LES CARACTÈRES GBAÉRAUX DES RAGES
Ni Humboldt ni d'Orbigny n'accordent leur attention aux origines obscures des peuples américains. Tous deux sont d'accord sur ce point, que, si la variété du sol et du climat peut exercer sur l'homme une influence profonde, on peut à première vue, en examinant le continent sud-américain, déclarer, qu'eût-il été peuplé à l'origine par une seule tribu, les membres qui composaient ce groupe primitif ont dû se modifier à l'infini, après s'être séparés en plusieurs .branches et s'être répandus dans des régions si différentes les unes des autres. Dans cette partie du monde, en effet, qui s'étend depuis la zone torride jusqu'aux glaces éternelles du cap Horn, le sol est aussi varié dans ses formes et son aspect que le climat dans ses effets. A l'occident, une vaste chaîne de montagnes s'élève à des hauteurs inconnues en Europe et suit les rives de l'Océan, couverte de glaces perpétuelles à son extrémité sud : stérile, sèche, brûlante sur les pentes' abruptes de son versant ouest, elle est ornée d'une végétation active sur son versant est. Entre cette chaîne de montagnes et celle de la côle du Brésil,
LES RACES INDIE!f!iES DE L'AliÉRIQUE DU SUD. 113 s'étend une plaine de plus de quarante mille lieues carrées, variée elle-même à l'infini ; là tout est immense : immenses les plaines nues, immenses les forêts, immenses les cours d'eau. Au nord du 52' degré, des forêts épaisses couvrent le sol ; au centre, la pampa et la forêt semblent quelque temps se disputer le terrain : ici le bois domine, là il diminue et ne se manifeste bientôt plus que par des buissons épineux et quelques arbustes dégénérés ; puis la forêt reparaît dans toute sa splendeur, favorisée dans son développement par quelque rivière, jusqu'à ce qu'enfin la pampa se découvre, infinie, sans limites et sans accident.
Les nations qui se partageaient ce territoire si varié étaient innombrables, et l'on a cru reconnaître jusqu'à huits cents idiomes dans cette partie du monde ; mais toutes se rattachaient plus ou moins à quatre grands rameaux : les peuples qui habitaient les vallées des Andes à l'ouest de la Cordillère, soumis à l'autorité des Incas et connus sous le nom de Quichuas ; — la race guaranie, qui occupait les rives fertiles des grands fleuves et une grande partie du Brésil actuel ; — les Araucans, habitant dans la partie sud des Andes les forêts de l'Arauco, assombries par les cyprès, les thuyas, les pins et les araucarias ; — enfin tous les peuples, chasseurs ou pêcheurs, qui, sous le nom de Patagons, Fuégiens, Pampéens, occupaient ou parcouraient, sans se fixer dans un lieu déterminé, la partie la moins fertile, la moins hospitalière du continent.
Ranger tous ces peuples sous la dénomination générale de barbares serait méconnaître les caractères particuliers de chacun d'eux et la valeur individuelle de chaque nation. L'ignorance seule des premiers explorîiteurs pouvait porter ce jugement injuste et irréfléchi. En réalité, le seul caractère commun qu'il y eût entre tous les peuples de ces régions, et cela paraîtra étrange, était l'extrême douceur de mœurs et le caractère serviable et hospitalier. Il suffit de lire sans parti pris les chroniques véridiques pour se convaincre de l'exactitude de cette observation.
L'habitant même le moins civilisé offre partout à l'Espagnol sa maison, ses biens, ses filles, les aliments dont il dispose, et ce n'est qu'après l'avoir vu violer cette hospitalité, qu'il le combat en ennemi, avec la cruauté et la perfidie qu'il a apprises de l'Européen. Rebuté par les mauvais traitements dont il est victime, révolté contre l'esclavage où on le réduit, il ne songe même pas d'abord à la résistance armée, et ne pense qu'à fuir, à se cacher dans les bois et dans les montagnes. Cette fuite, considérée comme une rébellion, est châtiée de la façon la plus rude ; si le malheureux, poursuivi, repris, se défend, le prétexte est trouvé pour punir sa sauvagerie. Las Casas n'est pas le seul à dénoncer les crimes sans motifs et sans mesure des conquérants ; laissons les exemples que cite ce témoin trop humain pour son temps, et prenons l'aveu public d'un des complices mêmes des crimes de la conquête.
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En 1589, un ofGcier de sa Majesté très-catholique Philippe II adresse à ce monarque son testament, où, pour le repos de son âme et la décharge de sa conscience, il révèle tout le mal que l'Espagnol a fait à l'Indien. « Nous avons, dit-il, fait descendre par la force des seigneurs d'un haut rang à celui d'esclaves ; je me frappe la poitrine et j'avoue la part que j'ai eue dans ces fautes commises. Nous avons, avili par nos mauvais exemples des êtres d'une grande sagesse, hommes et femmes, incapables de commettre un délit ni un excès ; quand ils virent que parmi nous il y avait des voleurs et des hommes qui mettaient à mal leurs femmes et leurs filles, ils nous tinrent en grand mépris et notre mauvais exemple a produit un si triste résultat sur ces naturels, que cette ignorance du mal s'est chez eux convertie en oubli du bien. Il faut un remède à cette situation et c'est à Sa Majesté de l'appliquer. »
Il est utile de rappeler combien peu de résistance rencontrèrent les conquérants, aussi bien chez les peuples les mieux organisés pour une guerre raisonnée que chez ceux que la vie nomade avait façonnés à la lutte à main armée. LesQuichuas et les Guaranis étaient, il est vrai , préparés à la servitude par leur caractère et leurs mœurs politiques, mais on ne saurait en dire autant des peuples des régions arides de la plaine, et cependant là aussi l'Espagnol a trouvé les mêmes habitudes hospitalières, la même douceur de mœurs, pour le moins étrange, dans un milieu aussi désolé.
En effet, parmi les différentes régions du continent sud-américain, la contrée qui se prétait le moins à la civilisation' était le bassin des affluents de Testuaire de la Plata. La pampa n'adoucit pas les mœurs : elle est sans abri, sans végétation, sans eau douce ; la nature n'y parle pas à l'esprit, elle s'y présente hostile, sans forêts majestueuses, sans productions, sans autre chpse que la tristesse dune plaine sans horizon : l'homme libre y souffre toutes les oppressions de la captivité. Un vent toujours froid dessèche et durcit l'épiderme, assombrit, attriste, arrête la parole sur les lèvres et donne l'habitude du silence ; dans les temps secs, la poussière noire est assez dense et le vent qui la soulève assez continu pour que le ciel soit voilé et l'habitant plus isolé encore. Comment songer ici à se faire des lois? comment penser à une vie stable? où prendre même les éléments d'un bienêtre quelconque? Là, la sauvagerie, la vie nomade esl si bien une exigence du milieu, que l'habitant moderne de la pampa, quelque améliorée qu'elle soit par la culture, fait un chemin plus rapide vers une barbarie relative que l'Indien n'en fait vers la civilisation. C'est cependant dans ce milieu, sur la* rive de la Plata, que les Espagnols sont accueillis en 1585, lors du premier débarquement de Mendoza, par des Indiens que l'histoire traite' durement aujourd'hui, mais dont les mœurs et le caractère nous sont présentés sous un jour plus vrai par ce compagnon de Mendoza que nous citions tout à l'heure. D'après lui,
]es Qaerandies reçurent amicalement lés Espagnols et leur fournirent, sur leur demande, les vivres fort rares et peu choisis dont ils pouvaient disposer dans un pays où la terre ne produisait rien, où Thabitant était réduit à se nourrir du fade poisson des rivières ou de la chair crue de quelques bétes fauves, souvent même, manquant d*eau, à sucer la racine du chardon ou à boire le sang des animaux tués à la chasse. Dans un lieu aussi désolé, il n'était pas facile de se procurer en abondance les aliments que pouvait exiger une armée de 2,000 hommes, habitués à un luxe plus grand et fatigués par les privations d'une longue traversée; cependant les Querandies les contentèrent pendant quatorze jours, mais' alors les vivres manquèrent à l'heure dite, et cela suffit pour que les Espagnols, abusant d'un armement bien supérieur à celui de leurs pourvoyeurs, devenus leurs ennemis, détruisissent leur campement.
Schmidel était du combat ; il fut terrible, et grande fut la valeur de ce soldat allemand, si l'on en croit les longs récits qu'il en fait, renonçant pour un instant à son laconisme ordinaire : 1,000 Querandies furent tués, mais aussi le frère du chef de l'expédition, Diego de Mendoza. De ce jour, la violence seule régna de part et d'autre, et même les actes de cruauté, que n'avait pas empêchés la soumission des Quichuas et des Guaranis, vinrent punir la résistance armée des peuples rudes, mais hospitaliers, de la plaine.
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Reconnaissons, en passant, qu'il serait injuste de faire remonter jusqu'au gouvernement et jusqu'aux législateurs espagnols la responsabilité des cruautés des chefs d'expéditions. Les rois d'Espagne semblent au contraire s'être souvent préoccupés du sort des habitants de ce Nouveau-Monde devenus leurs sujets ; il suffira de rappeler que la mort d'Atahuallpa fît condamner Fernand Pizarrc à vingt ans de prison, et celle de Tupac-Amaru, exécuté sur la place de Cuzco en 1579 par ordre de Francisco Toledo, valut à celuici une disgrâce qui le frappa tellement, qu'il mourut de honte et de douleur au sortir de l'audience où il fut expulsé de la présence du roi. En dehors de ces sévérités exceptionnelles qui frappaient des cruautés commises sur des personnes royales, des enquêtes, malheureusement sans résultat et des lois protectrices toujours inexécutées étaient souvent décrétées en faveur des Indiens. Las Casas nous révèle aujourd'hui que l'institution la plus funeste à ceux-ci, celle des repartimientos ou distributions de familles entre les conquérants, eut son origine dans une ordonnance de la reine Isabelle la. Catholique, du 20 décembre 1503, rendue dans une tout autre intention.
L*usage s'était en effet introduit vers l'époque de la découverte de répartir, entre tous les membres de l'expédition, les Indiens existants dans les environs du lieu où l'on s'établissait ; aucune loi ne permettait ces procédés, et l'on ne pouvait en solliciter aucune qui régularisât cet état de choses sans dissimuler une
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partie de la yérité. Un gouverneur de Cuba, le major Alcântara, fut celui qui obtint de la reine cette loi de 1505, rendue en réalité pour habituer les Indiens à la fréquentation des chrétiens, au travail en commun, à la culture des plantes européennes et enfin à la pratique de la religion catholique, et ordonnant que chaque Espagnol se chargeât de la direction d'un certain nombre de familles et les fît travailler de temps à autre, mais sous la condition de leur payer leur journée. Tel est le sens étroit de l'ordonnance, suffisamment expliqué par l'exposé des motifs qui la précède. C'est elle cependant qui servit de prétexte à tous les gouverneurs et chefs d'expéditions pour se distribuer entre eux les Indiens, les employer pour leur compte aux travaux les plus rudes, les emmener à de grandes distances, séparant les individus unis par les liens du sang ou du mariage, les traitant, en un mot, comme on fit plus tard les nègres de la Guinée, sans se préoccuper en rien de leur inculquer aucun des préceptes de la foi catholique. Ces gens étaient du reste de mauvais apôtres, peu propres à faire chérir une religion de douceur qu'ils ne prêchaient pas d'exemple, et qui pour les Indiens semblait autoriser tous les crimes dont ils étaient victimes.
C'est cette même loi qui, détournée de son vrai sens, entrava le progrès de la colonie en amenant une diminution rapide de la population; en son nom, on séparait les maris de leurs femmes, on écrasait celles-ci des travaux les plus rudes, et on leur laissait
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rarement la possibilité de se visiter entre eux ; il arrivait le plus souvent que le mari mourait aux mines» et la femme, épuisée par les travaux de la terre, mettait au monde des enfants mort-nés ou débiles. Las Casas affirme que sept mille enfantsd'Indiens moururent en trois mois à Cuba à Tépoque où lui-même y résidait. Si les malheureux essayaient d'échapper par la fuite à ces cruels traitements, les châtiments les plus horribles étaient imaginés pour les terrifier. Le même évêque cite des faits de la dernière barbarie qui se sont commis à peu près sous ses yeux : un chef de corps entre autres, pour punir une évasion de ce genre, fit attacher treize Indiens par le cou aux branches d'un arbre, et quand tous ces malheureux furent enlevés de terre, les soldats les frappèrent de leurs sabres et de leurs lances pour essayer la force de leurs bras et le fil de leurs épée^, par manière de distraction.
Ces races dociles méritaient mieux, et de plus tous ces massacres étaient inutiles et manquèrent le but. Les Espagnols n'ont pu parvenir à exterminer la race indienne ni même à l'empêcher de partager leurs droits, double résultat que les Américains des États-Unis ont atteint avec une merveilleuse facilité* les repoussant des territoires qu'ils occupaient, avec toute l'apparence de la légalité, détruisant les hommes sans cesser de respecter en apparence toutes les lois de l'humanité. Les Espagnols, eux, pillent le Nouveau-Monde, sans discernement et sans pitié, mais ils ne peuvent
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tout détruire ; le reste des populations indiennes échappées aux massacres finit par se mêler aux vainqueurs ; ceux-ci contractent avec eux des alliances, ils adoptent réciproquement leurs usages, et ainsi se forment depuis trois siècles les races néo-américaines que l'émigration moderne européenne viendra modifier sans lui faire perdre son caractère originel.
H semble que cette vérité ait fait son chemin, et que l'on ait reconnu enfin, dans la littérature néoaméricaine, qu'en raison des alliances contractées, qui font des races actuelles la continuation des races antérieures à la conquête, cette étude présente un intérêt national. Disons cependant qu'il n'appartient pas aux écrivains indigènes d'avoir les premiers inauguré cette étude et qu'ils ont seulement suivi le chemin tracé par les savants explorateurs étrangers que nous avons nommés.
A l'époque où Cuvier publie son Règne animal^ en 1829, les peuples américains sont trop peu connus pour qu'il se croie autorisé à les faire entrer dans une de ses trois grandes races. Alexandre de Humboldt, dans les ouvrages qu'il avait publiés alors, les avait envisagés sous un point de vue philosophique ; ce fut d'Orbigny qui le premier tenta une description scientifique de toutes les tribus de l'Amérique du Sud, avec lesquelles il alla vivre dans une longue intimité ; nous pouvons résumer ici en quelques lignes les principes que posèrent ces deux illustres savants.
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