ce que nous voulons leur vendre. Les Américains, au contraire, sont toujours prêts à vendre ce que les gens veulent acheter. Ils nous enlèvent une quantité énorme de notre commerce et ils nous en prendront davantage à l'avenir si nous ne sortons pas de notre torpeur. (Voir le Herald, de Montréal, 13 novembre $901.)

V Eledtical Review, de Londres, reproduisait, il y a quelques semaines, cette nouvelle, publiée par le Finayicial Netvs :

On croit qu'un puissant syndicat américain entrera bientôt en pourparlers avec les municipalités de toutes les grandes villes de l'Inde qui n'ont pas encore d'appareils électriques, afin de leur donner tout ce qui leur manque.

Il y a déjà plusieurs années que les hommes d'Etat de la Grande Bretagne se préoccupent de ce problème de la concurrence étrangère et de la dépression de l'industrie et du commerce anglais. Dès 1885, une Commission Royale fût chargée d'étudier la question. Cette commission fît rapport en 1886 (Parliamentary Papers, 1886, C. — 4893). Le 28 novembre 1895, M. Chamberlain adressa une dépêche aux gouverneurs de toutes les colonies, leur demandant des renseignements sur la situation du commerce de l'Angleterre dans les parties de l'Empire commises à leurs soins. Les réponses des gouverneurs forment un énorme volume qui fut publié en 1897 {Pari. Papeis, 1897, C. — 8449). Enfin, en 1898, le Bureau du Commerce fit imprimer les mémoires qu'il avait reçus des consuls britanniques du monde entier, indiquant les causes principales du déplacement du commerce anglais au profit des nations étrangères, et surtout des Allemands et des Américains {Pari. Papers, 1898, C. — 9078). Ceux qui liront ces documents se convaincront que je n'ai pas exagéré la situation.

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