‹ Brochures. Littérature canadienneChapitre 13 sur 16 · PRES DE LA MAISON · texte numérisé non relu

PRES DE LA MAISON

La laiterie,

OUS avez entendu dire des merveilles, je gagerais, de l'étonnante machine à tirer les vaches ! Alors, si vous avez de la jarnigoine pour deux sous, vous vous êtes dit: Pauvres vaches ! Oui, pauvres vaches, va ! Quoique ce ne soit pas de mes affaires ni rien en toute, j'aimerais presque autant les voir tirer... avec un fusil. Parce qu'elles vont dans les pacages couper l'herbe, on les prend pour des faucheuses. On leur amarre sur le dos des courroies sous lesquelles on cache traîtreusement des fils qui conduisent l'électricité; puis l'on pom.pe, sans autres cérémonies, le lait, qui passe de la vache dans le célèbre bidon, et: ''Marche donc, Fann"! Le lait, la crème et le beurre sont vendus: rien de mieux. En revenant de mener le lait

à la Beurrerie, on achète de la graisse en chaudière pour faire les crêpes, et du thé qui remplacera le lait que Ton buvait avec. Puis, on marchande une carriole neuve pour remplacer le borlot.

''Autre temps, autres moeurs", diton, pour dire quelque chose. Au temps des crinolines — pour déterminer une époque fameuse de l'histoire — la femme du cultivateur était beaucoup plus fière de sa laiterie que de ses cerceaux encombrants, tout en se trouvant parfaitement à l'aise dans les deux. La laiterie avait pourtant toutes ses prédilections. C'était pour elle un lieu de délices, et pour toute la maisonnée, une mine de richesses, vrai trésor auquel on était heureux de recourir, aux heures de joie intime ou l'on devait exercer cette large et chaleureuse hospitalité qui a acquis au peuple canadien en général, et à la Canadienne en particulier, un renom qui ne manque pas de gloire.

Chez nous, nous savons nous conformer à la politesse conventionnelle des

visites d'étiquette: notre franchise et notre cordialité ne s'en contenteront jamais, parce qu'elles nous semblent l'invention habile d'une politique et d'une amitié menteuses. Le Canadien bien recevant, dont le ''coeur a des raisons que la raison ne comprend pas", jouira délicieusement autant qu'il exultera modestement de pouvoir mettre, par l'abondance dans ses agapes fraternelles, comme un cachet de générosité et de grandeur, aux expressions si simples mais toujours si vraies de son affection. Si je parle ici des snacks qui, il faut l'espérer, seront une des choses qui demeureront, j'appuie spécialement sur ces politesses que la Canadienne sait offrir — l'Anglaise nous les a volées pour en faire son f ive o'clock — et que nous désignons probablement ainsi, parce que le besoin encore moins que les convenances ne les exige ; et que, précisément à cause de cela, elles expriment mieux les sentiments qui sont au fond de l'âme canadienne, faite toute de désintéressement et d'amabilité.

Choisissons un exemple entre mille.

S'il ressoudait de là visite à la Grite — disons que cette femme d'habitant s'appelle ainsi — qu'Angèle la voisine vînt en relevée avec son tricotage; ou bien que les filles à Karie vinssent passer l'après-midi pour écharpiller la laine; comme elle était joyeuse de courir à la laiterie, et de pouvoir leur offrir un verre de lait avec une tranche de galette à Vanis. Sans doute, la Grite, commue toute Canadienne qui se respecte — je rappelle que nous sommes au temps des crinolines — avait toujours du sirop de vinaigre de côté : c'était surtout pour les étrangers, dans le temps des fêtes. Lorsque Monsieur le Curé passait dans la paroisse avec le marguillier-encharge, pour la quête de l'Enfant-Jésus, la Grite ne manquait pas d'en sortir un flacon de Varmoire blanche du fond, et d'en offrir au vénéré visiteur, avec, dans une de ses belles assiettes bleues, des biscuits secs qui fondaient dans la bouche.

Cependant, le lait ne perdait pas ses privilèges pour cela, surtout pendant l'été. Les soirs, qu'il vînt des veilleux

OU non, un petit réveillon n'était pas de ref%is. Dans un saut, la Grite était à sa laiterie, et revenait avec du lait du matin et des petites tartes qui n'attendaient pas le premier de mai pour déménager. Et puis encore, tous les jours, après l'école, les enfants demandaient à manger une bouchée avant d'aller, l'un couper' des rondins, l'autre cri les vaches et les taurailles dans les fardoches, au-dessus de la ligne et quelquefois jusque dans la pelée. La Grite leur cassait du pain dans une bolée de lait, et ils mangeaient ensemble, sur les marches de l'escalier, en se branlant les jambes.

Je ne parle point des repas, où il y avait toujours du lait doux avec sa crème ; des cailles avec une bonne couche de sucre du pays haché fin — ce qui n'est pas indifférent. Parfois aussi, les cailles devenaient du lait égoutté, lequel avec des framboises et de la crème, n'est pas piqué des vers; j'en ai connu qui s'en léchaient les barbes. Je ne mentionne pas le beurre, la crème et le lait qui enrichissaient les pâtisseries;

car tout cela et tout ce que j'ai dit composent les richesses qu'offrait la laiterie. Et j'en passe, allez !

Nos grands - pères, qui pensaient moins souvent à en faire montre, avaient autant d'esprit et de sens pratique que nous. Déjà, les soins qu'ils apportaient à choisir l'emplacement de la laiterie, et leur cure à lui donner une orientation convenable, nous révèlent l'importance qu'y attachait un homme qui avait de la conduite.

L'endroit tout désigné était au ras la maison et assez souvent tout amont.

Comme les pompes étaient encore un grand luxe, on cherchait à la bâtir près de la source ou du puits, quand ce n'était pas sur le puits même. Le lait et la crème prennent, le plus facilement du monde, un mauvais goût et une mauvaise odeur; la ménagère le sachant mieux que personne, n'épargnait rien pour prévenir, par de fréquents lavages,

les senteurs de moisi, de graillon, de reîifernié ou de cani.

La laiterie était rambrissée en planches, jusqu'au sciage, ou mieux, jusqu'à la 2^knc/te à coyau, et presquement toujours couverte en bardeaux. La porte, tournée vers le Nord, afin que le soleil y entrât le moins possible, barrait au calenas, rapport aux vardeux de nuit.

Les petites fenêtres étaient pourvues de râteliers; ce qui n'empêchait pas toujours les mortelles mouches-à-vers de s'y introduire. Puis elle était blanchie à la chaux, le dedans comme le dehors. S'il n'y avait pas à'âbres aux alentours, on plantait du houblon et de la vigne sauvage, dont les ombres protectrices la couvraient d'un manteau de fraîcheur. Devant la porte, ce n'était pas défendu de planter des gadelles rouges et des fèves rameuses qui tortillaient leurs tiges fleuries jusqu'au lormier.

Reconstituez maintenant, dans votre imagination, l'image de la petite laiterie blanche, couverte de sa mante brodée de fèves fleuries, et dites-moi si nos grand'mères ne s'entendaient pas à mer-

veille avec nos grands-pères, pour savoir mettre gracieusement autour d'eux, comme dans leur vie, l'agréable tout à côté de l'utile.

Cependant, chez les " habitants " comme ailleurs, on n'a rien sans peine. Si la laiterie était une source de jouissances et de bien-être, elle demandait, en retour, des soins attentifs, diligents et continus.

Tous les matins que le bon Dieu amenait, au chant du coq, la femme d'habitant était sur le pont. Après avoir fait sa prière (et lorsqu'elle était le moindrement dévotieuse, ça n'en finissait pas), elle allumait le poêle, épluchait les patates qu'elle jetait dans la chassepinte avec une jointée de sel, et mettait le tout sur le rond, du fourneau. Puis elle s'en allait à sa laiterie. Suivons-la.

En ouvrant la porte, La Grite jetait un regard circulaire pour s'assurer que tout y était en ordre. Sur le milieu des pans, de longues planches s'étageaient en rayons de bibliothèques. Au centre, sur la grande table, des piles de bols et la jarre-à-la-crème. Les rayons, la ta-

ble, le plancher, — le tout en bois blanc, sans peinture, — étaient lavés au lessie, ce qui revient à dire : jaunes comme de l'or et propres comme un sou neuf.

La Grite s'approchait donc de ses rayons, et penchait un petit brin une holle de la première rangée, puis de la seconde, puis de la troisième, pour voir si le lait était bien crémé, s'il était encore doux bu déjà sûr. Dans la canicule, en effet, ou bien lorsqu'il tonne fort, dans une nuit, le lait tourne et prend goût de surette, lorsqu'il ne caille pas. La Grite retirait alors des tablettes et alignait sur la table, les vaisseaux qu'elle avait jugés à point, et qu'elle écrémait dhtn tour de main, avec sa micoine. Le lait sûr et les cailles étaient destinés — sous le respect que je vous dois — aux petits gorets et aux veaux, surtout lorsqu'elle avait dû faire prendre le lait avec de la porsure. Les écuelles et les terrijies vides étaient ébouillantées, puis essuyées à demeure, et replacées sur la table pour la traite

• du matin.

Les tireuses de vaches arrivaient avec

chacune deux grosses chaudiérées de lait chaud, couvert de hro2ie blanche.

La Grite décrochait le coiiloué, 'pendii cm ras la porte, et coulait le lait dans tous les vaisseaux qu'elle rangeait ensuite sur les planches, par ordre de grandeur: les bols de 3 chopines, les bols-à-becs, les fonds-de-jarre, etc. Puis la ménagère emportant les chaudières, fermait la porte pour aller faire son borda. Et la même cérémonie se déroulait encore le soir, et tous les matins et tous les soirs.

Lorsque la jarre-à-la crème était remplie, c'est-à-dire une fois et même deux fois par semaine, il fallait faire une façon de beurre. Le moulin — avec tout son grcment — qui coiffait un piquet à la porte de la laiterie, était tout d'abord rincé d'importance. Puis La Grite y vidait sa jarre-à-la-crème et:

''Vire mon fieu, mais vire pas trop vite; ça rend la crème folle!" Et le petit

garçon virait, virait, jusqu'à ce qu'en venant gratter le moulin, La Grite vit la crème se gremeler. Alors le beurre, q,MS-ment fini, se prenait en mottons et retombait flac dans le petit lait-

Les mottes de beurre, retirées du moulin et lavées d'abord à grandes tassées d'eau froide, étaient ensuite elaitées et battues avec la micoine ou avec les mains; puis enfin, salées.

Comme la Grite, en bonne femme de ménage, tenait à se rendre compte cies profits de ses vaches, elle pesait sa battée de beurre dans sa grande balance de cordes et de planche, avec des roches en guise de poids. Devait-elle serrer le beurre pour la provision d'hiver? elle en emplissait des petites tinettes, couvrant le beurre d'un linge bien blanc, chargé d'un bon rang de gros sel; puis elle y versait encore de la saumure portant un oeuf et remettait le couvert fermant bien à juste. Si, au contraire, le beurre devait servir à la dépense ■ journalière du ménage, ou était destine à être vendu, il était façonne en petits pains, pressé dans des moules spéciaux

incrustés d'étoiles et de fleurs, puis déposé, en attendant, dans de grands plats sur le puits.

La visite n'avait plus qu'à venir; la Grite n'était pas en peine pour la recevoir. Aux plats de résistance venaient s'ajouter le lait, le beurre, la crème. Et quand je vous ai dit que la laiterie était une richesse, ai-je menti, oui ou non?

Mais, comme la mode des crinolines, celle-ci a passé, avec cette différence toutefois, qu'elle ne reviendra pas.

Une chose certaine, c'est que, même chez les habitants — je rappelé que l'exception confirme la règle — on ne met plus de lait sur la table, sinon dans un petit pot, juste pour empêcher les enfants de brailler après, et inspirer une crainte respectueuse aux grandes personnes. On vous offrira asteure, dans une visite, de la petite bière et même de la grosse bière, quand ce ne sera pas de la bagosse ou du forlingo, avec des

crackers achetés et durs à se tuer avec. Les enfants eux, après l'école, trouveront toujours des pommes véreuses et des prunes varies.

Aussi, je le répète, si je l'ai déjà dit, pourquoi faire des laiteries? D'ailleurs, personne ne se pose plus cette question ; le problème est résolu, la réponse est trouvée: on n'en bâtit plus.

Il en reste bien encore quelques-unes debout par ci par là — des vieilles toutes décrépites — par habitude plutôt que par conviction. Mais, Dieu me pardonne! savez-vous ce qu'on en fait?

Devinez! Je vous gage que vous ne le trouverez pas tout seul. Vous ne trouvez pas?. . . On y met les outils du jardinage et tout le drégail de la sucrerie...

Si c'est pas de valeur! . . .

Les moulins-à-yent.

^w^^ E notre temps, c'est-à-dire à une Sfeft époque, mon Dieu! oui, tout à <gév^^ l'heure reculée, le voyageur qui montait de la Pointe-Lévis à Pain-Sec, ou qui descendait de Sommerset à la Rivière-du-Loup, apercevait partout dans les campagnes, comme un clocher au-dessus des bâtiments des cultivateurs, un bras de moulin-à-battre.

C'était un peu comme les stylos de nos jours, tout le monde en avait. Personne d'ailleurs ne songeait à s'en plaindre, le paysage moins que tout autre; et le pauvre voyageur, lui, trouvait ainsi sur sa route, comme des jalons, ces bras terminés par une petite croix qui semblait tenir une bénédiction élevée sur son voyage.

J'ignore si, aujourd'hui, il y a encore des voyageurs sur les vieilles routes, si généreusement bordées de framboises et

de cerises-à-grappes ; tout est si changé ! Somerset, on n'a jamais su pourquoi, est devenu Plessisville. La Rivière-du- Loup, dont la rivière est bien encore là, mais où il n'y a jamais eu la queue d'un loup, a pris — peut-être à cause de cela — le nom plus aristocratique de Fraserville. Et ainsi de suite un peu partout dans le pays.

Serait-ce le mot magique de ville, ajouté parfois ou substitué trop souvent à celui de la paroisse, qui nous voudrait ces changements? Seuls, pourraient nous le dire les auteurs de ces innovations ridicules. Quoi qu'il en soit, si vous passez aux jours d'aujourdliui, sur ces mêmes chemins du roi, à dix lieues à la ronde, vous ne verrez plus un seul moulin-à-battre ; et ce que l'on peut constater aussi à l'oeil nu, c'est que le paysage est d'une platitude admirable.

Autrefois, les bâtisses de la ferme, avec ces bras de moulin en guise de mât, paraissaient, — dans la houle des blés et amarrées au quai des chemins — des navires à l'ancre; et ce qui est exquis,

des navires qui ne partent jamais.

Maintenant, les bâtiments farauds s'écrasent autour de la grange fardée qui a, la plupart du temps — humiliante réminiscence — un girouette : ça vire toujours, ça crie souvent, ça reluit quelquefois, et avec tout cela c'est inutile.

Le moulin-à-battre, lui, ne virait pas toujours, ne criait pas souvent, ne reluisait jamais, et malgré tout cela était utile.

Sans aucune prétention de figurer jamxais dans l'illustre généalogie du mouvement perpétuel, le moulin ne virait pas toujours. Pendant une grande partie de Tannée, il se permettait à peine des quarts de tours, lorsque par condescendance, il voulait servir de balançoire aux enfants. C'est justement là qu'il criait quelquefois, et ce devait être de joie, comme ces grands-pères qui rient en faisant sauter leurs petitsfils sur leurs genoux.

Les hirondelles en quête de bonheur en notre pays, accouraient, attirées par ces cris de joie. Charmées de voir le

vieux colosse se prêter si complaisamnient aux caprices des tout petits, et subitement apprivoisées elles - mêmes par sa douceur, elles bâtissaient leurs nids dans la grand'roue. Pour calmer alors la sollicitude inquiète du jeune couple, le moulin laissait garrotter ses bras de géant avec les souples liens de leurs envols gracieux, noués et renoués sans cesse près du nid. Il devenait si im passible, que la mousse veloutait son frein, jusque sous la roue, tandis qu'à ses pieds, Therbe St-Jean, la marguerite et le pissenlit lui prodiguaient leurs peu estimables richesses.

Lorsqu'à l'automne, les hirondelles repartaient avec la génération nouvelle pour le ''pays où fleurit l'oranger", lemoulin, témoin discret de leur bonheur passé, les regardait partir et les suivait très loin, de son geste d'adieu triste.

Seule la neige qui avait rencontré les voyageuses en chemin et qui lui en apportait des nouvelles, avait le pouvoir de le réveiller, de le tirer de son engourdissement. Obéissant alors aux secrètes puissances du devoir, et peut-

être aussi pour imiter ses petites amies absentes, le moulin se laissait poser des ailes et préparer pour la saison des battages.

Cette saison de son annuelle activité s'ouvrait dans les premières semaines de l'hiver, avec un bon vent de nordais qui, s'il est bien franc, est — entre parenthèse et même sans parenthèse — le vent classique pour écorner les boeufs.

Les préparatifs qu'il réclamait n'étaient d'ailleurs ni longs ni compliqués: enfoncer quelques carvelles, resserrer quelques coins. Après avoir huilé Varbre de la grand'roue, il était prêt à marcher. Au premier bon vent, il n'y avait plus qu'à décotter le moulin. Alors l'une après l'autre, les fières vergues s'abaissaient, s'inclinaient jusqu'à terre, vaincues par la force impérieuse du vent, tandis qu'à l'intérieur de la grange retentissait un roulement de tonnerre dans une nuée de poussière. Les gerbes montaient sur le pont, pour redescendre dans la grand' passe en paille assouplie, tandis que dans l'ombre, le grain pleurait ses larmes d'or.

Ordinairement, la journée du battage commençait après le train du matin, alors que le vent n'est encore ni régulier ni violent. Sur les dix heures, alors qu'avec le soleil il avait pris de la force, il fallait souvent dévoiler un peu, à moins que le vent lui-même nous eût prévenus; alors on en était quitte pour aller cin les voiles dans les écores du ruisseau, sinon plus loin, piquées dans quelque banc de neige. Vers les quatre heures, avec le soleil baissant, le vent perdait de sa violence; et comme en hiver la brunante vient vite, on avait autaîit d'acquêt dJaccôter le moulin, et d'aller faire le train du soir.

Plusieurs fois, pendant la journée, la grand'mère, derrière sa fenêtre, avait daigné arrêter son rouet, et après un coup de pouce à la câline, la main en abat- jour devant les yeux, elle avait suivi du regard les mouvements du moulin. Il était si joli d'ailleurs ! Qui ne l'aurait pas admiré lorsque sa silhouette grise se profilait sur le toit de chaume verglacé de la grange, aux bords duquel la poudrerie accrochait ses franges

flottantes ! Il semblait alors défier les rafales qui poussaient le long des clôtures ou dans les coulées, pour l'amasser en bancs, toute la neige de la dernière bordée. Il était d'une joliesse si captivante, qu'il n'en fallait pas plus pour calmer les cris du petit dernier qui faisait ses dents : la grosse hébelle consolait de tous les chagrins, guérissait de tous les maux.

Maintenant, les enfants peuvent faire leurs dents tout seuls et crier comme on sait. La memère sera peut-être encore là pour les dodicher et les consoler, mais elle n'aura plus la grosse hébelle à leur montrer. Le beau vir-vir est parti . . . chassé par l'impitoyable progrès.

Avant de disparaître toutefois de nos horizons et de fuir devant ce maître d'hier, les moulins ont protesté ; comme jadis devant Don Quichotte, ils ont résisté; que dis-je, ils se sont abaissés jusqu'à faire des concessions. Oui, des concessions: voyez plutôt. Ils ont consenti d'abord — et qui dira avec quelle peine — à se laisser couper les ailes.

C'était, du même coup, leur enlever une partie de leur gloire et toute leur beauté! ils se sont rsignés pourtant.

Hélas! ce n'était qu'un prélude à de plus cruelles ignominies. Profitant de ce qu'ils ne pouvaient plus marcher, on les a couchés à terre et fait tourner par des boeufs. Des boeufs, pour remplacer le vent ! je vous demande ! . . . Des boeufs pour remplacer les hirondelles!... cela manquait de poésie, et c'était tout de même, avouons-le, un peu fort. Les vieilles machines ont senti l'ironie, l'odieuse dérision: elles en ont été profondément humiliés; et blessées au coeur, elles sont mortes !

Voyez maintenant si le progrès est habile ^^\ Avant que la terrible nou-

(1) Ici, un mot, s'il vous plaît. Lorsqu'un avocat se charge de défendre une cause désespérée, contre un adversaire qui a toutes les chances de succès, il n'entre pas, que je sache, dans son procédé de défense, de faire le panégyrique de ce même adversaire, fût-il son meilleur ami, hors du Palais. C'est mon cas. "Choses qui s'en vont" est ma cause désespérée. Or, comme j'ai renoncé d'avance à émouvoir le jury, j'essaie de le faire sourire. Et tous savez, un homme qui sourit, c'est un homme perdu, je veux dire, ffagné. J'ai dit.

velle ne se répandît dans les rangs, sachant bien que nous tenions à nos vieux usages incommodes, il a rassemblé tous les bras de nos m^oulins écartelés, et les a vendus aux com^pagnies du téléphone qui les ont plantés drus, le long des routes, afin de prévenir les réclamations importunes d'un voyageur encore possible, et grincheux, naturellement.

Il s'est douté ensuite — car le progrès a du coeur quand cela fait son affaire — que les hirondelles les reconnaîtraient quand même; il a voulu les consoler aussi. Comme ces mêmes compagnies de télégraphe et de téléphone avaient du fil à retordre pour faire parler les gens d'un bout à l'autre du pays, il leur a demandé d'en jeter sur ces vieux bras de moulins, toujours tendus au vent, par un reste de vieille habitude, «ifin que les petites voyageuses pussent y tenir leur congrès annuel, à l'arrivée et au départ de la nouvelle migration.

Ces deux plaintes prévenues; ces deux sources de regrets taries; le progrès a songé à remplacer la machine antique par une invention nouvelle,

créée à son image et à sa ressemblance. C'est peinturluré en rouge et ça défie toute description comme toute analogie avec tout ce qui, de loin ou de près peut se rapprocher de l'esthétique la plus sauvage. Deux chevaux ahuris et résignés, marchent quelque part là-dessus, avec la consolante illusion d'avancer. Il faut dix hommes administrés et prêts à mourir, pour satisfaire ses exigences à la voix de ferrailles. Ça fait un vacarme d'enfer où le vent du ciel n'a rien à voir, Dieu merci ! Mais ça bat la récolte en trois jours: voilà le triomphe.

Il ne manquait plus que cela, cependant, et on l'appeler, je crois, un comble. Ces machines nouvelles circulent par les rangs de nos paroisses, et s'arrêtent aux mêmes portes de granges auprès desquelles se tenaient leurs victimes:

n'est-ce pas cruel ! Pour les venger de ce dernier affront, avec moins de grâce et de vie que d'amour, j'ai voulu esquisser, à coups de plume, dans le clairobscur de mon style qui ignore le progrès, lui, cette silhouette à jamais effacée de nos paysages, afin que nos vieux

moulins se tiennent debout dans l'imagination de nos neveux, tels qu'ils restent toujours dans nos plus lointains souvenirs.

En perdant le moulin-à-vent, le paysage a perdu un élément de beauté; il a vu s'évanouir en même temps un peu de sa vie et beaucoup de sa poésie.

Quand j'aurai ajouté, pour ne pas critiquer déraisonnablement le progrès, que la nouvelle machine est plus pratique — seul éloge qu'il ambitionne, d'ailleurs — vous me laisserez bien, en paix, regretter nos vieux moulins, au moins pour les hirondelles . . .

rN.q<iiG-

Le fléau et le crible.

^/^^^rVEC quelle peine ai-je pu trouver ces deux vieux amis ! Au *ô sein de cette vie active où ils firent tant de bruit, plu? le moindre coup de flau, pas tant seulement un demi-tour de manivelle pour me dénoncer leur cachette. J'en étais tout démonté, lorsque la pensée me vint de pousser une reconnaissance vers les domaines hypothétiques, si fertiles toujours en toutes sortes de découvertes.

La blonde Cérès, me dis-je, n'auraitelle pas enlevé mes vieux amis pour les placer auprès d'elle sur l'Olympe, afin d'enrichir les collections de ses musées dans le palais des dieux? Je reconnus, à sa douceur, la voix d'une Béatrice champêtre et miséricordieuse, me susurrant à l'oreille le nom de l'Empyrée comme le lumineux IN PAGE de mes disparus. Mais une voix de l'abîme, profonde comme la haine et sourde

comme la vengeance, retentit bientôt:

''Erreur, disait-elle, c'est Pluton qui les a réclamés pour servir d'instruments de torture à ceux qui machinèrent leur perte, et dont il a nécessairement la garde au royaume des gémonies."

En tremblant donc, je me préparais à me faufiler, après Dante, au sein des cavernes sans fond qu'il a explorées, et dont Gustave Doré nous a peint les apocalyptiques horreurs, lorsque, par un mouvement familier à celui qui cherche une inspiration, je levai les yeux.

Qu'est-ce que je vis? Le flau, oui, le flau en personne, si je puis dire, là audessus de ma tête, jouqué sur la poutre du trou-à-balle, me regardant d'un air à lui tout seul. J'aurais dû me douter — mais sur la route des hypothèses on ne doute jamais de rien — que, né pour des ascensions que favorisait merveilleusem.ent sa maigreur chronique, jamais il ne saurait se contenter d'un vulgaire terre-à-terre; un aigle s'abaisse-til jusqu'à mourir dans une caverne?

L'argument est péremptoire, il me semble.

Loin donc de ces voies extraordinaires où je m'étais égaré, je dirigeai mes investigations, en faveur du crible cette fois, vers les domaines oii s'exerça sa laborieuse carrière. Et comme on ne se repose bien et que l'on ne meurt content que là où l'on a vécu heureux, je trouvai, en effet, le vieil instrument à peine en marge de ses anciens domaines, au fond d'une bergerie vide, l'air pas commode, la gueule tournée à la 2^a?'ég qui servait d'appui à son embonpoint séculaire.

Malgré son grand âge, le fléau aurait consenti à me suivre, et mes instances pour l'amener à cette fin, parurent lui faire un velours. De se revoir aux mains d'un homme, ne fût-ce qu'une demi- journée, l'aurait, semble-til, rajeuni. Mais le crible, plus pessimiste sur la possibilité d'un rajeunissement problématique, refusa net mon invitation. J'eus beau Vayniauler, lui faire les yeux doux, et étaler devant lui mes raisons les plus convaincantes — Tdotte. Il me montra pour toute réponse et d'un air bourru, ses pieds

boiteux. Je compris que c'était sa migraine à lui, et que dans Tempire des cribles aussi, c'est un empêchement reconnu officiellement valide pour ne pas paraître dans le monde.

Je m.e résignai donc, et nous eûmes cette audience tout intime, pendant laquelle les deux vieux compagnons m'ont permis de faire ressortir devant vous, les qualités et les services qui les rendirent chers à nos aïeux.

Un matin donc que le vent était mort,

mais que le froid était bien vif, nous entendions dire à la maison, après le train du matin: "Clumette, Ficque — souhriquettes d'affection qu'on nous donnait en marge de la société — avec ce froid qui pince, il faudrait bien faire une petite battée aujourd'hui. Ça se battra, ime vraie bénédiction. Allez, mes fieux." Et nous allions.

Pré bateoAi, qu'il faisait fretteî à couper un homme en deux, quoi! On

ne voyait pas la queue d'une sourischaude, je vous assure, ni dans les talles de liîas, ni dans les entraits de la grange. En arrivant dans la batterie, la mar- (joideite toute tremblante, Clumette attrapait le balette de cèdre et balayait ]:i place que toitt en frisait. Pendant ce temps-là, Ficque montait sur la tasserie pour aveindre des fourchetées de grains, dont Clumette faisait ensuite comme de longues paillasses, tout le long des parées. Alors ils décrochaient les fléaux et, après en avoir mesuré les maintients — Clumette gardait toujours le plus long — ils commençaient ensemble, c'est-à-dire l'un après l'autre.

Ficque, le premier, envoyait revoler la batte de son fléau **si haut qu'elle peut mionter" et s'empressait de la redescendre en vargeant sur le grain, et de la remionter, puis de la redescendre indéfiniment. Clumette reproduisait exactement les mêmes mouvements, avec la même célérité, tandis que sous leurs pieds, on entendait la plainte sourde des pailles battues d'où le grain leur sautait dans la figure ou crépitait

sur les po.rées comme des balles. Les pif-pof réguliers des fléaux, comme les mesures d'un puissant chronomètre, semblaient appeler par leur rythme, le chant et la danse.

Tant qiiG.u chant, ils n'étaient jamais à court de rigodons, vous pouvez en être certain. Seulement dans le nombre de ceux qui nous avaient endormis dans le ber ou dans la petite balancine, il y en avait bien manque qui pouvaient accorder comme il faut, avec la mesure des hatteux. Ce refrain par exemple, que Clumette choisissait de "pé-fé-ence" parce qu'il parlait gras, lui, et qu'il ne se trouve qu'un R dans celui-là:

Quand j'étais dans les champs de pois, J'en cuyais deux, j'en mangeais trois:

P'tit petouch' Petit petin^ie, Son p'iit petouche, son p'tit petingue.

Son p'tit petouch' la belle avé moi.

Pour la danse c'était encore plus aisé, vu que le travail du battage semblait l'exiger. Si vous aviez jeté un coup d'oeil par la petite porte de la batterie, vous auriez vu les hatteux se faisant vis-à-vis, en se renvoyant la révérence.

absolument comme dans une gigue simple. Si l'un faisait un pas en avant, l'autre l'exécutait en arrière. Et c'était une série de petits pas très courts, comme gênés, hésitants et timides, mais toujours ponctués de saluts. Et tout cela, sans perdre une mesure indiquée par les pofs des fléaux.

Lorsque la battée était plate comme une galette de sarrasin, ils déposaient leurs fléaux dans le coin de la porte; puis Clumette escouait la paille, pour en faire tomber le grain et la foutait dans l'autre tasserie. Pendant qu'il relevait le grain avec le dos d'un râteau, Ficque lui jetait d'autres fourchetées pour une autre battée.

Vers la fin de la relevée, ils serraient les fléaux et hâtaient, au milieu de la batterie, le crible toujours dans son coin, l'air songeard comme, au coeur d'une veillée, un garçon qui mange de r avoine.

Le crible était, à lui tout seul, l'orchestre de ce bal, et il avait le privilège de ne pas faire sa musique quant et la danse, mais après; et quelle musique,

nioii doux ! Pauvre crible! ils avaient beau le graisser, le huiler, le cointer, il criait toujours comme s'ils lui avaient fait mal. De-cle-rin drin-drin . . , c'était la phrase musicale de celui de chez nous, toute en triples croches, avec des mesures croisées et pressantes comme celles du cake-walk, qui nous les a volées probablement.

Cela se dit tout seul, qu'entre Clumette et Ficque, qui prom.ettait d'avoir une grosse tête pour la musique instrum.entale, c'est à qui virerait la manivelle. Clumette récédait bien sa place, d'abord que Ficque voulait bien se contenter de cribler un sciaii de grain, mais pas plus. Il faisait aussitôt ressortir les privilèges de son droit d'aînesse, et reprenait son poste à la manivelle. Ça menait un ravcau effrayant, et c'était harmonieux à sa façon, comme un piano italien.

Fuis tiens bien! vire, Clumette: dede-rin drin-drin- ... La balle toute folle et légèrte allait revoler à deux ou trois brasses en avant, et étalait sur le plancher — sans jeu de mots — une

robe de balle avec une traîne jusqu^à la porte. Plus près, s'amoncelaient les brins de paille, les chardrons, les mortelles, les écopeaux et les petites roches. Plus près encore, et quasiment à la gueule du crible, tombaient les agrains produits par les épis à tête haute naguère, et vide aujourd'hui comme alors. Quant au bon grain, il descendait, entraîné par son poids, dans la boîte d'arrière, d'où on le retirait pour le mettre en sacs.

Les petites battées étaient finies et c'était pour jusqu'au premier bon vent et au premier petit frette sec.

Tant que le moulin-à-vent eut sa place sous le ciel ; après même que l'inélégant m.oulin-à-boeufs lui eut succédé, le crible fit du train dans le monde agricole. Il avait jadis remplacé le van, peut-être pour introduire parmi nous la musique qui adoucit les moeurs. Et nos générations ingrates l'ont récompensé en artistes, comme vous savez.

La fléau, lui, sur la frêle constitution duquel le moulin-à-vent s'était apitoyé, garda, sous l'empire de celui-ci, l'illusion d'être utile, en assistant dans le plus inactif des farniente, aux prouesses de son grand frère. Il est toujours prêt, d'ailleurs, à redescendre dans la batterie danser sur les pailles d'or et sur les grains mûrs, lorsque la nécessité l'appelle.

Le fameux moulin rouge est arrivé et a remercié, tout simplement, ses prédécesseurs. Il cumule les fonctions de l'un et de l'autre.

Le moulin-à-vent en est mort. Le crible, déjà sur le retour, est atteint d'une maladie de langueur, et boite par dessus le marché. Il ne fera pas de vieux os, c'est sûr. Le fléau, lui, a la vie dure. Comme nulle invention passée, présente ou future, ne l'empêchera pas d'être et de rester ce qu'il est, il tire du grand, dans le haut poste honoraire où nous l'avons trouvé. De là il regarde les jeunes moissons qui arrivent, filles des moissons passées et mères des moissons futures.

Chers cultivateurs de par chez nous, laissez votre dernier fléau jouqué sur la poutre de la batterie. Il tient si peu de place ! Laissez-le où vous avez l'habitude de le revoir, en souvenir de ceux qui vous le léguèrent et qui, pour l'avoir tant manié, lui ont laissé un peu de leur douceur. Elles se reposent maintenant dans la tombe, les chères vieilles mains laborieuses qui ont édifié l'édifice de votre bonheur, de votre aisance peutêtre ; la vue du vieux fléau vous les rappellera. *'Se souvenir, c'est toujours aimer", dit-on; mais pour se souvenir, il faut regarder en dedans de nousmêmes, et n'est-ce pas souvent une délicieuse m.anière de voir plus beau?

Que de belles choses l'on voit, en effet, les paupières closes ! Vous verrez certainement plus beau, parce que le souvenir des anciens vous rendra meilleur, car dit le poète :

"...aucun homme n'est bon, Que grâce aux souvenirs de son enfance aimée, Dont son âme demeure à jamais embaumée,"

Les moii!iris-à-farine.

^ ORSQUE, autrefois, ceux que nous nommons aujourd'hui les Grands Maîtres, voulaient peiiidre une ruine, leur choix se portait de préférence sur un château croulant ou sur un moulin abandonné.

Que Ton feuillette l'histoire des différentes écoles de peinture ou que l'on visite les musées, on constate que les peintres, -pour le plus grand nombre, ont sacrifié à cette mode. Et lors même qu'ils l'auraient fait pour obéir aux caprices galants des légendes moyennâgeuses qui se peuplaient de jolies m^eunières devenues châtelaines, il faudrait les en rem.ercier; car presque toujours, ils ont su envelopper la force hardie de leur technique, d'une si rare saveur de coloris, que la renommée a voulu retenir leurs tableautins parmi ces chefs-d'oeuvre qui sont une des gloires du génie humain.

Chez nous, en notre pays neuf, où le souci du pain quotidien doit primer toutes les autres ambitions, si modestes soient-elles, on comprend sans peine que notre histoire de l'art en soit encore à sa préface. Et puisque j'ai dit: préface, ne serait-il pas le temps d'écrire — pour faire suite à celles de notre littérature, si magistralement commencées — ces premières pages de notre histoire artistique? La noble initiative qui en fut la créatrice, si peu importante qu'elle apparaisse aujourd'hui, ne fut ni sans courage ni sans succès. Puis donc qu'il n'y a rien de petit dans l'histoire d'un peuple, le souvenir de cet humble mais réel effort doit être signalé avec les noms des auteurs qui, pour avoir honoré notre nation, méritent d'être honorés par elle.

N'est-ce pas en effet le Frère Luc qui, vers le dix-huitième siècle, fut le premier à exercer l'art de la peinture dans la Nouvelle-France? Il est vrai qu'en parlant de la première église franciscaine de Québec, le R.P. Charlevoix,S.J., dans son Histoire du Canada, nous

dit: **il faudrait en ôter quelques tableaux qui sont grossièrement peints; le frère Luc en a mis de sa façon ..." Que ne reproche-t-on à Champlain de n'avoir pas tracé la Grande Allée ni bâti le Frontenac, lui qui avait vu Versailles ! En supposant que le jugement du R. Père soit juste, il n'amoindrit en rien l'importance du rôle du frère Luc, comme initiateur: c'est le seul aspect sous lequel nous voulons ici envisager son oeuvre artistique au pays. Malgré les nombreux lustres qui séparent son époque de celle où les arts prennent définitivement racine chez nous, qui refuserait de reconnaître dans le fils du Pauvre d'Assise, comme l'un de nos précurseurs sur cette voie de beauté, et de saluer à cet horizon, comme à celui de notre Foi, la pensée franciscaine, semeuse obscure de cette moisson d'art qui ne dem.ande aujourd'hui qu'à s'épanouir, sous le soleil de la vie chrétienne, et qui promet, comme elle, une floraison et des fruits dignes d'un peuple qui n'a pas cessé de croire.

Mais je vous entends dire : vous voilà

bien loin de votre moulin-à-farine. J'y arrive. Lorsque notre future école canadienne de peinture, après avoir pascé par les phases du développement de ses augustes aînées, en viendra, si elle veut conserver les traditions classiques, aux paysages de ruines, elle ne trouvera pas de modèles chez nous. Et la raison en est bien simple : nous n'avons jamais eu de châteaux, et nous n'aurons plus de mxoulins.

Nous n'avons jamais eu de châteaux.

Je ne prétends pourtant pas faire de cette assertion bénigne, une bombe qui aille démolir ceux qui se dressent, combien vénérables! au fond de notre histoire. Comme je parle peinture, je me place au point de vue du peintre. Or, personne n'ignore que le mot château, a, pour l'artiste, une signification, ou du moins évoque une image qui ne se dégage pas nécessairement de la définition qu'en donne le dictionnaire de l'Académie. Pour le peintre, qui incarne les idées sous des formes visibles qui les exaltent, un château est bien la demeure princière sans doute, mais

aussi, et j'allais dire surtout, la masse architecturale à l'aspect pittoresque ou étrange, avec ses murailles nues ou fortifiées comme une citadelle, ou décorées et fleuries com/me une villa italienne.

Le dictionnaire nous présente le château comme la demeure féodale, la résidence seigneuriale ou royale, tout simplement ; et c'est avec ce sens précis que le château apparaît aux pages de notre histoire.

Lors, jamais un peintre qui ne sera pas un peintre d'histoire canadienne, ne se décidera à étiqueter du nom pompeux de ''château", le croquis du ''Ramesay"par exemple, malgré la poivrière ridicule dont on a eu la curieuse idée de le flanquer en ces derniers temps, en guise de trébuchet, pour les Américaines qui le kodaquent et l'aquarellent avec furie. Après celui-là, faut-il mentionner le 'château Bigot? Il n'en reste plus guère qu'un glorieux souvenir, planant sur la masse informe d'un débris de m.ur qui s'effrite et s'enfonce davantage tous les jours, et sur lequel il faudrait planter un poteau indicateur.

104 uES CHOSES QUI S'EN VONT

Nous avons bien, il est vrai, le "Frontenac" et le "Laurier", et leurs belles proportions pourraient séduire un amateur de silhouettes; mais leur granit luisant, leurs briques saignantes et leurs plâtres livides, sur lesquels les siècles hésiteront longtemps à tisser leurs mousses et à incruster leurs rouilles, feront que nos peintres, soucieux de vérité autant que de beauté, n'y verront que des anachronismes prétentieux, propres tout au plus à être ébauchés sur une toile de théâtre, pour servir de décor à une scène de vaudeville. Voilà pour les châteaux.

Quant aux moulins, il serait presque temps de les peindre, puisque bientôt, s'ils ne tombent pas en ruine, les industries nouvelles vont les métamorphoser du tout au tout. Ils prendront nécessairement une physionomie résignée que leurs nouveaux maîtres leur imposeront, et que nous, nous ne connaîtrons pas. C'est ainsi que les moulins s'en vont.

Un beau jour — il y a belle lurette de cela — en revenant du marché et

croyant faire un coup d'as, un cultivateur a acheté un ceyit de fleur, ''Ticii-^ sa mère, a-t-il dit en versant le sac dans la huche, tu feras du pain blanc asteure." Voilà la faute originelle, après laquelle est venue celle, combien plus légère, d'acheter le son, le gru, etc. . . . pour les animaux. C'est ainsi que, peu à peu, les barouches et les herlots se sont faits plus rares à la porte du moulin; force fut bien au meunier de laisser la vanne close, de voir la dalle se goffrer au soleil et couler comme un panier. Les deux ou trois moulanges qui ne cessaient de tourner du jour-del'an à la St-Sylvestre, et qu'il devait piquer dans la canicule, lorsque Teau est basse, eurent des jours d'abord, puis des semaines et des mois de repos.

Toutes les piles de sacs remplis de moulée qui lambrissaient le moulin à l'intérieur, disparurent; aussi, peu à peu, le moulin apparut grand . . . Ses moutures ne chauffant plus l'atmosphère, le moulin devint humide, cru, et froid; ça sentait déjà le mort.

Si vous entriez aujourd'hui dans un

de ces anciens moulins, vous ne vous y reconnaîtriez plus. Dans l'air moisi et comme peureux, au-dessus de trappes qui baillent toujours, pendent des courroies m.ortes sur des roues inactives. Si vous rencontrez le meunier, vous aurez peine à le reconnaître. Il n'est plus habillé de blanc selon l'antique tradition, car n'ayant plus à surveiller la trémie ni la boîte à moulée, vous ne verrez plus un seul atome de vianivole sur ses épaules, ni sur son chapeau, ni sur ses sourcils. S'il vous prend fantaisie de lui parler, vous n'aurez pas besoin de vous égosiller com.me autrefois; le bruit trépidant des ,moulanges tournantes, et le roulement de tonnerre de la grand'roue poussée par les masses d'eau, se sont tus. Le meunier lui-même paraîtra étranger chez lui. Mais commue il a voulu quand mêmie garder son moulin, il s'est vu obligé d'y introduire de nouvelles industries qui, se développant sur le même théâtre que l'ancienne, lui donnent l'illusion d'être encore le meunier d'autrefois. Les moulins ont fait leur temps !

On peut se demander maintenant, ce que vont devenir les écluses, pour lesquelles la nécessité d'amasser l'eau imposait des réparations annuelles. Ne vont-elles pas s'ouvrir pour ne plus se fermer, et s'en aller, elles aussi?

Oh î nos belles écluses, à deux ou trois niveaux différents ! Elles qui avaient la consolante mission de faire descendre un coin du ciel près des moulins ! Nos belles écluses, chutes Niagara en miniature, avec la blancheur irisée de leurs eaux tombantes sur les cailloux ! Hélas ! comme il n'y a pas de loi divine ou humaine pour empêcher un sot de faire une sottise, on verra un de ces énergumènes, ami du progrès, les ouvrir, sous prétexte qu'elles ne sont plus pratiques. Heureusement toutefois, que la bêtise humaine est impuissante à tarir l'eau des sources, et l'écluse devenue simple ruisseau, continuera tout de même à couler. Cela nous vaudra de garder nos petits ponts, nos charmants petits ponts rustiques, qui nous tendront toujours, eux, comme de vieux amis fidèles, leurs bras tremblants.

108 uES CHOSES QUI S'EN VONT

Qu'il y aurait de choses à dire sur ces petits ponts ! Je préfère retourner au moulin-à-farine qui s'élevait tout près de chez nous, sur un écran de tuf fleuri de verges d'or et de sureau blanc, tandis qu'à ses pieds, processionaient des peupliers droits et craintifs. Il était tout gris, avec son toit un peu écrasé, sans lucarne. Des petites fenêtres percées sous le larmier lui donnaient de loin, comxme à des yeux cachés sous des sourcils en broussailles, un air de mauvaise humeur, qu'accentuait encore le grondement sourd et continuel de Teau courante.

Le meunier, qui courait toujours de ses pomimiers à ses abeilles, et de ses choux à ses m.oulanges, était le type de la spirituelle bonhomie. Son âme de chrétien sans peur et sans reproche était le tabernacle de la bonté. Je revois encore la meunière — on l'appelait la belle micunière — avec son fin profil qui se détache plein de grâce, penchée sur sa corbeille de carreaux d'indienne, dans l'ombre de la fenêtre ouverte. Et derrière elle, je crois apercevoir les trois

fées, dont la jeunesse et les talents s'épanouissaient en vie active et heureuse. Je pense toujours à l'héritier qui continue, sinon la tradition du métier, du moins celle de haute probité, qu'entre autres trésors, lui ont léguée les vieux qui ne sont plus.

Encore aujourd'hui, quand je ferme les yeux, le beau m.oulin m'apparaît, comme en été, derrière son rideau de feuillages; commue en automne, lorsque m'y rendant en comimission par les écarts du ruisseau, j'en revenais avec le sourire de la meunière dans les yeux, et les mains pleines de pommes d'amour, données par le meunier; il m'apparaît comme en hiver, tel un joli pastel encadré dans la vitre de la fenêtre. Et ce soir, je crois le revoir encore comme un de ces soirs-là, derrière le voile de poudrerie, avec ses deux petites lumières qui, jadis, ont veillé si longtemps sur mol, dans la nuit.

Et voilà que, malgré que je ne sois pas peintre et qu'il ne tombe pas en ruines, le beau moulin, je m'aperçois que je l'ai peint. . .

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