PRÉFACE. XI
d'une façon si énergique leur caractère à la nation moderne, la vie du pasteur, la production, le système financier, administratif et politique au milieu duquel elle se développe.
Ce cadre est assez vaste déjà ; il embrasse tous les éléments constitutifs d'une sociélé, qui demandent à être connus d'abord de ceux qui veulent étudier dans ses détails le caractère d'un peuple.
Ce livre aura donc atteint son but si le lecteur y trouve condensé dans quelques pages tout ce qu'il est utile de savoir sur ces pays éloignés, relégués dans un coin du grand continent sudaméricain, et dont les progrès continus sont l'œuvre et le profit des peuples d'Europe.
Buenos-Ayres, janvier 1877
INTRODDCTION
UNE PAGE D'H ISTOIRC
Aujourd'hui que les Républiques sud^^^ricainqs
ne sont plus des foyers d'insurrections ^^^de révolu tions permanentes, que le temps e^- passé/ îmj es guerres civiles s'enchevêtraient san^ logig^e -a^ypa- ,t rente, où, de temps à autre, un groupe de qth&lqyes/^* hommes imposait par la force sa vol qu'un autre se présentât pour le mê est venue d'étudier avec calme leurs instTÏ&wSK', leurs ressources, leur présent et leur avenir.
Dans l'état actuel des relations internationales, il n'est plus de petit pays que Ton ait le droit de dédaigner. La famille humaine peut être passagèrement
divisée d'intérêts : rhumanîté n'en marche pas moins de front dans un chemin commun, adaptant le gbbc entier à ses besoins généraux, travaillant partout à une œuvre d'intérêt universel. Il n'est plus permis à un pays, quelle que soit son importance, d'ignorer les ressources et les agissements d'une autre nation, pour petite et pour perdue qu'elle soit dans un coin inconnu du globe. Ses mouvements politiques, la fièvre qui l'agite, les secousses auxquelles elle est sujette, réagissent d'une façon trop directe sur les relations commerciales, sur les intérêts matériels des autres nations pour qu'il soit hors de propos d'étudier le développement dont elle est le théâtre, et celui dont elle est capable. On saurait d'autant moins nier Tintérêt de cette étude, lorsqu'il s'agit d'un pays qui, par dix années de prospérité et d'une paix intérieure à peine troublée par une guerre ^ plus profitable que nuisible au progrès matériel, a pu, comme c'est le cas de la République Argentine, attirer à lui un flot considérable d'immigration, entreprendre des travaux publics de tous genres, contracter des emprunts à l'étranger, créer ou appeler à lui des capitaux qui lui ont permis de prendre sa place dans le mouvement économique et financier du siècle.
* La guerre contre le Paraguay entreprise par le Brésil, la République Argentine et celle de Montevideo en 1865, terminée en 1870 par la mort de Lopez et l'anéantissement de la république du Paraguay.
LES PROGRÈS RÉGENTS DE hH RÉPUBLIQUE ARGENTINE
La République Argentine, dont la capitale de fait est Buenos-Ayres, se compose de quatorze pi<)vinces inégalement prospères, inégalement peuplées; elle est gouvernée par un président assiste de ses ministres, dépositaire du pouvoir exécutif. Le pouvoir législatif y est exercé par une chambre et un sénat, élus par les quatorze provinces et se réunissant à Buenos-Àyres. Tels sont les pouvoirs nationaux. Mais chaque province élit son gouverneur, sa chambre des députés et son sénat ; elle a son budget particulier et même sa constitution, qui, sans s'éloigner beaucoup de la constitution nationale, peut cependant en différer sur certains jpoints. Le jeu politique de ces institutions est très-compliqué. Le remplacement annuel et par tiers des députés et des sénateurs aux assemblées de chaque province et de la nation, Télection de quatorze gouverneurs tous les trois ans et d'un président tous les six ans mettent en éveil des compétitions nombreuses, soulèvent des jalousies de partis, agitent le pays autour de personnalités souvent mal définies, et font de la politique Une préoi:cupation de tous les instants qui
distrait les citoyens de leurs affaires privées, et fait ajourner les progrès industriels et les grands travaux publics.
De toutes ces élections, la plus grave par ses conséquences est l'élection présidentielle, dont les autres ne sont du reste que la préparation ; mais c'est aussi la plus périlleuse, en raison de la complication étrange de ses rouages, qui, amenant pendant une année à chaque trimestre une phase nouvelle, constitue pour la production une année gaspillée, pour le commerce une année d'inquiétudes journalières : l'essor des capitaux et le mouvement des affaires en sont arrêtés, et une crise périodique naît forcément au sein même de la prospérité.
On aurait pu croire que ces complications inextricables de formes seraient sans danger sérieux, étant donné l'état actuel de la République Argentine. Ici, plus que partout ailleurs peut-être, il est possible de dire que la liberté est fondée ; pas de desideratum politique qui ne trouve satisfaction dans la nouvelle constitution provinciale de Buenos-Ayres et dans la constitution nationale. Les principes pour lesquels en Europe nous avons combattu pendant des siècles ont été inscrits sans discussion dans ces constitutions, tombées des cieux au milieu d'un peuple assez heureux pour pouvoir tout fonder sur une terre vierge sans être encombré des ruines du passé. Malheureusement,
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si les questions de principes ne divisent plus personne, l'esprit de réforme, resté sans emploi, a fait place à l'esprit d'ambition. Dans cette société profondément démocratique et aussi profondément républicaine, où l'homme se forme à sa guise, s'instruit comme il peut, n'existe que par son travail personnel, ne compte que sur ses propres ressources, tous par un dangereux sentiment d'égalité ont une égale ambition, et la même aspiration à dominer et à occuper les emplois publics. Chez un peuple où la vie serait remplie par de graves préoccupations, des travaux absorbants, une industrie active et développée, ces défauts de caractère seraient loin d'avoir les mêmes inconvénients ; mais ici la vie est calme et indolente, pour les nationaux surtout. La seule industrie est pour eux l'industrie pastorale; aucune ne fait l'esprit plus libre, aucune n'exige moins d'effort matériel, aucune ne laisse plus de temps à la rêverie et aux discussions Inutiles. Joignez à cela que ces oisifs ne sont entraînés vers aucune préoccupation d'art, de science, ni même de littérature; il ne leur reste qu'un refuge, la politique. La complication des rouages constitutionnels semble donc imaginée à souhait pour créer une diversion à la monotonie de la vie patriarcale de ce peuple pasteur, et l'on comprend alors aisément pourquoi il a fallu un demi-siècle de luttes et de guerres civiles pour que la république arrivât à élire
pour la première fois régulièrement un président. C'est en 1812 que fut proclamée l'indépendance et que fut chassé le vice-roi ; c'est en 1862 que le général Mitre fut proclamé président de la république par toutes les provinces, réunies pour la première fois dans un sentiment de solidarité.
Le 12 octobre 1868, le président Domingo F. Sarmiento prenait possession à son tour du pouvoir, qui lui était transmis pacifiquement par le général Mitre. La constitution était dès lors consolidée, et le pays, entrant dans une ère nouvelle, recueillait le fruit de ces années de sagesse et de travail, et attirait déjà l'attention des capitaux européens. A vrai dire, après les six années de la présidence du général Mitre et les cinq premières années de celle de M. Sarmiento, on pouvait difficilement décider laquelle de ces deux périodes serait plus profitable à la prospérité et à la grandeur de la République Argentine.
Le chemin parcouru depuis la chute de Rosas, en 1852, était considérable. Depuis la fin des guerres où le général Urquiza luttait pour remplacer Rosas, qu'il avait vaincu, contre le général Mitre, qui représentait l'union de la confédération et la liberté, depuis le jour de l'élévation régulière de Mitre au poste de président dé la République, le pays avait toujours marché sans secousse dans une voie de progrès commercial, industriel, financier et même politique. Le
développement de l'industrie pastorale, le haut prix de ses produits sur les marchés d'Europe, avaient créé une source de richesse presque incalculable. La guerre du Paraguay, entreprise de concert avec le Brésil, fort critiquable dans son principe, produisait du moins ce résultat important de renverser le dernier tyran féodal des républiques de la Plata, le général Lopez, et faisait du général Mitre le vrai représentant de la liberté militante, en même temps qu'elle amenait à Buenos-Ayres, devenu l'entrepôt de l'armée du Brésil, tout l'or de ce riche empire, et dcpos.iit ainsi dans cette ville et dans toute la province les premiers éléments d'une prospérité commerciale dont l'essor ne devait pas se ralentir pendant de longues années. Le général Mitre avait donc pu descendre du pouvoir entouré du prestige qui accompagne nécessairement le fondateur des libertés et de la richesse publiques. Son successeur, le docteur Domingo F. Sarmiento, homme d'un âge mûr et d'une longue expérience politique qu'il avait puisée loin de son pays, avait passé les six années de la présidence du général Mitre à Washington, où il représentait la République Argentine. Il fut élu pendant son absence, preuve certaine de la pacification des esprits et de l'anéantissement des partis. Le président Sarmiento ne s'embarqua à New-York pour revenir à Buenos- Ayres que lorsque son élection fut un fait accompli.
8 ' BUENOS-ilYRES.
La guerre du Paraguay était considérée comme terminée ; il pouvait donc, en prenant possession du pouvoir, songer à faire jouir le pays de tous les bienfaits de la paix, à créer des écoles, des bibliothèques, à enrichir les collèges nationaux, entraîner vigoureusement les capitaux dans les fondations agricoles et les entreprises iinancières ou industrielles, et, le jour où les revenus de TÉtat le permettraient, subventionner largement les compagnies prêtes à créer des chemins de fer, des télégraphes ou des lignes de bateaux à vapeur.
Le résultat de son activité pacifique ne s'est point fait attendre. Il y a huit ans, l'étranger qui arrivait à Buenos-Ayrcs y ressentait cette impression, qu'il entrait dans un pays pauvre : les éléments de la richesse existaient cependant, mais à l'étal latent. La campagne, vaste et fertile, était à peine peuplée, les troupeaux immenses étaient pour ainsi dire sans valeur : les bêtes à cornes valaient 20 francs, les moutons 2 ou 3 francs. La terre n'était pas recherchée, et restait à l'état de mainmorte, partagée entre quelques familles qui la possédaient depuis des siècles. Ces familles elles-mêmes, pour la plupart, vivaient, sans aucune notion du bien-être, dans l'apathie et l'oisiveté, sans le désir ni même l'idée du luxe, et partant sans le goût du travail, se nourrissant presque exclusivement de viande sans pain. C'étaient là de
médiocres bases pour la vie de progrès à laquelle l'étranger aspirait et dont il allait réaliser le rcve en se multipliant sur cette terre, prête à le recevoir et à l'enrichir. Les six années de la présidence de M. Sarmienlo ont vu se produire ce mouvement d'invasion de l'étranger venant en foule, avec ses capitaux et son activité, réveiller de leur tbrpeur les héritiers trop sobres et trop peu ambitieux des Indienis et des Espagnols. La population indigène était assez peu nombreuse pour que quelques milliers d'immigrants constituassent déjà un élément important ; aujourd'hui c'est par mille ou deux mille chaque semaine que se comptent les nouveaux débarqués à Buenos- Ayres. Il est facile dès lors de comprendre quel changement doit apporter dans l'évolution politique et financière de la République Argentine cet élément nouveau, encore mal connu, sans homogénéité, réduit à un rôle passif, vrai maître des marchés financiers et commerciaux et sans influence sur la politique. Tous les esprits étant exclusivement préoccupés des affaires pendant les cinq premières années de la dernière présidence, la politique paraissait être devenue une pensée secondaire. A peine un soulèvement de partisans à la suite de l'assassinat du général Urquiza avait-il troublé une province ; le progrès général n'en avait pas été atteint.
L'immigration s'était élevée pendant les six pre-
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miers mois de 1874 à 55 000 individus, pour la plu* part Italiens et Français. Le pays pour la première fois avait exporté des céréales; les revenus de la douane s'étaient élevés, de 12 millions de piastres eu 1868, à 20 millions en 1873. L'importation était de 250 millions par an, l'exportation l'égalait presque. L'instruction s'était développée dans les mêmes proportions : il y avait 20 écoles en 1868, et 1 H7 en 1873. Une seule bibliothèque existait en 1852 et 140 en 1873. Des fils télégraphiques unissaient toutes les provinces entf e elles et la République avec l'Europe; le nombre des vapeurs réguliers d'outre-mer s'était élevé de 2 à 20 par mois, la consommation du papier d'imprimerie de 12 000 à 200 000 rames, et le nombre des machines en mouvement de 5 500 à 70 000. Ce sont là des résultats qui tiennent du prodige, et l'on pouvait supposer qu'après avoir créé une pareille richesse, avoir préparé le pays par l'école à tous les progrès, on avait détruit tous les germes de discordes, intéressé la population entière à la paix, d'où dépendait la consolidation de cette richesse acquise.
Au milieu de celte prospérité générale, qui semblait bien assise, puisqu'elle avait pour base la plus-value de la terre et l'augmentation rapide de ses produits, la création d'un outillage important, premier pas dans une voie de progrès industriel, où
INTRODUCTION. i[
pouvait-on trouver les causes d'une révolution? Y avait-il 'en jeu des questions de principe qui pussent diviser les esprits, ou s'était-il produit des faits de nature à mettre en péril l'avenir de la liberté ? Deux événements venaient au contraire de donner la preuve récente de Tunion la plus parfaite. La République Argentine avait consacré ces dix dernières années à rétablissement de ses diverses constitutions politiques et au travail important de la refonte de ses lois : elle s'était donné un code civil. Au sein de la paix et de la concorde, un homme avait suffi pour mener à bien celte œuvre culossale, le savant juriste Dalmacio Velez-Sarsfield. Seul, il avait résolu les questions d'état civil, de mariage, de succession, de propriété, prenant dans les lois de tous les peuples ce qui lui semblait applicable à la société sud-américaine ; aidé surtout de notre législation et de notre jurisprudence française, il avait fait une œuvre d'ensemble, complète et minutieuse, commençant, terminant ce travail, le proposant à l'approbation des pouvoirs législatif et exécutif sans qu'un incident se fût soulevé, sans qu'il eût semblé à personne qu'il pût y avoir là matière à discussion. — Heureux ces peuples neufs et libres puisant à pleines mains dans les trésors de l'industrie universelle, puisant de même dans les lois et les constitutions du vieux monde, et du sang d'autrui se faisant un tempérament puissant ! Notre code civil,
grande œuvre, fille d'une révolution, sortie de ruines sanglantes, expression dernière de la vitalité des philosophes de la fin du dernier siècle, a non-seulement créé nos mœurs et notre société, il engendre chaque jour des sociétés nouvelles. Le peuple argentin, aussi bien que le Chili, le Pérou et le Brésil, a pris notre code et notre jurisprudence comme base de sa nouvelle législation ; mais, pas plus ici que dans ces autres pays, la refonte des lois, qui chez nous a été l'œuvre d'une révolution, ne pouvait en susciter une,
La rédaction et la promulgation de la constitution nationale et de la constitution plus récente encore de la province de Buenos-Ayres se firent ainsi au milieu de la concorde la plus parfaite. Aussi voyait-on approcher sans appréhension grave Theure de la période préparatoire de l'élection présidentielle. Les étrangers surtout, dont les intérêts sont si étroitement liés à la tranquillité publique, étaient convaincus qu'il n'y avait pas autre chose à prévoir qu'une lulte électorale un peu plus vive peut-être que les précédentes, mais non pas plus dangereuse. Trois candidats entraient alors en ligne. Le seul célèbre et connu de tous, le seul dont le nom ait eu en Europe quelque retentissement, était le général Mitre. L'irritation causée depuis un an à la Plata par les menaces de guerre avec le Brésil faisaient du général Mitre l'homme des
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circonstances. Si la guerre devenait inévitable, il était plus que tout autre désigné pour prendre le pays sous la sauvegarde de son épée, et Ton savait que tous les généraux de la République accepteraient sans répugnance de combattre sous ses ordres ; si elle pouvait être évitée, qui mieux que lui était en mesure de vider les difficultés diplomatiques soulevées par le Brésil à propos du Paraguay, vaincu en commun ? En dehors de son mérite reconnu de diplomate, il pou* vait se prévaloir de l'amitié des personnages politiques du Brésil, du souvenir d'une guerre faite sous son commandement, enfin de ses relations personnelles avec l'empereur dom Pedro II.
Le docteur don Adolfo Alsina , fils de Tcx-gouvcrneur de la province de Buenos- Ayres, lui-même ancien gouverneur de cette province et vice^président sortant de la République, administrateur énergique, mais non encore mis hors de pair comme homme politique dans ces postes secondaires, avait surtout de l'importance en ce qu'il représentait, à proprement parler, le parti des audacieux : se rapprochant moins toutefois de Danton que du prince Bonaparte à la veille du 2 décembre, prêt à s'emparer du pouvoir et aie garder, entouré d'inconnus dévorés d'ambition ou de nécessiteux avides d'emplois. Ce parti nouveau n'était pas sympathique a«x étrangers; sa vraie tendance est de s'opposer à leur envahissement. Inconnu
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aux provinces, Alsina leur était naturellement suspect, étant fils de Buenos-Ayres ; ici seulement il était connu et pouvait compter sur un certain nombre de partisans, mais surtout sur les voix que pourrait lui conquérir son audace.
Candidat d'une politique moins nettement accentuée, le docteur Nicolas Avellaneda voyait sa candidature silencieusement appuyée à Buenos-Ayres par quelques amis. C'était un provincial, un arribeno^. Né à Tucuman, avocat brillant, homme d'une grande valeur, jeune, entrant en ligne peut-être avant son heure pour ce poste élevé, connu des lettrés, il était presque ignoré de la masse des électeurs de Buenos- Ayres, bien qu'il y eût été ministre à vingt-trois ans et publiciste remarqué à dix-neuf. Son nom avait beaucoup plus de signification dans les provinces, et si à Buenos-Ayres on pouvait aisément compter ses discrets partisans, dont le nombre n'atteignait pas une douzaine, il était Thomme désigné des provinces, l'arme de ceux qui n'ont pas encore accepté la suprématie de Buenos-Ayres; à ce titre il devait triompher si toutes les raisons qui militaient en faveur du général Mitre s'effaçaient devant la vieille jalousie des arribenos.
Dès les premiers jours de la lutte électorale, il fut
^ Nom donné aux habitants des provinces : gen» d'en haut (arriba.)
facile de prévoir que ce candidat tiendrait en échec le général Mitre, fût-ii seul, mais qu'en tout cas son triomphe serait assuré par la division des voix de Buenos-Ayres entre le général Mitre et le docteur Adolfo Alsina.La lutte fut ardente; cependant au milieu de ces ardeurs mêmes la personnalité de M. Avellaneda sembla disparaître, comme s'il se fût désintéressé d'un combat qui ne pouvait que tourner à son profit.
Il fut, en effet, le seul dont le nom sortit de l'urne sans s'y être compromis. Il fut proclamé successeur du docteur Sarmiento au fauteuil présidentiel. Cependant M. Avellaneda ne devait pas prendre possession de son poste sans coup férir; il devait comme chef élu du pouvoir exécutif avoir à rétablir Tordre troublé par ses deux adversaires.
La lutte électorale était terminée, la majorité incontestable appartenait à M. Avellaneda. Le parti du général Mitre, quoique irrité, était prêt à accepter sans murmure la présidence de cet adversaire loyal , et celui-ci le savait : il n'ignorait pas non plus que le parti mitriste était composé de conservateurs, sortes de tories républicains, prêts pour la lutte électorale, mais disposés à éviter par tous les moyens une guerre civile, silencieux même devant l'hostilité implacable du parti alsiniste, la partialité des autorités et la complicité des pouvoirs constitués dans le dépouillement
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du vote. Il savait aussi que le parti alsiniste, n'étant pas composé des mêmes hommes, n'accepterait pas une défaite sans compensations ; il crut sage et politique d'aller au-devant du danger, et d'offrir ces compensations à ce parti vaincu avant qu'il ne les exigeât les armes à la main. Peut-être, au moment où il abdiqua ainsi la moitié de l'autorité qui allait lui être conférée, M. Âvellaneda se souvenait-il de la mort tragique de son père, dont la tête, fixée au bout d'une lance, fut promenée dans Tucuman par les mazhorqueros du dictateur Rosas.
C'était en tout cas agir dans l'intérêt de la paix publique, mais ces espérances furent déçues. Le parti alsiniste en effet, ayant la volonté de mener sous le nom du futur président le pays au gré de sa politique, livra à M. Avellaneda quelques voix inutiles dont il n'avait que faire, et s'empara sans plus tarder de tous les emplois, de tous les commandements, puisa dans le trésor les fonds nécessaires pour payer les frais de la lutte électorale, et enfin mit le comble à l'irritation des mi tristes en excluant des chambres provinciales leurs députés nouvellement élus, et substituant les noms de lâes partisans à ceux que le peuple de Buenos-Ayres avait désignés.
Avant ces événements, malgré leurs paroles de menaces , les mitristes n'avaient certes pas résolu de s'opposer par les armes à la prise de possession de la
présidence au 12 octobre; mais, disposés jusque-là à s'enfermer dans les limites d'une opposition parlementaire, ils ne voulurent pas accepter l'exclusion de leurs députés, la falsification des urnes consacrée par les pouvoirs publics. La révolution fut donc préparée de longue main et au grand jour; elle éclata le 24 septembre. Le parti révolutionnaire comptait en grand nombre dans ses rangs, en même temps que des généraux, des légistes et des hommes d'État; ils avaient délibéré et décidé que la constitution autorisait à repousser par les armes tout gouvernement de fait , et le gouvernement nouveau se donnait lui-même ce titre inconstitutionnel; il fut donc résolu que le président Sarmiento ne serait pas attaqué, qu'il déposerait le pouvoir en paix, mais que l'on s'opposerait par la force à ce que le pouvoir et le titre de président fussent transmis à son successeur désigné.
Le général Mitre pouvait réunir autour de lui tous les généraux de la République disposant de commandements et en activité de service, et jeter dans la balance le poids de toutes ces épées.
Quelle est en effet la situation de la République au point de vue militaire? Obligée de se garder de tous côtés contre les invasions d'Indiens, la République Argentine conserve nécessairement sous les drapeaux un certain nombre de vétérans et quelques généraux ou colonels en activité de service en temps de paix. Les
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villes voient rarement des troupes, les garnisons n'existent pas, les corps d'armée gardent les frontières. En cas de guerre qui mette en péril le pays, la garde nationale est mobilisée. La seule force armée dont dispose le gouvernement est donc dispersée sur les limites d'un territoire huit fois grand comme la France, et le corps le plus rapproché n'est pas à moins de soixante-quinze lieues de la capitale. Le gouvernement néanmoins, pendant la lutte électorale, prévoyant la nécessité d'une concentration, avait depuis un an, sous prétexte de menaces de guerre de la part du Brésil , embauché et conservé à Buenos-Ayres un supplément de troupes et fait des achats d'armes à l'étranger, en un mot s'était entouré d'une apparence de forces sur lesquelles il n'osait guère compter. Le général Mi Ire de son côté et ses partisans s'étaient depuis longtemps assuré des forces sérieuses, et pouvaient compter sur les troupes dont disposaient Iqs commandants des frontières, le général Rivas, les colonels Borges, Murga et Marchado ; avec ces officiers supérieurs lui étaient acquis aussi les Indiens soumis, en rapports continuels avec eux, et dont les caciques, saisissant tous les prétextes d'invasion, sont toujours prêts à mettre leur dangereuse amitié au service des partis. Du côté des provinces éloignées, le général Arredondo, alors sans commandement, avait sous la main ses anciennes troupes, et il était 4e tous le plus hardi,
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comme le prouve son entrée en campagne, débutant par l'assassinat du général ^vanowsky et la prise des villes de San-Luis et de Côrdova. Que pouvait-on espérer de la garde nationale? Mobilisée à la première nouvelle de Tinsurreclion, elle devait être composée de tous les citoyens sans distinction et par conséquent d'électeurs, et ce n'est peut-être pas sans raison qu'à Buenos-Ayres les mitristes. voyaient dans sa mobilisation l'armement maladroit de leurs partisans.
Tels étaient les éléments qui de part et d'autre entrèrent inopinément en lutte le 24 septembre au milieu d'une paix apparente; cependant l'on put voir dès la première heure que les cha'nces avaient tourné, et que la situation du gouvernement de fait, devenu tout à coup par suite de l'insurrection même le gouvernement légal , s'était par cela seul considérablement améliorée.
LES DBBN1ÈRB8 LUTTES POLITIQUES, l'opPOSITION ET LES HOMMES DU POUVOIR.
Le 24 septembre n'avait pas été choisi par les insurgés comme le jour de la revanche du scrutin ; mais le gouvernement, ayant en main la preuve des dispositions prises contre lui pour le 12 octobre, se préparait à lînlever le lendemain les membres inâlients du parti mitriste : il ne restait à celui-ci qu'à entrer en lutte ouverte, et par son attitude menaçante en même tem|)s que par une démonstration armée arrêter le coup d'Etat dont il allait être victime. Le 24, la ville de Buenos-Ayres se réveilla fort troublée : les journaux mitristes lançaient dans leur dernier numéro leur cri de guerre; leurs rédacteurs, suivant leur expression, quittaient la plume pour répée, et Ton apprenait que quelques groupes de partisans avaient çà et là enlevé quelques chevaux, tiré quelques coups de feu, occupé sans coup férir un pacnfîque village de plaisance à la porte de la ville, et fait assez de bruit pour épouvanter une ville de deux cent mille âmes; quelques heures après, les
deux seules canonnières du gouvernement étaient au pouvoir des insurgés.
La vie fut en un instant paralysée dans toutes les parties de la République, d'autant plus quft, parmi ceux qui étaient désintéressés de la lutte, chacun attendait en spectaleur un dénoûment prochain. Pour la première fois depuis le commencement des guerres civiles, déjà nombreuses dans ce pays, la population de Buenos-xAyres était en majorité étrangère. Cette population ne voyait naturellement dans ce mouvement qu'une perturbation considérable de ses affaires et sa fortune privée en péril ; personne ne pouvait supposer que cette masse d'intérêts allait être longtemps compromise par la vaine ambition de quelques hommes. Le lendemain, Buenos-Ayres, qui natur#lement devait être le théâtre de l'insurrection, où le sang devait couler dans les rues, était calme et rassurée ; on savait déjà que les groupes d'insurgés étaient peu nombreux et plus turbulents qu'inquiétants ; la jeunesse mitriste se dissimulait ou s'exilait à Montevideo plutôt que de grossir les rangs de ses coreligionnaires; ceux qui restaient cachaient avec soin leur drapeau. Le mouvement était manqué, et le gouvernement pouvait procéder avec calme à sa propre défense.
On vit dès lors dans cette société profondément et uniquement occupée d'intérêts matériels que la raison du plus fort serait la seule bonne. Le gouvernement.
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en même temps que son autorité, avait à défendre son crédit en Europe, et ce stimulant fut pour beaucoup dans l'énergie qu'il déploya ; l'on peut dire qu'il avait l'œil fixé sur la bourse de Londres plus peutêtre que sur les mouvements de l'ennemi. Son énergie eut pour premier résultat de porter le trouble dans le cœur des indécis, en même temps qu'elle empêchait l'entente parmi les groupes de l'insurrection. C'était un spectacle nouveau que celui d'un gouvernement résistant avec vigueur à Buenos-Ayres contre une insurrection de la société même de cette ville, convoquant au cœur du parti révolutionnaire une garde nationale hostile et la faisant à tqps risques entrer en campagne ; parmi tous ces soldats de rencontre, fort pelletaient décidés à marcher contre l'ennemi nouveau, mais tous, attendant les événements, guettaient l'occasion de quitter les rangs et de proclamer le général Mitre; pas un cependant n'était disposé à le proclamer seul et sans la certitude d'être vigoureusement appuyé.
Chaque jour qui se passa dès lors fut un jour perdu pour l'insurrection et assura davantage la stabilité du nouveau pouvoir. Le 12 octobre était arrivé; c'était la date fatale où, pendant un instant la République se trouvant sans président, un coup de force devait donner un démenti à la proclamation constitutionnelle. Ce jour se passa sans incident d'aucune
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sorte, et l'artillerie, rangée devant la maison du gouvernement, était une manifestation inutile.
Deux mois se passèrent ainsi sans incident et sans bataille. Chacun des partis occupa tour à tour les villages éloignés, perdus dans la pampa ; les Mitristes semblaient ne rechercher qu'une grande mobilité. Disposant de plus de trente mille chevaux pour quatre ou cinq mille hommes, ils opéraient des déplacements rapides et fatiguaient incessamment les troupes du gouvernement, moins bien montées et embarrassées d'infanterie. C'était une sorte de fantasia militaire dans la plaine, mais ce n'était pas une guerre de circonstance qui pût conduire au but poursuivi au milieu de la sympathie générale : c'était une guerre impolitique et mal adaptée aux circonstances. Les habitants de la campagne, forcément atteints dans leurs propriétés, et dans les villes les éléments étrangers tenus en suspens, s'étaient bientôt écartés ; désireux d'abord de voir triompher promptement l'un des deux partis, ils en arrivaient à souhaiter le succès du gouvernement légal, qui semblait avoir plus de souci des intérêts du pays et joindre la force de résistance à l'esprit de conduite.
Aussi fut-ce avec une satisfaction assez générale que l'on apprit à Buenos-Ayres, après ces deux mois ainsi employés, qu'une partie des troupes mitristes s'étaient rencontrées au loin dans la pampa avec un détache-
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ment de troupes du gouvernement légal, et que le sort de l'insurrection se décidait. On sut bientôt ce qu'avait été cette rencontre. Huit cents hommes des troupes du gouvernement, bien armés de fusils Remington, munis de deux cent mille cartouches, commandés par un simple chef de bataillon, avaient été enveloppés, dans une estancia fortifiée à la manière de ces établissements d'avant-garde dans le désert, par les cinq mille hommes de la cavalerie de Mitre, et une bataille s'était livrée, bataille de quelques heures. La cavalerie de Mitre, mal armée, s'avança à quelques pas de la levée de défense, mit pied à terre, et, renvoyant ses chevaux, tenta une prise d'assaut à la lance et au couteau, préférant cette arme ordinaire du gaucho aux armes à feu dont elle était armée; ce fut une sorte d'abordage, et la pampa offre assez de similitude avec la pleine mer pour que l'illusion fût complète ; mais la lutte fut courte, et pour employer une cruelle expression déjà historique, le remington a fit merveille ». Les soldats, maniant cette arme pour la première fois et contre leurs compatriotes, furent aussi étonnés et attristés que leurs adversaires des effets terribles du tir rapide. Aux premiers coups de feu, le général Borges était tombé à la tête des hommes qu'il commandait; il devait être également regretté des deux partis, et la paix devait être scellée de son sang. Le général Mitre lui-même, au milieu des balles qui
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frappaient à ses côtés deux de ses aides de camp, fit cesser le massacre en arrêtant l'attaque, et, faisant rentrer ses troupes dans le rang, hissa le drapeau parlementaire. Assiégeant et non vaincu, ayant les vastes solitudes de la pampa libres devant lui pour so retirer et y refaire son armée, il aima mieux traiter dans cette situation honorable que de continuer au profit de son ambition et de ses partisans une guerre meurtrière. C'était pour lui une fin douloureuse et non sans humiliation, mais c'était du moins l'acte d'un patriote et d'un homme de bien égaré par les clameurs de spis partisans.
La capitulation fut signée, elle permettait aux iiaineus de rentrer dans leurs foyers sous la protection d une amnistie générale. Mitre seul et les chefs de corps qui l'accompagnaient s'excluaient volontairement de ces avantages et exigeaient des juges, créant ainsi au gouvernement vainqueur une situation tout aussi épineuse que celle que lui avait faite la lutte à main armée.
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l'utiuté des révolutions sud-américaines
Les guerres civiles de la Plata ont eu rarement une histoire plus longue que celle de 1874 ; on y rencontre d'ordinaire peu d'événements, perdus dans une longue période de temps. Ce sont le» plus souvent de grandes démonstrations de cavalerie dans un pays immense, par conséquent sans résultat, ou des sièges interminables, qui durent douze ans comme celui de Montevideo, ou neuf ans comme celui de Buenos- Ayres. L'histoire de cette dernière guerre civile diffère des autres en ce que, si elle tient en quelques mots, elle est aussi renfermée dans un espace de quelques jours. L'auteur de cette transformation est sans contredit l'étranger: il n'a pas de place dans le fonctionnement politique, mais son influence est partout. C'est lui qui a créé des besoins inconnus de luxe, de progrès et d'industrie; c'est lui qui a déterminé la mobilisation des capitaux et les a attirés dans ses entreprises, où il apporte presque seul son travail et son activité ; c'est lui, simple ouvrier ou riche négociant, qui personnifie le crédit européen et la production. La constitution
lui concède tous les droits civils et municipaux; électeur municipal inscritaujourd'hui, il peut être demain maire de la ville de Buenos-Ayres aussi bien que d'un municipe inconnu, mais elle lui interdit de se mêler de politique, et il Ta en horreur. Ces personnages s'agitant pour des questions obscures qui ne sauraient l'atteindre lui semblent autant d'ennemis de son activité lucrative; il produit, et tout trouble politique compromet sa production. Si la politique est un mal local dont souffrent plus ou moins tous les peuples, l'ambition politique est un mal pire encore dont les hommes ne consentent pas aisément à subir les atteintes funestes hors de chez eux. Il s'ensuit que l'étranger est aujourd'hui l'obstacle à des révolutions, et par lui ces républiques sud-américaines seront sauvées de ces luttes incessantes, devenues aussi illogiques qu'inopportunes.
Depuis trois ans bientôt que le docteur Avellaneda occupe le fauteuil de la présidence, la République Argentine a traversé des difficultés financières qui paraissaient inextricables ; les désastres privés ont été nombreux, les finances publiques ont été profondément ébranlées, mais la tranquillité publique n'a été troublée par aucun parti, et c'est par la paix que le pays cette fois s'est sauvé.
Cependant il serait injuste de penser que les révolutions, aujourd'hui nuisibles au progrès de ces répu-
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bliques, Taient toujours été. L'Europe s'est longtemps fatiguée d'entendre parler des révolutions du Sud- Amérique, et confondant entre elles toutes ces républiques, sans avoir même une idée exacte de leur géographie, elle pourrait moins encore comprendre leurs mouvements et leurs soubresauts politiques. Pour s'en faire une idée exacte, il faut se reporter à la manière brusque dont toutes ces républiques ont eu à se fonder, à se constituer, quelle a été leur éducation politique première. II. faut se rendre compte de leur jeunesse ; aucune d'elles n'a atteint l'âge mûr des peuples, la plus ancienne a soixante années à peine, et presque toutes sont déjà guéries de leurs défauts de jeunesse. En 1812, l'indépendance subitement proclamée de ces républiques, qui profitent de la complication des affaires d'Espagne et de la guerre entreprise par Napoléon, créait des citoyens libres, mais sans aucune notion de science politique, embarrassés encore au milieu du réseau inextricable de la législation et des coutumes de la vieille Espagne coloniale. Pas d'hommes d'Etat; Quelques grands hommes comme Bolivar, San-Martin ou Rivadavia étaient des exceptions et ne suffisaient pas à former un peuple, une législation et une société nouvelle. Prompts à repousser les hommes qui avaient participé au gouvernement de l'orgueilleuse et inhabileEspagne, ils n'étaient pas en mesure de les remplacer; leur
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audace n'allait pas même jusqu'à jeter au feu constitutions et lois espagnoles, ils se proclamaient république indépendante, mais sans bien comprendre la portée du mot république ni les conséquences légales de l'indépendance.
Cette situation se prolongea pendant une première période de vingt ans, et devait aboutir, par des bonds successifs, des essais de république, des tentatives de restauration monarchique qui conduisirent Rivadavia lui-même en Espagne pour y chercher un roi introuvable, à une dictature quelconque. Le pays ne pouvait pas en rencontrer de pire que celle de Rosas; mais ces vingt années de despotisme ^odal mêlé de grandeur et de ridicule eurent du moins pour résultat de fonder la république dans la Plata en faisant comprendre à tous le prix de la liberté. Le renversement de Rosas fut le commencement d'une ère nouvelle où les esprits se disciplinèrent, et pendant les dix ans de discorde et de guerre civile qui suivirent sa dictature les esprits étaient déjà d'accord sur les questions de liberté; il n'y avait en jeu qu'une question d'influence de province et de préséance dans la république confédérée. Cette dernière querelle elle-même a été résolue et vidée, et la république est certainement sortie plus grande et plus prospère de cette longue période révolutionnaire : on a vu une dernière fois que les révolutions sont pour ces peuples jeunes l'école
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OÙ ils mûrissent vile et se constituent vigoureusement. La République Argentine prouve par son histoire cetlc vérité, mais elle ne la prouve pas seule. Le Brésil et le Paraguay, ses voisins les plus proches, affirment la même proposition par les faits contraires de leur histoire. Ces deux peuples n'ont pas connu ces périodes agitées, et n'ont que rarement été troublés par des soulèvements passagers ; Tun et l'autre ne sont pas arrivés à dire le dernier mot de leurs convulsions politiques.
Le Paraguay, écrasé par le despotisme de Francia et des Lopez, auquel Tavait préparé l'éducation monacale des jésuites, n'a pas connu les révolutions et s'est atrophié. Plus prospère au début qu'aucune colonie espagnole, favorisé plus que toute autre par la nature, desservi par un fleuve gigantesque, route qui marche pendant huit cents lieues jusqu'à la mer, le Paraguay a vu sa population s'abâtardir et s'annihiler jusqu'à s'immoler pour l'ambition et par l'ordre d'un tyran oriental.
Le Brésil, lui, s'est constitué en gouvernement monarchique après la déclaration d'indépendance en 1825 ; il a confié ses destinées à une dynastie et son avenir aux garanties d'une charte constitutionnelle. Les deux hommes qui jusqu'ici l'ont gouverné, dom Pedro I" et dom Pedro U, ont été par un hasard heureux deux hommes d'un rare mérite et d'une grande
modération ; jamais sous ces deux règnes le pays n'a été troublé, mais par contre, avec une situation géographique et hydrographique meilleure que celle de tout autre pays, même de l'Amérique du Nord, le Brésil n'est pas dans une voie de progrès, et depuis plus de vingt années il tend chaque jour à prendre rang derrière les républiques du sud ; les économistes et les publicistes indigènes le déplorent ouvertement. Il n'y eut jamais d'autre cause aux menaces de guerre hautement proférées à Rio- Janeiro dans les dernières années. Le mal, chaque jour plus profond, n'existerait pas, si l'éducation politique du Brésil s'était faite au milieu des luttes de chaque jour ; il lui faudra de longs combats pour sortir de l'impasse créée par son organisation économique. Cette situation tient dans un mot : le travail y est déshonoré par l'esclavage. Ce fléau qui chasse l'immigrant, le Brésil l'eût détruit comme firent les républiques du sud, s'il eût eu une jeunesse plus agitée ; les palliatifs qu'il a apportés à son mal, cherchant à ménager l'opinion pubHque étrangère et ses intérêts, n'en ont en rien atténué la gravité.
C'est donc une opinion fort admissible que les révolutions et les turbulences continuelles de l'Amérique du Sud ont été profitables à son éducation politique et à son développement économique ; mais aujourd'hui cette période d'essai est fermée, les questions
de principe sont toutes résolues, et pour la République Argentine, si sa constitution est imparfaite, le pouvoir législatif a la faculté de la modifier. On peut dire que de ce côté toute crainte a disparu. Il n'est pas jusqu'aux, vieilles querelles de personnes et jusqu'aux ambitions remuantes qui n'aient reçu dan« cette dernière guerre une terrible et salutaire leçon. Il est aujourd'hui prouvé que, même dans la pampa, les révolutions ne sont pas invincibles, et que des villes de l'importance de Buenos-Ayres ne sont plus à la merci d'une simple ambition, quelque justifiée qu'elle soit par le caractère des personnages ; il est démontré aussi que les nationaux les plus influents sont chaque jour plus absorbés et plus noyés au mi- * lieu de ce flot toujours croissant de population étrangère.
La République Argentine peut donc être considérée conjme sortie de la période des révolutions militaires : si même celle-ci a pu mûrir et éclater, cela tient peutêtre plus qu'on ne veut l'avouer au malaise général et à l'état de crise commerciale et financière que traversait depuis un an la population de Buenos-Ayres. Le développement excessif des entreprises et des spéculations, résultat naturel d'une longue période de prospérité, avait entraîné la plupart des nationaux dans des engagements au-dessus des forces même des piuk puissants, de ceux dont la fortune et le crédit
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étaient le mieux assis. Cette crise atteignait également les deux partis, et il fallait sortir de cette situation insoutenable : une guerre, même une guerre civile, paraissait à tous une issue, ni pire ni meilleure que toute autre. Étrange égarement! ce remède empirique n'a sauvé personne, et au contraire il a produit • dans toutes les fortunes de la Plata un nivellement néfaste, ruinant les situations embarrassées, ébranlant les situations les plus solides. Ce résultat terrible de la révolution, sensible plus que partout ailleurs dans Un pays où les préoccupations d'affaires dominent tous les esprits, éloignera mieux encore que le raisonnement et la sagesse politique les révolutions sans fondement et sans but, fléau du continent sudaméricain.