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Brochures. Littérature canadienne

— Lorsque je commençai ces ''Choses", en 1915, après avoir lu le "Vieux hangar" de M. l'ahhé C. Roy, nous n'avions pas deux autres beaux livres qui ont paru depuis lors et dont Véloge n'est plus à faire puisqu'il est dans toutes les bouches:

"Chez nous" de M. Rivard et "Rapaillages" de M. l'abbé Groulx?

— Précisément. Après ces pages aussi savoureuses qu'élégantes et où les mots du terroir sont jetés comme des fleurs soiis les pas des plus harmonieuses périodes classiques, les miennes, écmes un peu va comme je te pousse, m'ont paru aussi insipides que vulgaires; c'est pourquoi je les ai abandonnées.

— Vous avez eu tort de ne ptas les revoir. Les félicitations que méritent les éminents auteurs pour leur oeuvre à la fois haute-

7nent littéraire et prof.ondément canadienne, auraient dû vous encourager comme elles le doivent pour ceux qui font des efforts dans le même sens. Vous vous prétendez inapte à faire oeuvre littéraire? Soit! faites oeuvre canadienne, tout sirapleinent.

— Mais écrites ainsi, sans cérémonie ni syntaxe, ces pages sembleront V effet d'une gageure.

— Qu'importe! Ce sera au nfioins un travail intéressant à envoyer au Comité du Parler Français qui prépare notre Glossaire. Vous avez lu les ''contes canadiens" dans la revue du folk-lore américain?

— Oîd, et vous voudriez que j'écrive ainsi?

— Pourquoi pas?

— Mais alors, au lieu de suivre les exemples de nos ''maîtres de l'heure", je prendrais une voie diamétralement opposée, puisque j'aurai, moi, quelques mots français piqués comme des fleurs sur les sentiers raboteux de mes phrases du terroir*

— Ce sera exquis!

— Cest donc sérieux? Eh bien! c'est ainsi que je les ai écrites, afin de me rendre compte par moi-raême de la tenue qu'aurait une suite d'articles écrits sans art, en ''style habitant". Je vous les envoie telles quelles et vous les recommande : c'est souverain contre les attaques de neurasthénie. Fax et Bonum!

—Enfin!

Les foins à la petite faulx

'EST peut-être parce que la mort l'a prise pour arme symbolique, mais la petite faux nous reste tout de même, et avec la connivence des rochières, des marais et des abouts, maigres lam^beaux de ses domaines usurpés, elle promène parmi nous sa marche apologétique. Entre temps, elle demeure inoffensive et boudeuse, accrochée au pan de la laiterie ou à cheval sur le four où elle se repose du labeur des siècles et se chauffe le dos au soleil, comme les vieux. Elle trouve ainsi dans les réminiscences de son long passé glorieux, rind\dgente bonté, cette fleur d'automne de la vie, dont elle embaume la solitude de ses vieux jours.

Et pourtant si la petite faux voulait sortir de son silence et nous raconter ses pèlerinages héroïques à travers les souches

et les chicots des premières terres neuves, depuis le jour lointain où, grâce à un homme de génie, elle fut inventée ! Mais toujours comme les vieux, elle courbe lechine et no dit motte. Evoquons ce ''temps" doij. <uîe vit et dont elle meurt. C'est un moyen infaillible d'ouvrir son àme d'acier insensible et froide en apparence, m^ais qu'un seul rayon de joie peut réchauffer.

Pauvre petite vieille ! de quel éclat ne brillais-tu pas jadis, lorsque dans le vitrau du marchand général — où il n'y avait généralement pas grand'chose — tu attendais, au milieu des pièges-à-rats, des romaines et des sucriers de cristal, ton nouveau maitre.

Hélas! tu m'attendis toujours en vain, car doué par le ciel, dès l'âge le plus tendre — pour dire comme la maîtresse d'école — d'une aptitude peu commune pour faucher les roches et les fourmillicrcs, le père chez nous me dotait toujours d'une faux de l'autre saison, non sans l'avoir onctueusement repassée sur la meule pour m'en faire accroire. Mais en

revanche, en ai- je affilé des faux, le soir après l'école, près de la corde de bois et jusqu'à la lumière du fanal souvent.

Il fallait à tout de reste des faux bien coupantes, surtout quand les faiicheîix devaient attaquer la grand' pièce de la terreforte, où le mil était gros et raide comme des broches à tricoter; en les affilant la veille au soir, ils pouvaient se rendre aux champs drès le matin et profiter de la fraîche pour eux-mêmes, de la rosée pour les faux et en ménager ainsi la coupe.

Au petit jour, vous auriez pu les voir descendre, la faux en halan sur l'épaule, en train de inâchouiller une tige de mil prise le long du chemin. Chacun prenait alors sa menée, plus ou moins large, selon sa force et son adresse. Promenant ensuite sa faux mordante dans le foin, plus tendre et plus pâle à la tige, il ramenait avec force à sa gauche le lourd éventail palpitant et fleuri qui formait Vandain. Puis, la faulx suspendue à son bras, il allait reprendre un autre andain, qui était suivi d'un autre et d'un autre. . .

Dès qu'un faucheur s'apercevait que sa faux était moins prime, de retour sur la planche cVahout, il la dressait devant lui; puis, tirant de sa jambe de hotte une pierre à aiguiser, il la trempait dans Teau de la rigole voisine, ou (excusez, Mesdames), il lui crachait à la figure, mais sans m'épris. Alors, par une suite de gestes à la fois savants et difficiles, il faisait glisser cette pierre, de l'un et de l'autre côté du taillant, lequel, avec un son de grelot fêlé, reprenait sa coupe dans le temps de rien*-

D'ordinaire, les faucheurs avaient^eu le temps d'abattre, avant de déjeuner, un rodeux de beau morceau, dans le coin, ou une lichette tout le long de la pièce. Si je mets ici que cinq ou six crêpes ne leur faisaient pas peur, c'est à titre de simple renseignement. Aussi était-ce avec un courage nouveau et des forces nouvelles qu'ils retournaient à l'ouvrage, accompagnés cette fois des faneurs et des faneuses.

Rien de joli comme les mouvements capricieux et enjoués des faneuses au

travail. Une grâce rustique, consolante comme toutes les grâces, préside à cette cérémonie d'incantation. Le rite champêtre se déroule au-dessus des champs dépouillés, que les gracieuses magiciennes revêtent une fois encore de leurs opulents manteaux, dont elles font ressortir toutes les broderies. Le parfum des foins secoués embaume comme un encens l'air chaud, où les brocques des faneuses les projettent, avec des signes cabalistiques dont elles ont le ravissant secret. Toutes les fleurs déjà fanées, après ce dernier baiser de soleil, retombent sur les ailes de leurs cajoines, sur les épaules et autour d'elles, partout. . .

Toutefois, faner n'était pas toujours un jeu, ou du moins, c'était un jeu malaisé. Quand il y avait du jargeau dans le foin par exemple, — une engeance insécrahle, je vous dis — sans compter qu'avec ça le foin, ne séchant guère avant le serrage, reste mucre jusque dans la grange, où il pouvait faire resuer l'autre quand il ne le faisait pas canir.

C'est curieux tout de même, comme

midi vient vite. Déjà, vers les neuf heures, on avait vu remonter le postillon qui ne manquait jamais de jaspiner à propos des ornières et des cahots de notre part de route. Puis vers onze heures, on le revoyait pointer au déviron de chez Blanchette, ramenant les promeneux pour le train de midi. Et comme chez-nous nous n'avions pas de porte-voix, comme chez Major notre voisin, on guettait l'ombre de la chunée chez Limoges notre arc-boutant: lorsqu'elle tombait en plein sur le bord du loriniier, c'était, mzdz juste, ça fendait le canon de la citadelle, dont le bruit donnait le signal du départ pour le dîner.

Vers les deux heures de relevée, nous pouvions déjà nous mettre au ratelage, en commençant, comme de raison, par le premier fanage du matin. Vous qui me lisez, dites! avez-vous déjà râtelé? Non? Bien alors que Dieu vous bénisse! mais je le regrette pour vous, car il vous sera difficile de bien comprendre ce qui faisait l'agrément et la beauté de nos anciens foins à la petite faux.

Le ratelage était, à mon avis, le plus agéable travail des foins, mais non toutefois le moins fatigant, je vous assure.

Pour le premier et le second rateleux, passe encore; lorsque les créatures voulaient venir aux champs mordicuSy c'était leur poste tout désigné, et il n'y avait vraiment j)as de quoi les vanner' Mais leurs petits hotteaiix devenaient vite de vraies bottes de foin, et celui qui fermait le rang en avait tout son raide à les relever. Quand le soleil v^omhe et qu'il n'y a pas une goutte de vent, surtout lorsqu'on râtle en écliaf ouvrée, les rateleux deviennent trempes en navettes : aussi, avant d'ouvrir un nouveau rang, on déterrait la cruche-à-l'eau, cachée sous le bout du rang, afin de se rafraîchir un peu le gorgotton.

Vers les 4 heures, par là, on voyait descendre les grand' charettes avec tout leur dregail Si en sortant du repas, toutefois, on avait vu des tirants dans le nord, ou que le temps faisant mine de se chagriner, donnait à craindre des grêlons pour l'aprcs-midi, on pouvait, au forçail, com-

mencer le serrage aussitôt après le repas, quittes à faire des reilloches si le temps menaçait tout de bon. C'est alors quç les râteleux devaient se démener; parfois, ils n'en étaient pas noirs de rire et ils auraient bien recédé leur place au fouleux pour des petites patates.

Et pourtant, ce pauvre fouleux n'était pas, lui no'n plus, aux petits oiseaux. Tant qu'il était dans le her de la voiture, tout marchait comme sur des roulettes. Mais lorsque lé foin dépassait les échelles, c'était une autre paire de manches, surtout si le cheval était un peu brouillon et toujours prêt a faire des sauts croches quand les fourchettes lui arrivaient grosses et drues sur les jambes; qu'il lui fallait les placer, se placer et se tiendra debout; ro2fs me croirez si vous voulez, mais il n'était pas toujours aux noces.

Il ne lui suffisait pas d'ailleurs de savoir se tiendre debout, mais encore de savoir fouler large, fouler dur et fouler haut.

Fouler dur, cela dépend un peu de la corporance du fouleur, car un marmoussin

ne saura jamais en venir à bout. Fouler large est un tour à prendre et pour le réussi duquel, c'est le cas de le dire, tout fourrage ne se prête pas. Parlez-moi, par exemple, des queues-de-renard, dlierbe-àla-puce ou de réveil-matin\ c'est infâme comme toute; tout ce qui excède le fond de la charette dégoutte tout le long du chemân, comm.e de la pâte-à-crêpe. Fouler haut, 77ia frine, c'est moins malaisé que dangereux pour celui qui a les jambes molles comm.e de la laine. Dans tous les cas, lorsque le chargeage était rendu à une certaine hauteur, il était plus prudent pour le fouleux de s'écrapoutir s'il ne voulait pas prendre une plonge lorsque la voiture deveait passer une fossette.

Pendant qu'on emplisait la charrette, les rateleux n'étaient guère à plaindre; en suivant le ckargeux, ils n'avaient qu'à donner un coup de râteau par ci par là et h peigm-' le voyage lorsqu'il était perclié. Ils pouvaient ensuite courir aux petites merises ou aux cerise s-à-grappc s dans les coteaux, ou sur la pointe à mon oncle, pendant que les autres allaient de-

charger le foin sur le fanil. C'est là qu'ils en prenaient une suée! la chemise en flacquait sur la peau et l'eau souvent leur en coulait au bout du nez-

Si la serrée se faisait loin de la maison — quand nous allions chez Cahu par exemple — comme nous étions bien restés le soir, on embarquait sur le voyage pour revenir. Alors, un bras passé sous la perche (dans le cas où Vendormitoire nous prendrait), on se laissait bercer dans le foin tiède, en mangeant les pommes douces à mon onche Michel, chantant des rir/odons ou rêvassant, selon les aptitudes et les goûts de chacun.

On arrivait à la maison — car on arrive toujours — et après le repas du soir, nous étions tellement rendus que nous n'avions pas l'envie d'aller jeunesser bien loin. La prière en famille terminée, on veillait, assis dans les marches de l'escalier, en regardant la nuit déborder de la rivière, courir vers le rang du sud, puis remonter les coteaux du nord, atteindre la rochière et les talles de pimbina, puis arriver au petit jardin et à la barrière, près du four.

Pendant ce temps-là, les (jornouilles et les waïc avons s'en donnaient clans la mare, au bout du grand jardin. Ce concert semblait s'éterniser uniquement pour préparer le sommeil qui ne tardait pas à venir clore la journée laborieuse et refaire les forces pour recommencer le lendemain.

Dans ce ten^ps-là, les gens de la ville ne dédaignaient pas de venir donner nn coup de main aux travaux des champs :

on y a vu des écrivains, des avocats, des universitaires et même des demoiselles très-bien. On y a vu particulièrement des écoliers du séminaire, venus après la distribution des prix, avec plus de médailles que de santé : un teint de clair de lune, des doigts de pianiste et un appétit de moineau. Il est vrai qu'ils retournaient après les vacances, avec des têtes d'Iroquois, des mains qu'on aurait prises pour des harts de liard, une faim de bûcheux, et parfois étout, les hardes en aiguillettes. Mais ils avaient aussi du sang plein les joues, de la joie plein les yeux, du courage plein le coeur pour retourner aux

oasis rairaîchissantes de leiUc thèmes grecs. Si je ne me trompe, nous ne pouvions guère leur donner plus pour les rendre heureux.

J'allais émettre le souhait que les colonies de vacances utilisent — dans le double but d'afierm.ir leur santé et de prêter secours aux agriculteurs — l'activité des enfants qu'elles groupent chaque été pour les faire canoter en attendant qu'ils se noient. Mais j'oubliais que les dites colonies de vacances ont été créées chez nous, depuis que. . . nous ne faisons plus les foins à la petite faux, absolument comme si ceci devait remplacer cela. Avec les faucl:euses, les enfants seraient d'ailleurs nuisibles aux champs, lorsqu'ils ne seraient pas en danger; car la radieuse machine leur couperait un membre avec la môme sérénité qu'elle fauche la mortelle ou les verges d'or.

Dites ce que vous voudrez, les enfants auront beau jouer à la balle, au golf, au tennis, et faire de la g^^mnastique sous la direction des professeurs les mieux di-

plômcs, il leur manquera toujours — et vous saurez me le dire — les saines fatigues du travail dans l'air pur des champs, avec l'odeur des foins coupés.

Oh! l'odeur des foins coupés, ça ferait revenir un mort . . .

La laiterie

OUS avez entendu dire des merveilles, je gagerais, de Tétonnante machine à tirer les vaches! Alors, si vous avez de la jarnigoine pour deux sous, vous vous êtes dit:

Pauvres vaches! Oui, pauvres vaches, va! quoique ce ne soit pas de mes affaires ni rien en toute, j'aimerais presque autant les voir tirer. . . avec un fusil. Parce qu'elles vont dans les pacages couper l'herbe, on les prend pour des faucheuses ; on leur amarre sur le dos des courroies sous lesquelles on cache traîtreusement des fils qui conduisent l'électricité; puis l'on pompe, sans autres cérémonies, le lait, qui passe de la vache dans le célèbre bidon, et: "Marche donc, Fann"! Le lait, la crème et le beurre sont vendus : rien de mieux. En revenant de mener le lait à la Beurrerie, on achète de la graisse en chaudière pour faire cuire les crêpes, et

du thé qui remplacera le lait que Ton buvait avec- Puis, on viarchande une carriole neuve pour remplacer le borlot.

"Autre temps, autres moeurs", dit-on, pour dire quelque chose. Au temps des crinolines — pour déterminer une époque fameuse de l'histoire — la femme du cultivateur était beaucoup plus fière de sa laiterie que de ses cerceaux encombrants, tout en se trouvant parfaitement à Taise dans les deux. La laiterie avait pourtant toutes ces prédilections; c'était pour elle un lieu de délices, et pour toute la maisonnée, une mine de richesses. C'était le trésor auquel elle était heureuse de recourir aux heures de joie intime où elle devait exercer cette large et chaleureuse hospitalité qui a acquis au peuple canadien en général et à la Canadienne en particulier un renom qui ne manque pas de gloire.

Chez nous, nous savons nous conformer à la politesse conventionnelle des visites d'étiquette: notre franchise et notre cordialité ne s'en contenteront jamais, parce qu'elles nous semblent l'invention habile

d'une politique, et d'une arnitio menteuses. Le Canadien bien recevant, dont "le coeur a des raisons que la raison ne comprend pas", jouira délicieusement autant que modestement, il exultera de pouvoir mettre, par l'abondance dans ses agapes fraternelles, comme un cachet de générosité et de grandeur aux expressions si simples mais toujours si vraies de son affection. Je parle ici des suacks qui, il faut l'espérer, seront une des choses qui demeureront; miais j'appuie spécialement sur ces politesses que la Canadienne sait offrir — les Anglais nous les ont volées pour en faire leur five o'clock — et que nous désignons ainsi, probablement parce que le besoin encore moins que les convenances ne les exige et que, précisément à cause de cela, elles expriment mieux les sentiments qui sont au fond de l'âme canadienne, faite toute de désintéressement et d'amabilité. Choisissons un exemple entre mille. S'il ressondait de la visite à la Grite — disons que cette femme d'habitant s'appelle ainsi — qu'Angèle la voisine vînt en relevée avec son tricotage; ou bien que les filles

à Karie vinssent passer raprès-micli pour écharpiller la laine; comme elle était joyeuse de courir à la laiterie et de pouvoir leur offrir un verre de lait avec une tranche de galette à Vanis. Sans doute, la Grite, comme toute Canadienne qui se respecte — je rappelle que nous sommes au temps des crinolines — avait toujours du sirop de vinaigre de côté: c'était surtout pour le temps des fêtes et les étrangers. Lorsque Monsieur le Curé passait dans la paroisse, avec le marguillier-encharge pour la quête de l'Enfant Jésus, la Grite ne manquait pas d'en sortir un flacon de Varmoire blanche du fond, et d'en offrir au vénéré visiteur, avec, dans une de ses belles assiettes bleues, des biscuits secs qui fondaient dans la bouche.

Mais le lait ne perdait pas ses privilèges pour cela, surtout pendant l'été. Les soirs, qu'il vînt des veilleux ou non, un petit réveillon n'était pas de refus. Dans un saut la Grite était à sa laiterie et revenait avec du lait du matin et des petites tartes qui n'attendaient pas le premier de mai pour déménager. Et puis encore, tous

ïes jours, après l'école, les enfants demandaient à manger une bouchée avant d'aller, l'un couper des rondins, l'autre cri les vaches et les tauraiUes dans les fardoches, au-dessus de la ligne et quelquefois jusque dans la ficlée. La Grite leur cassait du pain dans une bolée de lait et ils mangeaient ensemble sur les marches de l'escalier, en se branlant les jambes.

Je ne parle pas des repas, où il y avait toujours du lait doux avec sa crèm.e ; des cailles avec une bonne couche de sucre du pays haché fin — ce qui n'est pas indifférent' Parfois aussi, les cailles devenaient du lait éçjoutté lequel avec (\q:^ framiboises et de la crème, n'est pas piqué des vers; j'en ai connu qui s'en lécliaient les barbes. Je ne parle pas du beurre, de la crème et du lait qui enrichissaient les pâtisseries, car tout cela et tout ce que j'ai dit est com.pris dans les richesses qu'offrait la laiterie; et j'en passe, allez!

Nos grands-pères, qui pensaient moins souvent à en faire montre, avaient autant d'esprit et de sens pratique que nous.

Déjà, les soins qu'ils apportaient à choisir

l'emplacement de la laiterie et leur cure à lui donner une orientation convenable, nous révèlent l'importance qu'y attachait un homme qui avait de la conduite.

L'endroit tout désigné était au ras la maison, quand ce n'était pas tout amont. Et comme les pompes étaient encore un grand luxe, on cherchait à la bâtir près de la source ou du puits, quand ce n'était pas sur le puits même. Le lait et la crème prennent le plus facilement du monde un mauvais goût et une mauvaise odeur; la ménagère le sachant mieux que personne, n'épargnera rien pour prévenir, par de fréquents lavages, les senteurs de moisir de graillon, de renfermé ou de cani.

La laiterie était ramhrissée en planches jusqu'au solage, ou mieux jusqu'à la planche à coyau, et quasiment toujours couverte en bardeau.c. La porte, tournée vers le Nord, afin que le soleil y entrât le moins possible, barrait au calenas, rapport aux vardeux de nuit. Les petites fenêtres étaient pourvues de râteliers, ce qui n'empêchait pas toujours les mortelles mouches-à-vers de s'y introduire. Fuis

elle était blanchie à la chaux le dedans comme le dehors. S'il n'y avait pas CCâbres aux alentours, on plantait du houblon et de la vigne sauvage, dont les ombres protectrices la couvraient d'un manteau de fraîcheur. Devant la porte, ce n était pas défendu de planter des f/adélies rouges et des fèves rameuses qui tortillaient leurs tiges fleuries jusqu'au lorimicr.

Maintenant, reconstituez dans votre imagination l'image de la petite laiterie blanche, couverte de sa mante brodée de fèves fleuries, et dites-moi si nos grand'mères ne s'entendaient pas à merveille avec nos grand-pères pour savoir mettre gracieusement autour d'eux, comme dans leur vie, l'agréable tout à côté de l'utile.

Cependant, chez les "habitants" comme ailleurs, on n'a rien sans peine. Si la laiterie était une source de Jouissances et de bien-être, elle demandait en retour des soins attentifs, diligents et continus.

Tous les matins que le bon Dieu ainenaît, au chant du coq, la femme d'habitant était sur le pont. Après avoir fait sa

prière (et lorsqu'elle était le moindre 7nent dérotieuse, ça n'en finissait pas), elle allumait le poêle, épluchait les patates qu'elle jetait dans la chasse-pinte avec une jointée de sel, et mettait le tout sur le rond du fourneau. Puis elle s'en allait à sa laiterie. Suivons-la.

En ouvrant la porte, La Grite jetait un regard circulaire pour s'assurer que tout était en ordre. Sur le milieu des pans, de longues planches s'étageaient en rayons de bibliothèques. Au centre, sur la grande table, des piles de bois et la jarre-à-la-crèinc. Les rayons, la table, le plancher, le tout en bois blanc, sans peinture, étaient lavés au lessie, ce qui revient à dire : jaunes comme de l'or et propres comme un sou neuf.

La Grite s'approchait donc de ses rayons et penchait un petit brin une bolle de la première ranrjée, puis de la seconde, puis de la troisième, pour voir si le lait était bien crémé, s'il était encore doux ou déjà cûr. Dans la canicule, en effet, ou bien lorsqu'il tonne fort, dans une nuit, le lait tourne et prend goût de surette, lorsqu'il

ne caille pas. La Grite retirait alors des tablettes et alignait sur la table, les vaisseaux qu'elle avait jugés à point et qu'elle écrémait d'un tour de main avec sa micoine. Le lait sûr et les cailles étaient destinés — sous le respect que je vous dois — aux petits gorets et aux veaux, surtout lorsqu'elle avait dû faire prendre le lait avec de la porsure. Les écuelles et les terrines vides étaient ébouillantées puis essuyées à demeure et replacées sur la table pour la traite du matin.

Les tireuses de vaches arrivaient avec chacune deux grosses chaudiérces de lait chaud couvert de h roue hlanche. La Grite décrochait le couloué pe^idu au ras la porte et coulait le lait dans tous les vaisseaux qu'elle rangeait ensuite sur les planches, par ordre de grandeur: les bols de 3 chopines, les bols-à-bec, les fonds-dejarre, etc. Puis la ménagère emportant les chaudières, fermait la porte pour aller faire son borda. Et la même cérémonie se déroulait le soir, et tous les matins et tous les soirs.

Lorsque la jarre-à-la-crème était rem-

plie, 'c'est-à-c- ire une fois et même aeux fois par semaine, il fallait faire une façon ce beurre. Le moulin — avec tout son grêment — , qui coiffait un piquet à la porte de la laiterie, était tout d'abord rincé d'importance. Puis La Grite y vidait sa jarre-à-la-crème et: ''Vire mon fieUy mais vire pas trop vite; ça rend la crènie folle!" Et le petit garçon virait, virait, jusqu'à ce qu'en venant gratter le moulin, La Grite vît la crème se gremeler. Alors le beurre quasiment fini se prenait en Tnottons et retombait flac dans le petit lait.

Les m.ottes de beurre, retirées du moulin et lavées d'abord à grandes tassées d'eau froide, étaient ensuite élaitées et battues avec la wicoinc ou avec les mains ; puis enfin, salées-

Commie la Grite, en bonne femme de ménage, tenait à se rendre compte des profits de ses vaches, elle pesait sa battée de beurre dans sa grande balance de cordes et de planche, avec des roches en guise de poids. Devait-elle serrer le beurre pour la provision d'hiver? elle en

emplissait des petites tinettes, couvrant le beurre d'un petit linge bien blanc, chargé d'un bon rang de gros sel, puis elle y versait encore de la saumure portant un oeuf et remettait le couvert fermant bien à juste. Si, au contraire, le beurre devait servir à la dépense journalière du ménage, ou était destiné à être vendu, il était façonné en petits pains, pressé dans des moules spéciaux incrustés d'étoiles et de fleurs, puis déposé en attendant, dans de grands plats sur le puits.

La visite n'avait qu'à venir, la Grite n'était pas en peine pour la recevoir. Aux plats de résistance venaient s'ajouter le lait, le beurre, la crème. Et quand je vous ai dit que la laiterie était une richesse, ai-je menti, oui ou non?

Mais, comme la mode des crinolines, celle-ci est passée, avec cette différence toutefois, qu'elle ne reviendra pas.

Une chose certaine, c'est que, même chez les habitants — je rappelle que l'exception confirme la règle — on ne met plus de lait sur la table, sinon dans un petit pot, juste pour empêcher les enfanli

— sodé brailler après, et inspirer une crainte respectueuse aux gravides personnes. On vous offrira asteure, dans une visite, de la petite bière et même de la grosse bière, quand ce ne sera pas de la bagosse ou du forlingo, avec des crackers achetés et durs à se tuer avec. Les enfants eux, après l'école, trouveront toujours des pommes véreuses et des prunes varies.

Aussi, je le répète, si je l'ai déjà dit, pourquoi faire des laiteries? D'ailleurs, personne ne se pose plus cette question : le problème est résolu, la réponse est trouvée : on n'en bâtit plus.

Il en reste bien encore debout, quelquesunes par ci par là — des vieilles toutes décrépites — , par habitude plutôt que par conviction. Mais, Dieu me pardonne!

Savez-vous ce qu'on en fait? Devinez! Je vous gage que vous ne le trouverez pas tout seul. Vous ne trouvez pas?. . . On y met les outils du jardinage et tout le drégail de la sucrerie. . .

Si c'est pas de valeur! . . .

Le moulin à vent

E notre temps, c'est-àdire à une époque, mon Dieu! oui, tout à l'heure reculée, le voyageur qui montait de la Pointe-Lévis à Pain-Sec ou qui descendait de Sommerset à la Rivière-du-Loup, apercevait partout dans les campagnes, comme un clocher au-dessus des bâtiments des cultivateurs, un bras de moulin-à-battre : c'était un peu comxme les stylos de nos jours, tout le monde en avait. Personne d'ailleurs ne songeait à s'en plaindre, le paysage moins que tout autre, et le pauvre voyageur, lui, trouvait ainsi sur sa route, comme des jalons, ces bras terminés par une petite croix qui semblait tenir une bénédiction élevée sur son voyage.

J'ignore si, aujourd'hui, il y a encore des voyageurs sur les vieilles routes, si généreusement bordées de framboises et

de cerises-à-grappes; tout est si changé! Somerset, on n'a jamais su pourquoi, est devenu Plessisville; la Rivière-du-Loup, dont la rivière est bien encore là, mais où il n'y a jamais eu la queue d'un loup, a pris — peut-être à cause de cela — le nom plus aristocratique de Fraserville; et ainsi de suite un peu partout dans le pays.

Serait-ce le mot magique de ville ajouté parfois ou substitué trop souvent à celui de la paroisse qui nous vaudrait ces changements? Seuls, pourraient nous le dire les auteurs de ces innovations ridicules. Quoi qu'il en soit, si vous passez aux jours d'aujourd'hui, sur ces mêmes chemins du roi, à dix lieues à la ronde, vous ne verrez plus un seul moulin-à-battre ; et ce que l'on peut constater aussi à l'oeil nu, c'est que le paysage nous apparaît d'une platitude admirable.

Autrefois, les bâtisses de la ferme, avec ce bras de moulin en guise de mât, paraissaient, — dans la houle des blés ou amarrées au quai des chemins — des navires à l'ancre ; et ce qui est exquis, des navires qui ne partent jamais- Maintenant, les

bâtiments farauds s'écrasent autour de la grange fardée qui a, la plupart du temps — humiliante réminiscence — une girouette : ça vire toujours, ça crie souvent, ça reluit quelquefois et avec tout cela c'est inutile.

Le moulin-à-battre, lui, ne virait pas toujours, ne criait pas souvent et ne reluisait jamais et malgré tout cela, était utile.

Sans aucune prétention de figurer jamais dans l'illustre généalogie du mouvement perpétuel, le moulin ne virait pas toujours. Pendant une grande partie de l'année, il se permettait à peine des quarts de tours, lorsque par condescendance, il voulait servir de balançoire aux enfants. C'est justement là qu'il criait quelquefois, et ce devait être de joie, comme ces grandspères qui rient en faisant sauter leurs petits-fils sur leurs genoux.

Les hirondelles en quête de bonheur en notre pays, accouraient, attirées par ces cris de joie, charmées de voir le vieux colosse se prêter si complaisamment aux caprices des tout petits; puis subitement apprivoisées elles-mêmes par sa douceur,

elles bâtissaient leurs nids dans la grand'roue. Pour calmer alors la sollicit'Jtde inquiète du jeune couple, le moulin laissait garrotter ses bras de géant avec les souples liens de leurs envols gracieux, noués et renoués sans cesse près du nid. Il devenait si impassible, que la mousse veloutait son frein jusque sous la roue, tandis qu'à ses pieds l'herbe St-Jean, la marguerite et le pissenlit lui prodiguaient leurs peu estimables richesses.

Lorsqu'à l'^automne, les hirondelles repartaient avec la génération nouvelle pour le ''pays où fleurit l'oranger", le moulin, témoin discret de leur bonheur passé, les regardait partir et les suivait très loin, de son geste d'adieu triste.

Seule la neige qui avait rencontré les voyageuses en chemin et qui lui en apportait des nouvelles, avait le pouvoir de le réveiller, de le tirer de son engourdissement. Obéissant alors aux secrètes puissances du devoir, et peut-être aussi pour imiter ses petites amies absentes, il se laissait poser des ailes et préparer pour \a saison des battages.

Cette saison de son annuelle activité s'ouvrait dans les premières semaines de riiiver avec un bon vent de nordais qui, s'il est bien franc, est — entre parenthèse et même sans parenthèse — le vent classique pour écorner les boeufs. Les préparatifs qu'il réclamait n'étaient d'ailleurs ni longs ni compliqués: enfoncer quelques carvelles, resserrer quelques coiyis, avoir huilé Varbre de la grand'roue, il était prêt à marcher*

Au premier bon vent, il n'y avait plus qu'à décotter le moulin et alors l'une après l'autre, les fières vergues s'abaissaient, s'inclinaient jusqu'à terre, se relevant sans cesse, mais toujours vaincues par la force impérieuse du vent, tandis qu*à l'intérieur de la grange retentissait un roulement de tonnerre dans une nuée de poussière. Les gerbes montaient sur le pont, pour redescendre dans la grayid'passe, en paille assouplie tandis que, dans l'ombre, le grain pleurait ses larmes d'or.

Ordinairement la journée du battarje commençait après le train du matin, alors que le vent n'est encore ni régulier Li

violent. Sur les dix heures, alors qu'avec le soleil il avait pris de la force, il fallait souvent dévoile?' un peu, à moins que le vent lui-même nous eut prévenus; alors on en était quitte pour aller cri les voiles dans les écores du ruisseau sinon plus loin, piquées dans quelque banc de neige- Vers les quatre heures, avec le soleil baissant, le vent perdait de sa violence et comme en hiver la brunante vient vite, on avait autant d'acquêt d'accoter le moulin et d'aller faire le train du soir.

Plusieurs fois, pendant la journée, la grand'mère, derrière sa fenêtre, avait daigné arrêter son rouet, et après un coup de pouce à la câline, la main en abat- jour devant les yeux, elle avait suivi du regard les mouvements du moulin. Il était si joli d'ailleurs! Qui ne l'aurait pas admiré lorsque sa silhouette grise se profilait sur le toit de chaume verglacé de la grange, aux bords duquel la poudrerie accrochait ses franges flottantes. Il semblait alors défier les rafales qui poussaient le long des clôtures ou dans les coulées, pour l'amasser en bancs, toute la neige de la

dernière bordée. Il était d'une joliesse si captivante qu'il n'en fallait pas plus pour calmer les cris du petit dernier qui faisait ses dents : la grosse bébelle consolait de tous les chagrins, guérissait de tous les maux.

Maintenant les enfants peuvent faire leurs dents tout seuls et crier comme on sait. La memère sera peut-être encore là pour les dodicher et les consoler, mais elle n'au^ra plus la grosse bébelle a leur montrer : le beau vir-vir est parti . . . chassé par l'impitoyable progrès.

Mais avant de disparaître de nos horizons et de fuir devant ce maître d'hier, comme jadis devant Don Quichotte, les moulins ont protesté, ils ont résisté, que dis-je, ils se sont abaissés jusqu'à faire des concessions.

Oui, des concessions: voyez plutôt. Ils ont consenti d'abord — et qui dira avec quelle peine — à se laisser couper les ailes. C'était, du même coup, leur enlever une partie de leur gloire et toute leur beauté: ils se sont résignés pourtant.

Hélas! ce n'était qu'un prélude à de

plus cruelles ignominies. Profitant de ce qu'ils ne pouvaient plus marcher, on les a couchés à terre et fait tourner par des boeufs! Des boeufs, pour remplacer le vent! je vous demande!... Des boeufs pour remplacer les hirondelles I . . . cela manquait de poésie, et c'était tout de même, avouons-le, un peu fort. Les vieilles machines ont senti l'ironie, l'odieuse dérision : elles en ont été profondément humiliées, et blessées au coeur, elles sont mortes !

Voj^ez maintenant si le progrès est habile (1). Avant que la terrible nouvelle ne se répandît dans les rangs, sachant bien que nous tenions à nos vieux usages incommodes, il a rassemblé tous les bras

(1) Ici, un mot. s'il voiir- plaît. Lorsqu'un avocat se charge de défendre une cause désespérée, contre un adversaire qui a toutes chances de succès, il n'entre pas, que je sache, dans son procédé de défense, de faire ie panégyrique de ce même adversaire, fût-il son meilleur ami, horsdu Palai;^. C'est mon cas. "Choses qui s'en vont" est ma cause désespérée: or, comme j'ai renoncé d'avance à émouvoir le jury, j'essaie de le faire sourire. Et vous savez, un homme qui so^irit o'e^t un homme perdu, je veux dire, gagné. J'ai dit.

de nos moulins écartelés et les a vendus aux compagnies du téléphone qui les ont plantés drus, le long des routes, afin de prévenir les réclamations importunes d'un voyageur encore possible et grincheux, naturellement. Il s'est douté ensuite — car le progrès a du coeur quand cela l'ait son affaire — que les hirondelles les reconnaîtraient quand même; il a voulu les consoler elles aussi. Comme ces mêmes compagnies de télégraphe et de téléphone avaient du fil à retordre pour faire parler les gens d'un bout à l'autre du pays, il leur a demandé d'en jeter sur ces vieux bras de moulins, toujours tendus au vent par un reste de vieille habitude, afin que les petites voyageuses pussent y tenir leur congrès annuel, à l'arrivée et au départ de la nouvelle migration.

Ces deux plaintes prévenues, ces deux sources de regrets taries, le progrès a songé à remplacer la machine antique par une invention nouvelle, créée à son image et à sa ressemblance. C'est peinturluré en rouge et ça défie toute description comme toute analogie avec tout ce qui, de

loin ou de près, peut se rapprocher de l'esthétique la plus sauvage. Deux chevaux ahuris et résignés marchent quelque part là-dessus, avec la consolante illusion d'avancer. Il faut dix hommes administrés et prêts à mourir pour satisfaire ses exigences à la voix de ferrailles: ça fait un vacarme d'enfer où le vent du ciel n'a rien à voir. Dieu merci! Mais, ça bat la récolte en trois jours : voilà le triomphe. Il ne manquait plus que cela cependant, et Ton peut appeler cela, je crois, un comble. Ces machines nouvelles circulent par les rangs de nos paroisses et s'arrêtent aux mêmes portes de granges auprès desquelles se tenaient leurs victimes: n'estce pas cruel! Pour les venger de ce dernier affront, avec moins de grâce et de vie que d'amour, j'ai voulu esquisser à coups de plume, dans le clair-obscur de mon style qui ignore le progrès, lui, cette silhouette à jamais effacée de nos paysages, afin que nos vieux moulins se tiennent debout dans l'imagination de nos petits neveux comme ils restent toujours dans nos plus lointains souvenirs.

En perdant le moulin-à-vent, le paysage a perdu un élément de beauté, a vu s'évanouir en même temps un peu de sa vie et beaucoup de sa poésie.

Quand j'aurai ajouté, pour ne pas critiquer déraisonnablement le progrès, que la nouvelle machine est plus pratique — seul éloge qu'il ambitionne, d'ailleurs — vous me laisserez bien, en paix, regretter nos vieux moulins, au moins pour les hirondelles . . .

Les moulins à farine

ORSQUE autrefois ceux que nous nommons aujourd'hui les Grands Maîtres voulaient peindre une ruine, leur choix se portait de préférence sur un château croulant ou sur un moulin abandonné. Que Ton feuillette l'histoire des différentes écoles de peinture ou que l'on visite les musées, on constate que les peintres, pour le plus gTand nombre, ont sacrifié à cette mode. Et lors même

qu'ils l'auraient fait

pour obéir aux caprices galants des légendes moyennâgeuses qui se peuplaient de jolies meunières devenues châtelaines, il faudrait les en remercier; car presque toujours ils ont su envelopper la force

hardie de leur technique, d'une si rare saveur de coloris, que la renommée a voulu retenir leurs tableautins par«ii les cheis-d'oeuvre qui sont une des gloires du génie humain.

Chez nous,* en notre pays neuf, où le souci du pain quotidien doit primer toutes ies autres ambitions, si modestes soientelles, on comprend sans peine que l'histoire de Tart en soit encore à la préface. Et puisque j'ai dit: préface, ne serait-il pas le temps d'écrire — pour faire suite à celles de notre littérature si magistralement commencées — ces premières pages de notre histoire artistique? Lil noble initiative qui en fut la créatrice, si peu importante qu'elle apparaisse aujourd'hui, ne fut ni sans courage ni sans succès. Puis donc qu'il n'y a rien de petit dans l'histoire d'un peuple, le souvenir de cet humble mais réel effort mérite de survivre avec les noms des auteurs qui, pour avoir honore notre nation, méritent d'être honorés par elle.

C'est une tâche relativement facile, puisque nos primitifs, si je puis dire, sont

nos contemporains. Et pourtant, combien le travail aurait été davantage facilité encore, si tous ceux qui ont exercé les arts chez nous s'étaient fait un honneur et un devoir de créer pour nos musées — comme le Frère récollet Luc le fit jadis pour ces musées de la Foi que sont les églises — une toile ou une statue représentant un personnage ou un épisode de notre glorieux passé ! Ils auraient écrit euxmêmes, et combien éloquemment, les plus belles, les plus puissantes pages de cette préface; pages immortelles comme l'histoire elle-même, et plus propres que mille documents à nous révéler l'attitude de l'âme canadienne dans son éhvn initial à la recherche du beau.

N'est-ce pas en effet le Frère Luc qui, vers le dix-huitième siècle, fut le premier à exercer l'art de la peinture dans la Nouvelle-France? Il est vrai qu'en parlant de la première église franciscaine de Québec, le R. P- Charlcvc'x, S.J., dans son Histoire du Canada, nous dit : **il faudrait en ôter quel^^ues tableaux qui sont grossièrement peints; le frère Luc en a mis

de sa façon ..." Que n'a-t-il reproché à Champlain de n'avoir pas tracé la Grande Allée ni bâti le Frontenac, lui qui avait vu Versailles! En supposant que le jugement du R. Père soit juste, il n'amoindrit en rien l'importance du rôle de frère Luc, comme initiateur : c'est le seul aspect sous lequel nous voulons ici envisager son oeuvre artistique au pays. Malgré les nombreux lustres qui séparent son époque de celle où les arts prennent définitivement racine chez nous, qui refuserait de reconnaître dans le fils du Pauvre d'Assise comme un de nos précurseurs sur cette voie de beauté, et de saluer à cet horizon, comme à celui de notre Foi, la pensée franciscaine, semeuse obscure; de cette moisson d'art qui ne demande qu'à s'épanouir sous le soleil de la vie chrétienne, et qui promet comme elle une floraison et des fruits dignes d'un peuple qui n'a pas cessé de croire.

Mais je vous entends dire: vous voilà bien loin de votre moulin à farine. J'y arrive. Lorsque notre future école canadienne de peinture, après avoir passé par

les phases du développement de ses augustes aînées, en viendra, si elle veut conserver les traditions classiques, aux paysages de ruines, elle ne trouvera pas de modèles chez nous; et la raison en est bien simple: nous n'avons jamais eu de châteaux et nous n'aurons plus de moulins. Nous n'avons jamais eu de châteaux.

Je ne prétends pourtant pas faire de cette assertion bénigne une bombe qui aille démolir ceux qui se dressent, combien vénérables ! au fond de notre histoire. Comme je parle peinture, je me place au point de vue du peintre. Or personne n'ignore que le mot château a, pour l'artiste, une signification, ou du moins évoque une im.age qui ne se dégage pas nécessairement de la définition qu'en donne le dictionnaire de l'Académxie. Pour le peintre, qui incarne les idées sous des formes visibles qui les exaltent, un château est bien la demeure princière sans doute, mais aussi, et j'allais dire surtout, la masse architecturale à l'aspect pittoresque ou étrange, avec ses murailes nues ou fortifiées comme une citadelle, ou déco-

rées et fleuries comme une villa italienne. Le dictionnaire nous présente le château comme la demeure féodale, la résidence seigneuriale ou royale tout simplement ; et c'est avec ce sens précis que le château apparaît aux pages de notre histoire.

Lors, jamais un peintre qui ne sera pas un peintre d'histoire et d'histoire canadienne ne se décidera à étiqueter du nom pompeux de "château"le croquis du **Ramesay" par exemple, malgré la poivrière ridicule dont on a eu la curieuse idée de le flanquer en ces derniers temps, en guise de trébuchet, pour les Américains qui le kodaquent et l'aquarellent avec furie.

Après celui-là, faut-il mentionner le château Bigot? Il n'en reste plus guère qu'un glorieux souvenir planant sur la masse informe d'un débris de mur qui s'effrite et s'enfonce davantage tous les jours, et sur lequel il faudra bientôt planter un poteau indicateur.

Nous avons bien, il est vrai, le "Frontenac" et le "Laurier" et leur belles proportions pourraient séduire un am ateur de silhouettes; mais leur granit luisant,

leurs briques saignantes et leurs plâtres livides, sur lesquels les siècles hésiteront longtemps à tisser leurs mousses et à incruster leurs rouilles, feront que nos peintres, soucieux de vérité autant que de beauté, n'y verront que des anachronismes prétentieux, propres tout au plus à être ébauchés sur une toile de théâtre, pour servir de décor à une scène de vaudeville. Voilà pour les châteaux.

Quant aux moulins, il serait presque temps de les peindre, puisque bientôt, s'ils ne tombent pas en ruine, les industries nouvelles vont les métamorphoser du tout au tout- Ils prendront nécessairement une physionomie résignée que leurs nouveaux maîtres leur imposeront et que nous, nous ne connaîtrons pas. C'est qinsi que les m.oulins s'en vont.

Un beau jour — il y a belle lurette de cela — en revenant du marché et croyant faire un coup cVas, un cultivateur a acheté un cent de fleur. "Tiens, sa mère, a-t-il dit en versant le sac dans la huche, tu feras du pain blanc asteureJ' Voilà la faute originelle après laquelle est venue

celle, combien plus légère, d'acheter le son, le gTu, etc . . . pour les animaux. C'est ainsi que, peu à peu, les barouches et les beriots se sont faits plus rares à la porte du moulin; force fut bien au meunier de laisser la vanne close et de voir la dalle se (joffrer au soleil et couler comme un panier. Les deux ou trois moulanges qui ne cessaient de tourner du jour de l'an à la St-Sylvestre, et qu'il devait piquer dans la canicule, lorsque lieau est basse, eureîit des jours d'abord, puis des semaines et des mois de repos. Toutes les piles de sacs remplis de moulée qui lambrissaient le moulin à l'intérieur, disparurent; aussi peu à peu le moulin apparut grand. Ses moutures ne chauffant plus l'atmosphère, le moulin devint humide, cru, et froid; ça sentait déjà le mort.

Si, par un reste d'habitude, vous entriez un de ces jours dans un de ces anciens moulins, vous ne vous y reconnaîtriez plus. Dans l'air moisi et comme peureux, audessus de trappes qui baillent toujours, pendent des courroies mortes sur des roues inactives. Si vous rencontrez le

meunier, vous aurez peine à le reconnaître. Il n'est plus habillé de blanc selon Tantique tradition, car n'ayant plus à surveiller la trémie ni la boîte à jnoulée, vous ne verrez plus un seul atome de manivole ni sur ses épaules, ni sur son chapeau, ni sur ses sourcils. S'il vous prend fantaisie de lui parler, vous n'aurez pas be.^^oin de vous égosiller comme autrefois ; le bruit trépidant des moulanges tournantes et le roulement de tonnerre de la grand'roue poussée par les masses d'eau, se sont tus. Le meunier lui-même paraîtra étranger chez lui ; mais comme il veut quand même garder son moulin, il s'est vu obligé d'y introduire de nouvelles industries qui, se développant sur le même théâtre que l'ancienne, lui donneront l'illusion d'être encore le meunier d'autrefois. Les moulins ont fait leur temps!

On peut se demander «maintenant ce que vont devenir les écluses, pour lesquelles la nécessité d'amasser l'eau imposait des réparations annuelles; ne vont-elles pas s'ouvrir pour ne plus se fermer, et s'en aller, elles aussi?

Oh ! nos belles écluses, à deux ou trois niveaux différents; elles qui avaient la consolante mission de faire descendre un coin du ciel près des moulins! Nos belles écluses, chutes Niagara en miniature, avec la blancheur irisée de leurs eaux tombant sur les cailloux ! Hélas ! comme il n'y a pas de loi divine ou humaine pour empêcher un sot de faire une sottise, on verra, un de ces énergumènes ami du progrès les ouvrir, sous prétexte qu'elles ne sont plus pratiques. Heureusement toutefois que la bêtise humaine est impuissante à tarir l'eau des sources et l'écluse devenue simple ruisseau continuera tout de même à couler; cela nous vaudra de garder nos petits ponts, nos charmants petits ponts rustiques qui nous tendront toujou^rs, eux, comme de vieux amis fidèles, leurs bras tremblants.

C'est peut-être tout ce qui nous restera des moulins de jadis, ces petits ponts, qui auraient leur histoire intéressante et douce, comme tout ce qui se perd dans la brume au fond de notre vie-

S'il y aurait des choses à dire sur ces

petits ponts! Je préfère retourner au moulin à farine qui s'élevait tout près de chez nous, sur un écran de tuf fleuri de verges d'or et de sureau blanc, tandis qu'à ses pieds processionnaient des peupliers droits et craintifs. Il était tout gris, avec son toit un peu écrasé, sans lucarne. Des petites fenêtres percées sous le larmier lui donnaient de loin, comme à des yeux cachés sous des sourcils en broussailles, un air de mauvaise humeur qu'accentuait encore le grondement sourd et continuel de l'eau courante, au murmure de laquelle je me suis endormi pendant vingt-cinq ans.

Le meunier, qui courait toujours de ses pommiers à ses abeilles, et de ses choux à ses moulanges, était le type de la spirituelle bonhomie : son âme de chrétien sans peur et sans reproche était le tabernacle de la bonté. Je revois encore la meunière — on l'appelait la belle meunière — avec son fin profil qui se détache plein de grâce, penchée sur sa corbeille de carreaux (VindieiHe, dans l'ombre de la fenêtre ou-

verte. Et derrière elle je crois apercevoir les trois fées dont la jeunesse et les talents s'épanouissaient en vie active et heureuse. Je pense toujours à l'héritier qui continue, sinon la tradition du métier, du moins celle de haute probité qu'entre autres trésors lui ont léguée les vieux qui ne sont plus.

Encore aujourd'hui, quand je ferme les yeux, le beau moulin m'apparaît comme en été derrière son rideau do feuillages; comme en automne, lorsque m'y rendant en commission par les écarts du ruisseau, j'en revenais avec le sourire de la meunière dans les yeux, et les mains pleines de pomm.es d'amour, données par le meunier; il m'apparaît comme en hiver, tel un joli pastel encadré dans la vitre de la fenêtre, car les bancs de neige ne s'élevaient jamais assez haut pour nous en intercepter la vue. Et ce soir, je crois le revoir encore comme un de ces soirs-là, derrière le voile de poudrerie, avec ses deux petites lumières qui, jadis, ont veillé si longtemps sur moi, dans la nuit.

Et voilà que, malgré que je ne sois pas peintre et qu'il ne tombe pas en ruines, le beau m.oulin, je m'aperçois que je l'ai peint. . .

Le brayage

OUS voici rendus à Vnn de ces beaux matins d'automne que l'hiver semble déjà engourdir et glacer. Une petite gelée bJanche, pas exquisement timide de la neige qui s'en vient, argenté les maisons grises, les clôtures qui les entourent et courent dans les champs. Sur les arbres dénudés pen- ^dent encore, comme des médailles de bronze, quelques feuilles têtues qui se balancent comme par un reste d'habitude. Le soleil frileux hausse son disque décoloré derrière la haie noire des sapins du sud et monte lentement dans le firmament où les dernières étoiles grelottent pâles, pâles. Et l'on se demande

s'il veut rechauffer l'atmosphère celui qui, à la tête de la rochière, s'apprête à allumer un feu.

Le fourneau devant lequel se trémousse le père Colas est ménagé dans la pente de terrain et se conserve intact d'année en année; le chauffeur n'eut, ce matin, qu'à enlever les feuilles mortes tassées dans les angles, en alignant les pierres qui limitent le foyer. Avec une poignée de rives et un petit brin d'écopeaux, puis des éclats de bois de four et des rondins secs, dans le tem.ps de le dire, le feu a été pris. Et ce n'est pas un petit feu comme celui qu'on allume sous la chaudronne lorsqu'on coule la lessive et qu'on lave au battoir — encore des choses qui s'en vont. . . — celui-là a au moins deux brasses de long- Pendant que notre homme a le dos tourné, je vais vous dire pourquoi ce feu-là: chez Charlie, où nous sommes, il se fait, à matin, comme manière de courvée pour braver; les voisins arriveront tantôt avec leur lin, qui sera brayé en commun, comprenez-vous ?

Le père Colas, debout devant le feu.

s'essuie les yeux avec la manche de sa frocque — rapport à la boucane — et je l'entends mâchouiller: ''bondance! que ça chauffe hen Tépinette rouge! mais qu'ils viennent eux autres, le fourneau sera paré en plein." En attendant il redresse et solide les piquets qui s'enfoncent aux angles du foyer et qui soutiennent les perches formant le gril sur lequel le lin devra être chauffé.

De fait, tout semble bien paré. Les hrayes ont été apportées la veille au soir et sont disposées comme ci comme ça, tête bêche et n'importe comment, selon les caprices du terrain qui, dans une rochière, est malcommode en grand. "De ce couplà — marmotte encore le père Colas qui (josse la poignée de la gaule pour fourgailler les tisons — j'cré ben que les v'IonJ' On ne voit pourtant rien, mais le temps est si écho et le père Colas a l'oreille si fine qu'il a entendu les pas cadencés du cheval descendant la charge de bottes de lin sur le pont de la batterie. Puis on entend bientôt le grinchage des héridelles sous le poids de la charge, le ballottement

des moyeux et le bruit des roues qui écrasent en crichant les grignons de terre durcie. Enfin, la charrette ressoud au déviron du hangar, suivie des hrayeux et des brayeuses qui s'en viennent en jacassant. Pendant que Ti-Joe dételle la jument et que le père Colas gaffe une botte de lin pour l'étendre sur le gril, regardonsles venir.

Oh! ils ne se sont pas grayés sur leur trente-six, allez! mais quand on va hrayer ce n'est pas comme un compérage non plus.

Les hommes ont gardé leurs hardes de tous les jours; ils piquent toujours au plus court eux autres. C'est pas comme les créatures — les houffresses — qui ont toujours quelqu'a//ico^ de relai pour tous les instants de leur vie, et qui se gancent même pour aller à la bourdaine sous prétexte qu'avec des penaillons elles ont l'air sadrouillonnes. A matin cependant, elles sont quasiment sans cérémonie : point de robe à taille, de tablier braidiné, ni mêm.e de souliers à quartiers. Une jupe d'échiffe recouverte d'un grand tablier à bavette attaché sur le maritelette d'indienne à

pois; puis des souliers sauvages, voilà tout leur accoutrement. A peine arrivées, vous les voyez dénouer les gorgettes de leurs caqnnes qui vont coiffer les piquets de clôture, puis s' entœ'tiller la tête dans une serviette attachée sous le tocquion, parce que les aigrettes de lin qui revoient partout sont infâmes comme toutes dans les cheveux. Inutile de dire qu'elles sont toutes sur le trémenne et que ces apprêts n'eurent rien qui ressemblât à ceux d'un matin d'enterrement; les clairettes se font aller, et il n'y aura guère d'accalmie de toute la sainte journée- Pendant les divers changeaillagcs qui s'opèrent — c'est inmanquahle avant que chacun ait trouvé la hraye à sa main ou à sa hauteur, — le lin- a eu le temps de rouir comme il faut, et les braijeux n'ont qu'à se présenter à la chauffeuse — remplaçante du père Colas — pour recevoir des poignées de lin tout brûlant.

Il va sans dire qu'on ne ti'availlait pas pour le gouvernement — qui nous dira aujourd'hui pourquoi on disait cela alors — . Quoique le soleil fût toujours blême com,me

un biscuit, sur les dix heures, les châles à pointes, les gilets de laine et les frocques avaient perdu de leur vogue, car à se démener ainsi devant leurs brayes, les brayeux étaient devenus rouges comme des coqs. Or, on ne travaille pas comme cela en échaffourée du matin au soir, et les fumeux n'avaient pas de scrupules de s'assire sur leur braye, une jambe en balan pour charger leurs calumets.

C'était l'e temps de conter une histoire, car on avait pour son dire que si on ne rit pas de temps en temps, on ne rira jamais. Le rôle de conteur, sans qu'on sût jamais trop pourquoi ni comment, échéait toujours au père Colas, petit homme vif comme un taon et maigre comme un cent de clous. Ce bon petit vieux avait été dans sa jeunesse dans les chanquiers du Haut-Canada — dans les trompechipes, comme il disait — employé au buchage, au charriage et à la drave des billots. Dans les campes, il avait perfectionné entre autres choses, sa science, j'allais dire infuse, de pouvoir conjuguer tous les verbes en "ir", en ne les employant qu'au

— Bipassé défini, car il n'y avait rien de laissé à rimprécis avec le père Colas.

Défunt trépassé Bâtisse était un des héros habituels de ses récits. Que le folklore se serait enrichi si on avait pu sténographier quelques-unes de ses histoires vraies. Hélas! je ne me rappelle complètement aucune d'elles, mais j'en reconstruirai quelques bribes, qui pourront donner une idée de la saveur de son éloquence. Ecoutons-le raconter à la Fredette, sa voisine de braye, la genèse de sa journée. "Je me couchis hier au soir la puce à Voreille et vingt vices, je me ?-éveillis bien dix fois dans la nuite. Vers les quatre heures du matin, je vis, la tête sur Vorillette le su qui commençait à blêmir; je me levis, j'allumis le poêle, mis les pataquès au feu et me recouchis pour dormir un petit bout de somme de rien en toute. Je me le vis tout de bon sur les six heures, je fis ma prière et je déjeunis — les pataquès étaient en phrasie dans la chasse-pinte. — .. Ensuite de ça, je barris la porte et vins allumer le feu" Ceci est de l'histoire moderne et se disait sur le

ton de conversation. Le ton et l'attitude changeaient du tout au tout lorsqu'il exhumait de ses anciens souvenirs les détails épiques d'avaries ou de mar chances ou de tours dont il avait été jadis le témoin; ceci par exemple, closant je ne sais plus quelle aventure : '*la canne silit de magnière qu'elle lui fracassit le crabe de la tête;,

puis les gens de la gang entrirent dans la cabane, burent tant qu'ils purent et cachirent le quart." Je ne puis malheureusement vous dépeindre ses gestes de fendeur de bois et le prolongement de certaines

syllabes, qui était sans doute un truc oratoire pour tenir son auditoire suspendu à ses lèvres, selon la gracieuse expression consacrée par l'usage.

Lorsqu'il avait terminé son histoire, le père Colas — il n'avait jamais péré de sa vie. — remettait sa pipe éteinte dans sa poche de veste et disait d'un air tout démonté: **I1 y a ben toujours des émîtes pour bavasser; ça braye pas pan toute pan toute. Ho don! passez-moi-z'en une la mère, si cest un effet de votre bonté!" Et il se remttait à écraser sa poignée de

lin avec cette ferveur antique des bucheiix à la job, et qui nous faisait tressaillir d'aise de ne pas être du lin pour le quart d'heure.

L'avant-midi comme la relevée passait comme une "poudrerie, qu'on n'avait pas le temps de la voir, il fallait l'angelus du soir pour faire cesser le travail. Tous les brayeux se tournaient vers l'église dont on apercevait le clocher derrière les arbres de la Seigneurie Boucher, et l'on récitait l'angelus suivi du De Profundis pour les Ames.

La dernière fois que je vis brayer — il y a bien 30 ans — la journée finissait ainsi, et sur le fourneau quelques poignées de lin achevaient de refroidir, lorsque la chauffeuse, en promenant sa gaule dans la braise, en fit jaillir une gerbe d'étincelles qui mirent le feu au lin : c'était la gMade sans laquelle une journée de brayage n'est pas bien close, et qui fut reçue avec des applaudissements. Le firmament était déjà sombre et je revois encore les étincelles voler comme des abeilles d'or dans le ciel noir, tandis que les reflets de la

flambée jetaient des touches écarlates sur les arbres, les clôtures et sur les habits et les traits des braycicx.

Or, pourquoi je n'oublierai jamais cette scène digne d'être peinte par Rembrandt, c'est que la vieille chauffeuse dont le sourire luit encore à mes yeux comme ce soirlà, c'était la chère et sainte femme, ma mère.

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