‹ Buveurs d'âmesChapitre 13 sur 14 · LA ROBE MAUVE · texte numérisé non relu

LA ROBE MAUVE

Une souple et mince étoffe de soie mauve ajustée aux rondeurs des hanches, plaquée aux fermetés des seins, la nuque émergeant, telle une fleur de chair, de l'échancrure du corsage, elle va et vient tranquille, avec de hautaines lenteurs, du grand salon Empire au petit salon Louis XVI, svelte et lumineuse dans la haute enfdade des appartements vastes.

Par les portes-fenêtres grandes ouvertes, et dont un laquais poudré vient de déclorc les persiennes, le perron du château donnant sur la terrasse, les cimes bruissantes du parc, et plus bas, tout au bout des pelouses, la vraie campagne : des blés.

Une odeur de jasmins, fine, entêtante et forte pénètre du dehors et flotte, un peu musquée, <lans les hautes pièces fraîches; des étoiles de cire tremblent sur le ciel bleu, à l'entour des

fenêtres, et sur la terrasse des grands pavots mauve et rose passé, de nuances exquises et comme défaillantes, se dressent.

Il est près de six heures. Comme tout respire ici le bien-être et le luxe !

Oh ! les siestes de l'après-midi, derrière les volets clos, dans la fraîcheur voulue de ce haut rezde-chaussée obscur; les courses du matin dans le sainfoin et les clochettes mouvantes des pelouses, les pelouses moins soignées de la lisière du parc! Et le soir, au clair de lune, les promenades un peu gourmandes le long des espaliers du potager désert, les espaliers où l'on mord à pleines dents la chair juteuse, chaude et sucrée des prunes!

Joies délicates et inconscientes presque d'une vie de paresse et d'opulence, d'une existence aux champs d'oisive millionnaire !

D'où ce teint reposé, cet uni de la peau d'un grain soyeux et frais, ces yeux limpidement clairs et leurs prunelles violettes, des regards de fleur d'ombre, le ton de coquillage de ces petites oreilles et, à l'extrémité des mains, douces et fuselées, les mains, comme des mains d'ivoire, Téclat nacré des ongles, des perles sur la peau.

De ces fines mains-là, la robe de foulard mauve dispose et fait bouffer des iris dans des vases, des iris d*un bleu rare et d'un marron j)Ourpré, tigrés, les bleus, de loutre, les marrons, d'étoiles jaunes, des fleurs de collection moins gracieuses que bizarres, baignant sur le perron dans un seau d'acajou avec des roses jaunes et des œillets jaspés.

Assise sur un pliant, une femme de chambre les trie dans le seau, les prend et les essuie; très grave, la robe mauve les reçoit et va les arranger en gerbes dans les Delft et les Sèvres pâte tendre de l'immense salon blanc.

Huit cent mille francs de dot! une héritière, la robe de foulard au teint de rose blanche, uni et reposé !

Orpheline et dotée par un oncle Meyrand, le riche banquier Meyrand, oui, Meyrand, Robber et C'"" de la rue Le Peletier.

Le premier train de Paris va l'amener à la gare où le landau Tira chercher; Meyrand, le gros banquier, face à bajoues, énorme, bouffi de rhumatismes et de graisse malsaine et si montrueusement développé de partout qu'il lui faut un wagon pour lui seul, de Paris à Chaville, et, de Ghaville ici, le landau tout entier.

Mais il adore la petite : c'est son luxe et son vice, cette gamine, la seule affection de sa vie de forçat des affaires et de damné de la finance ; et mademoiselle, qui le sait bien, tous les jours, à la même heure, se met sous les armes pour lui tendre son front pur à baiser.

Oh! des robes de foulard ou de batiste écrue de la simplicité la plus touchante, jamais la même d'ailleurs, pas un soupçon de poudre sur ses joues roses et fermes, pas l'ombre d'un parfum dans ses cheveux d'un beau châtain doré... Meyrand déteste ça : rien qui puisse rappeler au vieux banquier primé au foyer de la danse la femme entretenue, la loge des étoiles, Paris et les coulisses où il est adoré.

Mademoiselle Marthe, elle, sent la fraîcheur du tub, la jeunesse et la santé : sa chair de fille vierge ne connaît ni les fards, ni les subtiles essences, mais laisse aux lèvres comme un goût de framboises, et le frais du feuillage est dans ses doigts légers.

Et ce gros libertin de Meyrand donnera ses millions, son château de Chaville dans l'Oise, de Vaudreuil en Anjou, son chalet de Cabourg et sa villa de Nice et même la galerie de son hôtel de l'avenue Friedland pour une étreinte

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consentie de ces petits doigl s froid:;, pour le don de ces lèvres acceptanl do l'aimer...

Aussi, malgré son presque million de dot, la main de Mlle Marthe Hérard, la nièce du gros Meyrand, Robber etG''% n'est-elle pas encore, sinon demandée, accordée.

Mais là-bas, au fond du parc, monte comme un ardent effluve : une odeur d'amour et de terre échauffée. Ce sont, dépoitraillés, la chemise trempée sur la chair suante, une troupe de faucheurs qui traversent le parc. Harassés et joyeux, ils passent juste au pied de la terrasse, et leurs cheveux poussiéreux, leurs moustaches trop blondes se détachent en clair sur leurs faces hâlées.

Au bois chante un oiseau, Son chant vous arrête Et vous fait rougir !

Au bois est un cadran, fillette,

Qui sonne l'heure du désir 1

Il est au bois des fondrières

Et des chevreuils dans les clairières '

Il est une chapelle au bois Où le prêtre va quelquefois Mais c'est plus rare I

11 est au bois dans le hallier Des saltimbanques en costunae Qui font des gestes dans la brume

Et qui s'en vont avec des voix, Ohé, adieu 1 au fond des bois !

Au bois, au fond des bois enfin, 11 est, quand on a soif et faim, Et que l'âme triste est bien lasse, Il est quelqu'un de méchant qui vous chasse.

Et la voix un peu rauque, mais prenante pourtant, s'éteint dans le lointain ; les faucheurs ont passé.

Au bois est un cadran, fillette, Qui sonne l'heure ilu désir!

La robe mauve s'est inconsciemment arrêtée ; les bras ballants, elle a lâché le pan de sa jupe mince et molle et les iris rares, les roses jaunes, les œillets jaspés, toute l'odorante et merveilleuse gerbe jonche maintenant le clair parquet.

— Est-ce que Pierre a attelé? demandet-elle enfin à la femme de chambre.

— Attelé ! mais mademoiselle n'y songe pas, il est parti depuis une heure ; monsieur sera là dans vingt minutes.

— Ah !

Et silencieusement, avec ses mêmes lenteurs et ses mêmes gestes calmes, la robe mauve ramasse les précieux iris, les fastueuses roses jaunes, les beaux œillets de luxe.

Par les portes-fenctres grandes ouvertes, l'odeur du jasmin pénétrait et entêtait, plus forte ; c'était le soir ; des étoiles de cire tremblaient sur le ciel bleu, fleurettes fanées au cadre des fenêtres^ et sur la terrasse les grands pavots mauve et rose passé, pétales de soie sur de longues tiges glauques, se dressaient immobiles..., fleurs mortes.

JONES AISSÉ

Monsieur Aïssé, tu ne connais pas monsifur Aïssé? Quel Parisien de province tu fais! Jones Jnvernesteers, le marchand de chevaux du boulevard Haussmann, le fameux bookmaker du procès des paris mutuels que l'ordonnance Constans a failli ruiner, tu ne connais pas Invernesteers? Mais c'est une physionomie parisienne qu'il est impardonnable d'ignorer.» G'étaitdansl'avenue du Bois: nous remontions tranquillement vers l'Arc deTriomphe, mon ami de Guery et moi, quand, à la hauteur de l'ancien hôtel d'Aquila, un mail de courses, un attelage superbe d'ailleurs et conduithautlamainparun fort beau garçon, nous avait cinglés d'un nuage dépoussière. Ultra-chic, ce mail, les chevaux fleuris de roses rouges à la têtière, des gourmettes étincelantes, les mors nickelés et sur

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l'impériale toute une envolée d'ombrelles de gaze rouge et de toilettes claires, jabotantes et haut perchées : le conducteur nous avait fait un grand salut, le chapeau gris levé très en Tair, comme détaché au dessus de la tête.

Invernesteers?

Certes, oui, je connaissais ce nom d'Invernesteers pour l'avoir cent fois lu imprimé dans le Sport et les comptes rendus des courses; je connaissais aussi cette jolie figure de spadassin roux, un spadassin s'empâtant déjà, pour l'avoir autant de fois croisé et rencontré soit à Auteuil, soit à l'Omnium et au retour du Bois, mais j'en avais fait un clubman quelconque. La mise correcte, la grande tournure et l'air un peu hautain du personnage me l'avaient fait ranger au nombre des Qls de bonne famille qui, selon les mœurs acceptées d'aujourd'hui, partagent leur fort honorable existence entre les paris de courses et les chances du baccarat.

— Oui, en effet, ricanait de Guery, l'apparence y est : il a tout d'un pur de l'austère faubourg, le joli Invernesteers, la froideur voulue, le coup de chapeau haut, enlevé (tu Tas vu me saluer tout à l'heure), le teint clair et lavé de l'homme qu'un valet stylé douche et rase deux

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fois par jour, tout en vérité, les mains souples et soignées, la moustache frisée au petit fer, la cravate discrète et jusqu'au complet ardoisé du tailleur de Londres, fleuri jusqu'à midi seulement d'une rose jaune, l'été, de violettes russes, l'hiver. N'empêche qu'il ne sorte, lui, du fumier, de l'ordure, du ruisseau et de la pire des boues, de la boue de Londres et de Tunis amalgamées, le jeune Invernesteers. C'est de la boue qu'il a sous la peau, sa peau d'Irlandais roux fraîche et rosée commecelle d'une blonde; de la boue qu'il a dans les veines, les veines bleues de ses beaux bras d'anglo-saxon charnu, dont l'été dernier les mondaines de Trouville convoitaient la blancheur; de la boue qui s'épanouit dans la fleur de sa boutonnière; de la boue qui luit dans l'or de ses bijoux; de la boue, le saphir monstrueux qui larmoie à son annulaire; de la boue, les trois perles roses de ses boulons des grands soirs, un légendaire cadeau dubey; de la boue, la rouille de ses cheveux et de sa moustache floconneuse; de la boue et toujours et partout de la boue, fleur de boue lui-même. D'ailleurs, tu n'as qu'à le regarder, la nature l'avait prédestiné : ilestroux, il a la nuance de poil de la prostituée des Ecri-

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tures et des courtisanes de l'histoire ; il est roux comme les filles, dont après, avoir jadis été le trop heureux rival, il est aujourd'hui l'associé; aussi oni-elles pour lui des complaisances de coUèiïue à collègue: leurs métiers se valent. Tout cela, c'est la grande confrérie du vice, l'éternelle franc-maçonnerie de la fripouille en quête de turpitudes à découvrir, de sottises à exploiter : l'entretenu vaut Tentretenue, deux chenilles à même la même branche d'arbre... Une àme de laquais dans un corps de bel horse-guard, voilà l'homme. D'ailleurs un ancien groom et groom de cocotte, c'est assez t en dire, et groom à tout faire est encore son métier.

— F*este, quel dithyrambe !

— Veux-tu des faits à l'appui? Tiens, la voici en deux mots, son histoire à l'honorable luvernesteers. Né du ruisseau, d'une ivrognesse irlandaise et d'un matelot de la Cité, à quatorze ans il est rencontré par hasard haillonneux et pieds nus, sur la grande roule de Windsor, par Milla Sichel, Milla la tragédienne venue avec sa troupe faire la saison à Gaity- Theater. Tu connais Milla, le caprice, la fantaisie même! De sans; irlandais, Invernesteers

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avait la tVaioliour, les youx blou lloro el les cheveux de luniière des entants de là-bas. Milla se toque de ce boy, le t'ait asseoir dans sa voilure, débarbouiller dans sa cuvette et l'installe dans son antichambre i::room décoratif, de go, sans même le consulter. L'actrice une fois revenue à Paris, voilà mon Jones passé bibelot du grand hall artistique de la rue de Charny, statuette d'atelier. Chez. Milla il reste dixhuit mois : chassé pour \ol, il entre che/. la baronne d'A..., la fameuse baronne elle-même, qui croit l'enlever à la tragédienne et se faire là une bonne réclame. Joints accompagne tous les jours sa maîtresse aux Acacias, et, [dus dodu, plus rose que jamais, y fait une certaine sensation à coté du teint bis et des yeux caj^otés de la dame! De là datent ses premiers succès; sa fraîcheur a su plaire el l'on afiirme que la baronne le sert parfois, dans les tètes à la Tour, à une clientèle blasée ; cela coûte bon, mais à Paris à qui paie toul est possible. Jusqu'ici ce n'est pas mal, comme tu vois. Joncs a des bagues à tous les doigts, du linge de duchesse et, les jours de sortie, des cravates impressionnantes et des cannes de chez Vcrdier, mais il porte encore la livrée, il est

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le valet d'une fille ; c'est une chaîne, quoique dorée, mais patience, elle approche, l'époque de la délivrance.

Gomment le retrouvait-on, en dix-huit-cent quatre-vingt-sept, installé à Tunis, à la villa Ibrahim, à deux cents mètres du Bardo, avec charge à la cour et titre de chef des écuries du bey? Autre histoire. Il y a neuf ans, Liline Oysette, une des habituées de la rue Saint-Georges, petite acteuse blonde aux jolies épaules alors un peu maigres (elles se sont rembourrées depuis), Liline Oysette, lasse un beau soir de jouer des pannes aux Folies-Es- Ihétiques et de gagner à la rougeur de son front trente misérables louis par moisdansTastiquage des vieux marèvaudis, s'engageait dans une troupe en partance pour Tunis et du train P.-L.-M., s'embarquait à Marseille pour débarquer à la Goulette, décidée, dans sa petite cervelle de cabotine, à faire le Bey, le vieux Bey de Tunis en personne, Ali-Bey.

Et elle le faisait, comme elle l'avait dit, Liline Oysette. Toute maigrichonne qu'elle fût, elle devint la maîtresse de ce vieux.. barbaresque; mais avec son llair de Parisienne elle ne fut pas longtemps à se rendre compte qu'elle n'é-

tait qu'un hors-d'œuvre dans les amours coutumières du pays : ce qui avait alléché le vieux bonze, c'était le satin de sa chair blonde, la gracilité presque éphébique de son corps de fillette ; et le vieux bey, rebuté d'épidermes cireux et de tons olivâtres, s'était laissé prendre à la fausse monnaie d'un amour à peau blanche; mais pour Liline Oysette c'était un coup manqué, sinon un four. C'est alors qu'elle eut une inspiration du ciel, ou plutôt de ciel de lit : Jones Invernesteers, le petit Jones , le joli içroom rose et dodu de la baronne! Le soir même, Liline écrivait rue Saint-Georges, expliquait et proposait l'affaire en femme de Bourse, donnant une commission de tant pour cent, les frais de déplacement payés par la baronne : Invernesteers, linge, nippé , pourvu d'argent d'avance, passerait pour son frère ou pour son cousin.

Invernesteers est demeuré cinq années à Tunis et, s'il n'a pas été ministre, c'est qu'il n'a pas daigné.

Il y a quatre ans, Jones est rentré ici, ramenant de là-bas douze paires de chevaux arabes, dont trois étalons uniques : grâce aux connaissances et de la baronne d'A... et de Liline

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Oysette, elle aussi revenue, connue et parvenue, il entrait vite en relations avec les plus riches maquignons et les plus sérieux amateurs de Paris; huit mois après son retour, il achetait le fonds de Stulhacher, le grand marchand de chevaux du boulevard Haussmann. Aujourd'hui c'est un des premiers fournisseurs de la place, il est sans rival pour les chevaux arabes ; les haras du bey lui expédient tous les ans vingt sujets de premier ordre, vingt élèves incomparables, nés et dressés à Tunis. Très correct d'ailleurs, sa tenue est irréprochable, ses allures plutôt hautaines et sa raideur proverbiale à la moindre allusion effleurant son passé. L'autre hiver, le vieux prince Ydroïsk, ce sadique ou plutôt ce maniaque archi-millionnaire expulsé de Russie par ordre secret du czar, ayant cru pouvoir, au cours d'un souper, plaisanter cet ancien favori du sérail, c'est par un cartel que répondait le bel Invernesteers; et le vieux prince étant aussi poltron que podagre, c'est son secrétaire le comte Volskiquidut aller sur le terrain et qui, pour son maître, reçut en pleine poitrine de la main du beau Jones un joli coup d'épée, lequel lui fit garder le lit durant six mois ! Invernesteers a donc eu son duel.

D'ailleurs, il adore les femmes et en est fort goûté; je ne te dirai pas qu'il les couvre d'or. D'abord, s'il les payait, en serait-il aimé! Mais il leur vend ses chevaux moins cher qu'à leurs amants et, dans ce cas, ne refuse pas d'accepter de leurs mignonnes mains un souvenir, un bijou; entre maquignons cela s'appelle une épingle. Mais, en revanche, quelles délicates attentions, quelles utiles complaisances n'a-t-il pas pour elles! Est-il informé de l'arrivée d'un riche étranger dans nos murs, prévoit-il la visite d'un client sérieux dans ses écuries, vite un petit bleu à miss Kimayfleur, à Thérèse Avril ou Nini Pigetout et, à l'heure dite, à l'entrée du gros client chez ce bon Jones, Nini Pigetout, Thérèse Avril ou miss Kimayfleur se trouvent là comme par hasard, toutes délicieuses dans leur robe de laine de jolie sportswomen, l'œil brillant, les joues éblouissantes sous l'ombrelle de gaze rouge à manche d'or : elles sont venues, elles aussi, pour le fameux attelage, la jolie paire de chevaux, et si le client sérieux tenté par l'occasion se décide à l'acheter, l'attelage, sois sûr qu'avant la fin du mois il est offert à l'une de ces trois dames par le très épris amateur: une vraie Providence pour les femmes, M.

Aïssé, et c'est justice, elles ont tant fait pour lui Il leur facilite les rencontres, les entrevues, leur évite les ennuis, les renseigne sur leurs clients, sur la solidité de leurs fortunes, les exigences de leurs goûts et leurs petites manies : un tel est à la hausse, un tel est à la baisse, il dit les gains du jeu et les pertes aux courses, il sait, il connaît tout. Les croupiers de cercle, les cochers, les valets d'écurie, les bookmakers, le monde du turf, jockeys et entraîneurs, le monde des bars, des souteneurs et des filles sont à sa disposition, prêts à lui rendre service; c'est sa police à lui. La première maison cotée de rendez-vous, tu l'as deviné, ce sont ses écuries; mais halte-là, ce n'est pas une succursale de la baronne d'A..., on s'y rencontre et voilà tout. Invernesteers ne tolérerait pas autre chose : tout ce qu'il peut faire pour ces dames, c'est de les conduire aux courses d'Auteuil et les promener le matin dans son mail jusqu'au parc de Saint-Gloud.

Les femmes font valoir les chevaux : les splendeurs du harnais mettent en valeur les toilettes des femmes, et M. Aïssé a commission sur le tout.

— M. Aïssé, pourquoi M. Aïssé?

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— Et les mémoires du dix-huitième siècle, qu'en fais-tu? Mlle Aïssé, la petite esclave circassienne achetée tout enfant par l'ambassadeur de France à Constantinople, le marquis de... (l'érudition me fait ici défaut), emmenée par lui à t^aris, où il la lit élever et instruire pour en faire à dix-huit ans sa maîtresse.

— Parfaitement, j'ai compris; seulement lui, c'est le contraire.

Nourri dans le sérail, j'en connais les détours. Lui, on relevait à Paris pour le palais du Bardo, charmant, charmant. Mais mademoiselle Aïssé, si j'ai bon souvenir, n'appartint pas à son vieux bienfaiteur, il mourut avant le temps, le brave homme; le ciel ne lui laissa pas celui de brouter cette jeune fleur et mademoiselle Aïssé, née et vouée courtisane, n'aima qu'une seule fois dans sa vie et d'un amour passionné, héroïque, son chevalier, le chevalier d'Aydie. Monsieur Aïssé a-t-il une chevalière, lui?

— Une chevalière! des chevalières, plus qu'il n'en veut et qu'il n'en peut avoir, mais des chevalières d'aide immorale et dissolue.

Nous arrivions à l'Arc-de-Triomphe, de Guery me quittait sur cet affreux jeu de mots.

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