‹ Bucoliques (volume 2)Chapitre 31 sur 40 · L'ORAGE · texte numérisé non relu

L'ORAGE

— Avez- vous peur de Torage ?

— De Téclair ou du tonnerre?

— Des deux; l'un tue et Tàutre assomme.

— Écoutez, franchement, j'aime mieux autre chose.

La cousine Nanette a fait deux trous au bas de sa porte, Tun pour laisser passer le chat, l'autre pour l'aisser sortir le tonnerre. Celui du tonnerre est plus petit, car elle sait le tonnerre bien capable, s'il veut, d'enfiler une perle.

Après une journée de purgatoire, on dîne

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dehors, en bras de chemise. On mange mal et on boit trop. On parle peu, mieux vaut souffler. A chaque instant, notre ami Octave pose sa serviette et s'éloigne pour regarder les nuages qui se dressent à Thorizon comme des bêtes féroces. Ils grandissent et se multiplient. Les plus proches en appellent de nouveaux qui montrent déjà la tête, et ceuxlà font des signes lents à d'autres qu'on ne voit pas. Octave revient, le visage ténébreux.

Tout à coup, Paul-Émile, qui ne disait mot, va uriner.

Et Alexandre ne cesse de guetter à la girouette immobile la direction du vent.

— Est-il pour nous, celui-là?

— Cet orage? Oh ! il ne passera pas loin.

On étouffe.

^- Fait-il beaucoup d'orages ici?

— Relativement moins qu'ailleurs, répond Paul-Émile de retour. Il y a, paraît-il, une montagne là-bas qui les divise.

On respire.

Mais Paul-Émile ajoute :

io.

— Par exemple, s'ils sont rares, ils sont terribles.

Dieu! que c'est énervant! Et quelqu'un qui parle sans savoir, qui a besoin de dire quelque chose, affirme que le tonnerre est déjà tombé une fois sur cette maison. Il a fendu la cheminée, brisé des tuiles.....

— Le tonnerre ou le vent?

— Le tonnerre, le tonnerre !

On croirait les femmes plus braves. Elles s'efforcent de verser à boire et d'offrir dû pain, elles disent seulement que les mouches collent et elles traînent les pieds.

A la vérité, elles n'aiment pas prévoir, et elles se réservent. Il sera temps tout à l'heure que chacune d'elles cherche un placard à chaque coup de « gros nénerre ». Là-haut, d'un coin de ciel resté pur, une étoile nous désigne, avec un pâle sourire, aux fauves menaçants qui se déploient toujours.

II est \Tai que la sécheresse dure depuis longtemps, que nous manquons d'eau et que

cet orage en va mettre un peu dans les puits. ' Maïs pour une goutte d'eau sur nos lèvres et nos légumes, quelles transes !

Si j'observe ma maison, quand il fait soleil, si je la mesure du regard et que j'étudie la place qu'elle occupe au village, je me dis :

Le tonnerre tomberait plutôt sur mes voisins.

Mais, dès qu'approche Torage, j'oublie toutes les maison^ des autres et je sens bien que le tonnerre ne peut tomber que sur la mienne.

Oh! ce ciel d'angoisse! Quand j'étais petit, les nuages passaient moins près de la terre.

Je suis sûr que mes nerfs étincellent.

Quel vent! Les chiens fuient de travers, la queue presque en tête, et les poules roulent comme des ombrelles retournées.

Jamais peut-être mon amie n'a brillé de pins d'éclat Sa joue reflète un soleil couchant; ses lèvres orageuses sont deux cerises oubliées

par les oiseaux, ses dents deux fines rampes lumineuses, et ses yeux vagabondent à la pêche au feu.

Elle m'excite, mon amie.

— Viens donc! lui dis-je.

Elle ne s'enfuit pas.

— Plus près !

Comme elle obéit ! Riche fleur d'un soir d'été fraîchement arrosée, comme elle s'incline! Et je la regarde, muet, avec la triste ardeur d'un ivrogne qui fixe un verre plein, et je veux la prendre.

— Chut! dit-elle.

Elle entend un bruit de tonnerre lointain.

J'écoute aussi, et un nouvel avertissement gronde.

C'est fini. Rien m presse plus. Séparonsnous.

Et il ne suffit pas de se fourrer les doigts jusqu'au fond des oreilles, il faut encore se retenir de penser, car certaines pensées attirent la foudre.

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Quelle magnifique collection d'éclairs ! c'est le clignement d'yeux des albinos, c'est le boulanger qui tire soudain et ferme la porte dufour,etc'estrarme blanche qui fend l'ennemi de la tête aux pieds.

Quelques-uns, brefs, pétillent à peine comme le moustique qui se brûle à la flamme d'une chandelle, et quelques-uns rayent le ciel entier, interminables et fantaisistes comme des signatures de grands hommes.

Bien visé, tonnerre de Dieu !

Un instant le monde reste aplati. Mais notre orgueil, vite après, se relève. Voici un soleil neuf. Les coqs (imagine-t-on l'effet d'un orage dans une tête de coq?) chantent victoire et toute notre âme s'aère. Redevenons familiers avec Dieu, et rejoins-moi, ma mie ; on peut maintenant s'offrir une ventrée d'amour.

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