PIÈCES OFFICIELLES
Le ier février 1897, un député à la Chambre des Communes demanda à M. CHAMBERLAIN, Secrétaire d'Etat pour les Colonies, s'il allait profiter des fêtes du Diamond Jubilee , en juin, pour réunir en conférence les premiers ministres des colonies et discuter avec eux les questions impériales. Le ministre répliqua que la suggestion " serait prise en co7isidération." (P. D., Vol. 45, page 924).
Le 22 du même mois, on demanda au Secrétaire Colonial si la question avait été décidée et quels problèmes de la politique impériale seraient discutés. M. Chamberlain répondit :
Je dirai, en réponse-aux deux députés, qu'il n'est nullement question de ce qu'on pourrait appeler une conférence impériale ; mais évidemment, si les Premiers-Ministres viennent, le gouvernement saisira l'occasion de discuter avec eux toute question d'intérêt commun qu'ils puissent désirer traiter (P. D., Vol. 46, page 978).
Le 29 mars, M. Chamberlain disait :
J'ai déjà déclaré qu'il n'était pas question d'une conférence officielle, mais le gouvernement de Sa Majesté sera heureux de connaître les opinions des premiers ministres et de s'assurer leur coopération sur tous les sujets d'intérêt commun. (P. D., Vol. 47> PaKe I552)-
Le 13 mai, le Secrétaire pour les Colonies produisit la correspondance échangée à ce sujet entre lui et les gouverneurs des colonies autonomes. {l(Parliamenta?y Papers," 1897, C. 8485, Vol. ux, page 621). Ce document établit que dès le 28 janvier 189J, le ministre avait exercé une action officielle tandis qu'il déclarait trois jours plus tard que la question ' 'serait prise en considération. ' ' Ce procédé caractérise à merveille la politique de M. Chamberlain. Tout le mouvement impérialiste, tant en Angleterre qu'aux colonies — mais surtout aux colonies, — a porté dès le début ce cachet de duplicité et d'organisation ténébreuse.
Dans la dépêche officielle qu'il adressait à lord Aberdeen, le 28 janvier 1897 (No 2, page 624), M. Chamberlain annonçait la celé-
bration du Jubilé et invitait le premier-ministre du Canada à y assister, lui offrant l'hospitalité au nom du gouvernement britannique. Il ajoutait :
6. Si ce projet peut s'accomplir, ainsi que je l'espère, les grandes colonies autonomes de l'Empire de Sa Majesté seraient dignement représentées par leurs Premiers- Ministres, qui se feraient accompagner dans toutes les cérémonies officielles par une escorte ou garde d'honneur, composée d'un détachement de troupes coloniales. Je n'ai aucun doute qu'une telle manifestation fera honneur à la colonie et sera hautement appréciée dans ce pays.
7. Il a également plu à Sa Majesté de consentir à recevoir les Premiers-Ministres des colonies et à assister au défilé des troupes coloniales.
8. Si les Premiers-Minisires des colonies autonomes acceptent cette invitation, leur présence à Londres offrira une occasion très précieuse de discuter de nombreux sujets du plus haut intérêt pour l'Empire, tels que l'Union Commerciale, la Défense Coloniale, la Représentation des Colonies, la législation concernant l'Immigration d'Asie et d' ailleurs, — et autres sujets.
9. Il n'est pas probable que la durée des cérémonies mêmes de la célébration du Jubilé s'étende au-delà d'une semaine ; mais j'incline à croire que quatre ou cinq semaines pourraient être mises à profit, non-seulement pour discuter les sujets que j'ai indiqués, mais pour considérer d'autres causes propres à promouvoir les intérêts de l'empire colonial de Sa Majesté ; et si M. Laurier peut passer ici ces quelques semaines, le gouvernement de Sa Majesté espère qu'il lui permettra de le recevoir comme son hôte pendant toute la durée de son séjour.
Une dépêche identique fut adressée aux gouverneurs de toutes les colonies autonomes. Le Premier- Ministre de la Nouvelle- Galles du Sud, M. RBID, fut le seul qui hésita à accepter (No 5, page 626). Tous les autres chefs des gouvernements australasiens ayant décidé de se rendre à l'invitation de M. Chamberlain, M. Reid ne voulut pas rester en arrière. On verra plus loin qu'il fut le seul à jeter de temps à autre une note discordante au milieu du concert impérialiste dont M. Chamberlain se constitua le chef d'orchestre ; et, coïncidence remarquable, il fut aussi le seul qui refusa d'accepter une décoration des mains de Sa Majesté.
Aucun des messages d'acceptation des gouvernements australasiens ne contenait la moindre allusion à la conférence projetée. Le gouvernement canadien était évidemment mieux disposé à subir l'autorité de M. Chamberlain. Le 20 avril 1897, l°r(ï Aberdeen transmettait au Secrétaire Colonial un "Rapport du Comité du Conseil Privé" du Canada (No 15, page 629), accusant réception de l'invitation de M. Chamberlain.
Ce rapport déclarait que le comité
est d'opinion que le Premier-Ministre et madame Laurier devraient accepter
la gracieuse invitation de Sa Majesté et assister à la célébration ; et qu'un détachement convenable, choisi dans la milice, soit expédié en Angleterre pour se conformer aux suggestions de la dépêche soumise à sa considération.
Le sous-comité s'unit de plus au Très Honorable Secrétaire d'Etat pour espérer qu'il soit possible de profiter de la réunion des Premiers-Ministres des colonies autonomes pour discuter les nombreuses et importantes questions qui intéressent l'Empire et sur lesquelles notre attention est attirée.
Le sous-comité exprime aussi l'espoir très sincère que la célébration prochaine de ces fêtes produise un résultat qui tende puissamment à cimenter V union sociale et politique entre la mère-patrie et ses colonies
Inutile de dire que ce document n'a jamais été communiqué au parlement canadien. Personne, au Canada, ne soupçonnait qu'en allant nous représenter aux fêtes jubilaires, le Premier- Ministre eût reçu de son cabinet l'autorisation et même la mission de conclure un marché avec M. Chamberlain pour "cimenter l'union sociale et politique de la mère-patrie" et du Canada. Ceci jette une lumière très instructive sur les discours que sir Wilfrid Laurier prononça en Angleterre et sur certaines de ses déclarations qui causèrent alors tant d'étonnement. On trouvera plus loin les plus remarquables de ces manifestations.
Le 13 août 1897, M. Chamberlain transmettait aux gouverneurs des colonies autonomes une copie des "Procès verbaux d'une Conférence entre le Secrétaire d'Etat pour les Colonies et les Premiers- Ministres des Colonies autonomes, tenue au Bureau Colonial, à Londres, juin et juillet, 1897." (Parliamentary Papers, 1897, C. 8596, Vol. ux, page 631). Ce document avait été communiqué au parlement britannique le 31 juillet. Dans sa lettre aux gouverneurs, M. Chamberlain, rappelant sa dépêche du 28 janvier, déjà citée, disait :
Je vous exprimais l'espoir que le gouvernement de Sa Majesté entretenait en< croyant que leur présence ici — [des représentants des colonies] — , offrirait une occasion précieuse de discuter, sans caractère officiel, de nombreux sujets d'un grand intérêt pour l'Empire. J'ai maintenant l'honneur de vous adresser un mémoire qui vous démontrera que cet espoir s'est pleinement réalisé et qui donne un compte-rendu des questions traitées
Tout Canadien qui désire connaître le but vers lequel tend la politique coloniale des gouvernants britanniques, devrait lire avec attention ce procès-verbal. Ce document n'a jamais été mis sous les yeux des représentants du peuple canadien. J'en donne ici une analyse et quelques extraits.