M DCCC LXXX
INSTITUT DE FRANCE
NOTICE
SUR LA VIE ET LES TRAVAUX
M. LE B"' TAYLOR
PAR
M. LE V^^ HENRI DELABORDE
SECRIÎT.URE PERPÉTOEL DE l'aCADÉMIE
Lue dans la séance publique annuelle du 30 octobre 1880.
Messieurs,
Depuis l'abbé de Marolles jusqu'à Mariette, depuis le comte de Caylus jusqu'au duc de Luynes, jusqu'à d'autres plus près de nous encore, des curieux ou des connaisseui^s de tous les rangs ont successivement marqué leur place dans l'histoire de l'art français à côté des peintres, des sculpteurs ou des graveurs dont ils étaient les contemporains. A toutes les époques, la liste serait longue des amateurs d'élite qui, de leur vivant, ont secondé les progrès de notre école ou dont les libéralités posthumes ont en-
richi nos collections publiques; mais, quelque dévoués qu'ils fussent à la cause qu'ils avaient embrassée, ces hommes ne travaillaient à la soutenir que clans un ordre d'idées tout esthétique. Aucun d'eux ne s'était avisé d'exercer inic tutelle sur les artistes au point de vue de leurs intérêts matériels, et de prendre la direction de leurs affaires en même temps que le soin de leur gloire ; aucun n'avait songé à leur enseigner, i\ leur imposer au besoin, les moyens de s'assurer la sécurité pour leurs vieux jours ou de préserver leur jeunesse du sort misérable d'un Malfilàtre ou d'un Lantara.
M. le baron Taylor a le premier eu cette pensée, et il l'a mise en pratique avec un sentiment aussi exact des conditions de dignité individuelle à sauvegarder pour ses clients que des nécessités générales auxquelles il s'agissait de pourvoir. Ce sera l'honneur, le grand honneur de son nom, de rester attaché aune fondation qui n'est pas seulement une institution de bienfaisance, mais qui est aussi, au meilleur sens du mot, une œuvre d'émancipation libérale, puisque, moyennant une épargne annuelle minime, elle fait de chacun des coopérateurs l'artisan de sa propre destinée.
Est-ce là, d'ailleurs, Messieurs, l'unique souvenir que nous lègue une vie si longue et jusqu'au dernier jour si laborieuse? A combien d'autres entreprises, au contraire, n'a-l-elle pas été mêlée! Par combien d'autres travaux et d'autres services M. Taylor n'a-t-il pas justifié d'avance les hommages qui seraient rendus à sa mémoire ! Tour à tour, ou, à de certains moments, tout ensemble, peintre, soldat, auteur dramatique, archéologue; collaborateur de
Charles Nodier, de Bonington et de vingt autres écrivains ou artistes qu'il avait groupés autour de lui sous la bannière du romantisme naissant; voyageur chargé de missions scientifiques ayant un jour pour objet la conquête et le transport en France de l'obélisque de Louqsor, un autre jour l'acquisition de plus de quatre cents toiles destinées à la fondation au Louvre d'un musée espagnol ; commissaire royal près le Théâtre-Français dont, — avec une hardiesse que bien des gens qualifiaient alors de témérité, — il prenait sur lui d'ouvrir les portes à l'auteur de Henri III et à l'auteur d'Hernam : administrateur d'un des premiers chemins de fer qui aient été établis sur notre sol; président de ces nombreuses associations qu'il avait successivement créées dans l'intérêt des artistes de toutes les classes; enfin officier supérieur, membre de l'Institut et du Sénat, M. le baron Taylor n'a refusé à son temps et à son pays aucun genre de service; il n'a décliné aucune tâche, si haute ou si modeste qu'elle fût. Pendant trois quarts de siècle, il s'est prodigué dans l'accomplissement du bien sous toutes ses formes, du devoir à tous ses degrés. Aussi le moins qu'on puisse dire de cette existence plus pleine encore d'oeuvres que de jours, c'est qu'elle semble à elle seule en comprendre plusieurs et, par la multiplicité même des occupations acceptées ou choisies, par la diversité des voies parcourues, démentir la loi d'unité qui s'impose à nous d'ordinaire comme la condition nécessaire des efforts heureux.
Le temps me manquerait, Messieurs, même pour la simple énumération des différents travaux auxquels M. le baron Tavlor s'est livré et des événements de tout ordre
dans lesquels il lui a été donné d'avoir un rôle ou d'intervenir comme témoin. Comment recueillir devant vous tous les détails d'une telle vie et les souvenirs variés à l'infini qni s'y rattachent? Comment renfermer dans quelques pages la biographie complète d'un homme qui, tout enfant, avait vu Charette conduit par les rues de Nantes au supplice, et, déjà adolescent. Napoléon couronné à Notre- Dame; d'un homme qui, après avoir combattu en i8i4 sous les murs de Paris et fait en iSaS la campagne d'Espagne, s'était trouvé en situation d'approcher et même de conseiller Charles X au plus fort de la lutte engagée entre les partis littéraires de l'époque, le roi Louis-Philippe, pendant la durée entière de son règne, dans toutes les affaires qui intéressaient les beaux-arts, et, sous les régimes suivants, de voir habituellement, de bien connaître tous les personnages les plus considérables par leur rang, leur influence ou leurs talents? C'est seulement sous la forme d'un résumé qu'on peut essayer ici de traiter un aussi vaste sujet; c'est en le réduisant aux proportions d'une esquisse qu'il sera possible de tracer un portrait aussi compliqué et de le rendre, sinon minutieusement exact dans toutes ses parties, au moins assez fidèle dans l'ensemble pour rappeler la physionomie et pour entretenir la mémoire du confrère vénéré que nous avons perdu.
Isidore-Juslin-Séverin Taylor était né à Bruges, le i5 août 1789. Son père. Irlandais d'origine, mais naturalisé Français, avait, peu après son mai^iage, quitté Paris pour aller s'établir en Belgique, où il donnait des leçons de langue et de littérature anglaises. Ce fut sans doute à l'in-
fluence du milieu dans lequel s'étaient écoulées ses premières années que le jeune Taylor dut cette prédilection, assurément peu commune au temps de Napoléon I", pour les poètes et les romanciers d'outre-Manche, cette sorte d'anglomanie littéraire qui, avant de s'accuser formellement sur la scène d'un théâtre, se trahissait déjà dans des essais, à l'imitation de Mathurin ou de Lewis, écrits par l'écolier en marge de ses livres de classe, et faisait en réalité du futur auteur des Vampires, de Melmoth ou V Homme errant, de quelques autres mélodrames peut-être un peu plus sombres que de raison, un précurseur secret des prochains réformateurs, et, pour ainsi parler, un romantique avant la lettre.
D'ailleurs, dans le modeste pensionnat où ses parents l'avaient placé après leur retour à Paris, Tavlor trouvait, pour l'associer à ses rêves d'avenir aussi bien qu'à l'extrême indépendance de ses études actuelles, un confident, ou, si l'on veut, un complice, en tout cas un ardent admirateur. «Tu feras de belles pièces, et moi, je les jouerai, » lui disait avec conviction ce condisciple, qui se sentait, lui aussi, sous l'empire d'une vocation, et qui devait, en effet, par son talent de comédien, acquérir une renommée presque égale à celle de ses plus célèbres devanciers. Seulement la prédiction de Samson, — car c'était lui, — ne se réalisa qu'à moitié. Taylor, il est vrai, fit, de i8i5 à 1822, représenter avec succès plusieurs pièces, une entre autres, Bertram, ou le château de Saint-Aldobrand-, qui fut jouée sans interruption jusqu'à deux cents fois; mais Samson, occupé ailleurs, ne put avoir la part qu'il s'était promise dans les applaudissements donnés à l'auteur, et, lorsque, plus
tard, les deux anciens camarades de pension se retrouvèrent au Théâtre-Français, l'un comme sociétaire, l'autre comme administrateur de ce théâtre, le temps était bien passé pour eux de reprendre leurs premiei"s projets.
L'avenir d'un écrivain dramatique n'était pas le seul que Taylor, dès son enfance, tentât de se préparer. Déjà la passion des voyages et, en attendant les voyages, le besoin par anticipation de les décrire, avaient si bien pris possession de lui qu'il n'hésitait pas à jeter sur le papier le roman de ses expéditions imaginaires; ou si, par hasard, l'occasion s'était présentée la veille d'une petite course dans la banlieue de Paris, il ne manquait pas d'élever le récit de cette promenade au ton épique d'une odyssée, à celui tout au moins qu'aurait pu prendre l'heureux explorateur d'un pays inconnu. Taylor avait conservé, et sa famille garde pieusement aujourd'hui, le manuscrit original d'un de ces itinéraires tracés par lui, il y a quatre-vingts ans, avec un naïf enthousiasme, d'un de ces voyages de découverte accomplis en quelques heures dans un rayon de cjuelques lieues. Celui-ci avait pour point de départ Sèvres, que les parents de l'enfant habitaient alors, et, pour but, la maison d'un de leurs amis, à Nanterre. Peut-être, aux yeux de beaucoup de gens, un pareil trajet ne laisserait pas de paraître assez difficilement fertile en fortes émotions et en surprises. Le petit voyageur n'est pas de cet avis, et son langage le prouve de reste. « L'immensité du paysage», — c'est de la plaine de Gennevilliers qu'il s'a- , git, — le trouble et le confond; le mont Valérien, au pied duquel son imagination complaisante entrevoit « d'énormes précipices », les «monuments » de Nanterre eux-mêmes
ne lui inspirent guère moins d'admiration qu'il n'en éprouvera un jour en face du Liban ou des Pyramides, et les taillis qui, tant bien que mal, l'ont ombragé chemin faisant, lui semblent réaliser ce qu'il a entendu dire des profondeurs silencieuses et de la majesté des forêts.
Quoi de plus excusable après tout, ou plutôt quoi de plus légitime? L'enfant des villes qui se trouve tout à coup en contact direct avec la nature a des étonnements d'autant plus vifs, des visions d'autant plus éblouissantes que ses regards y ont été moins préparés; et, quand chez ce nouveau-venu aux spectacles, même les plus simples, de la vie extérieure, l'ingénuité du curieux qui ignore se double, comme ici, du sentiment inné et des facultés instinctives d'un artiste, les impressions i^eçues une première fois ne courront plus le risque de s'effacer. Elles se renouvelleront, au contraire, avec une force croissante à mesure que se multiplieront les occasions d'admirer. Gœthe a dit, en termes généraux, « que la meilleure partie du génie se compose du souvenir ». N'a-t-il pas dit aussi qu'en écrivant le journal de son Voyage en Suisse, il ne faisait presque que retrouver et que traduire, à vingt ans d'intervalle, les émotions de son enfance dans l'étroite enceinte d'un jardin? Qui sait si, toute proportion gardée entre les deux voyageurs, Taylor, à son tour, quand il parcourait l'Egypte ou la Palestine, ne se souvenait pas involontairement des modestes campagnes où il s'était essayé à son rôle d'observateur et du temps où sa plume novice se hasardait à les décrire? Peut-être le Pèlerinage à Jérusalem, la Syrie et la Judée, le Voyage sur la côte (F Afrique, d'autres ouvrages du même genre publiés par lui, ne sont-ils que la conséquence
naturelle des influences originairement subies, et pourrait-on, jusqu'à un certain point, en surprendre la promesse dans les humbles précédents que je viens de rappeler.
Cependant le moment était arrivé pour Taylor de quitter, avec la pension où il avait été élevé, les vagues désirs et les rêveries. Il lui fallait maintenant, par le choix d'une profession spéciale, entrer tout de bon dans la pratique de la vie. Après quelques études tentées en vue des examens d'admission à l'Ecole polytechnique, études d'ailleurs presque aussitôt abandonnées qu'entreprises, il se décida pour la peinture.
Était-ce donc qu'il aspirât à prendre rang parmi les peintres d'histoire, héritiers présomptifs de David ou, tout au moins, parmi les paysagistes imitateurs ou rivaux de Valenciennes? Ses visées n'allaient pas jusque-là. Bien qu'il eût, dans son enfance, reçu les leçons de Suvée, un des membres de l'ancienne Académie de peinture et l'un des représentants les plus intraitables de ses doctrines, le jeune débutant ne se croyait pas tenu de s'engager dans la même voie. Comme il s'agissait pour lui de concilier avec les intérêts de son éducation d'artiste les avantages matériels d'une rémunération immédiate, il saisit l'occasion qui se présentait d'entrer en qualité d'auxiliaire dans l'atelier des peintres employés, sous la direction de Degotti, à l'exécution des décors de l'Opéra et de plusieurs autres théâtres. Ce fut là qu'il se lia avec Ciceri, plus âgé que lui de quelques années ; avec Pierre Alaux, le frère aîné du peintre qui devait laisser à notre compagnie les souvenirs doublement chers d'un confrère présent pendant
plusieurs années au milieu de nous, et d'un sage directeur de l'Académie de France à Rome, dans des moments au moins difficiles; enfin avec Daguerre, encore obscur alors, mais déjà promis en secret à la célébrité, déjà préoccupé du problème que tout autre que lui eût jugé insoluble, et dont l'incorrigible opiniâtreté de son génie finirait un jour par avoir raison.
Taylor et Daguerre ! Quels souvenirs d'ordres différents attachés en apparence à ces deux noms, l'un personnifiant la concentration sans merci de la pensée sur un objet unique , l'autre, la souplesse et la promptitude d'un esprit fait pour tout comprendre, pour tout entreprendre, pour tout conduire avec un égal entrain ! Et pourtant, quelque dissemblables que puissent être les services rendus de part et d'autre, ne saurait-on, sans forcer le rapprochement, reconnaître chez ces deux hommes si diversement utiles, chez ces deux inventeurs, chacun à sa manière, la prédominance d'une qualité commune, — la force invincible de la volonté? Taylor, je l'ai dit, osait tout entreprendre, mais il savait aussi tout mener à fin et, comme D;!:i,i!erie, opposer aux lenteurs ou aux difficultés renaissantes de la tâche une confiance imperturbable dans le succès qui récompenserait un jour ses efforts. Ce fut quand il travaillait encore dans l'atelier de Degotti que la pensée d'une société de prévoyance à former entre les artistes lui fut suggérée par l'incertitude même du sort réservé à ceux qui l'enlouraient. Tandis que Daguerre tentait ses premières expériences pour trouver le secret qu'il lui faudrait si longtemps encore poursuivre vainement ou ne posséder qu'à
demi, Taylor, de son côté, méditait le projet et combinait les éléments de l'entreprise qu'il ne lui serait possible, en réalité, d'aborder que beaucoup plus tard.
En attendant, les deux amis s'étaient associés pour assurer dans le présent le succès d'une invention plus directement en rapport avec leurs habitudes acquises et leurs travaux professionnels. Je veux parler du Diorama^ sorte de panorama réformé où des illusions d'optique toutes nouvelles étaient produites par une ingénieuse application de la perspective linéaire et par des couleurs étendues sur les deux faces d'une même toile, alternatisement éclairée comme un tableau et comme un transparent.
L'auteur de cette invention, au moins dans ses principes essentiels, était un peintre décorateur comme Daguerre et Taylor, Bouton, qui, après les avoir initiés tous deux à sa découverte, leur avait proposé de l'exploiter en commun. L'offre acceptée, on se mit à l'œuvre ; mais il ne suffisait pas que les trois artistes se fussent partagé la besogne. L'installation du Diorama exigeait des dépenses considérables, et, si ceux qui avaient eu la pensée de l'entreprise se sentaient suffisamment en fonds de talent pour la tenter, ils ne se trouvaient pas, à beaucoup près, aussi bien approvisionnés pour le reste. Taylor se chargea de procurer ce qui manquait. Gi^âce à lui, les sommes nécessaires furent versées par des commanditaires qu'il avait su intéresser à la réussite du projet. Au bout de quelques mois les bâtiments du Diorama étaient construits, les premiers spécimens de l'art nouveau exposés aux regards aussitôt conquis de la foule, et pendant dix-sept années, depuis 1822 jusqu'au jour où l'incendie renversa en 1889 ces murs
qui, malheureusement, ne devaient plus se relever, nombre de toiles représentant des scènes d'intérieur ou de plein air, — les Ruines de la chapelle d'Hobj-Rood, par exemple, la Messe de minuit à Saint-Étienne-du-Mont, Un éboulement dans la vallée de Goldau, — bien d'autres vues de monuments ou d'autres paysages encore vinrent successivement exciter une admii'ation dont ceux qui l'éprouvèrent alors n'ont certainement pas perdu le souvenir.
L'établissement du Diorama auquel Taylor venait de prendre une si grande part n'avait pas cependant absorbé à ce point son activité et son temps qu'il eut dû y sacrifier la continuation d'une autre œuvre commencée un peu auparavant. Un théâtre dont la prospérité l'intéressait à plus d'un titre, avait été, sous le nom de Panorama dramatique, fondé par son ancien camarade d'atelier, Pierre Alaux. Outre le concours administratif qu'il prêtait depuis l'origine à celui-ci, outre les pièces qu'il lui fournissait, — drames, comédies ou pantomimes, — Taylor lui donnait encore l'appui de son zèle pour une réforme à opérer dans un ordre de travaux tout pittoresques. Alaux et lui, en effet, avaient entendu faire de la scène du Panorama dramatique un champ d'expériences tendant à renouveler complètement la disposition traditionnelle des décors de théâtre, et ils avaient commencé par substituer aux toiles de fond accoutumées et aux coulisses des toiles recouvrant un mur concave comme celui d'un panorama proprement dit. Le long de cet hémicycle qui recevait la lumière de foyers établis dans les frises , d'autres toiles appliquées sur des châssis de dimensions et de formes diverses simulaient des plis de terrain, des rochers ou des buissons, derrière
lesquels des baies pratiquées çà et là clans le mui^ du fond s'ouvraient pour donner passag^e aux acteurs. Enfin, au lieu du rideau destiné dans les autres théâtres à clore la scène pendant les intervalles de la représentation, une sorte d'immense volet mécanique formé de glaces juxtaposées réfléchissait, au moment des entractes, l'aspect de la salle et permettait ainsi aux spectateurs de la pièce de devenir les spectateurs de leurs propres personnes et de celles de letirs voisins.
Toutes ces innovations étaient-elles également bonnes ? La question n'est pas à discuter ici. Ce que l'on peut dire seulement, c'est que les tentatives faites autrefois au Panorama dramatique marquent le point de départ des efforts par lesquels on a réussi de nos jours à rendre plus vraisemblables les décors et les effets scéniques, et qu'elles ont au moins préparé les progrès que nous avons vus s'accomplir. Ne pourrait-on, à meilleur droit encore, attribuer en grande partie au mouvement imprimé par ïaylor le développement, chez les hommes du monde comme chez les artistes, de ce goût si vif aujourd'hui, si contraire à nos habitudes passées, pour les vieux monuments de notre art national? Jusqu'au jour où Taylor entreprenait, sous le titre de : Voi/agcs pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, la publication du grand ouvrage qu'il devait, — exemple de persévérance probablement unique ! — continuer sans interruption pendant soixante-deux ans, quel écrivain, quel artiste s'était avisé d'attirer l'attention publique sur les précieux débris de l'architecture et de la sculpture qui avaient survécu dans notre pays au moyen âge ou même à l'époque dite de la Renaissance?
— i3 — Vers la fin du XVIP siècle, il est vrai, et au commencement du XVIII% un simple curieux et un savant, Gaignières et Montfaucon, avaient eu chacun la pensée de dresser, pour ainsi dire, l'inventaire pittoresque de ces reliques du génie ou du talent de nos aïeux : le premier en formant une collection de dessins destinée d'ailleurs, comme autrefois la bibliothèque de Grolier, seulement à son usage ou celui de ses amis; le second, en composant son ouvrage sur les Monuments de la monarchie française^ Mais ce n'était pas seulement la publicité qui manquait aux pièces qu'avait réunies Gaignières ; c'étaient encore, en raison même de l'extrême inexpérience des dessinateurs employés par lui, la précision et la fidélité dans l'imitation des modèles. Et, quant aux planches gravées qui accompagnent le texte de Montfaucon, elles n'ont o^uère, au point de vue de l'exécution, un mérite plus sérieux, ni, au point de vue des caractères historiques, une exactitude plus rigoureuse.
Naturellement, dans la seconde moitié du XVIIP siècle, on n'avait pas songé à faire mieux, ni môme à faire autant. Les inclinations de l'époque ne la portaient pas, on le sait, à réhabiliter les souvenirs de la « barbarie gothique ». Tandis que des érudits comme Mariette, des amateurs comme Caylus et Choiseul-Gouffier , travaillaient à l'envi à i^épandre par de grandes publications la connaissance des antiquités grecques ou romaines, aucun autre ne se sentait d'humeur à nous faire connaître les monuments de notre propre pays. En ce qui concernait les origines, l'histoire, l'honneur dans le passé de l'art national, chacun acceptait de confiance les préjugés ou les erreurs une fois mises
en circulation par quelque panégyriste à outrance de l'art et des artistes modernes. Voltaire lui-même n'nvait-il pas pu écrire, sans scandaliser personne, que l'ère des progrès en France s'était ouverte, pour l'architecture avec l'époque qui avait vu s'élever le portail de Saint-Gervais, pour la sculpture avec celle où avaient paru à Versailles les statues des Bains d'Apollon?
Enfin, ce n'était pas pendant les années de la Révolution et de l'Empire, ce n'était pas sous l'influence de David et des siens, que l'opinion devait se montrer moins indifférente ou moins injuste. Sans doute, le musée des Petils- Augustins avait été formé des monuments que le courageux Alexandre Lenoir avait pu çà et là arracher aux mains des destructeurs; mais, dès le commencement de la Restauration, cette belle collection n'existait plus, et les objets d'art qui la composaient, dispersés de nouveau sur tous les points de la France, étaient allés rejoindre dans l'oubli tant d'autres richesses du même genre encore en place.
Les choses en étaient là lorsque Taylor fit paraître en 1820 les premières livraisons de ses Voyages pittoresques et romantiques. Certes le terrain où il s'aventurait ne semblait guère bien préparé, et cependant il y prit pied tout d'abord avec une telle assurance, il montra si résolument la volonté d'y attirer les autres que, moitié i^espect humain, moitié surprise, on ne larda pas à s'y laisser entraîner.
Quelle que fût du reste, au point de vue des idées générales et des appréciations historiques, la nouveauté de la thèse soutenue par l'auteur des Voyages dans l'ancienne France, le mode d'exécution adopté pour les planches jointes au texte n'était pas moins inusité. En appliquant les
procédés de la lithogi-aphie à la reproduction des sites ou des monuments sur lesquels il voulait nous renseigner, Taylor ne faisait pas seulement cpie rompre avec la tradition consacrée en pareil cas, avec l'usage séculaire de la gravure au burin pour tout recueil pittoresque ou scientifique; il donnait au nouveau moyen lui-même une extension imprévue. Depuis le jour, bien rapproché encore, où la découverte de Senefelder avait été importée en France, elle était restée presque comme non avenue dans le domaine de l'art sérieux et des travaux de longue haleine. A voir l'emploi que s'étaient contentés d'en faire ceux qui dans notre pays avaient manié d'abord le crayon lithographique, on aurait pu croire que le procédé ne se prêtait qu'à des indications rapides et sommaires, qu'à de simples esquisses à peu pi^ès au trait comme les croquis dessinés sur la pierre par Carie et par Horace Vernet, ou brusquement charbonnées comme les premières lithographies de Charlet et de Géricault.
Les travaux exécutés sous la direction de Taylor étaient venus dès le commencement faire justice de cette erreur; ceux qui suivirent achevèrent de la démontrer aux yeux de tous . La série des Voyages dans F ancienne France est peut-être le meilleur témoignage en faveur de la lithographie qui ait été produit dans notre siècle, comme depuis (iranet jusqu'à Bonington, depuis Ingres jusqu'à Delacroix, depuis Percier jusqu'à Viollet-le-Duc, les artistes qui ont aidé Taylor dans sa longue tâche forment l'ensemble le plus varié de talents qu'une entreprise de ce genre ait jamais rapprochés les uns des autres.
De toutes les œuvres qu'a laissées Taylor celle-ci semble-
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ralt donc la mieux laite pour lui survivre, si une autre commencée plus tard et plus généreusement inspirée encore ne devait surtout recommander sa mémoire, et résumer dans le souvenir d'un bienfait principal tant de services différents, tant de titres successivement acquis.
Ce fut en i84o que Taylor fonda la première de ces cinq associations, aujourd'hui si prospères, auxquelles les artistes doivent de se trouver, eux ou leurs familles, assurés pour l'avenir contre la misère et, — secours aussi précieux, aussi indispensable, peut-être, — contre l'oubli, apparent ou réel, de leui's anciens compagnons de travail. Les seuls que concernât alors l'institution qu'il s'agissait de créer étaient les artistes dramatiques. Un comité formé de quelques-uns d'entre eux, Samson, le vieil ami d'enfance, en tête, avait été appelé par Taylor à seconder ses premiers efforts et à verser avec lui les premiers fonds. Maigre capital d'ailFeurs que celui qu'on arrivait à constituer ainsi et dont le chiffre moins proportionné forcément au bon vouloir des souscripteurs qu'à la médiocrité de leurs ressources ne dépassait pas, tout compté, trois mille francs! N'importe, l'exemple était donné, l'objet de l'entreprise défini, le texte des statuts arrêté et bientôt rendu public. Restait maintenant, en attendant les dons volontaires qui pourraient survenir, à recruter un assez grand nombre d'adhérents pour que, avec la cotisation annuelle de six francs fournie par chacun d'eux, on trouvât de quoi commencer à soulager les infortunes en vue desquelles le projet avait été conçu.
Grâce à l'empressement des intéressés, grâce surtout au dévouement et au zèle de celui qui travaillait à tout aller-
mil' comme il avait tout préparé, le succès ne se fit pas attendre ; si bien que, encourage à la confiance par les l'ésultats déjà obtenus, Taylor pouvait, trois ans après l'établissement de la Société des artistes dramatiques , fonder sur les mêmes bases la Société des artistes musiciens^ un peu plus tard celle des peintres, sculpteurs^ architectes et graveurs, enfin la Société des inventeurs et artistes industriels et la Société des membres de T enseirjnement. Encore pourrait-on ajouter à cette liste la Société des gens de lettres et \?l Société des auteurs et compositeurs dramatiques au développement desquelles Taylor a puissamment concouru, si, pour établir ses droits à la gratitude de tous, il ne suffisait amplement de s'en tenir aux fondations dues à sa seule initiative. Estil besoin d'ailleurs d'insister même sur ce point? Rappeler le bien qu'a fait Taylor serait presque ne redire qu'une banalité, et, dans tous les cas, la parole en ceci aurait moins d'éloquence que les chiffres. Un revenu annuel de près de trois cent mille francs, voilà ce que possèdent aujourd'hui les divei^ses Sociétés, dont la première se fondait, il y a quarante ans, au capital de mille écus; quatre millions, voilà ce qui a pu être distribué, pendant ces quarante années, en secours à des- artistes pauvres, à leurs veuves ou à leurs enfants.
Vous avez eu. Messieurs, votre part, et une large part, dans le soulagement apporté à tant de tristesses ou d'infortunes par les mains de votre digne confrère. Les membres de l'Académie avaient été des premiers à inscrire leurs ïioms sur la liste de ses coopérateurs; combien depuis lors ajoutèrent à leur cotisation réglementaire le surcroît de libéralités exceptionnelles! Un d'entre eux abandonnait à
l'Association des artistes le prix de la grande médaille d'honneur qui lui était décernée en i8^)'3; un autre, à vingt ans d'intervalle, n'acceptait la même récompense que pour en faire aussitôt le même emploi; un autre enfin remettait à Taylor la somme considérable qu'avait produite l'exposition à l'Kcole des Beaux-Arts des peintures décoratives destinées au foyer de l'Opéra. Et que de fois les œuvres des morts eux-mêmes sont venues augmenter les i^essources dues à la générosité des vivants ! Les expositions posthumes des tableaux et des dessins qu'avaient signés Paul Delaroche, Flandrin, Pils, d'autres encore, ont grossi de plus de cent mille francs un trésor dont on peut dire qu'il est également profitable aux intérêts de ceux qui y puisent et à l'honneur de ceux qui l'ont formé.
Si efficace toutefois qu'ait été le concours ainsi prêté à Tavlor, ce n'en est pas moins à lui qu'appartient le mérite principal et, en quelque sorte, la responsabilité à tous les instants du bien qui s'est accompli. Non seulement il a dès l'origine rallié autour de lui les hommes de bonne volonté, mais il n'a cessé de diriger jusqu'à la fin, pour le rendre de plus en plus fécond, le mouvement qu'il avait provoqué. Il a su en étendre ou en confirmer les effets avec un zèle toujours en éveil, toujours prêt à tirer parti des occasions, toujours au service des talents quels qu'ils fussent, des honnêtes gens de quelque point qu'ils vinssent, des idées de progrès sous quelque forme qu'il y eût à les discerner.
Fallait-il, au lendemain de la mort d'un artiste célèbre, placer l'ensemble de ses œuvres sous nos yeux, organiser une exposition rétrospective d'objets d'art ou d'industrie, intervenir auprès du [)ouvoir en faveur des timides ou des
oublii's, rendre hommage en i'ace d'un tombeau à une noble mémoire ou, dans la salle d'un banquet, à quelque hôte illustre de la France? Taylor suffisait à tout, il trouvait du temps pour tout, il était présent partout, aux réunions périodiques des nombreux comités qu'il présidait comme aux séances de l'Académie, comme à celles des commissions spéciales appelées à délibérer sur telle ou telle question du moment. Parvenu à l'âge où le détachement des hommes et des choses devient presque la condition même de l'existence, où le repos absolu s'impose comme une nécessité, Taylor ne renonçait à rien et ne se modifiait en rien. Il gardait une activité de corps et d'esprit, une puissance de travail qui semblait dépasser la limite des forces humaines, comme le nombre de ses années avait excédé déjà les bornes ordinaires de la vie ; et lorsque la maladie à laquelle il avait si longtemps échappé le cloua, à près de quatre-vingtdix ans, sur le lit de douleur qui devait au bout de quelques mois être son lit de mort, son intelligence toujours jeune, toujours préoccupée du bien qu'il fallait poursuivre ou du bien qui restait à faire, son âme toujours égale à elle-même ne consentit pas plus à se laisser distraire avant l'heure des devoirs de la terre qu'elle n'hésita, le moment venu, à s'élever plus haut et à se tourner vers d'autres horizons.
Taylor, Messieurs, s'est donc jusqu'à la fin continué sans démenti, sans variation même d'aucune sorte. J'en appelle à ceux d'entre vous qui purent le voir encore pendant ses derniers jours. Ne retrouvaient-ils pas alors chez lui tout ce qu'ils avaient de longue main accoutumé d'y rencontrer? N'était-ce pas la même énergie morale, la même ardeur d'imagination unie à une inaltérable patience et, sous les
formes les plus courtoises, à toute l'opiniâtreté d'un cœur convaincu?
L'opiniâtreté, ou, si l'on veut, une persévérance infatigable, voilà en effet, après la bonté, le traitle plus distinctif du caractère de notre regretté confrère et peut-être le vrai secret de tous les succès qui ont marcpié sa vie, de tous les bienfaits qui l'ont honorée. Rien de moins agressif d'ailleurs, rien de moins hautain dans la pratique que cette force de volonté dont Taylor était si bien pourvu. Qu'il eût affaire à un homme au pouvoir ou à quelque fonctionnaire en sousordre, à ceux qu'il s'agissait pour lui de conquérir ou aux agents qu'il avait la mission de diriger, c'était avec la même politesse scrupuleuse, avec la même bonne grâce qu'il procédait; mais ces dehors si peu impérieux, cette urbanité des manières et du langage n'étaient chez lui que le laisser-passer et la parure d'intentions irrévocablement arrêtées qu'il entendait bien, bon gré, mal gré, faire prévaloir. On pouvait lui résister ou se dérober à ses instances, il était nuilaisé de lui inspirer un doute sur ce qu'il avait une fois décidé, plus difficile encore de le convertir, impossible de le décourager. Et quel art tout particulier, quelle originalité pourrait-on dire , dans les moyens employés par lui pour amener les autres à ses fins!
Ainsi que le rappelait naguère un de nos confrères d'une autre académie, qui, dans l'exercice des fonctions les plus hautes, s'était trouvé souvent en situation de reconnaître cette tactique et de subir cette influence (i), « Taylor avait
(1) M. Jules Simon, Discours prononcé aux funérailles du baron Taylor, le 15 septembre 1879.
une manière à lui de faire le métier de solliciteur. Quel que fût le ministre, il arrivait dans son cabinet en temps opportun et exposait sa demande du ton dont on donnerait un conseil. Voilà, disait-il, une bonne occasion d'appliquer les fonds de secours, ou bien : voilà l'homme qui convient à la place vacante ». Répondait-on à ses propositions par des paroles équivoques ou par un refus? Il attendait philosophiquement qu'un délai raisonnable se fût écoulé pour revenir à la charge, sauf à temporiser encore après l'insuccès d'une seconde tentative et même de beaucoup d'autres, s'il le fallait. S'empressait-on au contraire d'accueillir sa requête? Il félicitait celui qui s'était laissé convaincre aussi sincèrement, pour le moins, qu'il s'applaudissait lui-même d'avoir réussi, et « remerciait en homme sûr d'avoir, avant tout, rendu service au gouvernement ou au ministre, en lui donnant l'occasion de bien placer une faveur. »
Taylor avait le droit de traiter ainsi d'égal à égal avec les représentants les plus élevés de l'administration ou du pouvoir. Sa situation si bien établie, son passé si plein de «^randes et bonnes œuvres , lui assuraient une autorité considérable et une autorité avec laquelle chacun se sentait d'autant mieux tenu de compter qu'elle s'exerçait plus dégagée de tout calcul, de toute arrière-pensée égoïste. Nul, pour essayer de s'y soustraire, n'eût eu la ressource de mettre en doute le parfait désintéressement de Taylor. C'était chez lui une vertu de tous les temps, une habitude en toutes circonstances ; et, de même que, au retour d'une de ses missions en Egypte, il rendait spontanément à l'État plus des trois quarts de la somme qui lui avait été allouée
au départ, de même il ne consentit jamais, en dehors de la plus stricte justice, à bénéficier personnellement du crédit dont il jouissait. Les emplois auxquels il fut appelé , les dignités qu'on lui conféra, furent la récompense naturelle de ses mérites, non le prix de ses obsessions. Lui qui, toute sa vie, s'inquiéta si passionnément du sort des autres, lui que l'on trouvait toujours prêt à servir quiconque pouvait de près ou de loin avoir besoin de son appui, il devenait presque indifférent ou inactif lorsqu'il s'agissait seulement de ses propres intérêts. Aussi ne devait-il guère transmettre à ceux qui portent aujourd'hui son nom d'autres richesses que ce nom même, d'autre héritage que les exemples de sa vie toute de travail, de probité et de dévouement. Noble héritage, certes, dont ils ont le droit d'être fiers devant le pays !
Pour nous. Messieurs, nous avons aussi quelque chose à recueillir dans l'honneur qui s'attache à la mémoire de notre vieil ami ; à nous aussi, il appartient de conserver avec orgueil les souvenirs qu'il laisse. Taylor a été pendant plus de trente ans, un des nôtres. L'Académie qui, en 1847, l'avait appelé à elle, signalé déjà par de grands services, l'Académie l'a vu ensuite ajouter des titres plus éclatants, des travaux plus méritoires encore, aux droits acquis et aux œuvres qu'elle avait consacrés par ses suffrages ; elle l'a vu réussir, en dépit des années, à maintenir, à augmenter même sa légitime influence. Or, Messieurs, ils sont rares à notre époque, — ne l'ont-ils pas toujours été d'ailleurs ? — ceux qui demeurent ainsi en crédit jusqu'à la fin, ceux dont la réputation, une fois faite, décourage les attaques et résiste à l'épreuve du temps. Par un privilège sin-
-ulier Taylor vivant n'a connu ni ces ingratitudes ni ces Liustices dont tant d'autres ont eu à souffrir : mort, il doit plus sûrement encore y échapper et, votre fidèle affection aidant, rester désormais pour tout le monde ce qu'il fut en effet, d'un bout à l'autre de son existence, — un homme d'une intelligence aussi hardie que généreuse, et, dans la plus large, dans la plus belle acception du mot, un homme de cœur.
Paris.- Typ. de Firmin-Didot et C-, imp de l'Institut, rue Jacob, 56. - 1U083