LES YEUX DE NANETTE
Comme j'écoule, au bord du bois, les perdrix se rappeler, Nanette me crie de loin, derrière moi :
— Tu n'as pas peur qu'ils gonflent ?
Mais à peine me suis-je retourné, qu'elle lève les bras et joint les mains d'étonnement.
— Oh! oh! dit-elle, c'est toi, cousin?
— C'est moi, cousine. Vous me preniez donc pour un autre ?
— Je te prenais pour le berger de la ferme.
Je ne t'apercevais que de dos, et tu étais là, immobile, planté sous le chêne, comme un berger qui garde ses moutons. Excuse-moi.
— Vous ne me vexez pas, lui dis-je. Je ferais
presque un berger. J'ai déjà un vieux chapeau, un chien, une canne en guise de houlette, et il ne me manque que des moutons.
— Tu vas rire, dit-elle ; je croyais voir aussi tes moutons. Regarde ces tas de fumier qui se dressent partout, et attendent qu'on les écarte sur le chaume. Je t'assure que, de la vigne où j'étais, ils avaient Tair de moutons.
— Je m'explique maintenant votre phrase :
Tn n'as pas peur qu'ils gonflent!
— Tu comprends, je me disais : Le berger s'attarde. Il laisse se soûler ses moutons, et leur ventre va éclater. Hein! crois-tu? Ah ! je suis joliment attrapée !
— Est-ce que par hasard, ma cousine, votre vue baisserait?
— Tu peux dire que mes yeux sont perdus. Je ne reconnais pas les gens. Je n'ose plus aborder quelqu'un dans la rue. Et je me suis trouvée honteuse, hier, parce que des étrangers se moquaient de moi. Imagines-tu que je ramasse autant de cailloux que de pommes de terre arrachées?
— Mais vous n'êtes pas vieille, vieille?
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— C'est ce qui me désole. Si je ne vois rien à mon âge, je me demande ce que je verrai à quatre-vingt-dix ans.
— Vous ne devriez plus sortir le soir. Vous ramenez seule vos vaches du pré à Técurie.
Vous finirez par les perdre en roule.
— Je marche tout contre elles, à une longueur de.bâton. Et puis Blanchette fait tache blanche et je vois mieux les blancheurs que le reste. Ainsi, là-bas, j'aperçois quelque chose de blanc, mais je distingue mal.
— Ce sont les murs du cimetière neuf.
La cousine Nanette regarde longtemps du côté des murs.
— J'aimais mieux l'autre cimetière, dit-elle ; je trouve celui-là trop loin de l'église. Il faudra faire un chemin du diable.
— Dame ! cousine, pour aller en enfer !
La taquinerie manque son effet habituel.
Ma cousine n'est pas d'humeur à discuter religion, ce soir. Une pensée grave la préoccupe. Elle se dit que sa vue lui jouera une mauvaise farce. Elle se repent d avoir ri tout à l'heure de sa méprise. Elle se croyait moins
près du nouveau cimetière.
Personne ne se décide à l'étrenner, et îl attend toujours sa première tombe.
Les yeux de ma cousine s'efforcent de le fixer, et, comme dds petites fenêtres à rideaux clairs, ils ne reflètent que de pâles images. Son bonnet de paysanne lui serre étroitement la tète et pas une mèche de cheveux ne s'échappe. D'ailleurs elle a, toute sa vie, caché pudiquement ses cheveux, et comme elle dort la nuit avec un bonnet, son mari même ne connaît pas leur nuance.
— Qu'est-ce que tu faisais là, sous le chêne? dit-elle enfin, délivrée d'une réflexion pénible.
— J'écoutais chanter les perdrix.
— Belle occupation, dit-elle, pour un jeune homme qui a tous ses membres !
— C'est un plaisir, cousine. Je viens chaque soir ici. Les perdrix, dispersées dans le jour, ont l'habitude de se réunir à cette corne ^hi bois où elles passent la nuit. Les unes arrivent en piétant le long des haies. Un vôl silencieux et droit rapproche les autres. Dès qu'une perdrix a rejoint la bande, elle se tait, et les appels
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qui se croisaient d'abord de tous côtés, cessent peu à peu, un à un, jusqu'au dernier qui reste sans réponse.
— Tu parles comme un avocat, dit Nanette, et naturellement tu vas mettre ça dans tes écrits-
— Juste, cousine.
— Et je parie, dit-elle hésitante, que tu y mettras... que je t'ai pris pour le berger de la ferme ?
— Je ne me gênerai pas, cousine.
— Tu as de l'aplomb! dit-elle. Et si je te le défends?
— Je vous désobéirai. Mais, au fond, vous êtes flattée.
— Moi, je me fiche de tes écrits ! Je ne sais seulement pas les lire.
— Je vous les lirai. Je ne dis aucun mal de ma brave cousine -
— Je te traînerais plutôt à la justice de paix!
— Je n'ai pas peur, et vous serez contente.
— Contente que tu écrives, comme l'année dernière, que je crains l'orage?... Oh! ne
mens pas ! Le maître d'école m'a lu le papier.
— Craignez-vous Forage, oui ou non? ,
— Oui, je le crains. Je crains la colère de Dieu. Je ne suis pas une impie. Mais est-ce que ça te regarde? Est-ce que, moi, je répète ce que tu me dis, bavard rapporteur?
— Chacun son. métier, cousine.
— Joli métier, le tien|! dit-elle. Et, alors, tu mets dans tes écrits toutes mes paroles ?
— Toutes les vôtres et toutes celles des autres. Et je mets avec, tout ce que je vois, les gens, les bêtes et le pays.
— Comment ! tu écris le bois, la rivière?
— Et le pont, et lé moulin, et le château, et les herbages. Du moins, j'essaie, cousine.
— Et tu écrirais notre petit pré des saules?
— Je voudrais bien.
— Ensuite, tu adresses tes papiers à Paris.
Le facteur me dit que tu en bourres sa boîte. Et qu'est-ce qu'on fait dé tes écrits là-bas?
— On les imprime dans les journaux^
— Dans le Petit Journal ?
— Oh ! non, il est trop petit.
-^ Et dans les almanachs?
— Ohî pas encore. Il n'y a rien de plus difficile que d'être imprimé, dans les aimanachs.
— Je ne peux pas me figurer, dit Nanette, que les bêtises de notre pays iûtéressent tes Parisiens.
— Les vôtres surtout les amusent.
— Ah ! ah ! dit Nanette, elles sont plus bêtes. Et ceux qui les lisent te donnent de l'argent ?
— Ils le donnent au propriétaire du journal qui me le redonne après en avoir retenu une partie. C'est un calcul compliqué.
— Mâtin! dit Nanette, tu as de la veine de pouvoir faire ton commerce à des lieues et des lieues de distance. Mais tu devrais me céder un peu de ce^ que tu gagnes, quand tu me racontes, moi.
— A votre service, cousine.
— Merci, cousin. La monnaie mal gagnée brûle les doigts. Tu n'as pas honte de t'enrichir à ce métier de propre à rien ! Espèce de grand fainéant, je ne m'étonne plus que tu conserves des mains de demoiselle! Et
je suis sûre qu'ils te paient un bon prix?
— Très cher.
— Ils sont fous , dit Nanette , qui s'éloigne et gesticule ; tu peux leur répéter ça de ma part, à tes marchands d'écriture : Ils sont archifous !