LE PAPE
arbitre de la paix
IMPRIMÉ AU DEVOIR 43, rue Saint-Vincent MONTRÉAL.
Avertissement
Après la publication dans le Devoir de l’article qui forme le dernier chapitre de cette brochure, l’éminent auteur du Droit public de l’Église me faisait l’honneur de m’écrire la lettre suivante :
Séminaire de Québec, 14 janvier 1918
Cher monsieur,
Je viens de lire votre article Triomphe et justification du Pape avec un sentiment de joie religieuse et de profonde admiration. Ce sentiment, je suis heureux de vous le dire, est partagé par tous ceux de mes confrères avec qui j’ai eu l’occasion de m’entretenir de ce sujet.
Nous croyons que si cet article vraiment remarquable, et vos autres articles sur l’intervention du Pape dans la guerre actuelle, étaient publiés en brochure, cette publication serait hautement appréciée de vos lecteurs.
Le Pape joue dans l’immense conflit dont nous sommes les témoins un rôle admirable. Mieux faire connaître ce rôle, en faire ressortir avec plus d’éclat toute l’utilité et toute la grandeur, est une oeuvre digne des plus grands éloges, et qui ne peut que réjouir le cœur du Saint-Père et raviver chez les catholiques l’amour de l’Église.
Veuillez agréer, cher monsieur, avec mes félicitations, l’hommage de mes sentiments respectueux et dévoués.
Louis Ad. Paquet
A cette lettre, j’ai répondu en ces termes:
Montréal, 16 janvier, 1918
Monseigneur,
Comment vous exprimer toute ma reconnaissance pour la lettre si bienveillante que vous avez bien voulu m’écrire ?
Au milieu des angoisses, des traverses et des contradictions suscitées, au Canada comme ailleurs, par l’effroyable guerre qui met en péril la civilisation chrétienne et la sécurité du monde, nous avons eu, au Devoir, un souci constant: répondre aux désirs du Souverain Pontife et travailler, dans la mesure de nos humbles efforts, à faire pénétrer dans les milieux où s’exerce notre influence la pensée pacificatrice du Pape, sans la rétrécir ou la fausser au gré des passions, des rancunes, ou même des légitimes sentiments de l'une ou l’autre des nations en conflit. Nous n’avons certes pas la prétention d’affirmer que nous n’avons jamais erré dans l’interprétation que nous avons donnée de la pensée et des paroles de Sa Sainteté. Mais, chose certaine, nous avons eu la volonté constante et inébranlable d’obéir au Pape et de suivre ses directions et ses conseils.
Plusieurs amis désintéressés de notre œuvre m’ont suggéré de réunir les divers articles que j’ai publiés dans le Devoir sur cet aspect si important de la situation mondiale. Votre démarche, Monseigneur, ajoute à ces amicales suggestions le poids de votre haute autorité et me décide à m’y rendre. Je vais m’occuper incessamment de réunir ces articles en y joignant ceux où je me suis efforcé de rechercher dans quelle mesure les gouvernements et l’opinion publique des principales nations en conflit répondaient le mieux ou le plus mal à la pensée du Pape.
Si cette publication peut contribuer à fortifier davantage, dans notre pays, l’autorité morale du Pape, si nécessaire à la vie sociale et politique des nations, mes collaborateurs et moi y trouveront une ample compensation aux critiques acerbes dont nous avons été l’objet parce que nous préférions obéir à la pensée du Pape plutôt qu’aux suggestions de ceux qui ne voient d’autre issue à l’épouvantable cataclysme que la guerre à outrance et sans merci.
Veuillez agréer, Monseigneur, avec l’expression réitérée de ma reconnaissance, l’hommage de mon profond respect.
Henri Bourassa
Ces deux lettres suffiraient à préfacer cette modeste brochure. Me permettra-t-on quelques observations supplémentaires ?
Il m’a paru utile de reproduire deux articles antérieurs au premier appel du Pape aux nations belligérantes. Les réflexions sur “le Congrès Eucharistique et la guerre” portent V empreinte dl impressions rapportées d’Europe, au début de la guerre. J’avais assisté aux inoubliables manifestations de Lourdes, puis, en Suisse et en Alsace, aux signes prochains de la tempête. J’étais en France 1 lorsque le cataclysme se déchaîna. Cet article est le premier que j’écrivis pour le Devoir, à mon retour.
Le second est celui dont je saluai V avènement de Sa Sainteté Benoît XV au trône pontifical. On y trouvera V expression des espérances suscitées par l’élection de l’illustre cardinal-archevêque de Bologne.
Ces deux articles marquent nettement l’ inspiration fondamentale de notre attitude sur la guerre et expliquent déjà notre adhésion aux conseils et à la direction du Saint Siège. Toujours nous avons vu dans la guerre, et dans V obstination à la poursuivre, un “ crime coopératif 2” de la plupart des nations belligérantes — ce qui ne veut pas dire que la part de responsabilité soit égale pour chacune. Dès le début, nous avons souhaité que le pape soit appelé à départager les combattants et à définir les conditions d’une paix “juste et durable.”
Six mois avant le premier appel direct du Souverain Pontife aux belligérants, j’avais exprimé l’ardent espoir de voir le Chef de l’Église universelle s’interposer entre les combattants et préparer les voies au rétablissement du droit commun des nations. Appelé à parler de “la renaissance des petites nationalités,” j’avais posé en principe que tous les peuples ont droit à leur vie propre.
“Le libre développement des petites nationalités, disais-je, “est, pour le monde entier, une garantie infiniment plus sûre “de paix, de liberté et de véritable progrès que la domination de
1 Et non en Allemagne, comme le veut la légende accréditée par la presse anglo-canadienne.
2 L’expression est de M. Brailsford dans sa magistrale étude, The Empire of the East, publiée dans la Contemporary Review, en septembre 1914, et reproduite en appendice dans ma brochure The Foreign Policy of Gréai Brilain (Montréal 1915).
“réimporte quelle race ou nation, quels que soient Iss facultés, “le génie ou la science de gouvernement de cette race ou de cette “nation.”
Après avoir esquissé à grands traits les principales caractéristiques de la “nationalité” , et démontré par quelques exemples qu’il ne faut pas la confondre avec la “race” ou la “communauté de langue” , je mettais mes auditeurs en garde contre les applications fausses ou exagérées du “ principe des nationalités.”
“ Toute nationalité, disais-je, qui répond, dans une large “mesure, à la définition que je viens d’en donner a le droit de “ vivre et de se développer normalement sans empiéter sur le droit “ des autres. Car, dans l’ordre des nations comme dans celui des “ individus , toute liberté cesse d’être légitime le jour où elle empiète “sur d’autres libertés également légitimes.”
Des excès du nationalisme outrancier, je dénonçais l’impérialisme comme le plus redoutable. Dans les prétentions rivales et également monstrueuses des impérialistes anglo-saxons, pangermanistes ou panslaves, je signalais la cause principale du malheur qui s’est abattu sur l’Europe et le monde. Je soutenais que la paix future, le progrès et l’équilibre des nations seraient également menacés par le triomphe de l’un ou de l’autre de ces impérialismes; et j’ajoutais: “Tous ceux qui ont réellement à “coeur la paix du monde et qui veulent que le soleil de Dieu brille “sur tous les peuples, doivent souhaiter ardemment que les petites “nationalités renaissent pour faire un ciment à la solidité du “monde.”
Nommant celles de ces nationalités qui nous intéressent davantage, j’ exprimais le désir de voir la guerre se terminer par la définitive libération des peuples balkaniques — et non par leur envoûtement dans le panslavisme moscovite — ; par la résurrection de la Pologne, centre du mouvement catholique slave; par la rupture des chaînes de V Alsace-Lorraine, en souhaitant qu’elle restât plus alsacienne et lorraine qu’ uniformément française. Naturellement, j’appelais de tous mes voeux l’ affranchissement de l’Irlande et de la Belgique.
“Est-il nécessaire de dire — et ici tous les désaccords tom- “bent — que le monde a besoin de voir la Belgique renaître de “ses cendres ? — Et elle renaîtra — Est-ce à cause de l’ expansion “commerciale du petit peuple belge ? à cause de sa puissance
YII
“politique, de V excellence de ses institutions ? Non. On “ peut compter ceux d’entre nous qui savent quelque chose des “institutions belges. Pourquoi donc, instinctivement, souhai- “tons-nous tous, pourquoi voulons-nous que la Belgique vive? “C’est parce qu’elle représente un droit et un principe infiniment “supérieurs, aux yeux de Dieu, à la domination des terres par “V Allemagne, à la domination des mers par V Angleterre.”
“Oui, puissent la Pologne et la Belgique revivre! Puis- “sent la Suisse, les pays Scandinaves, la Hollande préserver leur “état actuel! Puisse l’Irlande développer son génie particulier “à côté de V Angleterre! Alors l’humanité aura remonté d’un “cran.
“Ah! Si l’on pouvait espérer davantage de la conscience, “de la dignité et de la véritable intelligence des hommes, il faudrait “souhaiter un couronnement à ce rétablissement de l’équilibre “mondial. Ce serait de faire renaître la souveraineté intellec- “tuelle et morale du Pape afin de maintenir l’équilibre entre “toutes les nations.
“Voici trois cents ans que les nations qui se prétendent les “plus intelligentes de la terre, que les gouvernants les mieux “constitués en autorité, que maints professeurs de science sociale “et politique, enseignent que la prépondérance de la Papauté “dans le monde a été un malheur pour la Papauté et le monde. “Le philosophisme français s’est attelé à cette besogne de destruc- “tion morale. Le mercantilisme et le parlementarisme anglais “y ont travaillé efficacement, plus peut-être que toute autre nation “pendant un siècle.
“Le militarisme teuton vient à son tour essayer de régler les “affaires du monde. Ceux qui ont vu la banqueroute du philo- “sophisme français, la trahison du mercantilisme anglais, “la brutalité du militarisme teuton, tournent maintenant leurs “yeux vers la Russie et demandent à V absolutisme ou au nihi- “lisme russe de sauver les libertés du monde. Personne n’a “ encore songé à se retourner vers cette force morale, vers cette “ pensée , cette inspiration, qui n’a jamais fléchi depuis dix-neuf “siècles et qui est à l’abri, au-dessus et en dehors de toute passion “de race.
“ Messieurs , ce n’est pas à titre de catholique seulement “que je dis ces choses, S’il pouvait pénétrer dans le cerveau des
“ gouvernants une simple pensée d’intelligence, après avoir épuisé “ toute la gamme des moyens d’action, par l’influence persuasive “ou par la force brutale, et constaté que ni le sabre, ni les parle- “ments, ni V absolutisme ne peuvent rétablir la paix du monde, “ils comprendraient que la meilleure ressource c’est encore de “demander à l’Église de jouer de nouveau dans le monde ■ — - non “pas le rôle politique que tel ou tel pape a pu jouer dans telle ou “telle occasion, tantôt pour le bien, tantôt pour le mal de l’humani- “té ou de l’Église — mais le rôle unique que seule la Papauté “pouvait jouer et a joué pendant quinze siècles pour le bien et la “grandeur morale de l’humanité 1.”
Est-ce une prétention exagérée de dire qu’à travers les néglE gences et les incorrections de forme d’une poussée oratoire tout improvisée, ce langage nous mettait d’accord, six mois d’avance, avec les principes et les méthodes que le Souverain Pontife devait suggérer pour rétablir la paix ?
Du jour où le Pape a parlé — on le constatera dans ces pages — nous n’avons cessé de voir dans ses augustes conseils l’unique moyen de mettre fin par une paix “juste et durable’’ à “ l’horrible carnage qui déshonore l’Europe.”
Ces conseils, si paternels, si éclairés, s’adressent à tous les chefs d’Etat, à tous les peuples; mais, pour les catholiques, ils deviennent une véritable direction. A nos yeux, du moins, cette direction commande l’obéissance volontaire, à la fois confiante et
1 Conférence à l'Université Laval, le 27 janvier 1915. Le texte de ce discours aurait trouvé sa place naturelle dans ce recueil, à la suite des deux premiers articles reproduits et avant celui consacré au premier appel du Pape (article du 3 août 1915). Mais cette conférence, entièrement improvisée sur des notes fort succinctes, n’a pas été sténographiée. Le compte-rendu publié dans le Devoir du lendemain (28 janvier 1915) — le seul qui me reste, et dont j’ai extrait les citations ci-dessus, — renferme plusieurs lacunes et inexactitudes. Cependant, le passage sur la nécessité d’appeler le Pape à arbitrer les disputes du monde est, je puis l’affirmer, à peu près textuel.
Avant cette conférence, j’avais prononcé deux autres discours, l’un, le 22 octobre 1914, sur la Belgique, au profit des œuvres de secours belges, françaises et canadiennes, et l’autre, le 12 novembre, sur F Alsace-Lorraine, au bénéfice de la Croix roug e française. Ceci dit en passant pour démontrer que le Devoir et son directeur, et les nationalistes en général, ne sont pas aussi indifférents qu’on l’a prétendu aux souffrances, aux besoins et aux aspirations des autres pèuples, des Français et des Belges en particulier.
raisonnée, qu’ appellent la pensée et la parole de Celui qui est, pour les catholiques, le Pontife suprême, le successeur de saint Pierre, le représentant de Dieu sur la terre, et qui devrait être, pour tous les hommes, pour tous les peuples, le guide le plus sûr et le plus désintéressé , le gardien le plus autorisé du droit public, la clef de voûte de la société des nations.
Dans l’application concrète des directions pontificales à notre pays et à ses conditions particulières, nous avons cru que notre devoir nous commandait, d’abord, de nous pénétrer de la pensée du Souverain Pontife, puis, de la présenter telle qu’elle se manifeste, sans la rétrécir et l’accaparer au bénéfice des seules nations au côté desquelles le Canada s’est rangé. Persuadés d’avance que la paix “juste et durable” ne peut sortir de la victoire totale de l’une des coalitions, nous croyons, avec le Saint-Père, qu’il faut peser “avec une conscience sereine les droits et les justes aspirations des peuples,” ceux de nos, ennemis comme ceux de nos alliés. Convaincus, comme le Souverain Pontife, qu’il est faux de “ prétendre que le conffit ne peut se terminer que par, la violence des armes,” nous n’avons cessé de contredire ceux qui poussent à la guerre à outrance, à l’ anéantissement de l’ennemi, impossible d’ailleurs. Certains également que, pour etre “juste et durable,” la paix ne doit pas “profiler à une seule des parties mais à toutes” , et que chacune des nations en guerre doit consentir “les obligatoires et nécessaires sacrifices d’amour-propre et d’intérêts particuliers,” nous nous sommes appliqués à faire ressortir ce qu’il y a d’exagéré et d’irréalisable dans les prétentions de nos alliés. Obligés de réagir contre un courant quasi-universel de chauvinisme intense, nous avons, à maintes reprises, signalé la contradiction qui existe entre les principes que les chefs des nations alliées prétendent soutenir et imposer à l’ennemi, et l’application fausse ou à rebours qu’ils en font chez eux et chez nous. Comme les évêques allemands, comme le R. P. Keating l, nous avons cru que notre devoir était de rechercher nos torts et nos injustices plutôt que ceux des autres.
Cette attitude, diamétralement opposée à la pratique usuelle du chauvinisme, nous a naturellement attiré de multiples accusations de pro-germanisme, de “ déloyalisme ” à l’égard de l’Angle-
1 Article du 7 août 1915, reproduit dans cette brochure: La guerre à la guerre — i — Le culte de la force.
terre , de froideur égoïste envers la France. Notre 'principal tort est peut-être de nous être étonnés, et parfois irrités, de ces accusations injustes — de celles surtout venues de milieux catholiques où l’on avait entrepris, inconsciemment, je veux le croire , d’exploiter la foi religieuse des Canadiens-français et leurs sympathies pour la France au profit de l’impérialisme anglosaxon et protestant. Notre grand crime, en somme, c’est d’avoir déchiré cette trame savants.
De ces pénibles débats intérieurs, on trouvera peu de traces dans ces pages, toutes écrites à la hâte, pourtant, et presque toujours dans la chaleur des discussions politiques, religieuses ou nationales. Par souci d’exactitude et de probité, je n’ai pas cru devoir éliminer ce qu’il en transpire dans ces articles; mais je supplie mes lecteurs de croire que le maintien de ces bribes de polémique ne cache aucune arrière-pensée de faire accepter nos opinions particulières sur des matières essentiellement controversables à la faveur de notre adhésion franche et sans réserve aux sereines directions du Souverain Pontife.
En ce qui concerne notre interprétation de la pensée et des paroles de Sa Sainteté, je ne veux pas me borner à réitérer l’assurance que je donnais à Mgr Pâquet, de ne pas prétendre à l’infaillibilité de cette interprétation: d’avance, avec la même obéissance joyeuse, facile et raisonnée qui nous a fait accepter en son entier la direction du Saint Siège, je désavoue tout ce qui pourrait, dans mes déductions et mes jugements, apporter la plus légère altération à la pensée de l’auguste Pontife dont le monde attend la lumière et le salut.
Henri Bourassa
20 janvier 1918
Chaque article reproduit porte la date de sa publication. Le lecteur voudra bien faire les nécessaires mises au point, par exemple, quant aux opinions exprimées avant la révolution russe ou l’intervention des États-Unis dans la guerre.
On trouvera, en appendice, les principales pièces émanant du Saint-Siège — notes et allocutions pontificales, lettres et interview du cardinal secrétaire d’État — citées et analysées dans mes articles. Il y a parfois une légère variante entre le texte des pièces reproduites en appendice et les citations
faites au cours des articles. La cause est facile à expliquer. Dans la plupart des cas, j’ai dû commenter et citer les paroles du Saint-Siège avant d’avoir reçu la version française officielle ou une traduction plus exacte, généralement empruntée à la Croix, de Paris. A moins d’une différence propre à altérer le sens, j’ai cru devoir maintenir ces citations telles qu’elles apparaissent dans le texte original de mes articles. Le lecteur fera facilement la mise au point.
Le Congrès Eucharistique et la guerre
Châtiment, expiation
- 27 août 1914
Il y a tout juste un mois, aujourd’hui, le Congrès Eucharistique se clôturait à Lourdes. Ces grandes assises de la chrétienté se terminaient comme elles avaient commencé: dans la paix, l’amour et la confiance réciproque. Au nom du Pape, vicaire du Christ, le cardinal-légat, prince di Belmonte, admirable de bonté, de distinction humaine, d’ascétisme chrétien, avait rendu un magnifique hommage au vieil empereur François-Joseph, dont la tragique figure disparaît lentement dans la fumée de l’effroyable incendie que ses ministres ont allumé. 1
“La charité de Jésus-Christ descendit sur le monde”, disait le légat du pape, “et les anges entonnèrent leur cantique: “Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes “de bonne volonté — - et in terra pax hominibus bonœ volun- “tatis. L’amour et la paix, tel fut le programme de Jésus se “faisant homme pour racheter le genre humain.”
Hélas! le vénérable prélat oubliait cette autre parole du Christ: Pax, pax, et non erat pax.
Le même jour, l’évêque auxiliaire de Cologne, dans une allocution toute vibrante de foi, de charité, de confraternité même, et dite dans un français irréprochable, transmettait à la France les vœux et les hommages de l’Allemagne catholique. A tour de rôle, Français, Allemands, Autrichiens, Polonais, Italiens, Belges, Anglais, Irlandais, Canadiens,
1 Je ne prétendais pas placer ici la responsabilité morale de la guerre sur le seul gouvernement autrichien. Toute la suite de ces articles démontre que nous n’avons jamais donné dans le travers des publicistes présomptueux qui ont entrepris, dès les premiers jours du conflit, de rendre des sentences et de porter des condamnations, absolument impossibles à formuler, d’ici cinquante années peut-être, pour tout esprit impartial qui voudrait rechercher les causes profondes du conflit. Tout ce que cette observation vise, c’est le fait de la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, qui a déclanché toutes les armées de l’Europe.
montaient aux mêmes tribunes, priaient aux mêmes autels, communiaient du même Dieu dans la même foi.
Un mois a passé, — un éclair dans la vie des nations — le Pape est mort de douleur, François-Joseph se meurt de chagrin, de remords peut-être; et tous ces “hommes de bonne volonté”, qui s’embrassaient hier dans l’amour du Christ, de la Vierge, de l’Église et du Pape, se retrouvent aujourd’hui sur les champs de carnage, Belges contre Prussiens, Français contre Bavarois, Polonais contre Autrichiens, forcés de s’entre-tuer et bien près de se haïr !
Vingt-six mille prêtres servent dans les rangs de l’armée française seulement. Combien priaient à Lourdes, aux côtés de ceux qu’ils sont appelés à combattre aujourd’hui? Sous peine d’être fusillés comme traîtres à leur patrie terrestre, ces hommes de paix, de miséricorde et de pardon, apôtres de Celui qui a dit: Tu ne tueras point ! — Quiconque se sert de l’épée périra par l’épée 1 — sont forcés de tuer ceux qu’ils bénissaient hier. Parmi les fronts que troueront les balles de leurs fusils, il en est sur lesquels ils prononçaient naguère les paroles de l’absolution; dans ces poitrines où s’enfonce le fer de leurs baïonnettes a séjourné le Pain eucharistique que leur main sacerdotale a consacré. La sombre imagination du poète évocateur des supplices de l’enfer n’a rien trouvé de plus atroce que cette situation du prêtre-soldat tuant aujourd’hui le chrétien qu’il communiait hier! Cette seule pensée suffirait à égarer la conscience et à faire douter de la miséricorde de Dieu, si le flambeau de la foi ne projetait sa lumière sur les profondeurs insondables de Sa justice.
“La guerre, c’est l’enfer”, a dit l’un des hommes de guerre les plus braves du dernier siècle. Ne songeant qu’aux horreurs
1 Ou m’a fait observer que ces paroles divines condamnent le meurtre et non la guerre. Je n’ai nullement songé à en tirer un argument favorable à la doctrine du pacifisme absolu ou de la non-résistance. J’ai voulu simplement marquer le douloureux contraste entre les prescriptions évangéliques et les horribles nécessités que la guerre impose aux disciples du Christ. On trouvera plus loin — à la fin de l’article du 25 septembre 1916: Une nouvelle parole du Saint-Siège — ce que je dis du devoir des catholiques, “comme citoyens et comme soldats’’.
et aux misères que suscitent les tueries humaines, Sherman n’a peut-être pas mesuré toute la portée de sa définition. Elle résume, dans son énergique concision, les dévastations, les ruines, les hécatombes sanglantes, les crimes sans nombre et sans nom, le déchaînement de toutes les passions sauvages, l’impunité accordée aux actes les plus atroces, la glorification de tout ce que les lois divines et humaines marquent du fer de l’infamie. Elle donne, en même temps, la seule explication que la raison humaine puisse accepter: le châtiment. Mais elle n’est vraie qu’en partie. La guerre n’est pas l’enfer, parce qu’elle ne tarit point l’espérance. C’est le pire des châtiments sur la terre; c’est aussi la- plus salutaire des expiations. Des œuvres de mort que la guerre sème sur son passage surgissent les vertus héroïques, les dévouements incomparables. Derrière la nuée chargée des foudres de la justice apparaît déjà le nimbe lumineux du pardon et de la miséricorde.
L’être le plus matériel, le moins préoccupé des pensées de l’au-delà, n’a pu traverser l’Europe, à cette heure tragique où les peuples les plus civilisés s’apprêtaient à se ruer les uns sur les autres avec la fureur sauvage des hordes barbares ou des bêtes fauves, sans être frappé de l’élan des âmes vers les sommets de la pensée et de la foi.
En trois jours, j’ai vu des spectacles tels qu’on ne les croit possibles que dans les romans héroïques; j’ai entendu des paroles que l’auteur d’un drame encadrerait d’une grandiose mise en scène — et tout cela fait et dit le plus simplement du monde par des gens d’allure presque vulgaire
Dans la cathédrale de Strasbourg, j’ai passé deux des heures les plus longues et les plus courtes de ma vie. Là j’ai vu des femmes, des vieillards, des enfants qui venaient prier pour les absents et pour la patrie; — - comme partout ailleurs, sans doute, mais avec quelle angoisse qui n’existait que là ï car pour eux, la “patrie”, c’est la France; et le fils, l’époux, le frère, le fiancé, parti sur le chemin de la mort, combat sous les drapeaux du conquérant, de l’ennemi détesté! Peut-on concevoir un drame d’âme plus déchirant ?
D’autres ont assisté aux prières de la neuvaine, au sanctuaire de Montmartre; ils ont entendu sortir de milliers de poitrines le cri “Pitié, mon Dieu!” et les vastes voûtes du Sacré- Cœur s’emplir des accents héroïques du cantique national, entrecoupé des sanglots contenus de tout un peuple.
Des drames intimes, on en voyait partout. Chaque voyageur canadien qui a passé seulement deux jours à Paris peut en relater de nombreux et de touchants. A-t-on raconté celui-ci? A la gare Saint-Lazare, une femme encore jeune, en grand deuil, toute frêle, pâle à mourir, venait de s’arracher des bras de son fils unique, appelé au premier rang. Jusqu’au moment du départ, elle avait caché sa douleur. Lorsque le train s’ébranla, les larmes lui jaillirent des yeux. “Attends un peu, maman”, s’écrie la petite sœur, une fillette de douze à quinze ans; “il nous regarde encore.” La mère refoule ses sanglots, elle trouve même la force de sourire à l’enfant qui va à la mort, elle agite son mouchoir; puis, quand le wagon a disparu, elle s’effondre évanouie.
Un brave garçon, d’esprit assez léger, que j’avais connu blaguant un peu toutes choses, me disait en me racontant un incident du même genre: “De tels spectacles rendent meilleur.”
Tous les étrangers ont signalé le calme extraordinaire, l’ordre remarquable qui ont régné en France dès les premiers jours, si mouvementés, de la mobilisation. Il est impossible de se figurer, sans l’avoir vu, ce que signifie la mobilisation d’une nation armée. C’est non seulement le déchirement de tous les foyers; c’est encore l’arrêt de toute la vie économique et administrative, de tous les transports, de tous les services publics. C’est la fermeture des usines, des grands magasins, de tout ce qui alimente et occupe la fourmilière humaine. Entre l’instant où les mobilisés quittent le travail et celui où ils entrent à la caserne ou rejoignent le régiment, il s’écoule naturellement plusieurs heures et, pour un grand nombre, plusieurs jours de loisir. On conçoit facilement tout ce que ces moments de liberté absolue offrent d’occasions de désordre. Et cependant Paris et la France tout entière n’ont jamais été
si calmes, si paisibles, qu’en ces heures dangereuses. Le contraste était même frappant avec ce que j’ai vu de l’Allemagne dans les mêmes conditions, puisque j’ai traversé l’Alsace et la Prusse rhénane le premier jour de la mobilisation allemande, et la France, depuis la frontière belge jusqu’à Paris, le premier jour de la mobilisation française.
Sans doute, l’efficacité et la merveilleuse précision des mesures administratives, civiles et militaires, ont contribué puissamment à maintenir l’ordre général. Mais il y avait autre chose. Sur toutes les figures on lisait une expression extraordinaire de calme, de dignité, de résolution. Jusqu’à la physionomie et à l’allure du voyou parisien qui étaient transformées.
Ceux qui ont vécu ces heures-là en France peuvent dire qu’ils ont vu l’âme de la nation française.
Quelle que soit l’issue des combats, il sortira de cette épreuve terrible mais salutaire une France régénérée et, espérons-le, une Europe assagie et plus chrétienne.
Puisse le Saint Pontife dont le monde pleure la mort porter au pied du trône de Dieu ce vœu de la chrétienté et obtenir de la miséricorde divine la réalisation de ce qui fut l’inspiration et la pensée constante de son règne si pieux: la restauration de la royauté du Christ sur les peuples et les nations.
Le Pape ne meurt pas
4 septembre 1914
Gloire à Dieu et longue vie à son vicaire, Sa Sainteté Benoît XV!
Fidèle à une tradition presque invariable, le Sacré Collège n’a élu aucun des cardinaux réputés “papables”, Il a choisi le chef de l’Église parmi les derniers cardinaux créés par Pie X. On peut même présumer que le Conclave a donné au saint pontife le successeur qu’il aurait souhaité.
Peu connu à l’étranger et dans le monde de la politique et des intrigues, le cardinal délia Chiesa jouissait à Rome et dans toute l’Italie d’une haute réputation de piété, de science et de talent. Les notices biographiques publiées hier relatent que trois jours avant sa nomination au siège archiépiscopal de Bologne, en décembre 1907, il avait été désigné à la nonciature de Madrid, mais que cette nomination fut immédiatement rescindée. Ce qui est moins connu, ce sont les motifs et les circonstances de ce brusque changement, si peu conforme aux traditions romaines. Voici l’explication que m’en donnait à Rome, en 1910, un ecclésiastique bien renseigné.
Le siège de Bologne était alors vacant, par la mort du cardinal Svampa; la nonciature de Madrid également, par le rappel de Mgr Rinaldini, créé cardinal. L’un et l’autre postes étaient, dans leur sphère respective, d’une haute importance, et les circonstances exigeaient, dans les deux cas, des titulaires de premier ordre.
Bologne, célèbre par son antique université, est resté l’un des centres les plus actifs de l’action catholique. Un groupe de prêtres et de laïques ardents y avaient créé un mouvement social et intellectuel, dont les tendances inquiétaient sérieusement l’archevêque et le pape lui-même. En dépit de son prestige et de son autorité, le cardinal Svampa n’avait pas réussi, lorsque la mort l’emporta, à enrayer ou plutôt à rectifier le mouvement.
A Madrid, la situation était fort tendue. Sous la poussée des radicaux, le ministère libéral suscitait des difficultés à
l’Église et aux congrégations religieuses. La position de Mgr Rinaldini était devenue impossible.
Dans les deux cas, une action prompte et énergique s’imposait.
Tout naturellement, Son Éminence le Cardinal Secrétaire d’État, chargé des relations de l’Église avec les puissances étrangères, se préoccupait surtout de la nonciature de Madrid. Il décida d’y nommer son substitut, Mgr délia Chiesa, alors simple prélat du pape. L’éminentissime cardinal avait eu toute occasion d’apprécier les qualités de son candidat, puisque Mgr délia Chiesa exerçait déjà ses fonctions sous son prédécesseur, l’illustre cardinal Rampolla, et que depuis quatre ans il avait été son collaborateur quotidien. Sûr de l’approbation du pape, le cardinal Merry del Val alla soumettre son choix à la sanction de Sa Sainteté. Naturellement, il fît valoir les hautes qualités de son candidat.
“Je suis heureux que vous en pensiez tant de bien”, dit le Pape en souriant, “car je veux le nommer à Bologne.”
Le cardinal stupéfait représenta au Saint Père toute l’importance d’envoyer à Madrid un homme de premier ordre ; il s’efforça de démontrer à Sa Sainteté que Mgr délia Chiesa était, en l’occurrence, le seul qui répondît à toutes les exigences de la situation.
“Non, non”, répliqua le saint pontife, toujours souriant, “il est facile de trouver des diplomates. Il est plus difficile de trouver des évêques selon le cœur de Dieu.”
Le secrétaire d’État appela à sa rescousse le cardinal Vivès y Tuto, son compatriote, aussi désireux que lui de maintenir les bonnes relations du Saint-Siège et de la cour de Madrid. Ce n’était pas deux minces influences, puisqu’on disait alors couramment à Rome que trois hommes gouvernaient l’Église: LL. EE. Merry del Val, Vivès et de Lai.
Rien n’y fit. Afin de couper court à toutes les sollicitations, le pape fit appeler Mgr délia Chiesa, lui annonça sa nomination au siège de Bologne et, six jours plus tard, le consacrait de sa main dans la chapelle Sixtine.
Cette décision du Saint-Père était d’autant plus remarquable que le nouvel archevêque, appelé si soudainement à succéder à un prince de l’Église sur l’un des sièges archiépis-
copaux les plus importants de T Italie, et dans des circonstances particulièrement difficiles, n’avait aucune expérience du gouvernement des fidèles. Il n’était pas même évêque titulaire. Sa carrière, toute consacrée à des fonctions diplomatiques relativement modestes, semblait justifier les intentions du cardinal secrétaire d’Êtat plutôt que celles du Souverain Pontife.
Les succès de son règne court mais fructueux à Bologne ont prouvé que la sainte clairvoyance de Pie X ne s’était pas égarée.
N’est-il pas permis de croire qu’en tout ceci la volonté de Dieu s’est clairement manifestée ? Le gouvernement spirituel d’une grande cité catholique, travaillée par les tendances diverses de l’esprit moderne et de la démocratie, n’a-t-il pas mieux préparé le chef futur de l’Église universelle à l’exercice de son auguste mission que le seul contact avec les diplomates et les gouvernants ?
Une pensée non moins consolante c’est la certitude que l’élection du nouveau pape s’est faite à l’abri de toute pression de la part des puissances humaines. On sait qu’après la mort de Léon XIII, l’empereur d’Autriche, à l’instigation de l’Allemagne, fit prononcer l’exclusive contre le cardinal Rampolla, soupçonné de sympathies pour la France. Pie X, douloureusement ému à la pensée qu’il devait la tiare en partie à cette intervention extérieure, en abolit pour toujours l’exercice. Du reste, les calculs des hommes furent déjoués; car si jamais pape resta étranger aux intrigues de la politique, ce fut bien le saint pontife qui vient de mourir.
Ceux qui se préoccupent surtout de l’influence de la papauté sur les affaires de ce monde se demanderont sans doute s’il ne faut pas voir dans l’élection du cardinal délia Chiesa, ancien secrétaire et protégé de Rampolla, un juste retour des choses. Us se demanderont si le nouveau pape ne va pas incliner du côté de la France. Tous les catholiques sincères, de cœur et d’esprit, se borneront à demander à Dieu qu’il conduise le “Serviteur de ses serviteurs” dans la voie de la justice et de la vérité. Ce n’est pas un pape pro-français ou anglophile qu’il
faut à l’Église, mais un Père pour tous les fidèles, à quelque race ou nation qu’ils appartiennent.
Oui, que Dieu prête longue vie à Notre Saint Père le Pape Benoît XV! Qu’il lui donne les lumières, le courage et la force nécessaires pour répandre le baume de la foi, de l’espérance et de la charité sur le monde chrétien déchiré par l’abominable violence des hommes!
Quel spectacle réconfortant pour les catholiques, pour le monde tout entier, au milieu des horreurs de l’heure actuelle, que cette éternelle survivance de l’Église!
Il n’y a guère plus d’un siècle, l’Église, à peine délivrée des coups perfides du jansénisme et du régalisme, prolongements insidieux du protestantisme, semblait étouffée dans les ténèbres, le sang et la boue de la Révolution. A la mort de Pie VI, les sectaires s’étaient vantés que la papauté était morte. L’âcre fumée de l’Europe en feu avait pénétré jusque dans l’enceinte du Conclave. Après plusieurs mois de luttes, de tiraillements pénibles, de tristes intrigues, la douce et lumineuse figure de Pie VII s’élevait au-dessus des ténèbres. Napoléon, restaurateur de l’ordre social, sollicita et obtint du pape la consécration de son œuvre et de son règne. Mais, dans l’égarement de son orgueil, il voulut réduire le Souverain Pontife au rang de chef de la gendarmerie spirituelle de son empire. Le colosse de chair tomba sous les coups de la justice de Dieu, et le pape continua de régner sur l’Église universelle.
Quelques années plus tard, un nouveau vent de révolution soufflait sur l’Europe. Acclamé par les novateurs, Pie IX, le glorieux martyr, recevait bientôt leurs premiers coups. ■ Chassé de la ville éternelle par la révolution, il y rentrait avec l’aide de la France. Privé de cet appui, il se vit dépouillé de son pouvoir temporel et prisonnier dans ses propres domaines; mais le Pilate qui l’avait laissé crucifier périssait avant lui, dans la défaite et la honte. Dégagée du fardeau de ses “protecteurs”, l’Église, spoliée mais toujours vivante, sortit grandie de l’épreuve et continua de prodiguer dans le monde entier, à ses persécuteurs comme à ses enfants fidèles, les trésors de son apostolat et de sa charité.
Aujourd’hui comme au temps de Pie VII, l’Europe est bouleversée, les assises des nations sont ébranlées. Au
milieu de la tempête, Pie X meurt, l’âme remplie de douleur devant ce spectacle de mort, de carnage, de spoliations, de crimes de toutes sortes. Les fidèles tremblent. Tout confiants qu’ils sont dans les promesses du Christ, ils se demandent aveo anxiété si l’Italie ne va pas entrer dans le conflit avant la réunion du conclave. Non. Dieu veille.
Seu’e des grandes puissances de l’Europe, l’Italie, liée comme les autres à la guerre, s’abstient. En cela elle manque à ses engagements solennels, fruit de longues années d’intrigues et du travail savant des diplomates. Les hommes d’Etat et les hommes de guerre s’étonnent. Les uns se réjouissent, les autres s’irritent. Chacun cherche les motifs de cette attitude inattendue. Ceux mêmes qui en sont immédiatement responsables donnent des explications conformes peut-être aux règles de la diplomatie et aux données de la politique. Aucun ne songe à la seule vraie: c’est que Dieu, qui. se rit des calculs des hommes,- a voulu que Son Eglise ne reste pas privée de son chef, de son guide et de son soutien. Le conclave se réunit. Les cardinaux des pays en guerre oublient un instant le conflit qui déchire leurs patries terrestres. L’élection se fait dans la sécurité la plus complète et avec une rapidité presque inouïe dans les annales de l’Eglise
Pie X est mort au pied de l’autel du sacrifice, victime expiatoire des crimes de l’human té. Benoît XV y monte à son tour, pour offrir à Dieu les prières de miséricorde et de pardon, prêt à panser les plaies du monde, à ramener dans les sentiers de la justice les nations égarées. Il s’asseoit dans la chaire de Pierre pour en faire descendre les paroles éternelles de lumière et de vérité.
Pie X est mort. Benoît XV vit et règne. Le Pape ne meurt pas.
Les empires s’écroulent, les nations s’entre-tuent, la carte de l’Europe va être bouleversée; à la domination allemande succédera peut-être le joug slave, prélude de l’invasion jaune. L’Eglise reste immuable, toujours jeune, toujours vivante. Forte des promesses de son divin fondateur, elle continue d’éclairer le monde, de sauver les âmes, de préparer le règne de Dieu.
Christus vivit, Christus régnât, Christus impcrat!
L’appel du ‘Pape1
3 août 1915
L’anniversaire du déchaînement de la furie sanglante qui fait de l’Europe la honte de l’humanité a inspiré aux chefs de peuples des paroles retentissantes. Entre toutes, il en est une qui s’élève au milieu des clameurs de mort comme une prière de foi et un appel à la justice et à la charité. C’est la voix du Pape, la seule humaine et divine à la fois, la seule équitable et désintéressée — la seule, hélas ! que les hommes n’entendront point, ivres d’orgueil, de vengeance et de sang. Mais c’est aussi la seule que Dieu entend; et, en dépit de la fureur et de la dureté des hommes, c’est encore Dieu qui mène le monde.
“Vous qui devant Dieu et les hommes portez la lourde “responsabilité de la paix et de la guerre, écoutez notre prière.
“Il est faux de dire que cet immense conflit ne peut se “terminer que par la violence des armes. Abandonnez cette “rage insensée de destruction.
“Que ne pesez-vous avec une conscience sereine les droits et “les justes aspirations des peuples f
“Béni soit celui qui le premier élèvera le rameau d’olivier “et tendra la main à son ennemi en lui proposant d’équitables “conditions de paix.
“ U équilibre et le progrès du monde, la sécurité et la paix “ des nations reposent sur la bienveillance mutuelle, sur le respect “de chacun pour le droit et la dignité d’autrui plus que sur la “multitude des armées et le rempart formidable des forteresses.
“Puissent les peuples décider enfin de ne plus remettre à la “force du sabre la solution de leurs différends, mais de la confier “aux cours de justice et d’équité, qui pourront étudier ces “questions avec le calme et la réflexion nécessaires.”
1 Lettre du 28 juillet 1915 “aux peuples belligérants et à leurs chefs”. Voir appendice I.
Soyez béni, Saint Père, pour avoir donné à l’humanité cette parole lumineuse et consolante! C’est la seule vraie, c’est la seule juste, qui ait été prononcée depuis le jour fatal où les peuples soi-disant chrétiens se sont rués les uns sur les autres, dans une rage folle de destruction, de vengeance et de haine.
Ce rappel si noble, si simple, des notions élémentaires de justice sociale, cette brève énumération des seuls moyens propres à rétablir la paix et à l’asseoir sur des bases solides et durables, c’est la réfutation de toutes les doctrines insensées et monstrueuses qui alimentent depuis un an l’aveugle furie des peuples.
Aux protagonistes de la force brutale, à ceux qui enseignent que la guerre est nécessaire, qu’elle est inévitable, le Pape répond : il est faux que la guerre soit nécessaire ou inévitable. Et il recommande la création de tribunaux d’arbitrage, auxquels seront soumis les différends entre nations.
Aux multitudes innombrables de gens à courte vue qui vont répétant les uns après les autres: A quoi ont abouti les conférences de la paix ? — comme si l’humanité pouvait se guérir en un jour de ses passions brutales — le Pape pourrait répondre: Hommes de peu de foi, pourquoi doutez-vous? L’Église a mis cinq siècles à dompter la brutalité des barbares, à leur faire abandonner les pratiques cruelles et païennes du combat singulier, de l’épreuve du feu, du prétendu jugement de Dieu. Que les peuples se reprennent à écouter la voix des l’Église et elle saura bien apporter un frein aux pratiques barbares des nations, comme elle a su dominer les penchants brutaux des hommes.
Aux Allemands qui proclament leur droit de germaniser l’Europe et le monde, aux Anglais qui affirment impérieusement leur droit de garder l’empire des mers et d’opposer l’anglo-saxonisme au pangermanisme, aux Russes qui veulent imposer leur droit de coaliser tous les peuples slaves et de domi-
ner l’Europe depuis la mer Blanche jusqu’au Bosphore, aux Italiens qui prétendent à la possession de toutes les terres limitrophes où leurs nationaux ont transporté leurs pénates, — le pacifique souverain des âmes, le Serviteur des serviteurs de Dieu, le vicaire de Celui dont le royaume n’est pas de ce monde, enseigne avec une calme assurance, qui domine tous les peuples de toute la hauteur du droit sur la force: “U équilibre et le progrès du monde, la sécurité et la paix des nations reposent sur le respect de chacun pour le droit et la dignité d’autrui
Aux junkers teutons qui parlent de reculer les frontières du vaterland jusqu’au cœur de la Russie et d’incorporer à l’Empire la Belgique et un bon tiers de la France, aux chauvins français qui décident déjà du sort de tous les pays d’Allemagne et proposent d’annexer à la France ou à la Belgique les vieilles populations germaines du Rhin et de la Westphalie, aux jingos anglais ou canadiens qui clament que la paix ne se fera que le jour où l’Allemagne aura été pulvérisée, le Pape, gardien du droit et de la justice, répond avec la sereine autorité de son magistère suprême: “Écartez cette soif mutuelle de destruction; rappelez-vous que les peuples ne meurent pas: humiliés et opprimés, ils préparent les représailles du lendemain en transmettant de génération en génération la haine et la soif de la vengeance.”
N’est-ce pas en raccourci l’histoire de toutes les guerres, l’explication de ces assauts périodiques des nations les unes contre les autres ?
Aux flatteurs du caprice arbitraire des tyrans — • autocrates, démagogues parlementaires ou castes de soldats — qui tranchent dans les chairs vives des peuples au gré de leurs ambitions effrénées ou des passions aveugles des populaces serviles qui les suivent, grisées d’orgueil et de fanatisme, le Pape donne cet avertissement solennel: “Que ne pesez-vous avec une conscience sereine les droits et les justes aspirations des peuples ?”
Écoutez, conquérants de l’Alsace et du Transvaal, tyrans de la Belgique, de la Pologne et de l’Irlande, persécuteurs du Schleswig, de l’Ukraine et de l’Ontario français! C’est la conscience de l’humanité qui parle; c’est la justice de
Dieu qui s’affirme, sévère pour les forts, pitoyable aux faibles et aux opprimés.
Ils ne l’entendront pas. Cette parole est trop juste et trop vraie. Leur cœur est encore trop endurci. Leur morgue n’a pas été assez humiliée. Ils n’ont pas suffisamment expié la longue série de leurs crimes, de leurs spoliations, de leurs conquêtes, de leur domination.
Les peuples eux-mêmes, à qui cette parole bienfaisante apporte pourtant le seul réconfort qu’ils puissent espérer, les peuples pliés sous le joug de la force ou égarés par la voix des faux prophètes, les peuples ne l’entendront pas aujourd’hui. Ou, s’ils l’entendent, ils n’auront pas le courage d’y obéir. Us suivront, un temps encore, la direction de ceux qui fouettent l’orgueil de la race.
Les Allemands continueront d’obéir aux commandements du Kaiser qui appelle, en blasphémant, les bénédictions de Dieu sur les armes des spoliateurs de la Belgique. Les Anglais prêteront l’oreille à l’enseignement d’un Carson: “Le mot paix n’entre pas dans notre vocabulaire à l’heure présente. Il est banni de nos conversations comme quelque chose d’immoral ou d’impossible dans les conditions actuelles.”
Il convenait que la réponse de l’Angleterre protestante au Chef de l’Église universelle fût formulée par celui qui ameutait naguère les bandes fanatiques de l’Ulster contre la “domination de Rome.” C’est la réplique du pape jaune au pape blanc. C’est l’antithèse de la justice, de l’ordre et de la charité.
Et pourtant, à la fin, c’est le Pape qui aura raison contre Guillaume et contre Carson — sinon la civilisation européenne s’effondrera dans un cloaque de boue et de sang.
La parole du Pape est non seulement la seule vraie, la seule juste, la seule conforme aux principes fondamentaux de toutes les sociétés, dans tous les temps: c’est aussi la seule qui offre une solution pratique du conflit qui ensanglante l’Europe, la seule qui laisse entrevoir aux peuples mutilés
l’espoir de la guérison et la garantie que ces maux effroyables leur seront épargnés à l’avenir.
Cette parole, le Pape seul pouvait la prononcer. Ce remède, le Pape seul pourra l’appliquer.
Lui seul possède l'autorité morale qui plane au-dessus des passions, des intérêts et de l’ambition des peuples qui se disputent la domination du monde. Lui seul peut apporter, en toutes circonstances, entre tous les peuples, une médiation impartiale, sûre d’être écoutée, pourvu que les peuples sachent enfin comprendre leurs véritables intérêts.
Il y a quelques mois, j’osais exprimer l’opinion cpie la paix et le salut du monde ne dépendent ni du triomphe de la France, ni de l’anéantissement de l’Allemagne, encore moins de la suprématie de l’Angleterre ou de la poussée redoutable de la Russie, mais du refoulement dans leur orbite naturelle des nations trop puissantes et de la revivance des petites nationalités, sacrifiées jusqu’ici à la cupidité des empires. A cette reconstitution du droit de tous les peuples, je voyais un couronnement nécessaire, une seule garantie possible de durée et d’équilibre: la restauration de l’autorité morale de la papauté dans le monde h Cette restauration est possible, même sans le retour ou la venue de tous les peuples à la foi catholique. L’Allemagne protestante l’a prouvé, un jour, lorsqu’elle fit appel à l’arbitrage du Saint-Siège et qu’elle se soumit à la décision du Pape de Rome en faveur de l’Espagne catholique.
Les affaires du monde ne seraient-elles pas en meilleure situation, si les nations européennes, si l’Allemagne elle-même, au lieu d’obéir à la voix de leurs prédicants d’orgueil et de force brutale, étaient entrées résolument dans cette voie salutaire ?
Elles y viendront; ou elles seront châtiées plus lourdement encore.
Les peuples ne méconnaissent point impunément les grâces de salut que la Providence de Dieu met à leur portée.
1 Conférence à l'Université Laval, le 27 janvier 1915, analysée dans l 'avertissement.
La réponse au Pape
- 6 août 1915
Les chefs ch État et les maîtres de l’opinion publique dans la plupart des pays en guerre ont répondu à la noble prière du Souverain Pontife par un silence dédaigneux ou par une sorte de défi.
Notre pauvre petit Canada, — si grotesque et si touchant à la fois par son ardeur à épuiser sa vitalité dans une guerre où il n’a qu’un intérêt fort lointain, — le Canada ne pouvait manquer de joindre sa voix grêle à ce chant de guerre sauvage. Et comme la violence des mots est presque toujours en raison contraire de. la force d’action, le jingoïsme canadien devait à son impuissance de crier plus haut que Guillaume de Prusse et Carson d’Orange. Il s’est manifesté sous sa forme la plus naïve dans les déclarations d’un ministre d’État et d’un ministre de religion.
M. White, ministre des finances, — d’ordinaire mieux inspiré - — a repris l’antienne banale, que les Européens assagis ont pourtant cessé d’entonner: “Le but des Alliés est d’écraser le militarisme prussien. Ceci veut dire que l’Allemagne doit être anéantie ( worn out).”
M. White aurait de la peine à faire ratifier par M. Asquith et sir Edward Grey ce décret d’exécution capitale.
Si l’Allemagne est anéantie, par qui et par quoi M. White propose-t-il de la remplacer? C’est M. Gordon, ministre presbytérien de Winnipeg, qui nous donne la réponse, dans un discours où, selon le reporter de la Gazette, “la dévotion et le patriotisme se confondent”. — “La race anglo-saxonne un jour mènera le monde”, clame ce pasteur belliqueux, “et la nation britannique mènera la race anglo-saxonne, et la liberté et la démocratie universelle régneront suprêmes!” 1
U Le discours de M. White avait été prononcé à un© assemblée de recrutement tenue à l’Université McGill, le 4 août 1915. Je n’ai pas sous la main le texte du discours du révérend M. Gordon; les citations ci-dessus avaientjété empruntées au compte-rendu paru dans la Gazette du 5 août
Et les Français, les Italiens, les Espagnols ? et les Russes, les Polonais, les Ukraniens? et les Celtes, les Scandinaves, les Wallons, les Flamands? et les Hongrois, les Roumains, les Grecs ? et les quelque cent millions d’Américains, du nord et du sud, qui ne sont pas anglo-saxons et qui ont quelques motifs de se méfier des promesses de la liberté britannique et de ne pas croire à l’intangibilité du dogme de la démocratie universelle? et les innombrables multitudes d’Asiatiques et d’Africains ? (Ne tenons pas compte des soixante ou quatre-vingt millions d’Allemands: M. White et M. Gordon les suppriment.)
Est-ce bien sûr que tous ces peuples, que toutes ces nations, que toutes ces races n’ont d’autre destinée, ne doivent aspirer à une autre fin que celle d’être subjuguées par la race anglo-saxonne, de jouir des seuls bienfaits de la “liberté” et de la “démocratie”, comprises et pratiquées à. l’anglaise?
Ce rêve de monstrueux orgueil britannique fût-il réalisable, le révérend Gordon aurait peut-être quelque peine à établir qu’il n’en résulterait que des bienfaits et un progrès réel pour l’humanité.
Certes, la race anglo-saxonne possède de solides qualités. La nation anglaise a apporté au patrimoine de l’humanité de remarquables et précieux avantages. Mais ces qualités sont mêlées de défauts saillants. Ces avantages sont contrebalancés par de funestes inconvénients.
Plus que toute autre race et toute autre nation, les Anglais, les vrais Anglais, ont compris, pratiqué et répandu dans le monde le respect de la liberté individuelle et politique. Mais plus aussi que toute autre race et toute autre nation ils ont méconnu le droit des autres peuples à leur liberté nationale?
J’ai peut-être l’esprit mal fait — je ne l’ai certainement pas façonné à l’anglo-saxonne - — - mais je ne puis réussir à me mettre dans la tête que la “liberté” britannique telle que pratiquée en Irlande pendant trois siècles, aux Indes sous le régime de Warren Hastings et des nababs anglais, en Chine avec
l’opium introduit de force à coups de canons anglais, en Afrique-Sud avec Shepstone, Rhodes et Milner, à la Jamaïque avec les potences d’Eyre, en Acadie avec les proscriptions infâmes de Lawrence, au Canada anglais, depuis Craig et Colborne jusqu’à Greenway, Haultain, Whitney et Hearst — non, je ne puis me convaincre que cette “liberté” offre des chances de bonheur surhumain et l’idéal suprême à tous les peuples, à tous les hommes qui trouvent légitime de penser, de parler et de sentir autrement qu’en anglais.
L’Angleterre a violenté plus de droits nationaux que tous les autres pays d’Europe réunis. Par. la force ou par la ruse, elle a accaparé un quart des terres du globe; par la conquête, et surtout par la corruption et l’achat des consciences, elle a subjugué plus de peuples qu’il ne s’en est jamais, dans toute l’histoire de l’humanité, trouvés réunis sous un même sceptre.
“C’est pour le bonheur et le bien-être de ces peuples”, répliquent les impérialistes anglais.
C’était l’argument des protagonistes de l’esclavage. La plupart des noirs arrachés des côtes d’Afrique pour servir de bêtes de somme aux planteurs de la Virginie et de la Caroline trouvaient assurément, même sous le fouet des intendants anglo-saxons, plus de bien-être matériel, plus de bonheur animal, qu’ils n’auraient pu en attendre des potentats cannibales de la Côte d’Or ou des rives du Niger. Mais la conscience de l’humanité a jugé qu’aucun homme n’a le droit de priver son semblable de sa liberté, fût-ce pour assurer son bien-être. Et c’est l’éternel honneur des Anglais d’avoir soulevé l’opinion du monde chrétien contre la pratique de l’esclavage individuel.
La conquête et la domination des peuples, de quelque motif qu’elles se réclament, ne sont pas plus légitimes que la traite des noirs.
Cet argument du bonheur et du progrès des peuples, les Allemands et les Russes l’invoquent comme les Anglais. Napoléon l’avait sans cesse à la bouche, lorsqu’il promenait ses légions de Madrid à Moscou, de Naples à Copenhague.
C’est pour “le plus grand bien des peuples” qu’ils ont subjugués et de ceux qu’ils veulent conquérir, c’est pour “le progrès de l’humanité”, que les pangermanistes et les panslavistes veulent plier sous leur joug toutes les nations de l’Europe et de l’Asie, et leur imposer, avec leurs lois, leurs conceptions politiques, sociales et philosophiques.
“Mais, répliquent les jingos, les Teutons veulent dominer les peuples; nous, nous voulons les affranchir. Le pangermanisme, c’est la tyrannie et l’autocratie; l’anglo-saxonisme, c’est la liberté et la démocratie. Le militarisme allemand terrorise et abrutit; notre idéal politique et nos méthodes de gouvernement font le bonheur des peuples.”
D’abord, il n’est pas si certain que l’idéal anglo-saxon diffère tant que cela de l’idéal germanique. Il tend même, par la rivalité aiguë des deux peuples, à s’en rapprocher singulièrement. '
Mais en concédant que cette différence subsiste encore et qu’elle soit radicale, il resterait à prouver que l’anglosaxonisme est notablement supérieur au pangermanisme et au panslavisme pour assurer le progrès moral et intellectuel des peuples.
Dans l’ordre des libertés politiques et individuelles, le régime britannique et les procédés du peuple ang’ais sont, sans comparaison possible, assurément plus agréables et plus doux que le caporalisme prussien et le prosélytisme moscovite. Mais est-il clairement démontré que le triomphe du régime britannique et de l’idéal anglo-saxon serait, pour l’humanité, un véritable progrès, qu’il ferait monter les peuples dans l’échelle des supériorités morales et intellectuelles, qu’il assurerait le développement d’un état social plus élevé et plus noble ?
A quoi tend le régime de la “liberté” et de la “démocratie” britanniques, tout imbu d’un protestantisme déliquescent qui confine déjà à l’athéisme, si ce n’est à l’affaiblissement de tout principe d’autorité, à la laxité du lien familial, à la négation du devoir social, à l’égoïsme individuel, à la haine des classes, au culte effréné du bien-être physique, à la soif
des richesses, — au paganisme, en un mot ? oui, et un paganisme sans dieux et sans poésie, le paganisme animal d’une humanité sans âme.
Que les vœux du pasteur Gordon se réalisent; que la race anglo-saxonne mène le monde; que la nation anglaise mène la race; ou, ce qui aurait plus de chances de réussite, que la nation américaine, fille de l’Angleterre, mène la race anglosaxonne et le monde : et le monde n’est-il pas voué à cet abaissement moral, à ce triomphe abrutissant du culte de l’or et de la matière, dans lequel Brunetière signalait le crime de l’Angleterre ?
Non, non, l’humanité a besoin cl’autre chose, elle veut un autre idéal. Les peuples ont le droit, les peuples ont le devoir de résister à la conquête du mercantilisme anglo-saxon autant qu’à la fauchée du sabre allemand, autant qu’à la domination de la bureaucratie mi-prétorienne mi-cléricale de la Russie.
Et c’est de la résistance des peuples et des nationalités légitimes à cette abominable emprise des nations mégalomanes qu’il faut attendre la véritable paix, la paix qui durera.
“L’équilibre et le progrès du monde”, enseigne Benoît XV, Va sécurité et la paix des nations reposent sur la bonne foi mutuelle, sur le respect de chacun pour le droit et la dignité d’autrui.”
Cette parole lumineuse le Souverain Pontife ne l’adresse pas seulement aux violateurs de la Belgique, aux tyrans de l’Alsace-Lorraine. Il la fait entendre également aux dominateurs de la Pologne et de la Lithuanie, aux conquérants du Transvaal, aux despotes de l’Irlande, aux persécuteurs des catholiques du Manitoba et des Canadiens-français de l’Ontario. Cette leçon il la donne à tous les chefs d’État qui violentent la conscience et la liberté des peuples, à toutes les nations qui ne pratiquent pas envers les autres nations la loi éternelle de justice et de charité: Ne faites pas à autrui ce que vous vous ne voulez pas qu’il vous soit fait.
La notion de cette justice mondiale s’est affaiblie, dans les nations chrétiennes, en raison directe de leur éloignement de l’Église. Les nations les plus conquérantes, les plus spolia-
trices, sont celles qui se sont le plus complètement affranchies du frein modérateur de la papauté. L’Angleterre vient en premier lieu, puis l’Allemagne aux deux-tiers protestante, puis la Russie schismatique. L’Espagne, la France, l’Italie, en dépit de lourdes fautes d’un autre ordre, les deux premières après des crises passagères de conquête et de domination, sont restées ou rentrées dans leur orbite naturelle. Elles ne sont pas ou elles ont tôt cessé d’être une menace pour la paix du monde et la liberté des autres peuples. Elles ont renoncé à imposer par la force des armes ou la puissance de l’or leur domination, leurs lois, leur langue et leur idéal.
Par bonheur, quelques symptômes de réaction se dessinent en Angleterre et en Allemagne.
La guerre à la guerre
Le culte de la force
7 août 1915
L’appel du Pape ne sera entendu, la paix véritable que souhaite le Souverain Pontife n’aura chance de régner, que le jour où toutes les nations soi-disant chrétiennes se souviendront de leur baptême. Pour que la justice et l'a liberté régnent dans le monde, il faut que les peuples reviennent au respect vécu des enseignements du Christ et que leur foi se manifeste dans leur vie nationale et l’exercice de leur volonté collective, plus encore que dans la pratique par les individus des formes extérieures de la religion.
Cette rénovation du sens chrétien des peuples, il est inutile de l’attendre des gouvernants, des chefs de caste, des politiciens démagogues ou des potentats engoncés dans leur orgueil. Et, par malheur, ces faux pasteurs de peuples entraînent à leur suite trop de pontifes et de prêtres qui oublient qu’ils sont les ministres du Dieu de paix, de justice et de charité. Elle surgira, si Dieu le permet, des couches profondes des peuples, des peuples écrasés par les impôts de guerre et dont le sang coule à flots pour assouvir la passion dominatrice des chefs d’État, les ambitions démentes des théoriciens de la supériorité des races et l’abominable cupidité de la haute banque et des constructeurs d’engins de mort.
Ce retour des peuples aux notions élémentaires de la justice, de l’ordre et de la liberté, — pas seulement la liberté “britannique”, mais la liberté de tous les peuples — - il doit se faire par chaque peuple sur lui-même, en lui-même et par lui-même.
Les Anglais ne guériront pas les Allemands, les Russes ne seront pas régénérés par les Français. Chaque peuple doit commencer par ôter la poutre qui est dans son œil avant de vouloir enlever la paille de l’œil du voisin.
Par bonheur, quelques symptômes de cette contrition naissante commencent à se manifester.
On a signalé, en France, il y a déjà quelques mois, — on est assez fort, en France, le patriotisme y est assez réel et sincère pour qu’on n’ait pas peur de constater qu’il peut y avoir du bon chez l’ennemi, — la lettre collective des evêques d’Allemagne, appelant le peuple de l’empire à faire l’examen de la conscience nationale.
C’est dans une publication française, la Semaine Catholique de Saint-Flour, que je trouve ce fragment remarquable de la pensée collective et publique des évêques catholiques, dans un pays aux deux-tiers protestant, où dominent l’arbitraire de l’autorité civile et l’arrogance de la soldatesque:
“La guerre, écrivent-ils, est une épreuve pour toutes les “nations qui en sont affligées, et par conséquent elle est un “appel à la pénitence et à l’expiation. Malheur aux nations “que cette vengeresse qu’est la guerre n’amène pas à faire “pénitence! Elles sont mûres pour la destruction: la victoire “elle-même serait pour elles une défaite. La guerre ouvre le “livre des comptes des nations, par devant le monde entier, “et les solde par le sang. Nous n’avons pas besoin de nous “ occuper des comptes des autres nations, mais seulement de nos “comptes à nous; nous n’avons pas besoin d’examiner la cons- “cience de nos ennemis, mais seulement notre propre cons- “cience.
“Chez nous aussi la guerre a découvert de graves péchés. “Que de fois, nous, évêques, dans la détresse de notre cœur, “n’avons-nous pas regretté la décadence de la vie religieuse et “morale de l’Allemagne. Aujourd’hui la guerre a rétabli la “religion dans ses droits; elle a de nouveau inculqué dans l’es- “prit des hommes les commandements de Dieu: c’est par le “feu et l’épée qu’elle les a imposés parmi nous.
“La guerre a cité la “Kultur” antichrétienne et antireli- “gieuse devant son tribunal; elle lui a montré son indignité, son “vide, ses crimes. Cette “Kultur”, c’est une culture antichré- “tienne, malsaine dans toute son essence, avec un vernis
“extérieur, mais toute pourriture en dedans, avec son âpre “poursuite de la richesse et du plaisir, avec son surhomme “autant arrogant que ridicule, avec sa honteuse imitation “de la littérature et de l’art infecté d’exotisme et des plus “déshonorantes extravagances dans les mœurs des femmes.”
Je me demande ce qui se produirait en notre pays de “liberté britannique”, si les évêques catholiques osaient dénoncer en ces termes le jingoïsme canadien et les vices particuliers de notre “civilisation” ?
C’est encore d’Angleterre, je pense, qu’il y a meilleure chance d’attendre l’exemple et la pratique de cette noble et courageuse réaction contre les doctrines pestilentielles de l’impérialisme, de la domination des “races supérieures”, de la subjugation des “races inférieures”. Ces doctrines antichrétiennes, antihumaines, c’est l’Angleterre qui les a prêchées tout d’abord. Elle les a pratiquées avec le plus grand succès à son bénéfice. Elle doit à l’humanité, elle se doit à elle-même, de réparer une partie des maux effroyables qu’elle a déchaînés, de désarmer les soupçons et les rivalités qu’elle a fait naître.
Dès le début de la guerre, quelques-uns de ses meilleurs esprits se sont attachés à cette œuvre de réparation, avec ce rare courage moral et cette ténacité qui, employés au bien, constituent deux des plus belles qualités du peuple anglais.
J’ai déjà signalé aux lecteurs du Devoir les publications de l’ Union of Démocratie Control1. J’y reviendrai. Aujourd’hui, je veux appeler leur réflexion sur une courageuse et lumineuse étude, parue depuis quelques mois déjà, dans la revue des Jésuites d’Angleterre, The Month2. L’auteur est le R. P. Keating, directeur de la revue. Sous le titre English Bernhardi-ism, il fait, lui aussi, cet examen de la conscience nationale.
“On nous répète constamment, dit-il, que nous ne com- “battons pas quelques millions d’Allemands et d’Autrichiens
1 Devoir du 12 juin 1915: La saine opinion anglaise. On trouvera un résumé et la suite de cette étude dans les articles du 10 et du 11 août 1915, reproduits ici.
* Numéro de février 1915.
“mais un idéal faux et pernicieux. Si, vainqueurs de nos “ennemis, nous nous laissons dominer par leurs principes, “notre victoire ne nous sera d’aucun profit. . . Cette bataille “particulière, c’est chez nous qu’il faut la livrer: les pires “ennemis de tout homme sont ceux de son propre foyer.
‘ Nous devons tout d’abord extirper de nous-mêmes cette “notion fausse que la guerre peut être parfois désirable à “cause de son influence salutaire sur les combattants.”
Le savant religieux établit une distinction nette entre le devoir de subir la mort plutôt que de faillir aux dictées de la conscience, et l’amour de la guerre pour la guerre; entre les manifestations d’héroïsme et d’abnégation que suscite la guerre, et la fausse doctrine que la guerre est désirable, légitime ou même utile pour le déploiement de ces vertus. La peste, les naufrages et les tremblements de terre donnent également à l’héroïsme et au dévouement l’occasion de se manifester: est-ce à dire que la peste et les cataclysmes sont en eux-mêmes bons, utiles ou désirables ?
Il dénonce avec énergie les doctrines de force brutale prêchées par les disciples de Nietzche, de Treitschke et de Bernhardi; “mais hélas! ajoute-t-il, la presse et la littérature “anglaises en général sont remplies de Treitschkes etde Bern- “hardis qui, au fond de leur pensée et en dépit de toutes leurs “dénonciations de l’idéal prussien, sont persuadés que la guerre “n’est pas, après tout, une si mauvaise chose et que le monde “serait plus mal s’il n’y avait pas de guerre.”
Ne croirait-on pas lire une analyse du rôle de la presse et de la littérature canadiennes — en autant qu’on peut parler de “littérature” canadienne?
Il prend résolument à partie ces protagonistes de la guerre. Il n’épargne pas plus les catholiques que les protestants, les Français que les Anglais. Il passe en revue les hommes d’ État, les publicistes, les orateurs qui, depuis vingt ans, empoisonnent la conscience et l’esprit du peuple anglais.
C’est lord Sydenham qui fait dans la Revue d'Edimbourg la thèse que l’abolition de la guerre ne profiterait pas à l’humanité.
C’est M. Harold Wyatt, pontife et missionnaire de la Navy League, qui vaticine dans le Nineteenth Century sur
“l’épreuve de Dieu par la guerre”, et proclame que “la moralité supérieure engendre la plus haute puissance militaire”.
C’est le professeur Cramb, qui ne fait autre chose que transfuser à ses auditeurs “l’esprit de Bernhardi moulé à l’anglaise”.
“Nous ne pouvons”, ajoute le P. Keating, “mettre au “compte des seuls Allemands cette philosophie criminelle. “Nos alliés les Français l’ont faite leur et récoltent aujourd’hui “les fruits amers de son application. Nos propres eugénistes “ne sont pas allemands, ni Herbert Spencer, ni l’engeance “de nos rationalistes qui tournent le christianisme en dérision.”
Avec la logique du philosophe, l’ardeur du vrai patriote et la foi éclairée du théologien, il démolit l’évangile de la force brutale et démontre à quel point la guerre est antichrétienne et antisociale.
Avec la même hardiesse, la même hauteur d’aperçus, il s’attaque de front au junkerisme allemand et au jingoïsme britannique, à la croyance au droit de la “race supérieure” de mener le monde. A ces monstrueuses prétentions, il oppose le vrai principe des nationalités:
“Le premier et le plus absolu des droits d’un état souverain, grand ou petit, c’est l’indépendance d’une domination “étrangère.”
“Toute prétention a 'priori au commandement de la race “humaine — si l’on comprend par là non seulement la supériorité morale, objet d’une noble ambition, mais la domination “matérielle directe — est totalement injuste et injustifiable. “C’est la doctrine infernale de la force qui fait le droit. Et “cette doctrine, elle n’est pas exclusivement prussienne.”
De nombreux Anglais, et des plus hauts placés, ne se font pas faute de la soutenir.
Il cite lord Rosebery:
“C’est une partie de notre responsabilité et de notre “héritage de veiller à ce que le monde, en autant qu’il peut
“être façonné par nous, reçoive le caractère anglo-saxon et nul “autre.”
Et lord Grey:
“Il est essentiel à quiconque réclame la première place “[dans le monde] de mettre toute son énergie à prouver son “droit. Telle est la justification morale des conflits interna- “tionaux et de la guerre.”
Et M. Spencer Wilkinson, professeur d’histoire à Oxford:
“L’alternative qui se pose à l’Angleterre, c’est le choix “entre la première place et la dernière, entre la gouverne de “l’humanité et l’ombre de l’indépendance.”
Et un pieux anglican, M. Athelstan Riley, qui, après avoir démontré que l’Angleterre a conquis son empire par le sabre, en conclut que “la seule justification [des Anglais], c’est qu’ils “croient qu’ils tiennent de Dieu la mission de gouverner les “races étrangères pour leur bien.”
En quoi, demande le Père Keating, toutes ces doctrines diffèrent-elles de celles de Bernhardi ?
On a écrit un volume intéressant, “What is wrong with “Germany ? Un livre aussi considérable et plus utile pourrait être composé pour répondre à cette question: What “is wrong with England ?”
Les Anglais s’indignent avec raison des brutalités commises par les Allemands en Belgique. “Mais avant d’exprimer “notre indignation bien naturelle en face d’une telle sauvagerie, “jetons un coup d’œil sur la série de quelques-uns de nos “journaux de l’époque de la fin de la guerre d’Afrique.” On y trouvera, par exemple, cette théorie humanitaire du Dr T. M. Maguire, étalée dans les colonnes du Times:
“La vraie stratégie consiste d’abord à porter les coups “les plus terribles à l’armée, puis à causer tant de souffrances “aux habitants qu’ils doivent soupirer après la paix et forcer “leur gouvernement à la demander. Il ne faut laisser au peu- “ple que ses yeux pour pleurer sur la guerre. A ceux dont les “demeures auront été incendiées, il faudra des efforts de chaque “jour, de chaque heure, pour se procurer la maigre subsistance
“qui soutiendra leur vie. Lorsque le soldat apprendra que sa “famille — sa femme et ses petits enfants — - est certaine de “souffrir, il se sentira mal à l’aise, il pensera à ses devoirs de “famille; il est facile de prévoir ce que l’instinct naturel lui “prescrira.”
Telle est la tactique courageuse et chevaleresque qu’en l’an de grâce 1900, un collaborateur du principal organe de l’opinion anglaise conseillait d’adopter pour réduire l’armée d’un petit peuple dont la population totale — hommes, femmes et enfants — ne s’élevait pas au chiffre de la population d’un faubourg de Londres!
Les Anglais s’indignent avec raison de la violation de la neutralité de la Belgique et du mépris de l’Allemand pour les “chiffons de papier”. Ont-ils toujours montré les mêmes scrupules, la même délicatesse, en ce qui les concerne? Un officier anglais, le major Stewart Murray, n’a-t-il pas tenté, tout récemment, de justifier la saisie, en pleine paix, de la flotte danoise par l’Angleterre, en 1807 ?
“En avons-nous honte?” demande le major. “Non, “assurément: nous nous en glorifions. Si toute autre nation “peut surprendre l’Angleterre de pareille façon, loin d’en rougir “elle en sera également fière. Quels hypocrites écoeurants “( sickening hypocrisy ) nous devons paraître aux yeux des “autres nations, quand nous, de tous les peuples, jacassons sur “la sainteté des lois internationales ( prate of lhe sandity of “international law).”
“Il est à désirer”, ajoute le Père Keating, “qu’un historien “compétent passe en revue l’histoire du monde, disons depuis “la Réforme, et établisse combien de fois, par qui et dans quelles “circonstances les traités internationaux ont été violés. Ce “dossier, qui pourrait s’intituler “Chiffons de papier” , aiderait “puissamment à éclaircir les idées de ce temps-ci.
“Si l’on considère toutefois que la paix future dépend de
“la reconnaissance de la sainteté des traités . . on peut
“juger combien il est nécessaire à l’Angleterre de réhabiliter “sa réputation aux yeux du monde, si elle doit exercer une réelle “influence morale sur le règlement final [de la guerre].”
Et il conclut ainsi:
“En démontrant que Bernhardi n’est que le miroir où “l’Anglais du type militariste peut se contempler, mon but “n’est pas d’affaiblir en rien notre opposition à sa doctrine “perverse; c’est simplement d’indiquer dans quelle attitude “et quelle disposition nous devons nous placer pour la détruire. “Pour armure et pour, casque, nous devons nous couvrir du “sac et des cendres de la pénitence, si nous voulons éviter les “traits acérés du Tu quoque. Avant d’assumer convenable- “ment le rôle de champions de l’humanité nous devons rejeter “beaucoup de ce que nous avons toléré et abandonné, beaucoup de nos pratiques. Il y a un bien supérieur à l’intérêt de “l’Empire britannique: c’est le bonheur du monde. Puisse “le Royaume-Uni se joindre de tout cœur à ceux qui reconnaissent cette vérité!”
Une telle confession, un effort aussi courageux pour éclairer la conscience de ses compatriotes et les ramener dans la voie de la justice, honore un pays et sa civilisation. Tant qu’il restera en Angleterre des hommes de cette trempe, il n’y a pas à désespérer de la grandeur britannique. Puissentils s’en révéler au Canada, prêtres et laïques, qui entreprennent résolument de combattre les doctrines pernicieuses que dénonce le R. P. Keating et qui n’ont déjà fait que trop de ravages ^chez nous.
Nationalisme et Impérialisme
- 10 août 1915
Il y a quelques semaines, 1 je signalais la propagande courageuse entreprise en Angleterre par Y Union of Démocratie Control pour combattre le jingoïsme impérialiste et préparer un courant d’opinion saine, susceptible d’exercer une action modératrice sur le règlement du conflit. La Contemporary Review a publié, en juillet, un article où M. Morel, secrétaire honoraire de l’association, raconte ses débuts et résume son programme.
1 Devoir du 12 juin 1915: “La saine opinion anglaise .”
Dès les premiers jours de la guerre, quelques vrais Anglais, patriotes ardents mais sains d’esprit, se réunissaient pour discuter la situation très grave où leur pays se trouvait soudainement entraîné.
“Depuis quelques années, ils partageaient la conviction “commune que les hommes d’État de l’Europe s’en allaient “à la dérive vers une catastrophe qui bouleverserait le monde... “Les peuples, dominés par la peur et la panique, ni renseignés “ni consultés, étaient entraînés — après quelques semaines “de négociations confuses et secrètes entre leurs gouvernants — dans le gouffre des passions et du massacre. . . Que “restait-il à faire à ce groupe de quelques hommes ? Devaient- “ils se borner à la tâche facile et 'populaire de dénoncer l’ennemi “et de prêter toute l’assistance en leur pouvoir aux œuvres de “charité et de secours fondées pour venir en aide aux victimes “de la guerre ? Ou devaient-ils s’efforcer d’élaborer un programme constructeur. . . d’action politique future, national “dans sa conception, international dans son objet ultime,. . . “autour duquel il serait possible de rallier l’opinion. . . pour “jeter le fondement d’un édifice plus solide?”
Après mûre délibération, cinq d’entre eux décidèrent qu’il fallait agir, et agir sans délai. Loin de trouver que ce n’était ‘pas le temps de parler de ces choses-là’ — mot d’ordre de la lâcheté, dont l’on nous a tant corné les oreilles au Canada - — ils se mirent à en parler tout de suite, tout haut, partout et tout le temps.
L’Union compte aujourd’hui cinquante comités. Quarante-cinq conférenciers ont prêché l’évangile de la paix, à Londres seulement, à près de quatre cents auditoires très variés: écoles d’adultes, syndicats, sociétés mutuelles, etc. Le programme de l’Union a reçu l’adhésion virtuelle du parti ouvrier indépendant et d’un grand nombre de syndicats et de bourses du travail et du commerce.
Naturellement, cette propagande a rencontré l’hostilité de la grande presse anglaise, ou du moins de tous les journaux dominés par les partis, de ceux surtout qui ne sont que les instruments du capital organisé et de la haute banque.
Mais il est encore possible, en Angleterre, de créer des courants d’opinion contraires ou étrangers à la tyrannie des partis et à l’omnipotence de l’or.
Par l’ensemble de son programme et de ses revendications, l’Union démocratique tend vers un but qui se rapproche singulièrement de celui que le Souverain Pontife indiquait l'autre jour aux chefs des nations en guerre.
“Nous croyons, dit M. Morel, que l’épreuve par la guerre, “pour le règlement des disputes entre États civilisés est aussi “absurde, aussi criminel... que l’épreuve par le poison et par “le feu. . . pour régler les différends individuels. L’épreuve “par la guerre est une criminelle absurdité, parce qu’elle “n’offre aucune solution à un seul des problèmes, à une ou “plusieurs inconnues, qui suscitent périodiquement des con- “flits internationaux.”
L’Union a donc entrepris, elle aussi, comme le Pape, de faire la guerre à la guerre. Elle s’attaque aux préjugés, aux passions, aux notions fausses ou erronées qui permettent aux hommes de lucre et de sang d’assouvir leur infernale cupidité aux dépens des nations et de l’humanité tout entière.
“L’opinion publique, en Angleterre d’abord, et partout “où l’exemple et l’enseignement de l’Angleterre peuvent porter, “doit se concentrer sur les facteurs principaux de tout ordre “ — technique, constitutionnel ou traditionnel — qui amènent “les gouvernements à imposer aux peuples l’épreuve par la “guerre, et les peuples à soutenir les gouvernements dans leur “action.”
Et le temps propice pour faire entendre cet appel au sens commun des peuples, “c’est maintenant que les horreurs de la guerre absorbent tous les partis”. Ces hommes sensés jugent, comme le Souverain Pontife, que la meilleure manière de faire cesser la guerre, ce n’est pas de prêcher la guerre à outrance mais au contraire de hâter la paix et surtout de lui préparer une base ample, solide et durable.
Si les hommes de la génération actuelle veulent éviter à leurs enfants de semblables épreuves, et même des catastro-
phes pires encore, ils n’ont pas le droit de donner carte blanche aux gouvernants, aux diplomates et aux hommes de guerre de tous les pays, “dont les ambitions rivales, les incompatibilités “d’humeur, les faiblesses de jugement, l’ignorance des besoins “et des aspirations des peuples, et les manœuvres secrètes ont “mené le monde au cataclysme actuel.”
Dans la brève étude que j’ai déjà faite du programme de l’Union1, j’en ai reproduit les quatre articles fondamentaux. Us présentent les moyens principaux que l’Union suggère pour amener un règlement équitable de la guerre actuelle et réduire au minimum les chances de guerre à venir. Je me borne aujourd’hui à les résumer.
1. Respect des droits légitimes et des justes aspirations de tous les peuples, vainqueurs ou vaincus.
2. Contrôle efficace du parlement sur tous les traités et ententes entre V Angleterre et les nations étrangères.
S. Plus d’alliances et de contre-alliances, ni de faux ‘équilibre des puissances’ . Création d’un conseil international.
If.. Réduction énergique des armements, proposée par la Grande- Bretagne comme l’une des conditions essentielles du traité de paix. Nationalisation de l’industrie des armements.
Dans son exposé, forcément bref, M. Morel développe quelques-uns des arguments que les membres de l’Union apportent à l’appui de ce programme, des trois premiers points surtout. Le dernier, dit-il avec raison, demanderait tout un article à lui seul.
Sur les droits des nationalités, il invoque le témoignage de M. Churchill. J/ Sur la nécessité de remplacer le système fatal et ruineux des alliances par un accord international, il cite M. Asquith. “Seulement,” fait-il observer avec beaucoup d’à-propos, “énoncer des principes est une chose; les mettre “en pratique une autre et fort différente. . . Si l’influence de “la Grande-Bretagne doit s’exercer en faveur des principes
'* Article du'12 juin, mentionné dans la note précédente.
“si chaleureusement prônés par M. Churchill, le peuple britannique doit envisager la situation d’avance, et bien la “comprendre.”
Il dénonce les tendances avouées de plusieurs des belligérants de régler le sort des territoires en dispute, non d’après les vœux de leurs habitants, mais d’après les hasards de la conquête. Il ne s’agit pas seulement de libérer la Belgique. Les Alsaciens et les Polonais doivent décider eux-mêmes de leurs propres destinées. Il faut veiller à assurer aux Galiciens un sort au moins aussi avantageux “que celui dont ils jouissaient sous la domination fort calomniée de l’Autriche- Hongrie.” Les Ukraniens ont droit à la même considération. Il ne faut pas oublier non plus les Bulgares, les Finlandais et les Perses.
Ce rappel du droit de tous les peuples, de toutes les nationalités, est fort opportun. Nous avons publié, il y a quelques mois, une lettre de M. l’abbé Redkewycz, grand-vicaire de Sa Grandeur Mgr Budka. Ce vénérable prêtre faisait une sombre peinture des traitements barbares infligés par les Russes aux Ruthènes de Galicie. 1 De nouveaux renseignements, publiés en France, indiquent que les armées libératrices du Tsaj1 n’ont rien à envier aux hordes teutonnes qui ont saccagé la Belgique et le nord de la France.
D’intéressantes publications, imprimées à Rome et à Paris, font voir que la cause des Ukraniens, au lieu d’être confondue avec celle des Polonais, doit être traitée à part. Ce peuple semble avoir le droit de redouter la domination polonaise tout autant que les Polonais ont raison de vouloir échapper au joug prussien ou moscovite.
Le plaidoyer des radicaux anglais ne s’inspire-t-il pas de la même pensée qui a dicté à Benoît XV cette parole où se
1 Devoir du 7 novembre 1914. A relire aussi une lettre de M. l’abbé Sabourin, prêtre canadien du rite ruthène, publiée dans le Devoir du 18 septembre 1914.
La Semaine Religieuse de Montréal a publié, en août 1915, une lettre de son correspondant de Rome, qui corrobore ces dénonciations des cruautés et de la tyrannie exercées par les Russes en Galicie.
résume toute la cause des peuples: “Pesez avec une conscience sereine les droits et les justes aspirations des peuples .”
‘‘Mais, ajoute M. Morel, pour accomplir cette œuvre de “justice, il faut créer un organisme qui permette de connaître “en toute vérité les vœux des peuples, de recueillir leurs “suffrages avec probité et de lier les gouvernements au respect .“de leurs droits. . . Pour y arriver, il faut non seulement l’ac- “cord des nations en guerre, mais aussi le concours des neutres, “manifestement intéressés à faire opérer un règlement stable.”
De là, la nécessité, dans le monde entier, d’une campagne intelligente, vigoureuse et persistante pour créer l’opinion saine qui fera agir les gouvernements.
Organisation de la paix
Il août 1915
A l’appui des deux articles du programme de l’Union démocratique qui touchent à l’action des gouvernements et aux traditions de la diplomatie européenne, M. Morel n’a pas de peine à démontrer que le vieux jeu des alliances a abouti où il devait fatalement arriver: à la ruée effroyable des nations les unes contre les autres. Il a permis aux hommes de sang et de carnage de spéculer à outrance sur la frayeur des peuples, en leur persuadant que la meilleure, la seule manière de garder la paix, c’était de s’armer jusqu’aux dents! Us ont poussé cette abominable exploitation de la crédulité populaire jusqu’au point où la guerre est devenue inévitable. Et cependant, pas un instant, les peuples n’ont cessé de vouloir la paix, d’avoir besoin de la paix.
Ce qui a livré les multitudes avides de paix en pâture aux hommes de proie, c’est que les hommes de proie étaient organisés et que les hommes de paix ne l’étaient pas. Si les peuples veulent mettre un frein à la lubricité sanguinaire des hommes de proie — guerriers de carrière ou, pis encore, capitalistes qui s’enrichissent du sang et de la moelle de l’humanité — - “ils doivent s’organiser pour la paix.”
Ils doivent mettre fin au régime des alliances et lui “substituer une véritable association européenne, basée sur la reconnaissance de tous les droits, établie et mise en force par la volonté commune” des, nations. Cette pensée n’est pas celle d’un rêveur sentimental, c’est celle de M. Asquith lui-même.
N’est-ce pas également la pensée du Souverain Pontife ?
“L’équilibre et le progrès du monde, déclare Benoît XV, “la sécurité et la paix des nations reposent sur la bonne foi mutuelle, “sur le respect de chacun pour le droit et la dignité d’autrui. . . “Puissent les peuples décider enfin de ne plus remettre à la force “du sabre la solution de leurs différends, mais de la confier aux “cours de justice et d’équité.”
Pour atteindre cet objet si désirable, si nécessaire, l’Union suggère, pour la Grande-Bretagne, quelques réformes préliminaires et essentielles: abolition de la diplomatie secrète; sanction préalable du parlement à tout traité et à toute entente internationale; révision périodique des traités par le parlement; exposé annuel et complet, par le ministre des Affaires étrangères, de la politique extérieure de la Grande-Bretagne; constitution d’un comité permanent des Chambres, analogue au Comité du Sénat américain, auquel devra être soumis, pour étude et rapport au parlement, tout projet de traité ou d’entente susceptible d’entraîner la Grande-Bretagne dans une guerre.
En quelques lignes, M. Morel démontre à quelles extrémités dangereuses, à quelles déplorables et sanglantes palinodies, le régime des alliances et le fétichisme de l’équilibre des puissances ont conduit l’Angleterre:
“En 1854, à épouser la cause de la Turquie dans une quenelle que la Russie n’avait pas cherchée; en 1878, à trouver “que V honneur national était compatible avec la restauration “du despotisme ottoman sur des peuples chrétiens; de 1870 “à 1890, à voir dans l’hégémonie allemande en Europe une “cause de haute satisfaction nationale; en 1900, à songer à la “guerre avec la France pour la dispute d’une jungle de l’ouest “africain, d’un marécage du haut Nil ou d’une rivière du “Siarn; en 1910, à découvrir dans l’Allemagne l’ennemi du “moment.
“Et si, au lendemain d’une victoire complète des Alliés, “il était jugé désirable d’infliger à l’Allemagne la dîme des “tortures et des pénalités que réclament le Morning Post, les “distingués correspondants du Times et une section notoire “de la presse anglaise, qui commande une énorme circulation, “il est absolument certain que la combinaison franco-russe “deviendrait, dès le lendemain de la guerre, le facteur de perturbation du fameux ‘équilibre’ et l’ennemi de demain.”
Et tout serait à recommencer.
C’est précisément ce danger qui impose aux hommes qui voient clair, ici comme en Angleterre, l’impérieux devoir et la tâche ardue de réagir vigoureusement contre le jingoïsme imbécile et ignoble qui sème le germe des guerres futures dans la terre abreuvée du sang de ses victimes.
Quels criminels, s’ils n’étaient fous ou aveugles, que la multitude des démagogues — ministres, journalistes, prédicants ou politiciens — qui vont hurlant, l’écume à la bouche: “Pas de paix, avant que l’Allemagne ne soit anéantie! Pas de paix, tant que la liberté et la démocratie britanniques ne régneront dans le monde!”
La tâche la plus ardue peut-être que les propagandistes de l’Union démocratique aient entreprise, c’est celle de mettre fin à la domination diabolique des capitalistes intéressés directement à préparer et à provoquer la guerre. Le déluge de sang qui couvre l’Europe va donner à ces mangeurs de chair humaine une formidable curée. Tous ces dreadnoughts, tous ces sous-marins, tous ces canons, tous ces obus, font tomber des millions, des milliards, dans le gouffre sans fond où puisent à pleines mains les organisateurs du trust de la guerre. Les hommes qui profitent de cette fauchée humaine se recrutent dans les plus hautes sphères politiques et sociales de l’Europe et de l’Amérique. Us dominent les gouvernements, ils dirigent les parlements; une forte partie des journaux, les plus populaires, les plus achalandés, sont à leur solde. “Et nulle part, dit M. Morel, ne sont-ils plus puissants qu’en Angleterre” — et au Canada, aurait-il pu ajouter.
Ces vampires ont tout intérêt à maintenir l’état de choses qui a fait leur fortune et amené l’horrible déchaînement de bestialité furieuse qui ensanglante l’Europe. Cette guerre finie, ils ne perdront pas une minute avant d’en préparer une autre, pire encore. Tant qu’ils auront à leur solde la plume des journalistes 'patriotes — patriotes, de ce patriotisme qui est le “refuge de la crapule” — et la voix des politiciens avides de pots-de-vin et de décorations, il n’y a guère à espérer que les peuples entendent la voix de la raison et du vrai patriotisme et imposent à leurs gouvernants une politique sincèrement pacifique.
L’Union ne voit qu’un moyen de soustraire les gouvernements et les peuples à cette abominable domination: c’est la nationalisation des chantiers maritimes et des fabriques d’armes et de munitions. Cette mesure radicale supprimerait l’intérêt des individus coalisés pour exploiter la chair humaine; elle mettrait fin aux infâmes combinaisons internationales qui permettent aux capitalistes anglais de retirer de gros dividendes de la fabrication des armes et des engins de guerre allemands qui servent à massacrer les soldats anglais et canadiens.
La Grande-Bretagne — c’est le vœu de l’Union — devrait imposer cette mesure, concurremment avec la réduction des armements dont elle serait la sanction, comme l’une des conditions essentielles du traité de paix.
Quel pays plus que le Canada aurait un intérêt vital à pousser l’Angleterre dans cette voie? Nos gouvernants y ont-ils songé, entre deux discours d’enrôlement? Ce serait infiniment plus patriotique, plus chrétien et plus pratique que de crier avec M. White: “La seule besogne du Canada, c’est de faire la guerre jusqu’à ce que l’Allemagne soit anéantie”; ou avec M. Meighen: “Nous mettrons le pays en banqueroute pour sauver l’Empire.”
M. Morel touche à ce sujet une note qui ne se trouve pas jusqu’ici dans les publications de l’Union démocratique. Il ne suffit pas, dit-il, pour le gouvernement britannique de tenir
le peuple du Royaume-Uni au courant de la politique étrangère. Il faut aussi consulter les démocraties des colonies.
“Sous le régime actuel, le Cabinet britannique, une fraction du cabinet, peut contracter [secrètement] avec les “puissances étrangères des engagements d’honneur qui entraînent l’usage éventuel, non seulement des forces des Iles “britanniques, mais de celles de tout l’Empire. Voici la “seconde occurrence, dans une période relativement courte, “où les Canadiens, les Australiens, les Néo-Zélandais et “les Sud-Africains versent leur sang pour soutenir une politique dont la préparation échappe totalement au contrôle des “colonies autonomes. Cette situation est manifestement impos- “sible.” — M. Borden disait, en 1910, qu’elle est “intolérable”. Il en a tout de même singulièrement accru et subi les lourdes conséquences; ou plutôt, il les a accrues et c’est le peuple qui les subit. — “Il faut trouver une solution qui s’applique “également — du moins, en principe — aux Indes: la conserva- “tion de l’Empire en dépend.”
M. Morel confesse, du reste, qu’il ne voit guère comment concilier les exigences de la démocratie nationale et celles de la démocratie impériale.
M. Borden, on le sait, ne perd aucune occasion de répéter que ce problème devra être résolu après la guerre. Les hommes d’Êtat britanniques et les gouvernants des colonies trouverontils une formule “adéquate” ? L’avenir le dira. Chose certaine, si l’opinion des “démocraties coloniales” doit apporter son appoint à l’œuvre “constructive” que rêvent les Anglais méritants dont j’ai signalé les louables efforts, il est urgent d’entreprendre une propagande similaire au Canada.
Souhaitons qu’il s’élève enfin parmi nous des chrétiens, prêtres ou laïques, qui aient le courage et l’intelligence de prêcher et de pratiquer les enseignements du Pape; des Canadiens, imbus du sens des vraies libertés britanniques, qui entreprennent ici la courageuse et intelligente propagande que poursuivent en Angleterre les hommes dont M. Morel traduit la pensée et les agissements.
D’impérialisme frénétique et de jingoïsme brutal et aveugle, le Canada est peut-être plus malade que l’Angleterre; et cependant rien n’indique qu’une réaction salutaire et raisonné,e se dessine.
Dans tout le Canada, anglais ou français, il n’y a guère que le petit groupe nationaliste — celui qui n’a ni trahi ni flanché — qui ait fait quelque effort pour éclairer le peuple canadien sur les dangers de l’abîme où les deux partis le conduisent, depuis quinze ans, l’un après l’autre et, maintenant, d’un commun accord. Seul aussi, il a tenté de faire voir aux Canadiens, dans la situation européenne, un autre aspect que celui que leur montrent les imbéciles et les fous furieux qui croient avoir tout réglé, lorsqu’ils ont crié à se faire éclater les veines : “Mort aux Allemands !”
Fortifiés par la parole auguste du Pape, encouragés par les efforts de ces Anglais intelligents et courageux, nous persévérerons dans cette tâche ardue mais nécessaire.
D’aucuns nous annoncent le bâillon et les menottes. Nous n’en croyons rien.
Il serait étrange, en vérité, que dans ce pays de “liberté britannique”, il fût interdit de répondre à l’appel du Pape, de dire et d’écrire ce qui s’écrit et se dit chaque jour en Angleterre.
Si l’on m’accuse de haute trahison, j’appellerai comme témoins à décharge, M. Henderson, ministre de Sa Majesté et membre du Comité directeur de l’Union démocratique, et le Très Honorable Sir Edward Carson, ex-chef de rebelles et présentement procureur-général du Roi. Si cela ne suffit, je réclamerai l’impunité, sinon la récompense, accordée aux 350,000 mineurs gallois qui ont violé les lois de salut public du Royaume-Uni.
Le ‘Pape et la guerre
Éveil des conscience
- — — - — - 31 décembre 1915
Le soleil de 1915 s’est levé dans un nuage de feu. Il se couche dans une mer de sang. Les peuples les plus civilisés de la terre s’obstinent à s’entre-déchirer avec une rage folle. Cinq millions d’hommes, dit-on, sont morts ou mutilés pour la vie. D’effroyables misères s’accumulent. Et le massacre continue. Et les chefs de nation ne cessent de stimuler la fureur des combattants, de multiplier les engins de mort, d’épuiser la substance des peuples dans la poursuite de cette œuvre infernale de destruction.
Au milieu de cette orgie de sang, une seule tête reste sereine, une seule voix continue de s’élever dans le monde, de proclamer que cette guerre est infâme et inutile, et d’enseigner aux rois et aux peuples qu’ils doivent mettre fin à cette horrible tuerie.
Cette voix, c’est celle du Pape.
Le Devoir publie, aujourd’hui, la traduction autorisée de la dernière allocution du Saint-Père h Avec une douleur pleine de majesté, tel le Christ au prétoire, le vénérable pontife signale l’inanité de l’effort qu’il a tenté, au moment de l’anniversaire de la guerre, pour rappeler les nations soi-disant chrétiennes au sentiment de leurs obligations réciproques.
Mû “par le devoir de sa charge apostolique”, il insiste “de nouveau sur l’unique moyen qui puisse amener prompte- “ment la fin de cette épouvantable conflagration.”
Cet “unique moyen”, ce n’est pas le triomphe de l’hégémonie allemande; ce n’est pas davantage l’écrasement de l’Allemagne impériale au profit de l’impérialisme anglo-saxon; ce n’est pas même la victoire sans contrepoids de la France.
1 Voir appendice II.
“Pour préparer la paix telle qu’elle est ardemment “désirée par l’humanité tout entière, il faut que les aspirations “de chacun soient enfin exposées clairement avec une volonté “sincère et une conscience sereine, et dûment examinées, en “éliminant toutes les prétentions injustes et les impossibilités, “et en tenant compte, au besoin, au moyen de compensations “et cl’accords équitables, de ce qui est juste et possible”. 1
Ces paroles de paix, de justice et de haute politique, ne cadrent guère avec les appels forcenés de nos guerriers de. . . bouche, qui voudraient transformer les églises en salles de recrutement. Elles sont aussi opposées que possible aux scandaleuses théories de nos théologiens-impérialistes et de nos curés politiciens — fort rares, heureusement — ■ qui ont entrepris de mettre la religion au service du jingoïsme anglosaxon. Le Pape n’est évidemment pas convaincu que le salut, même temporel, de l’Église est plus lié au triomphe de l’Angleterre protestante et de la Russie schismatique qu’à la victoire de l’Allemagne hérétique et rationaliste. Entre ses ouailles catholiques de France et de Belgique, et ses fidèles enfants d’Autriche et de Pologne, son cœur de père se partage également.
Le chef de l’Église universelle se place à un point de vue plus large et plus élevé Du sommet de son autorité toute spirituelle, 2 d’où il domine et contemple le monde, il enseigne à tous les peuples, à tous les chefs d’État, les principes éternels de justice et de charité hors desquels il ne peut exister de paix durable entre les hommes, ni de vraie religion. Il ne souhaite pas plus l’écrasement des nations infidèles que le triomphe injuste et sanglant des peuples catholiques. Si la victoire devait appartenir à celle des nations européennes qui n’a pas prévariqué, à qui reviendrait la palme ? Il faut toute l’audace
1 Les mots “au besoin” s’appliquent manifestement aux “compensations” et aux “accords équitables” et non à ce “qui est juste et possible.”
2 II ne faudrait pas interpréter l’expression “autorité toute spirituelle” comme prétendant définir la nature de l’autorité du Pape, en la circonscrivant à l’ordre purement spirituel. Tout ce que j’ai voulu dire, c’est que dans l’exercice actuel de son autorité, en fonction de la guerre et de la paix, le Souverain Pontife n’a recours qu’aux moyens de persuasion morale. Dans sa note du Ier août 1917, adressée “aux chefs des peuples belligérants”, Sa Sainteté déclare elle-même que Ses multiples démarches lui sont dictées aussi bien par “la loi universelle de charité” que par “la suprême charge spirituelle à Nous confiée par le Christ”. (Voir appendice V)
de l’ignorance ou du fanatisme pour rendre ce redoutable jugement dans le sens des fauteurs de haines nationales.
Ce nouvel appel du Pape sera-t-il entendu plus favorablement que le précédent ? Si la réponse ne dépendait que de la volonté des politiciens et des journalistes 'patriotes, on pourrait répondre sans hésiter: Non! Ces vampires n’ont aucun intérêt à mettre fin au carnage: la plupart en profitent sans rien risquer de leur peau ou de leurs biens. Et surtout, ils ont un intérêt considérable à imposer une paix boiteuse et éphémère qui leur permettrait de recommencer leur œuvre infernale, dès la guerre finie. C’est ce qui arriverait indubitablement, si l’une des coalitions imposait à l’autre, par la force brutale, des conditions onéreuses, ferments de haines inextinguibles et de conflits futurs. C’est la conséquence fatale que Benoît XV marquait si nettement dans sa lettre précédente1. C’est la fin que poursuivent les junkers allemands, qui refusent de rendre à leurs libres destinées la Belgique, les départements français conquis et l’Alsace-Lorraine. Les jingos anglais et canadiens, qui parlent de démembrer l’empire allemand, d’anéantir le militarisme prussien, tout en conservant à l’Angleterre l’empire des mers et ses multiples conquêtes, aboutiraient au même résultat.
Par bonheur pour l’humanité, l’on peut espérer que la Providence, qui sait dégager le bien du mal, la justice de l’iniquité, va se charger de réduire à néant les vains calculs des hommes. Il semble de plus en plus clair qu’aucune des deux coalitions ne sera en mesure de dicter ses conditions à l’autre, et que le vainqueur, quel qu’il soit, va sortir de la lutte tellement épuisé qu’il sera incapable de profiter à son gré de son propre triomphe.
En dépit des mensonges, du bluff effronté, des appels sanguinaires et des fausses promesses de victoire des partisans de la guerre à outrance, dans tous les pays en conflit, le bon sens populaire commence à discerner la vérité. Sous les durs coups de l’adversité — effroyable fauchée d’hommes,
1 Du 28 juillet 1915, appendice I
destruction de séculaires œuvres de paix et de prospérité, sombre perspective de banqueroute nationale, — la conscience des peuples commence à pressentir que la victoire la plus éclatante ne compenserait nullement les horreurs sans nom et les misères sans fin qu'elle aura coûtées. Plus la victoire sera matériellement nulle ou stérile pour toutes les nations en guerre, plus il y a de chances que la paix sera durable et que les peuples se convaincront enfin que la guerre n'est pas seulement un abominable crime mais une incommensurable folie. 1
Ce sentiment commence à percer le voile de mensonges qui recouvre les opinions libres et interrompt les échanges d’idées entre les hommes de bonne volonté de tous les pays. De tout ce qui nous est parvenu jusqu’ici, l’expression d’opi-
1 Qu’on ne voie pas ici le principe d’une thèse philosophique condamnant toute guerre, ou la guerre en soi, comme un crime. Ce que j’ai voulu dire, c’est premièrement, que la guerre actuelle et sa prolongation systématique constituent un “abominable crime” et une “incommensurable folie.” C’est bien ce que le Pape en pense: il l’appelle “folie de destruction,” “massacre sans exemple”, “tuerie humaine à peine digne des siècles les plus barbares”, “spectacle atroce”, “suicide de l’Europe civilisée”, “horrible guerre fratricide”, “folie universelle”, “massacre inutile”, etc., etc. Dès le premier anniversaire de la guerre, il affirmait qu’il est faux de “dire que l’immense conflit ne peut se terminer sans la violence des armes;” donc, l’inutile prolongation de la guerre augmente la gravité du crime et de la folie.
J’ai voulu dire ensuite que toute guerre faite dans des conditions analogues — guerre de peuples et non plus, comme autrefois, guerre d’armées, —serait un “abominable crime” et une “incommensurable folie.” Or, à moins d’une rénovation complète de l’ordre social et politique, il est à peu près certain que toute guerre se ferait dans des conditions identiques, ou pires encore. Ce semble bien être l’avis du Souverain Pontife. Dès sa première lettre “aux peuples belligérants et à leurs chefs,” il les adjure de ne plus “confier dorénavant la solution de leurs différends au tranchant de l’épée” mais d’avoir recours à l’arbitrage. Cette idée revient dans chacune de ses manifestations. Dans sa note du 1er août 1917 “aux chefs des nations belligérantes,” il affirme que, “tout d’abord, le point fondamental doit être qu’à la force matérielle des armes soit substituée la force morale du droit;” il juge nécessaire de substituer “aux armées une institution d’arbitrage,” munie de sanctions assez efficaces pour mettre à la raison les gouvernements et les peuples qui refuseraient d’accepter les décisions de ce tribunal. Dans sa lettre à Mgr l’archevêque de Sens, S. E. le cardinal Gasparri a précisé et accentué les mesures suggérées par le Souverain Pontife pour multiplier les obstacles à toute guerre. Il dénonce la conscription; il suggère la suppression du service militaire obügatoire, le “boycottage universel” contre toute nation qui voudrait le rétablir, et la consultation du peuple “par voie de referendum ” avant de déclarer la guerre. Dans ces mesures, il voit les moyens les plus propres à assurer “la paix entre nations, autant du moins qu’il est possible en ce monde.” Tout ceci indique clairement que le Saint-Siège voit dans la guerre un mal contre lequel l’humanité a le droit et le devoir de se prémunir.
nion populaire la plus conforme à la pensée du pape, c’est celle des socialistes anglais. Lisez cet “appel de Noël” du Labour Leader: