Bronzes grecs d'Égypte de la collection Fouquet
D'abord , je voudrais dire par quel concours de bonnes volontés il m'est donné de publier la collection des bronzes grecs d'Égypte réunis par M. le Dr Fouquet. Il y a bientôt trois ans, j’eus l'honneur, unus multorum, d'être délégué par M . Bayet au IF Congrès international d'archéologie, qui devait se tenir au Caire en avril igog. A peine débarqué à Alexandrie, dans l'une des salles du Musée, je rencontrai M. Jacques Doucet, qui rentrait en France après avoir passé quelques semaines au pays du Nil. L'Egypte l'avait enchanté, il désirait aider aux recherches d'archéologie égyptienne : il me donna carte blanche pour entreprendre toute publication utile. Quelques jours après cette conversation, je visitais au Caire la collection du Dr Fouquet. Mon choix, dès lors, était fait. Il me parut bien intéressant, dans l'état actuel des études relatives à l'Egypte gréco-romaine, de faire connaître l'incomparable série de bronzes grecs d'Egypte qui se trouvent dans cette riche collection. L'automne suivant, M. Jacques Doucet me mettait en mesure de retourner au Caire, pour y étudier les objets que je lui avais proposé de publier. Entre temps, le Dr Fouquet avait apporté à Paris quelques-uns de ses bronzes les plus précieux, où ils furent photographiés par M. André Marty, l'artiste à qui les amateurs doivent les planches de la Société des dessins de Maîtres et tant d'autres beaux ouvrages.
La présente publication n'est pas due à la rencontre de deux fantaisies. Sitôt qu'elle lui a été proposée, M. Doucet y a vu le commencement d'une série d'études documentaires sur l'Antiquité, pouvant faire pendant aux nombreux travaux qu'il encourageait déjà dans le vaste champ de l'histoire de l'art moderne.
BRONZES GRECS D^GYPTE
Si le public savant fait bon accueil à ce premier ouvrage , d'autres suivront rapidement, dont voici les titres :
Les Antiquités de Léontopolis ;
Les Etrangers à Memphis, d’après les terres cuites archaïques ;
Les Terres cuites de l’Egypte gréco-romaine;
Les Graffîtes grecs du Memnonion d’Abydos.
Ces deux derniers ouvrages en collaboration, celui-ci, de M. Gustave Lefebvre, celui-là, de M. Pierre Jouguet.
Le lecteur de ce livre sur les bronzes de la collection Fouquet sera curieux, sans doute, de connaître aussi un peu le collectionneur. Voici donc quelques notes biographiques. Elles ont — c'était inévitable — un faux air de nécrologue, qui ne convient pas trop pour un homme, grâce à Dieu, bien en vie.
Daniel-Marie Fouquet, de vieille et bonne souche angevine, né à Doué-la-Fontaine (. Maine-et-Loire ), le 1 6 mars i85o, fit ses études de médecine à la Faculté de Paris. Préparateur du cours d'embryogénie au Collège de France en 1873, du cours de tératogénèse à l'Ecole des Hautes-Etudes en i8yy, il prit le grade de docteur en 1880 et, l'an d'après, partit pour Le Caire où il s'est fixé et dont il est depuis trente ans l'une des figures les plus connues et les plus sympathiques. Parmi les savants et les artistes qui ont séjourné là-bas, qui ne se rappelle cette tête énergique, cette parole intrépide, rude seulement pour les coquins ? Qui n'a eu à s'instruire auprès de ce savant, dont les recherches ont éclairé plus d'un point obscur ? Sa collection de faïences arabes est célèbre : les expositions d'art musulman — l'an dernier encore celle de Munich — seraient incomplètes si elles ne lui faisaient de larges emprunts. Elle a été étudiée, par son possesseur, dans un mémoire considérable (Contribution à l’étude de la Céramique orientale, Le Caire, igoo, 1 vol. in-4° , extrait des Mémoires de l’Institut égyptien), où, d'après les débris, jusqu'à lui dédaignés, provenant des collines de décombres qui entourent Le Caire, il a fait l'histoire des faïences arabes, du treizième au seizième siècle, signées ou munies de marques. Sa collection de poids et mesures arabes, en verre, a été étudiée par M. Casanova en 18g 2, dans les Mémoires de la mission française du Caire. Plus d'une fois, le Dr Fouquet a mis sa science médicale et ses connaissances anthropologiques et ethnographiques au service de V égyptologie : en 1886, il a aidé M. Maspero dans le travail passionnant du déroulement des momies royales de Dèir-el-Bahari; en i8gi, il aidait M. Grébaut à dérouler les momies des prêtres d'Amon. Qu'aurait pensé l'étudiant en médecine Fouquet, si on lui avait prédit qu'un jour il se pencherait sur le corps de Séti ou de Sésostris ? Ces
extraordinaires autopsies lui ont fourni la matière de plusieurs travaux : Observations relevées sur quelques momies royales d’Egypte, dans le Bulletin de la société d’anthropologie de Paris, 1886 — Note pour servir à l’histoire de l’embaumement en Égypte, dans les Mémoires de l’Institut égyptien, Le Caire , i8g6 — Le tatouage médical en Égyte dans l’antiquité et à l’époque actuelle, dans les Archives d’anthropologie criminelle, Lyon, i8g8. La découverte des momies des rois en 1881, celle des momies des grands-prêtres d'Amon en i8gi avaient été dé éclatants succès pour l'égyptologie. Cette science n’en devait pas remporter un moins considérable, en retrouvant, quelques années plus tard, dans les nécropoles d’Abydos, de Ballâs et de Nagâdèh, les vestiges de l'Égypte préhistorique. Le Dr Fouquet a contribué à ces recherches par des travaux d'anthropologie publiés en i8g6-i8gy dans les Origines de l’Égypte, de M. de Morgan.
Nombreux de nos jours sont les médecins qui ont la passion de l'objet d'art, qui trouvent dans les joies du collectionneur une récréation et un repos. Chez beaucoup, ce goût date des années d'études, il est né des amitiés nouées au Quartier Latin avec les sculpteurs et les peintres. Du moins, c'est le cas du Dr Fouquet. A Paris il avait fréquenté des ateliers, il avait affiné dans la compagnie des artistes son sentiment naturel des belles choses. Il y a un quart de siècle, en Egypte, une collection était bien plus facile et moins onéreuse à former qu' aujourd’hui; depuis une douzaine d'années, depuis que les Américains ont commencé leurs rafles, les antiquités égyptiennes ont augmenté de prix d'une façon fort sensible. Et cependant, encore aujourd'hui, un collectionneur établi au Caire et qui sait son métier, qui est connu des marchands et qui ne plaint pas sa peine, peut avoir des chances heureuses. Le présent livre en offrira maintes fois la preuve.
Dès ses débuts dans l'art délicat de la collection, le Dr Fouquet a eu l'heureuse idée de se spécialiser, de borner ses efforts à quelques catégories d'objets. Il sort du sol d'Égypte des antiquités de tant d'espèces et d'époques si diverses que l'amateur qui ne se cantonnerait pas dans un domaine bien délimité serait très vite débordé. Le Dr Fouquet s'attacha plus particulièrement aux petites antiquités de la période gréco-romaine. Non que ses savants amis, Maspero, Bouriant, lui eussent conseillé ce parti : il suivit tout seul son instinct ; son goût de Latin, nourri de culture classique. Dans le domaine gréco-romain, il se choisit deux spécialités, en rapport avec ses préférences intimes, et aussi, il est permis de le dire, avec ses moyens, les statuettes de bronze et les terres cuites. La « grande » sculpture, du calcaire ou du granit, telle qu'elle a été pratiquée en Égypte pendant la période grécoromaine, n'a rien de bien séduisant ; les débris qui en restent sont assez rares, leur rareté les met hors de prix, et ils sont bien volumineux pour un cabinet d'amateur. Au contraire, il y a un charme infini, une variété incroyable dans les petites figurines gréco-romaines de terre cuite ou de métal, qui sortent incessamment du sol d'Égypte , partout où l'on
exploite le sebbâkh. Dans des publications ultérieures , consacrées aux autres séries de la collection Fouquet , nous tâcherons de montrer l'intérêt puissant des terres cuites grecques d’Egypte , statuettes archaïques trouvées principalement à Memphis , statuettes grécoromaines provenant surtout du Fayoum. A qui veut bien s’y intéresser , ces monuments trop dédaignés et dont la multitude effraie réservent plus d’une surprise et d’un émerveillement.
A regarder les planches de ce livre , le lecteur aura-t-il la même impression que m’ont produite les originaux? Évoqueront-elles pour lui , comme ils ont fait pour moi, l’Alexandrie des Ptolémées et des Césars ? Sera-t-il captivé par l’Égypte grecque ? Le charme ensorcelant de l’Alexandrie antique se fait sentir encore à travers les âges. Combien puissamment devait-il agir sur l’Orient grec, quand Alexandrie était par excellence la ville du luxe, du raffinement et du plaisir ! « Depuis que Mandris est parti pour l’Égypte, dix mois sont passés; et il n’écrit plus. C’est qu’ Aphrodite habite là-bas ; et toutes les bonnes choses de la terre, on les trouve en Égypte, richesses, lutteurs, armées, beau temps inaltérable, consécration de la renommée, théâtres, savants, bijoux, jolis garçons, le sanctuaire des Dieux Frère et Sœur, un bon roi, le Musée, du bon vin, tout ce qu’on peut souhaiter, et des femmes, ah! des femmes plus nombreuses que les astres du ciel... »
’E£ ou yàp ziç AlyuTCxov eaxàXn] Màvôpiç,
Aex’ étal [xfveç xoù8è ypdfjifjia aoi 7cé[JL7cst . . .
Ket 8’ èaxlv otxoç xrç 0eoü ' xà yàp iràvxa,
"Oaa’ eaat xou xal yivex’, eax’ sv Aiyu^xo *
UXoCxoç, TraXalaxpY], Sûuoqnç, eù8w], 8c£a,
0éat, (ptXoaotpot., y pualov, veirjviaxoi,
0etôv ’AôeXtpùv xéfj.£voç, 6 [îaatXeùç 'jyrfzoç,
Moua-rçiov, olvo;, àyaôà TrdvG’ oa’ à'v XPïfëf]?» ruvaïxeç, oxoaouç ou jxà xrv "At.8eu xoÛçyjv ’Aaxépaç eveyxelv oupavoç xexa ûx’G'cat.
Ces vers délicieux d’Hérondas me sont revenus en mémoire plus d’une fois, devant les bronzes Fouquet. Aucun de ceux-ci, il est vrai, ne représente les Dieux Adelphes, ni ce bon roi Évergète, ni les savants du Musée. Mais l’Aphrodite à la toilette (n° 1), V Hermès à la corne d’abondance (n° 4o ), les masques de théâtre ( nos io5-ioy), les statuettes d’acteurs ( nos 108-1 og) et de musiciens (n° io4), de lutteurs (nos 110-111) et de gladiateurs ( n° 112), de cinèdes (< n° 102 ) et d’ aimées ( n° 101 ) commentent d’une façon vivante et concrète les expressions du poète, èv AlyÛTCxw... oixoç; x-rjç 0£OÜ, ttXoûxoç, Geai, TtaXodaxpf], verjvi'axot, yuvalxeç.
Pour qui veut connaître V Alexandrie antique et l’Egypte gréco-romaine, l’ouvrage de Giacomo Lumbroso doit être un livre de chevet. L’auteur a butiné, au cours d’immenses
lectures , tous les textes concernant son sujet . Un chapitre de ce livre est particulièrement suggestif pour Vhistorien de Vart hellénistique , celui où Lumbroso caractérise, au point de vue psychologique et moral, les habitants de V Alexandrie antique. Il les dépeint rieurs et railleurs, ironiques et caustiques, blasonnanl leurs souverains, blaguant leurs célébrités, à preuve les sobriquets dont ils les gratifièrent. On se rappelle la jolie lettre où Synésios raconte un voyage qu'il fit d'Alexandrie à Cyrène : le bateau avait treize hommes d'équipage, les uns juifs, les autres fellahs (uirsp Yjjuffu fxsv ^aav ’IouSaToi, xo 8s Xoitov àysXaloc. ysoipyot, Tusçuaiv o’jTtcj xott ïjç Yjfjifjivo i), tous affligés de quelque disgrâce physique ; d'abord, on eut bonace; tant qu'elle dura, les matelots, n'ayant rien à faire, passèrent le temps à se lancer des lazzi : « Eh ! le Bancal ! le Hernieux ! le Gaucher ! Eh ! L'Homme qui louche ! )) Chacun avait son sobriquet ; et, avoue franchement Synésios, c'était très amusant à entendre : xoivvj 8s ouxoi xs xàxslvot. 7rs7nr]poy.svoi Trâvxop sv ys xt, [xspop xo’j o-ôjxaxop. Toiyapoûv sw£ où8sv r,[j.ïv Ssivôv i]v, sxofj/j’sùovxo xal sxotXouv àXXïiXoup oùx octcd xûv ovojxâxwv àXX’ àrco xùv àxux^lfJ-âxov, 6 6 xtqXVj xtjxt, 6 àpiaxspôxsip, 6 TcapaêXorj;. "Exaaxop sv ys xt siys xoÙTaa-rjfxov. Kal
iq[j.îv xo xoioüxov où [xsxpiav Traps^xs xy|v StaxpiëTjv (Epistolographi graeci, p. 64o Herchef). Des gentillesses de ce genre s'échangent encore aujourd'hui sur le Nil, entre felouques. Si les artistes de l'Egypte gréco-romaine se sont très souvent divertis à représenter des êtres grotesques et contrefaits, des bossus et des nains, des crétins et des gâteux ( voir nos planches XXIV, XXVI, XXVIII), c'est apparemment que le public pour lequel ils travaillaient, trouvait son plaisir à ces drôleries.
Nul peuple n'a été plus gai que le menu peuple d'Egypte. Il l'est encore, il n'a pas changé. Il rappelle, ce pauvre peuple égyptien, le personnage de la comédie, qui se dépêchait de rire de ses malheurs, pour ne pas en pleurer. Quelle différence avec Israël ou Assour ! L'Egyptien est un grand enfant, qui rit à belles dents blanches. Dès l'Ancien Empire, les monuments figurés attestent ce caractère de la race. On se rappelle, par exemple, sur les murs des mastabas, ces scènes de chasse aux oiseaux d'eau : un grand filet est tendu sur les marais, deux équipes de fellahs en tirent les cordes, le filet se rabat, les oiseaux sont pris ; mais, parmi les chasseurs, il en est qui tirent trop fort, et qui tombent à la renverse.
L'Egyptien n'a jamais été un modèle de décence, tant s'en faut. A cet égard, l'art pharaonique, des temples et des tombes, peut être une cause d'erreur. L'Egyptien est terriblement précoce et salace, ses contes et ses danses, ses paroles et ses gestes sont gênants, quand on les comprend. Hérodote, dont la curiosité ne se formalisait guère, a été, tout de même, étonné par les joyeusetés des commères égyptiennes, sur les bateaux qui allaient à la fête de Boubaste (II, 6o : cd 8s xuOâÇcuat pouffai xàç sv x-rj tcôXi xaùxf) yuvaïxaç, aî 8s opxéovxai, aî 8s àvaau'povxai àvtcxâjjisvai). Une peinture de Pompéi ( Lumbroso , op. laud., p. 16 ), qui représente une scène de la vie du Nil, donne quelque idée de ces plaisanteries plutôt raides,
sales Nili, comme les appelle Martial (Epigr., XI, 1 fl). Le même Martial dit encore {IV, 4i) :
Si quis forte mihi possit præstare roganti,
Audi, quem puerum, Flacce, rogare velim.
Niliacis primum puer hic nascatur in oris :
Nequitias tellus scit dare nullamagis.
Ces pueri Alexandrini, après lesquels soupirait Martial et dont Trimalchion possédait plus d’un (Pétrone, p. 21 Bücheler ), nous pouvons les voir, dans leurs danses immodestes, grâce aux petits bronzes de V Egypte grecque : nos planches n'en figurent pas moins de quatre (pi. XXIX-XXX1).
Les bouffons, aussi , d'Alexandrie étaient fameux. Lucien en a croqué un, à Athènes, pendant un repas de noce : « Paraît un bonhomme fort laid, tête rasée, sauf quelques poils tout droits sur le haut du crâne ; il se met à danser et à exécuter les contorsions les plus ridicules, tout en récitant avec l'accent égyptien des vers anapestes, dont il marque la mesure en battant des mains » (Banquet, 18: xai TcapTpiQev à[Aop<poç xiç s^upTjîxsvoç xip xsçaX-qv, ô Xiyap stcI Trjxopixpv) xpi/aç opO àç sxuv ' où~oç ùçyfyaTQ xs xaxaxXôv éauxov xal Siaaxpscpwv, oç ysXotoxepop <pavséï], xai àvcuraiaxa auyxpoxôv Ôie^XGev acyuTmaÇov xf[ çovi}). La prononciation de Ce bouffon décélait son origine et sa race. Nous pouvons nous faire une idée de la façon dont il massacrait le grec par l'épigraphie d'Egypte, où mainte particularité phonétique s'explique par l'influence du copte (cf. Lefebvre, Recueil des inscriptions grecques-chrétiennes d’Egypte, p. XL). Un bronze de la collection Fouquet (n° gy), qui représente un de ces ysXuxoTCoioî alexandrins, me semble vraiment bien intéressant : le personnage porte sur sa tête glabre une crête de coq, et son nez s'amincit et se recourbe en forme de bec. Les archéologues qui ont cherché en Campanie, chez les Osques, l’origine de l'illustrissime seigneur Polichinelle, auraient peut-être dû remonter plus loin encore : peut-être Polichinelle est-il arrivé en Campanie sur un cargo alexandrin. Car la civilisation qu'ont révélée les fouilles de Pompéi et d'Herculanum est, selon le mot de Lumbroso, une sorte de palimpseste : sous la copie campanienne, on devine sans cesse le modèle importé d'Alexandrie.
Après les grotesques et les bouffons, voici les sujets de genre (pl. XXIX), les types de la rue, les petites gens des nomes et des cornes ; le gamin qui à coups de mottes écarte les oisillons du champ ensemencé ou mûr pour la moisson (n° 11 4); le jardinier qui s'en va, pesamment, le dos courbé, vendre ses courges au marché (n° 113 ); celui-ci, nous le connaissions : l'auteur du Moretum, d'après on ne sait quel modèle alexandrin, l'avait déjà crayonné. Le goût pour la réalité triviale, pour ce que Maupassant appelait « l'humble vérité », l'esprit anecdotique, le sens de l'humour, se marquent dans ces statuettes comme dans la littérature alexandrine : ils inspirent les Mimes d'Hérondas, ils percent çà et là, d'une façon inattendue et d'autant plus caractéristique, dans les œuvres graves, Hymnes de Callimaque, Argonautiques d'Apollonios.
Et voici encore les images de Nubiens et d’Ethiopiens {pi. XXV), les bons nègres, crépus, camus, lippus. L'art alexandrin s'intéresse à ces types ethnographiques autant et de la même façon qu'aux types de la rue, il les saisit d'un œil aigu, et il s'en amuse. Rien de plus amusant, par exemple, et rien de mieux saisi que notre petit Barbarin en maraude, qu'on croit voir ramper par un trou de haie, vers les fruits d'un verger (n° g4).
A côté des Nubiens et des nègres, se placent tout naturellement les statuettes qui représentent les Pygmées. Sur le vase François, les Pygmées sont des hommes comme d'autres — àvspeç Huy^aîoi, dit /Iliade (r, 6), — seulement beaucoup plus petits ; mais, si l'on descend jusqu'à la deuxième moitié du cinquième siècle, jusqu'aux vases attiques de style libre, on voit paraître le Pygmée classique, avec sa tête trop grosse, son long torse râblé, ses jambes courtaudes de nain basset. Le type du Pygmée dans l'art alexandrin est donc un legs des Attiques. Mais comme les artistes de l'Egypte grecque se sont divertis de ce thème! Combien de variantes ils en ont tirées ! Les Pygmées animent de leur grouillement tout l'art alexandrin, mosaïques à sujets nilotiques, vases de bronze à reliefs, couvercles et poignées de lampes, pierres gravées, fresques pompéiennes. Notre planche XXIII donne plusieurs de ces bonshommes ; elle permettrait d'établir, s'il en était besoin, la provenance alexandrine de bronzes analogues, trouvés çà et là dans V orbis romanus, par exemple la statuette de Narbonne, connue par un dessin de Mérimée que les archéologues se repassent {Gaz. Arch., 1876, p. 5y; Rép., II, p. 564, n° 6; Roscher, Lexicon, III, jj 0 4), alors qu'une photographie ferait mieux notre affaire.
Verve humoristique et caricaturale, réalisme et vérisme, telles sont les caractéristiques de l'art alexandrin. A cet égard, aucun des bronzes Fouquet n'est aussi représentatif que celui de notre planche XXVI. Cette charge énorme déroutera, j'espère, les critiques qui emploient encore le cliché de la « solennelle Antiquité gréco-latine » (Art et décoration, 1911, p. 238). Solennelles, les peintures des vases attiques et les fresques de Pompéi, les terres cuites de Tanagre et de Smyrne ! L'art grec a tout exprimé, il a tenté toutes les voies. Ses fervents, non seulement les archéologues, mais les artistes, par exemple Rodin, le savent de reste. Mais qui aurait pu prévoir que les Grecs avaient intégré dans l'art jusqu'au ricanement du voyou et à la dégaine de l'apache ? Si ces ternies peu académiques viennent au bout de ma plume, on s'en prendra à l'auteur de la statuette qui me les suggère.
Ce serait d'ailleurs faire tort à la civilisation alexandrine que de souligner uniquement le réalisme de quelques-unes de ses productions. Ces villes immenses qui servent de capitales au monde et qui sont elles-mêmes des mondes, Alexandrie ou Byzance, la Rome
des Césars ou maintenant Paris , à côté de leurs tares , ont des splendeurs morales incomparables, la vie spirituelle y est aussi intense que l’autre. A côté de ses bouges et de ses ergastules, Alexandrie avait sa Bibliothèque et ses temples, les savants du Musée, les reclus du Sarapéum. La vulgarité et le vice emplissaient la rue ; mais derrière les hautes murailles des sanctuaires, au rythme des cantiques et des sistres, vivaient des religions d’une symbolique profonde et d’une pénétrante mysticité. La pureté de la religion isiaque, attestée même des apologètes chrétiens, ne saurait être mise en doute. Après tant de témoignages écrits, prenons acte de celui des monuments figurés. Serré dans ses blancs voiles de lin, net de tout contact impur, V Isiaque Fouquet ( pl . XXII) s’avance du pas de procession, portant dévotieusement l’aiguière qui contient l’eau sainte du Nil ; il marche la tête levée au ciel, comme perdu dans un rêve mystique. Le modelé est simple, enveloppé, merveilleusement approprié au sujet comme à la taille de la statuette. Ne craignons pas de le dire, ce petit bronze, dans le concert de l’art grec, donne une note nouvelle, qui évoque pour nous la foi profonde et visionnaire de l’ancien Orient. L’art athénien était trop purement hellénique pour exprimer cela.
Non moins émouvants, pour qui aime les religions antiques, quelques-uns de nos bronzes du cycle dionysiaque (pl. VII et IX). J’ai essayé ailleurs de montrer l’importance que la religion de Dionysos paraît avoir eue dans l’Egypte ptolémaïque. Le nombre, dans la collection Fouquet, des bronzes qui ont rapport à cette religion (30 sur i54) confirme, ce me semble, l’opinion que j’ai soutenue. Mais je voudrais que l’on comprît bien ma pensée. La vogue de la religion dionysiaque, pendant la période hellénistique , ne caractérise pas le seul royaume des Ptolémées ; c’est un fait général, que l’on constate d’un bout à l’autre de la Grécité ; partout, en ce temps-là, la foi dionysiaque enthousiasmait, ravissait les âmes. Les reliefs pittoresques, publiés par Schreiber, en témoignent surabondamment : ce ne sont que sacrifices à Bacchos, sanctuaires dionysiaques, Satyres et Ménades, masques satyriques, thyrses et guirlandes de lierre, Xtxva et xûjji7rava. Mais si l’on voulait expliquer cette prédilection par ce que j’ai cru pouvoir écrire de la dévotion des Ptolémées pour Dionysos (Annales du Service des antiquités d’Egypte, igo8,p. 24y; Revue des études anciennes, 1910, p. 226) et si l’on prétendait y voir la preuve de l’origine alexandrine des reliefs en question, on ferait fausse route.
Il est vrai que beaucoup d’archéologues sont d’un autre avis : « L’origine alexandrine des reliefs hellénistiques, ou tout au moins des modèles dont ils dérivent, écrivait en 1897 Maxime Collignon (Revue de l’art ancien et moderne, II, p. 99), a été démontrée victorieusement par M. Schreiber ». Je vois bien que Schreiber a souvent livré bataille ; mais qu’il ait remporté la victoire, même dans son plus récent combat, au congrès archéologique de 1909 (Comptes rendus, pp. 130-1 37), c’est une autre question. On s’est trop pressé de souscrire à ses théories, surtout chez nous, en France. Elles attendent toujours
la confirmation des faits , comme les Hellenistische Reliefbilder attendent toujours leur texte ; et plus les recherches se multiplient en Égypte même et à Alexandrie, plus on est Jrappé qu'il n'ait été trouvé, en terre égyptienne, aucun de ces reliefs que Schreiber prétend alexandrins. C'est un paradoxe d'attribuer à l'Egypte grecque des tableaux pittoresques où rien, ni dans les sujets, ni dans les détails, ne témoigne en faveur de l'hypothèse proposée. Point de pyramides ni de pylônes, de palmiers ni de lotus, d'ibis ni de crocodiles : la flore, la faune, les fabriques de ces reliefs sont purement helléniques ; l'arbre qu'ils affectionnent est le platane : c'est une essence qui ne se trouve pas en Égypte ( Cul trera, Saggi sulT arte ellenistica e greco-romana, I, p. 5 fi).
Les vues de Schreiber sur la toreutique alexandrine ne se heurtent pas à moins d'objections que ses hypothèses sur les reliefs hellénistiques. La méthode est la même dans le mémoire sur /’Alexandrinische Toreutik que dans celui sur les reliefs Grimani : a 11 Schreiber, più indovinando che dimostrando », écrivait Amelung en 1 8gy (Bull, comunale di Roma, XXV, p. 110), dans un travail qui visait d'ailleurs à corroborer les théories du professeur de Leipzig. La critique reste vraie, même depuis que Schreiber s'est mis à rechercher, en Egypte même et à Alexandrie, les preuves de ses opinions. D'après la répartition géographique des trouvailles, d'après la date probable des monuments, les partisans de Schreiber sont bien obligés aujourd'hui d'admettre que les vases en métal, argent ou bronze, décorés de reliefs dans le style dit alexandrin, ont été fabriqués pour la plupart hors d'Egypte, et après la période ptolémaique ; mais on maintient qu'aux ateliers alexandrins du temps des Ptolémées appartient l'invention des motifs et des formes. Même ainsi réduite, la théorie de Schreiber reste une pure hypothèse. Si l'on accorde à la toreutique alexandrine ptolémaïque ce que Schreiber réclame pour elle, que restera-t-il pour les ateliers des autres villes? Peut-on croire qu' Athènes et Corinthe, Rhodes et Délos, Pergame et Antioche, pendant la période hellénistique, n'aient pas fabriqué de vases de métal ornés de reliefs ? La poterie hellénistique à reliefs, qui est dans un rapport si étroit avec la toreutique de la même époque, semble, d'après ce que les Anciens nous en disent et d'après les trouvailles, avoir eu ses fabriques principales en Grèce même, à Athènes, à Mégare, à Samos. Il semble peu vraisemblable que telle cruche de bronze (Museo Borbonico, I, pl. XXXVI ; Schreiber, Die alexandrinische Toreutik, fi g. gg-ioo), dont l'anse est décorée d'une tête d'Attis, provienne d'Egypte. Jusqu'à plus ample informé, on fera bien de n'attribuer aux ateliers d'Alexandrie que les objets trouvés en Égypte, comme l'anse horizontale de gobelet reproduite sur notre planche X, ou ceux qui décèlent l'Égypte par quelque particularité caractéristique : telle l'anse de cruche trouvée à Delphes, dont l'attache inférieure est formée par un masque de Nubienne (Delphes, fig. 302); telle encore l'anse d'œnochoé reproduite sur notre planche XII, dont l'attache inférieure représente un masque de Bacchos Indien, coiffé, à l'éthiopienne, en petites tresses étagées,
CîlON'ZES GRECS d’ÉGTPTE
Il n’existe pas encore de Traité de l’art hellénistique. En étudiant cet art dans son ensemble, on verrait, je crois, qu’il forme un bloc homogène, comme l’art paléochrétien, comme l’art byzantin, comme l’art du treizième siècle. Ce n’est pas seulement dans l’Alexandrie ptolémaïque, quoi qu’en ait dit Amelung, que le sfumato praxitélien a eu la vogue; car les sculptures praxitélisantes les plus caractérisées, la tête de Cyzique au musée de Dresde, la tête de Chios au musée de Boston, n’ayant pas été trouvées en Egypte, n’ont pas dû y être sculptées. L’emphase pathétique de la Gigantomachie per gaménienne ne diffère pas sensiblement de celle du Laocoon rhodien. Si la tête de Gaulois du musée du Caire a été vraiment découverte en Egypte — à Kôm Farès au Fayoum, assure Schreiber (Comptes rendus du IIe Congrès d’archéologie, p. 1 32), — elle prouve qu’il y avait au service des Ptolémées des artistes aussi capables que ceux d’Attale Ier d’unir dans un style grandiose la précision ethnographique au sentiment dramatique. Quoi qu’en dise Schreiber (loc. cit.), la beauté grasse, chère aux Levantins, n’a pas inspiré seulement l’art d’Alexandrie : les innombrables Aphrodites trouvées en Syrie, à la taille trapue, au bassin large, aux vastes appas, en témoignent surabondamment. Tantôt, nous notions le goût des Alexandrins pour les types de la rue, pour le réalisme et la charge ; mais il faut convenir que le même goût existe à l’époque hellénistique dans la Grécité tout entière : Théocrite, ce maître du fufjioç ptoXoyoç, 11’était pas d’Alexandrie ; les terres cuites réalistes et caricaturales de Smyrne ne le cèdent en rien à celles de l’Égypte grecque; le navire naufragé près de Mahdia, avec une cargaison d’œuvres d’art hellénistiques dont plusieurs sont de si amusantes drôleries, n’avait pas pris charge dans l’Eunoste, mais au Pirée.
Ce que l’art alexandrin a emprunté à l’Egypte, c’est non pas tant un style spécial, un idéal particulier de beauté et de vérité que des types et des thèmes, des procédés et des techniques. Il est probable, par exemple, que la mosaïque, qui paraît bien une invention d’ Alexandrie, a été influencée par les procédés égyptiens de la fresque et de la tapisserie : Maspero a montré que la mosaïque de Palestrina, qui décorait, croit-on, le Saint des saints dans le temple de Fortuna Primigenia assimilée à Isis-Tyché, est orientée à l’égyptienne, l’Occident ou Amenti à droite. Alexandrie, d’autre part, semble avoir hérité de l’adresse millénaire des Égyptiens à ouvrer les pierres dures. L’intérieur de la tazza Farnese ( Furtwaengler , Antike Gemmen, pi. LF) explique, à la façon des Grecs d’Égypte, la renaissance annuelle de ce pays singulier : les Vents Étésiens, soufflant du Nord, font refluer le Nil en arrière ; les eaux du fleuve inondent les terres, l’Égypte est féconde pour une nouvelle année. Cette coupe merveilleuse fut gravée, je suppose, pour quelque Ptolémée. J’en pense autant des deux fameux camées de Pétersbourg et de Vienne (. Furtwaengler , op. cit., pl. LUI), qui représentent les Dieux frère et sœur, 0eo! ’ASsXçoi, comme les Grecs d’Égypte appelaient Ptolémée II et Arsinoé. Les splendides vaisseaux
de pierre dure, que Von montre dans les trésors d'église sous le nom de « Vases de Cana », ( pl . XI), sont pour la plupart, je crois, d’authentiques produits de l’art alexandrin.
Mais ce que cet art paraît avoir créé de plus original, ce sont des types iconographiques et des thèmes, qui témoignent de la fusion dont Alexandrie fut le creuset. La mosaïque de Palestrina, qui d’ailleurs date du temps d’Hadrien (. Marucchi , Bull, comunale di Roma, i8g5, p. 26), reste le document capital pour l’étude de l’art alexandrin, parce qu’elle est comme une somme des thèmes égyptiens dont Alexandrie a fourni l’art antique. Les recherches de Helbig sur les peintures de Pompéi ont montré combien la Campanie raffolait de ces thèmes. La statue du Nil, qui provient d’un Isiéion de Rome, est alexandrine, non point par son style, qui n’a pas d’accent particulier et local, mais par son sujet et par ses détails. Une statuette comme l’Hermès de notre planche XVII, si elle est grecque par le style et le type, atteste qu’elle a été faite en Egypte, par l’attribut dont elle est coiffée, plume d’ibis ou pétale de lotus. Sur une stèle de Memphis (BCH, 1911, pl. II), écrite en hiéroglyphes, en démotique et en grec, une main grecque a gravé un Ptolémée, peut-être Philopator, abattant un ennemi ; il porte le costume pharaonique et la double couronne; seulement, comme l’art de la guerre a fait quelques progrès depuis le temps des Ramessides, le roi n’est pas sur un char, mais à cheval, et ce n’est pas avec la masse d’armes égyptienne, mais avec la lance macédonienne, avec la aàpiaa, cette terrible pique, longue de seize coudées, qu’il abat son adversaire. J’ai fait reproduire en lettrine, au début de cette introduction, un autre monument qui, non moins que la stèle de Memphis, rend sensible cette ambiguïté de la royauté ptolémaïque et de l’art alexandrin : c’est un cachet d’or du musée du Louvre, déjà remarqué par Furtwaengler (Antike Gemmen, pl. XXX, 25); comme sur la stèle de Memphis, un Ptolémée y est représenté, en Pharaon roi des Deux Terres, avec la double couronne ; mais on reconnaît le prince grec et la main grecque qui l’a figuré, au flocon dont s’ombrage la joue et au diadème noué autour du pschent ; car, d’après M. Maspero, que j’ai consulté, le diadème noué autour du pschent ne se rencontre pas avant les Ptolémées. Notre planche XJL donne un exemple non moins topique de cet amalgame de motifs helléniques et égyptiens qui caractérise les produits incontestables de l’art d’ Alexandrie : c’ est un petit autel à parfums, en bronze, que possède le musée du Caire; la forme déjà en décèlerait l’origine alexandrine, car le plateau supérieur a la bordure en zigzag des autels de l’Égypte grecque (Schreiber, Toreutik,/?. ij6); mais de plus, tandis que les quatre coins du plateau inférieur sont portés par quatre Silènes ailés, les quatre coins du plateau supérieur ont pour « caryatides » quatre uræi coiffées du diadème d’Isis.
Tous les bronzes Fouquet ont été achetés en Égypte, tous ont dû y être trouvés, sauf peut-être VHermês archaïque (pl. XV). La plupart doivent provenir de la Basse Égypte, très peu d'Alexandrie et de la Thébaïde, quelques-uns de Léontopolis, d’Athribis, de Xoïs, beaucoup de Memphis. Je n'ai donné de provenance précise que lorsque M. Fouquet a pu me la garantir d'une façon catégorique.
Fai indiqué la « patine », ou pour mieux dire, la couleur de chaque bronze, non dans l'espoir de faire avancer la question de la patine antique, mais pour permettre au lecteur de s'imaginer l'aspect actuel des objets. Quand je dis que tel bronze a une « patine luisante », cela signifie qu'après avoir été trouvé, il a été rendu luisant par frottement. J'ignore quelles patines les artistes anciens avaient pu donner aux objets que je publie; je l'ignore même pour ceux de nos bronzes qui semblent recouverts d'une belle teinte uniforme : ils doivent probablement cette soi-disant patine, non aux bronziers anciens, mais à l'action lente des agents chimiques du sol. Des monnaies antiques de bronze, appartenant à la même frappe, peuvent avoir les « patines » les plus diverses ; j'ai trouvé en Macédoine de petites monnaies de bronze, qui avaient pris dans la terre, au cours des siècles, des aspects de jade, des teintes de malachite et d'émeraude.
Les hauteurs sont données en millimètres. Tous nos bronzes sont reproduits en grandeur d'original, sauf deux, que leur taille nous a obligés de réduire assez sensiblement ; le grand Hermès {pl. XVII) et le griffon de Némésis {pl. XVIII).
Le lecteur trouvera ci-après les titres complets des ouvrages auxquels j'ai eu souvent à le renvoyer. Il n'était pas nécessaire de grossir cette bibliographie des abréviations connues, Arch. Anzeiger, Jahrbuch, BCH, Dictionnaire des Antiquités, Pauly-Wissowa, Roscher. A la fin du volume, il y a un index des noms et des choses, que j'ai fait copieux pour qu'il soit utile, et une liste des textes utilisés. J'ai dressé cette liste, non pour me donner un plaisir pédant, mais pour marquer le rapport étroit dans lequel doivent vivre, à mon avis, V Archéologie et la Philologie. Il est fâcheux que des professeurs de grec n'aient jamais vu la Grèce ni hanté les musées ; il est lamentable que des antiquaires publient des monuments grecs, sans savoir le grec et sans lire les textes autrement que dans des traductions.
Il n'est pas très commode de poursuivre en province des travaux d'érudition. Nos grandes bibliothèques d'Etat, qui se trouvent toutes à Paris, ne sont pas prêteuses, c'est là leur moindre défaut. J'aurais dû renoncer à étudier chez moi bien des ouvrages qui, pour faire celui-ci, m'étaient indispensables, si la Bibliothèque d'art et d'archéologie ne les avait mis à ma disposition, avec une libéralité et un empressement dont je lui suis reconnaissant infiniment. Créée avec l'idée claire du but à atteindre, inspirée d'un désir de
prompte réalisation, pourvue de ressources immenses, la Bibliothèque de la rue Spontini fait honneur à V initiative privée ; elle est destinée à rendre de très grands services aux travailleurs, quand ils en connaîtront le chemin.
Puisse cet ouvrage, auquel j’ai travaillé de bon cœur, agréer au savant profond et au grand écrivain auquel nous avons cru, M. Doucet, M. Fouquet et moi, en devoir l’hommage ! Puisse-t-il répondre à l’attente des deux hommes qui m’ont fait confiance ! Puisse-t-il, enfin, mériter d’être placé à côté de ceux que quelques jeunes savants de mon pays, Pierre Jouguet, Gustave Lefebvre, Jean Lesquier, Henri et Jean Maspero, ont publiés naguère sur l’Egypte grecque !
Nancy, 20 septembre îgn.