‹ Bucoliques (volume 2)Chapitre 25 sur 40 · CORONAT · texte numérisé non relu

CORONAT

Autrefois, il y a des années, le régisseur Hubert, jeune alors et plein de vie, ne manquait jamais de dire, à la fm de chaque repas :

— Finis coronat opus.

De ses courtes études au collège, il n'avait guère retenu que ces trois mots. Il pouvait les traduire exactement : FiniSy la fin, coronat, couronné, opus, l'œuvre. Cela signifiait :

— J'ai bien mangé, avec appétit, d'un bout à l'autre de mon déjeuner. La dernière bouchée ne valait pas moins que la première.

La fin était digne du début.

Longtemps cette maxime lui parut claire et commode. Il l'expliquait en famille, aux amis, sans se tromper, comme pour dire :

— Vous le voyez, il me reste quelque chose du latin que j ai appris.

Ce fut le sens du mot opus qui s'obscurcit d'abord. Hubert ne trouvait qu'avec peine le mot correspondant. Il le perdit tout à fait.

Opus n'était plus qu'un sou étranger, percé, cassé, rouillé, sans valeur.

— Supprimons opus, se dit Hubert.

Et il prit l'habitude de refuser une moitié de pomme,^ un verre de liqueur en ces termes :

— Finis coronat !

Cela suffisait. Personne ne regrettait le reste. On devinait encore qu'Hubert voulait dire :

— Merci; assez pour une fois. J'en ai jusque-là.

Et ceux qui avaient la tête le plus dure, comprenaient au moins l'un des deux mots, le mot finis :

— Finis/]'d\ fini, ça va de soi, n'importe qui, un enfant saisirait.

Quant au mot coronat^ peu à peu inintelligible, il frappait par sa sonorité et son mystère. Quel sens lui donner? A quoi servait-il?

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Nul ne savait, mais chacun souriait de confiance, car il faisait bien à sa place.

Il fit mieux encore, dès qu'Hubert s'avisa de le prononcer seul. II rejeta décidément finis, inutile et banal^ et ne garda que coronat.

Et, aujourd'hui, la marque originale d'Hubert devenu vieux, ce qui le distingue des autres hommes du village, c'est de répondre à tout propos : Coronat, coronat.

II ne dit plus ni oui, ni bonjour, ni : ça va, ni : au revoir ; it dit coronat. Il remue sa tête blanchie et pousse son coronat comme un grognement familier appris en classe ou en nourrice.

LE CHIEN Déchaîné

Lasse d'avoir tant marché, la famille Piccolin décide qu'elle vase rafraîchir dans cette ferme, et M. Piccolin, du pied, pousse la barrière. Et il recule, parce qu'un chien attaché aboie, furieux, et se précipite vers lui d'une longueur de chaîne.

— On voit que tu ne m'as jamais vu, dit M. Piccolin; tu ne me reconnais pas.

Il demande à la fermière qui regarde ces visiteurs, de sa porte, sans se déranger :

— Est-ce qu'il mord, votre chien, ma brave femme ?

— Il mordrait, s'il pouvait, dit la fermière, et quand on le lâche la nuit, je vous promets qu'il ne fait guère bon rôder autour d'ici.

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— Oh! je sais, dit M. Piccolin, qu'on les apprivoise avec du fromage de gruyère.

— Ne vous y fiez point, dit la fermière, si vous tenez à vos mollets.

— ^ J'y tiens, dit M. Piccolin. En attendant, je vous prie de nous donner quatre tasses de lait pour moi et ma famille.

La fermière ne se presse pas de les servir.

Elle les sert pourtant, et, comme elle a autre chose à faire, elle ne s'inquiète plus d'eux.

Les Piccolin, tenant du bout des doigts leurs tasses de lait qu'ils boivent par petites gorgées, se promènent dans la cour. Ils regardent les volailles et les instruments aratoires. Mais une inquiétude limite leur plaisir, et ils jettent fréquemment un coup d'œil au chien qui continue d'aboyer derrière eux.

— Te tairas-tu? lui dit M. Piccolin; ne sommes-nous pas encore amis?

Le chien tout noir montre ses dents si blanches qu une femme en serait fière, dit jyjme Piccolin, et semble un nègre révolté.

— La belle bête! dit M. Piccolin. Quoiqu'on ait du courage, elle impressionne.

Ils en oublient de visiter les étables, et ils viennent finir leurs tasses de lait devant le chien.

— A propos, comment t'appelles-tu? dit M. Piccolin.

Personne ne répond.

M. Piccolin passe en revue des noms de chiens célèbres. Aucun ne produit d'effet à ce chien et sa fureur augmente. M. Piccolin, qui n'o$e approcher, le flatte vainement de loin, sur ses propres cuisses.

— Mon gaillard, lui dit-il, tu en fais un vacarme! Tais4oi donc, tu vas t' étrangler.

C'est heureux que ta chaîne soit solide.

Elle paraît si solide, qu'ils deviennent familiers. Ne pouvant calmer le chien, ils l'excitent, lui jettent du sable, aboient avec lui, ou, dédaigneux, attendent qu'il finisse.

— Quand tu voudras, lui dit M. Piccolin.

Et le chien hurle et bave, la gueule en feu

comme un enfer, et il tord si violemment sa chaîne que, tout à coup, elle se casse et tombe par terre.

Il est libre !

Instantanément les Piccolln se figent.

M*"^Piccolin dit : « Mon Dieu! mon Dieu! »

M- Piccolin, qui riait, reste bouche ouverte, comme s'il riait toujours. Les petits Piccolin oublient de se sauver. Une tasse s'échappe et se brise, et la fenuière^ les bras levés, accourt, moins vite, elle le sent, que le malheur! •'

Mais le plus stupide c'est encore le chien.

Le bond dont il allait s'élancer, il ne le fait pas. Il tourne sur place. Il flaire satîhaîne qui ne le retient plus. Comme pris en faute, penaud, avec un grognement sourd, il rentre dans sa niche.

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