L’ATTITUDE DES NATIONALISTES
Le “silence” du DEVOIR
D'aucuns s’étonnent, paraît-il, du “silence” que ‘le Devoir et son directeur ont gardé jusqu’ici sur le projet de loi de conscription annoncé par le premier ministre.
La réponse est facile: elle a dû se présenter tout naturellement à l’esprit de nos lecteurs habituels.
Ce n’est pas notre habitude de nous jeter tête baissée, à l’aventure, dans toute agitation populaire. Conscients de nos responsabilités, plus soucieux d’éclairer l’opinion publique que de ramasser les gros sous de la popularité facile, nous ne croyons pas avoir le droit de parler et d’agir sans réflexion, sans calculer la portée de nos actes et de nos paroles. Quand le peuple endormi ne voyait pas le danger, nous m’avons cessé de jeter le cri d’alarme. Aujourd’hui que le péril prend corps, le peuple, s’arrachant à sa longue léthargie, s’émeut, s’affole et veut rompre en un jour la chaîne qu’il s’est laissé forger en dix-huit ans par les maîtres qu’ils s’étaient donnés. Nous estimons que notre devoir, à nous, est de rester calmes et de faire appel à la raison, au patriotisme conscient et serein, e’est-ià-dire à la seule force véritable, efficace et durable.
Parler froide raison, ces jours derniers, eût été peine perdue. Maintenant que le peuple, que la jeunesse surtout, a donné courts à sa première indignation, le bon sens traditionnel de la race, espéro ns-le, va prendre le dessus. C’est le temps d’entamer, devant le tribunal de l’opinion publique éveillée (enfin 1!) et assagie, l’instruction de la cause des légitimes libertés populaires et des suprêmes intérêts de la nation. Cela vaut infiniment mieux, à tous égards, que de fomenter l’émeute et constituer des clubs, de jacobins pour demander la tête des promoteurs de la conscription.
Qui a vu clair ? Qui a dit vrai ?
Notre “silence” s’est inspiré d’un second motif que je crois devoir communiquer au public, parce qu’il se rattache au fond même du débat Il ne nous a pas semblé qu’en présence d’un fait, soudain et extraordinaire aux yeux des gens qui dormaient depuis dix-huit ans, mais d’un fait dont nous n’avons cessé de prédire la fatale échéance, ce fût à nous de parler les premiers. Nous avons laissé la parole à ceux qui avaient
jure leurs grands dieux que jamais la conscription ne s’établirait au Canada.
Depuis près de trois ans que dure la guerre, depuis plus de sept ans que le Devoir a commencé de parler, depuis dix-huit ans que j’ai entamé la lutte contre l’impérialisme britannique — lutte insensée, si l’on veut, sans illusion assurément, mais aussi sans capitulation, — nous n’avons cessé de dire: l’impôt du sang est la conséquence logique, inéluctable, des principes et des actes posés par les deux partis qui ont, tour à tour, gouverné le pays. Le germe de la conscription était contenu dans l’expédition “volontaire” d’Afrique; le régime des Conférences impériales l’a fait éclore-; la loi navale de 1910 l’a fait grandir; le projet de contribua tion d’urgence, en 1913, l’a fortifié; la participation du Canada à . la guerre actuelle, décrétée au nom de la solidarité impériale des pays britanniques, l’a fait éclater dans toute sa mortelle frondaison.
A chacune de ces étapes, nous avons lancé le cri de détresse et d’avertissement 1 : chaque fois il ne nous revenait que l’écho de l'indifférence de la foule, entrecoupé des injures de ceux qui, de bonne foi peut-être, la trompaient. “Fauteurs de discorde!” — “Fous furieux!” — “Démagogues!” — nous criait-on de toutes parts. Qui donc disait vrai?
A notre “silence” de huit jours, nous opposons nos paroles de dixhuit longues années. Pour nos lecteurs ou nos auditeurs, et pour nous, l’annonce de la conscription n’était certes pas un fait soudain et imprévu. Lorsque la déclaration du premier ministre est venue brutalement déchirer le voile des illusions, quelle unique occasion pour nous d’entonner à la fois le chant du triomphe et du combat! “Démagogues”, si nous l’étions, nous aurions pu, dès le lendemain, entamer contre les deux partis une lutte à mort dont les résultats étaient faciles à prévoir. Nous ne l’avons pas fait, pour plusieurs motifs que nous livrons en toute sécurité, non seulement à ceux qui nous honorent depuis longtemps de leur confiance et de leur réconfortante amitié, mais aussi à tous les hommes de coeur et de bon sens, à quelque école ou parti qu’ils appartiennent.
Loyale coopération
Dans la lutte ardue et constante que nous avons soutenue contre le militarisme et l’impérialisme, nous avons pu commettre maintes erreurs et blesser, sans le savoir, de justes susceptibilités; mais* cette lutte, nous l’avons poursuivie en toute sincérité, sans haines personnelles, sans préoccupations intéressées, sans autre souci que d’éviter à notre pays les maux qui fondent aujourd’hui sur lui. Nous aurions préféré cent fois passer à jamais pour des lunatiques que de voir se réaliser la plus douloureuse et la plus constante de nos appréhensions. Entonner l’hymne du triomphe, parce que l’événement ne nous donne que trop raison, nous aurait paru d’une suprême ignominie. Nous n’y avons pas même songé. Il nous a semblé plus digne de laisser le peuple ouvrir de luimême les yeux à l’évidence. Nous n’avons pas voulu, non plus, en nous
1 On trouvera, en appendice (page 42), quelques-unes de nos prédictions, choisies entre des centaines.
prodiguant à nous-mêmes de vaines louanges, irriter davantage de vieilles plaies et rendre impossible l’accord entre les hommes de bonne volonté de tous les groupes, de toutes les écoles, — accord si nécessaire peur parer au danger du moment. L’heure n’est pas aux récriminations, aux acrimonieux règlements de comptes. L’heure est à l’union des coeurs généreux, des esprits droits, des volontés fermes, des raisons lucides.
Si j’ai entr’ ouvert une page du passé, ce n’est donc pas avec le désir d’humilier ceux qui ont vu moins clair que nous: sur d’autres points, ils pourraient sans doute nous rendre la pareille. Ce n’est pas non plus afin d’accorder une légitime satisfaction à ceux qui nous ont si fidèlement suivis à travers toutes les péripéties d’une action publique déjà longue et fort traversée. C’est avec l’unique espoir que ce rappel d’une clairvoyance dont le principal mérite a été une constante franchise, apportera quelque efficacité aux modestes avis que nous pouvons exprimer pour écarter le péril qui menace tout le monde.
A tous, amis et adversaires d’hier et, peut-être, de demain, je veux dire cette simple parole: sans rien renier de nos convictions respectives et légitimes, sans nous lier par aucun engagement à venir, donnons-nous une main loyale pour sauver la patrie: elle est plus en péril qu’on ne le croit; et ce n’est pas sur les champs de bataille de d’Europe que son sort est en jeu.
Partout où peuvent atteindre la voix et l’action des hommes de coeur, de ceux qui mettent la patrie au-dessus du parti, écartons les démagogues, les vrais démagogues, les fauteurs de trouble, les allumeurs de passions aveugles. A leurs clameurs stériles opposons l’action concertée, féconde, agissante et disciplinée.
Organisons la résistance — Pétitionnons
La Ligue patriotique des intérêts canadiens a pris l’initiative d’un pêtitionnement monstre contre la conscription. Une organisation solide va permettre de recueillir en quelques jours toutes des signatures de ceux qui s’opposent à l’adoption de cette mesure. J’ose prier tous ceux qui ont quelque confiance en nous de rester paisiblement chez eux et d’attendre que les formules de pétition leur soient présentées. Cette méthode est infiniment plus efficace que les manifestations dans la rue L
Certes, je ne conteste pas à un libre peuple britannique de droit de manifester ses opinions sur la place publique et dans le forum. Les premières assemblées ont eu l’avantage d’éveiller l’opinion ; et, somme toute, elles ont été admirables d’ordre et de calme. Dans les localités paisibles et peu populeuses, ces manifestations peuvent n’offrir aucun inconvénient Mais, dans une grande ville cosmopolite comme Montréal, ces réunions risquent, à l’heure actuelle, de faire plus de mal que de bien. Beaucoup moins expressives de l’opinion publique qu’un pétitionoement général, elles offrent toutes les occasions propices aux excès de langage, aux provocations et aux rixes.
1 Le texte des pétitions est reproduit à la suite de cette brochure, comme appendice IV (page 46) ; on y trouvera également le nom et l’adresse du secrétaire de la Ligue patriotique.
Il y a parmi nous et autour de nous des agents provocateurs qui ne cherchent que l’occasion de placer les ■Canadiens-français, aux yeux du reste du pays et de l’Empire, dans la plus mauvaise des postures : celle de “rebelles”, déloyaux envers la couronne et réfractaires aux lois du pays. Une presse servile et stipendiée s’applique sans relâche à nous peindre sous les plus fausses couleur*. Que, sur dix mille manifestants paisibles, il s’en trouve cinquante, ou seulement dix, qui se livrent à des excès de langage ou à des actes de violence, l'attitude de cette infime minorité sera représentée partout comme celle de toute la population.
Dans cette oeuvre déloyale et antinationale, ces agents provocateurs et ces calomniateurs trouvent, parmi les nôtres, deux catégories de complices, qui semblent pourtant aux antipodes: les démagogues qui ameutent la foule et les journaux serviles qui l’exaspèrent.
Les uns et les autres sont heureusement peu nombreux. La plupart des discours prononcés jusqu’ici sont restés dans les bornes d’une libre et légitime protestation. Plusieurs ont même produit un effet salutaire. Mais enfin, il suffirait d’une parole incendiaire pour causer un mal sérieux, peut-être irréparable.
Réduisons à l’impuissance les démagogues actuels ou possibles, en désertant les tréteaux où ils seraient tentés d’exhiber leurs personnes et leurs discours échevelés. Quant aux journaux reptiles, cessons de les acheter, de les lire et de les faire lire: c’est beaucoup plus efficace que de casser leurs devantures.
Canadiens-français, n’oubliez pas qu’à l’heure actuelle, comme à tous les points tournants de notre histoire, vous êtes les défenseurs de l’ordre et de la constitution, les gardiens de la tradition nationale et des légitimes libertés populaires. Plus tôt qu’on ne le pense, il sera démontré qu’en vous opposant aux desseins des partisans outranciers de cette guerre, vous êtes les plus fidèles sujets du Roi dont la perte se prépare en ce moment dans son propre royaume. N’allez pas amoindrir votre rôle si noble, si nécessaire, par de puérils et dangereux coups de tête.
Hier, à la voix de nos chefs religieux, nous avons demandé à Dieu la lumière pour ceux qui nous gouvernent, la force calme pour nous-mêmes et nos .enfan'ts.
Aujourd’hui et demain, dans la plénitude de nos prérogatives d’hommes libres mais chrétiennement disciplinés, prenons les mesures nécessaires pour affirmer nos droits et protéger les forces vives de la nation. A la tentative du gouvernement, injustifiable à cette heure, opposons, n‘on pas l’agitation verbeuse et stérile, mais Faction forte et ordonnée.
Opposition “raisonnable” et “raisonnée”
Dans mon humble sphère d’action, je me propose d’apporter contre la conscription, en quelques articles, une série d’arguments raisonnés et raisonnables, d’ordre économique, social et national. Je ne veux apporter à ma démonstration que des arguments que peuvent accepter tous les hommes de bonne volonté, libéraux ou conservateurs, nationalistes ou impérialistes, partisans ou adversaires de l’fofervention du Canada dans lu guerre européenne. Tout ce que je demande à mes lecteurs c’est que.
sans “chercher la petite bête”, ils étudient mes arguments à leur valeur intrinsèque, et qu’ils en fassent de bonne foi l’application à l’objet qu’ils poursuivent. Les uns veulent avant tout le salut et la force de l’Empire, d’autres, le triomphe des Alliés; à nos yeux, le salut et la grandeur de la patrie canadienne restent le principal objectif; — mais je prends pour acquis que nous sommes tous d’accord sur un point initial : la nécessité de sauver l’unité nationale du Canada et de préserver son armature économique. Pour nous, c’est la fin principale, sinon unique; pour les impérialistes, ou les partisans de l’intervention, c’est le moyen le plus sûr d’atteindre leur objet.
Quant aux énergumènes et aux affolés qui persistent à vouloir “ ruiner le Canada pour sauver la mère-patrie”, il serait oiseux de chercher une base d’entente avec eux. Dans l’état d’esprit où j’ai résolu de me placer, ce qui me paraît le plus pratique, c’est de les mettre à l’écart, pour l’instant. Tout au plus céder ai -je à la tentation de répéter le mot d’un très gros personnage anglais, à qui j’avais soumis cette formule de “dévotion” impériale. “Vous savez”, me dit-il, en excellent français, avec un sourire indulgent, “dans tous les pays et .dans tous les gouverne- “ments, il y a des hommes toujours jeunes, ... et aussi des sots.” — “D’accord, monsieur T . . . .”