‹ Buveurs d'âmesChapitre 6 sur 14 · L'HOMME AUX TÊTES DE CIRE · texte numérisé non relu

L'HOMME AUX TÊTES DE CIRE

A Henry Bauër.

Elle me poursuivait comme une obsession. C'était une figure de femme en vérité d'une étrange expression de mutisme avec ses yeux d'un bleu dur profondément enfoncés sous l'arcade sourcillière, son nez droit et, sous ses cheveux blonds ramenés en couettes près des tempes, son front barré d'obstination.

Ils la coiffaient ainsi d'un casque, ses cheveux d'un jaune brillant et lisse, et mettaient à sa nuque comme des plaques de métal ; mais de cette tête obstinément muette le grand charme, comme le vrai mystère, en était le sourire, un écarlate sourire aux lèvres renflées et sinueuses, comme scellées par je ne sais quel serment farouche, le sourire impérieux d'une âme qui se refuse, un sourire qui ne souriait pas.

Modelée en pleine cire, elle était d'une délicatesse de tons et de détails infinie et dans la] pénombre de l'atelier, oii je venais d'entrer sur, les pas de Gormas, cette tête disait non, immo-j bile sur son socle, presque surnaturelle par l'intensité de la bouche orgueilleuse et des] yeux de lapis. Etait-ce l'heure crépusculaire ?i mais, dans l'équivoque décor du hall encombré] de bibelots, d'étofTes anciennes et de blanches] nudités de statues que la nuit animait vaguement, un imperceptible froncement de narines! dû sans doute à quelque jeu de lumière sem-j blait accentuer encore son indomptable expres-j sion de défi.

— Symphonica heroïca », la symphonie!

héroïque, me soufflait Gormas à l'oreille. Je m'étais approché près du socle, cherchant à déchiffrer les caractères bizarres qui y étaient] inscrits.

« Oui, la symphonie héroïque de Beethoven,] tout simplement, mais le curieux, c'est que la] femme de cette tête existe, ce sourire qui ne| veut pas et ce profil de walkure rodent, du soir au matin, par les rues d'Auteuil et vous l'y^ rencontrez journellement.

— Un modèle, hasardais-je intrigué.

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— Non pas. Elle a consenti pour une fois à monter sur la table à modèle et cela n'a pas été sans mal, elle ne voulait pas devenir déesse, mais nous l'avons tant suppliée. Avouez qu'il eût été dommage qu'une pareille femme ne consentît pas à laisser évoquer une pareille vision. »

Les mains croisées derrière le dos, Gormas attachait comme moi sur la cire peinte deux yeux devenus lointains de rêve et d'admiration.

— Oui, cela réconcilie avec la vie, reprenait-il en poursuivant sa pensée, et cela console presque de l'ennui d'y marcher. On peut y rencontrer de semblables créatures, et encore les rencontre-t-on ? Non, car vous croiseriez Rayon-d'Aube dans la rue (c'est ainsi que nous l'appelons), que vous ne la reconnaîtriez pas. La meilleure preuve en est que vous l'avez déjà cent fois vue et qu'elle ne vous a pas frappé. Une jolie femme quipasse, c'estune nuit possible ou parfois impossible, à cinq ou vingt louis près, qu'on désire à vingt ans et qu'à notre âge, hélas ! on regarde avec un soupir de regrets et on la laisse aller ailleurs. On est si las, si revenu de loin, des autres et de soi-même : le cœur a peur. A quoi bon recommencer? Il

n'ya de vrai dans les femmes que l'idée qu'on s'en fait, nous chantons des romances à desj poupées et, quand le chanteur a quelque chose dans le ventre, la poupée devient statue. Voyez] cette cire, Rayon-d' Aube est une belle fille rose] et blonde dont Paris a fait une entretenue, Ringel, lui , l'a rencontrée et en a tiré cette têt( mystérieuse d'héroïsme et de refus.

— C'est donc Ringel qu'il faut remercier. »] Et comme je demandais: (( Quel est donc c( Ringel? »

— Ringel, me répondait Gormas, un méconnu, un artiste très curieux qui vous intéresser? et que je vous ferai connaître....

... Il habite à deux pas, avenue du Point-du- Jour. Venez me prendre un matin, je vous mènerai dans son atelier, mais laissez-moi h prévenir. C'est un garçon susceptible, ombrageux et un peu sauvage. Consigné à la porte du] Champ de Mars, comme des Champs-Elysées J aprèsy avoir obtenu jadis la médaille d'honneur, il se croit persécuté, victime d'une cabale ou toui au moins d'une injustice et ne laisse pas facilement franchir son seuil. D'ailleurs violent, un vrai tempérament d'aventurier, au physique un vrai condottiere de la Renaissance, il vous

intéressera prodigieusement. Mais voici la nuit, permettez que j'allume. » — « Inutile », lui disais-je et je prenais congé.

Un hangar à la toiture vitrée au fond d'une petite cour fermée par une barrière à clairevoie : un anneau attaché à une corde met en branle une sonnette rouillée, un grand gars svelte et musclé dans un tricot bleu, qui le moule, entrebâille la porte du hangar. « Entrez! nous crie-t-on.

C'est Ringel, et maintenant qu'assis dans son atelier peuplé de monumentales statues d'une blancheur crayeuse avec çà et là, posé sur des tablettes, le sourire inquiétant et figé de cires peintes, je regarde ce souple et long garçon à la carnation de blond hâlé, comme rissolée et recuite, s'activer autour d'une terre mouillée qu'il ébauche, avec des agilités de clown et des souplesses attentives de chat guetteur, je ne puis m'empêcher de contrôler dans ma mémoire toutes les histoires plus ou moins absurdes et folles qui m'ont été contées sur ce Ringel. La tôte expressive et tenace, la bouche sardonique, sensuelle et jusqu'à la coloration du teint chaud plus sombre que la moustache d'un blond pâle, sont bien celles d'un homme d'aven-

tures et d'audace, d'un de ces hardis compagnons, moitié Lorrains, moitié Allemands, que les Guise amenèrent à la Cour des Valois et qu'on est tout surpris de retrouver, dans les chroniques du temps, nonchalamment accoudés, une dague à la main, un bilboquet dans l'autre, sous les plafonds à caissons fleurdelisés du Louvre, le sourire aiguisé par la corruption de l'époque, dangereux affinés devenus Italiens dans les intrigues florentines d'un Henri III et d'une Catherine.

Presque vis-à-vis moi un plâtre, une grande figure de femme nue au sourire équivoque hanchait, à demi penchée vers un petit miroir qu'elle tenait à la main. Ses cheveux en ondes, traversés de fils de perles, étaient bien ceux d'une Mme de Sauve ou de quelqu'une de ces; demoiselles d'honneur perverties et pervertis-; santés à la solde de madame Catherine pour fondre l'énergie et délier les serments des partisans du Béarnais ou du Lorrain ennemis du; roi. Si la théorie des avatars est vraie , c'est dans quelque couloir tendu de tapisseries des châteaux de Blois ou d'Amboise que Ringel avait dû rencontrer jadis cette insidieuse et souriante créature. Elle sentait le

piège, rembûche et la luxure, et dans la nuit de la Saint-Barthélémy elle avait dû cerLainement, comme beaucoup de femmes d'alors, étreindre rageusement le meurtrier du jour dans le lit tiède encore du parpaillot delà veille, toute heureuse de retrouver le goût du sang de l'assassiné sur les lèvres de l'amant adoré de la minute présente. La Perversité y comme s'intitulait la statue ; et le souvenir me revenait du scandale qu'elle avait soulevé en 1878 au Salon, et des clameurs et des pudeurs ameutées autour de la chaude transparence de ses chairs, du poli de ses genoux et de la rose humidité de ses lèvres; car la figure était de cire tout entière, et tout entière palpitait dans sa pose équivoque et charmeuse d'une telle vie, qu'elle énervait comme un danger tout en exaspérant le désir. La foule s'y était portée comme à une indécence, si bien qu'on s'en était ému en haut lieu, et ordre était venu d'avoir à ôter la statue scandaleuse, mais l'artiste ne l'entendait pas ainsi. Admis par le jury, il ne reconnaissait qu'au jury le droit de supprimer son œuvre, et, avec la violence d'un homme d'une autre époque, il avait deux nuits durant monté la garde, le revolver au poing, devant sa cire

peinte, tel un chevalier des siècles héroïques au pied du donjon de sa dame, prêt à tout pour la protéger, et quand les commissionnaires dépêchés par l'autorité étaient venus pour enlever la statue, mon homme avait bravement engagé la lutte aux pieds de sa Perversité, qui, ébranlée et secouée de toutes parts, se brisait et s'effondrait sur son socle, symbole étrange d'une œuvre ne voulant pas survivre à l'affront infligé à son créateur.

Cette aventure à la Benvenuto Gellini lui ressemblait bien en effet et, plus je le regardais avec son profil hardi, son crâne tondu ras et sa nuque violente sous la lueur frisante de sa toison, mieux je me le représentais fièrement campé devant sa statue et, les bras croisés sur la poitrine, tenant tête à la foule et défiant les gens de toucher à son œuvre. Et pourquoi cette Perversité s'était-elle effondrée subitement? Etait-ce là un pur hasard, n'y avait-il pas en cet homme du magicien?

Il avait dû rapporter de Florence ou tout au moins de cette cour des Valois où il avait vécu entre Mme Catherine et René le Florentin, dans une société adonnée tout entière à la science des philtres et des envoûtements, il avait dû,

certes, en rapporter quelques secrets mystérieux (Tart occulte et captivant ; car, au milieu des bustes de plâtre et des masques de glaise, elles vivaient étrangement, les deux têtes de cire où mon œil s'attardait maintenant : deux têtes de modèle arrangées dans le goût florentin avec la chevelure lourde et auréolant le front, comme d'un nimbe, desfigures delaRenaissance. L'une, celle d'un garçon de vingt à vingt-cinq ans au profil brusque, aux lèvres épaisses et imberbes, les maxillaires développés, avec au menton le coup de pouce du modelage, rappelait vaguement le Laurent de Médicis des musées ; le hausse-col du reître, le bombement de la cuirasse et sur les boucles brunes les plaques d'acier du casque en complétaient l'agencement; c'était une œuvre vigoureuse et hardie. L'autre, au contraire, tête de femme ou de jeune garçon, à la fois obstinée et endolorie avec ses lèvres d'un rose fané, la transparence de ses chairs un peu fiévreuses et la terreur de ses yeux fixes, vivait et souffrait d'une intense souffrance, et je ne sais quel charme cruel émanait de cette jeune tête épouvantée et muette.

La tête douloureuse, ardente et maladive

A dans le morne attrait de sa grâce native

Le charme d'une vierge et d'un garçon pervers.

Favori de prélat ou savante Ophélie,

Son énigme est soufîrance, enivrement, folie

Et comme un philtre noir coule dans ses yeux verts.

Certes, ces yeux meurtris et cette pâleur en disaient lon^ dans leur silence ; elle avait souffert dans sa chair et dans son âme. A quelles horribles 7oluptés l'avait-on initiée ? Mais une pitié vous prenait, relevée de je ne sais quelle curiosité malsaine, devant ces yeux d'enfant devenus des yeux de femme à force de fixer quelque atroce cauchemar. C'est dans le château' des Tiffauges, dans la bauge de Gilles de Rais, que j'évoquais la sinistre aventure de cette tête coupable, et puis de mystérieuses histoires me revenaient sur les ciriers du moyen âge et la réprobation publique attachée à leur métier. Ne vivaient-ils pas dans des caves, dans un éternel clair-obscur propice aux enchantements et aux apparitions? Leur art visionnaire (qui jamais plus qu'eux n'évoqua l'image réelle de la vie) ^ était proche parent de celui des magiciens : les envoûtements se faisaient par les figures de cire, les procès de sorcellerie en sont pleins, et une légende me hantait entre toutes, celle du

modeleur d'Anspach soutirant lentement l'âme et la vie de son modèle pour en animer sa cire peinte et, son chef-d'œuvre terminé, attendant la nuit close pour aller ensevelir un cadavre dans les fossés du rempart. i

Ringel avait-il deviné ma pensée ? « La jolie tête, hein? disait-il en me désignant la cire comme pétrie d'épouvante, c'est un petit Italien qui me l'a posée et les artistes d'aujourd'hui prétendent qu'il n'y a plus de modèles, ils ne savent pas voir. J'ai rencontré celui-là dans la rue, un soir de décembre, grelottant, hâve et mendiant presque. Il me prenait pour un agent et avait une peur..., c'est sa terreur que j'ai saisie, il était délicieux d'épouvante » — « Et qu'est-il devenu ? interrogeai-je un peu troublé.

— Bah î est-ce qu'on sait ce qu'ils deviennent tous, quand ils posent trop jeunes et roulent, enfants, la misère à Paris? Je crois qu'il est mort phtisique. » — « Vous en êtes certain? » insistai-je. — (( Oui, il est bien mort, le petit Antonio Monforti et à Beaujon, n'est-ce pas, Gormas ? » Et Gormas ayant fait signe que oui, j'entendis une voix qui me susurrait à l'oreille :

— « C'est cette cire-là qu'il faut avoir. »

OPHELIUS

Pour Marcel Schowb.

a Claudius malade. Venez iii'aider à le soigner. Urgence. « Comtesse Ethereld. »

C'est sur cet étrange télégramme, adressé à mon pied-à-terre de la rue Saint-Placide, que je méditais le samedi gras 1888. Je ne m'expliquais pas la maladie de Claudius laissé bien portant, il y a un mois, à Moin tôt dans sa petite maison du quai des Pilotes. Je comprenais encore moins la présence auprès de lui de lady Viane que je n'avais pas revue depuis bientôt deux ans, depuis sa saison passée à Yport, et que je croyais cet hiver en Espagne, attirée là par sa liaison récente avec le jeune marquis de Columbra-Sesto.

J'avais quitté la ferme, comme je la quitte toujours, après la première quinzaine de janvier. Installé à Paris pour jusqu'à la fin juin, époque à laquelle je reviens avec bonheur à mes pommiers, et fort de la promesse que moi^ ami Aiguor m'avait faite de venir me rejoindre à Paris au carnaval, je m'attendais depuis huit jours à le voir débarquer à toutes les heures de train, l'esprit à cent lieues de la nouvelle que m'apportait ce télégramme.

Ce télégramme arrivait mal..., il dérangeait bon nombre de projets... Sans parler du bal de l'Opéra, où j'avais toute une joyeuse équipe de femmes voilées à conduire le soir même, j'avais mes soirées du dimanche et des deux jours suivants agréablement remplies..., mais on n'a qu'un ami en ce monde... quand on en rencontre un, et cet ami, je l'avais trouvé dans Claudius. Je l'aimais plus qu'il ne m'aimait, je crois, car au fond c'était un attirant, très conscient de son charme, même très femme sous ce rapport, au demeurant égoïste et n'aimant chez autrui que ses propres défauts, défauts très captivants du reste. Sur ce sable mouvant nous avions cependant bâti une solide amitié; ces défauts communs, affinés chez Claudius

comme des vices, étaient restés chez moi dans leur gangue de rudesse et de rusticité pi-emière, et depuis je me suis souvent pris à me regarder dans la conscience évoquée de Claudius, comme dans un miroir d'acier poli qui aurait reflété mes sentiments et mes goûts, mais taillés en diamants, aiguisés, devenus maladifs à force d'affinements...

Ma santé aimait cette névrose, je devinais sa faiblesse et me sentais moralement contraint à la protéger; sa nature câline et douce d'enfant et de poète s'accommodait à merveille do cette quasi-tutelle, mais au fond de l'association c'était lui l'âme et la volonté, une volonté do nerveux, mouvante, fuyante, au moindre heurt brisée, mais, une fois tendue, implacable, mauvaise, une volonté à la Catherine II, que rien au monde n'aurait pu fléchir.

Lady Viane avait failli me le tuer, lors de son séjour en Normandie. A son départ, elle me Tavait laissé dans un état impossible à décrire, surexcité, nerveux, l'œil égaré, dans un paroxysme d'irritation et d'exaltation fébrile frisant par moment la folie. A quel jeu cette savante entre toutes les savantes avait-elle pipé la raison de ce malheureux Aiguor? Par

quels chemins l'avait-elle conduit où je le ramassais, quand elle quitta sa fameuse villai mauresque ? La coquetterie suprême est dans la science des refus. Toujours est-il qu'une haine inavouée, mais d'autant plus existante, flambait] sourdement entre la comtesse Ethereld et moi. Plusieurs fois, j'avais accompagné Glaudius à lai villa mauresque. Avec quelles grâces ne m'y! avait-elle pas accueilli? Ses yeux en devenaient doux à force d'être féroces , elle m'eût atroce-j ment aimé : c'était une raffinée, elle aussi, mais] je l'avais devinée, d'où sa haine. La raison d'être de ces femmes, c'est leur énigme] même.

D'abord cette chatte mâtinée de tigressej tenait en ce moment une proie entre ses griffes J et c'est cette proie que je voulais lui arra-j cher, aggravation et complication dans notre] haine... Cette proie qu'elle m'avait laissée quasi] morte, la raison de Glaudius s'était pourtant! remise... Du sang de ses blessures ce meurtri] avaitïaitun poème, cet étrange livre noir dont! j'ai gardé le manuscrit; puis le temps avait cicatrisé les plaies que le temps avait assainies... Elle, l'artisane de malheurs, l'ourdisseuse de désastres avait disparu tout à coup sans laisser

(l'adresse, envolée, évanouie, femme de nuit rentrée dans la nuit.

Depuis deux ans je respirais, et voilà qu'elle venait de me le reprendre. Pendant que j'étais à Paris, elle, elle était là-bas et cette fois triomphante et bien sûre de l'œuvre accomplie, puis- (ju'elle m'appelait, moi, le seul être qu'elle eût écarté en cas de lutte encore possible. Le mal était fait, irréparable, et elle m'appelait pour m'en faire juge.

Ce télégramme m'atterrait.

Avait-elle peur maintenant, seule en face de son œuvre? Peur, cela ne lui ressemblait guère, elle était victorieuse et elle me défiait.

J'étais bouleversé de rage. C'était mon frère, mon ami, comme mon enfant que cette femme me prenait. En tout cas, qu'il fût pour moi perdu ou non, la seule présence de lady Viane auprès de Claudius constituait un danger et le plus terrible.

Je bouclai ma valise, dispersai une nuée de petits bleus vers mon équipe de femmes voilées et, à l'heure où j'aurais dû monter l'escalier de l'Opéra, je m'installais dans un wagon de la ligne du Havre, où j'arrivais éreinté, le lendemain matin à huit heures.

Le même jour, à quatre heures, après m'être arrêté à la ferme, le temps d'y donner des ordres au cas d'y pouvoir transporter Glaudius, je sonnais à la petite maison du quai des Pilotes.

Chose étrange, j'étais triste et j'avais l'esprit égayé par la vue de tous les terre-neuviers du port, voiles aux vergues, banderoles aux mâts, cargués, lestés, prêts à partir pour la grande pêche. Pauvres bateaux marchands à l'aspect conquérant, ils étaient là rangés le long des' bassins, mettant au bord des quais une gaieté! de fête, comme une envolée d'aventure et de joyeux départ pour des pays qu'on se figure plus chauds, plus hospitaliers et plus bleus que les nôtres, parce qu'ils sont lointains, inconnus! L'àme des grands voyages ilottant dans les hunes souriait ce jour-là épandue sur la vieille ville et sur le port. Le long des jetées, des gens endimanchés, des marins déjà gris se pressaient, se poussaient. La pensée de Glaudius, dolent et malade au milieu de la gaieté de ce pays si rarement gai, me navra. Je dus sonner d'une main distraite, car on ne vint pas à mon premier appel. La seconde fois, Pierre, son valet de chambre, vint m'ouvrir.

— Hé bien! mon pauvre Pierre? et je m'arrêtai, tout impressionné de me sentir des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix.

— Ah! monsieur, faisait-il et il détournait la lète, puis sans m'en dire davantage il m'introduisait au salon en balbutiant : « Madame la comtesse est là. »

Lady Viane était en effet là, dans ce salon de vieilles tapisseries de la maison de Claudius, ce salon que je connaissais depuis mon enfance et où j'avais vu la mère de Claudius rebroder elle-même au métier tous les coussins de soie ancienne traînant sur les meubles, le brocart rose du dessus de piano et jusqu'aux personnages au petit point des fauteuils Louis XVI ; la mèredeClaudius, blonde et grande jeune femme qu'on appelait à Mointot la jolie M°^® Aiguor, une sorte de martyre ignorée morte à trente-huit ans de chagrin et d'ennui, de la province même entre un mari égoïste et brutal, de vingt ans plus âgé qu'elle, et un fils adoré, mais qui la désolait, trop compliqué, trop en dehors pour qu'elle, la droiture même, pût le comprendre. La vue de lady Viane debout dans ce salon me Févolta. Gomme les mères ont tort de partir, surtout les mères de poètes. La comtesse Ethe-

reld dans la maison Aiguor, c'était le malheur installé au foyer. L'Anglaise n'y était pas seule : moulée dans une robe étroite en drap noir, une gaine sombre seulement égayée au cou par le trait blanc d'un petit col d'homme, elle y causait, debout avec le docteur Halmein que je reconnaissais aussitôt.

(( Je vous attendais, » et la comtesse Ethereld" me tendait une main que je ne prenais pas. « Je vous disais bien », faisait-elle alors en se tour-' nant vers le docteur Halmein, que M. Harelj viendrait à notre appel. Les vrais artistes n'ont qu'une parole, maintenant, docteur, rassurez] un peu Monsieur sur l'état de notre ami. »

Et le [docteur ayant toussé par trois fois :i L'état était grave, très grave, mais il ne fallait] pas désespérer. C'était une fièvre typhoïd( ataxique compliquée de congestion des mé-| ninges : avec cela ce pauvre M. Claudius étail d'un nerveux...

Au reste, tout enfant il était déjà sujet à ces crises. Toute la nature sensible et tendue de sî mère, moins l'énergie.

]\Ime Aiguor était morte de cette énergie qu( son fils n'avait^ pas ; en revanche le fils, lui, mourrait de l'imagination que n'avait pas s<

mère. On sauverait le malade, mais sauveraiton sa raison? Voilà le point qui l'inquiétait. Il ajouta : « Ce garçon a vécu trop à part, trop solitaire, trop sur lui-même; il s'est usé le cerveau dans des conceptions folles, c'est le cerveau qui est attaqué aujourd'hui ; mais avec les nerveux on peut s'attendre à tout, même à des miracles et, si un miracle est possible, c'est ici qu'il aura lieu, grâce à la fée que voici, » et avec une grâce toute provinciale, il prenait la main de lady Viane. « Madame a soigné Monsieur Aiguor avec un dévouement, une douceur et une patience qu'on ne trouve plus que chez les sœurs de charité, ces proscrites, ou chez les mères, ces dédaignées. Si votre ami vit encore, remerciez-en madame, monsieur Harel, madame qui le veille depuis dix jours et dix nuits dans l'atmosphère contagieuse et empuantie d'une chambre de malade » et ayant baisé la main de lady Viane, le docteur Halmein prenait congé brusquement.

Ce grotesque s'en allait? Enfin! Que devaisje croire ? Ses paroles étaient un cruel démenti donné à mes suppositions, mais n'était-il pas la dupe de quelque comédie de lady Ethereld ! La comtesse Viane, le dos appuyé au cham-

branle de la cheminée, les coudes sur la tablette de chêne, avait un air à la fois souriant et mélancolique qui déconcertait: » Voulez-vous le voir, » me disait-elle enfin d'une voix très lente et très triste Je m'approchai et, lui ayant pris la main droite qu'ellelaissait pendre inerte auprèsd'elle, je relevai jusqu'àmes lèvres et la baisai religieusement. (( Vous ne m'en voulez donc plus, » reprenait alors la très douce et très triste voix ; si je lui voulais du mal, en bonne conscience, sesais-je ici, Armand?... » Mon nom familièrement donné avait dans sa bouche de si étranges résonnances, que j'en restai tout bouleversé. « Oui, » soulignait-elle, appelez-moi Viane, comme je vous appelle Armand. Ne sommesnous pas devenus frère et sœur dans le même danger et dans la même douleur, devant le chevet du même ami malade? » Et, me prenant la main, elle m'emmenait hors du salon.

Pauvre chambre de Glaudius, si fantasque et si lui-même avec son haut plafond vert de mer à poutrelles de chêne, ses murs tendus de vieux drap rose bordé de chardons d'argent et la délicate et savante harmonie des rideaux et du lit en vieille soie verte, un vert d'absinthe intense et lumineux, où se fanaient d'anciens

galons d'argent à fleurettes roses, pauvre chambre de rêveur et de poète avec ses mille et un bibelots médités, voulus, mettant aux murs leur tache claire ou sombre ! Ce soir-là elle m'apparaissait, cette chambre, encore plus follement sombre et plus étrange que tous les autres soirs.

Au-dessus du petit bahut hollandais à panneaux dorés, se découpant sur un vieux lampas cerise, un lot de verreries de Venise, une des manies de Claudius tout opalisées de reflets, mettait ici dans un coin de la chambre comme un rayonnement lunaire, un clair de pierreries vivantes dans la nuit. A l'angle de la haute cheminée toute en glaces coupées de colonnes torses et drapée d'une nappe d'autel, une tête de femme, un buste Renaissance aux cheveux et aux lèvres dorés, aux prunelles d'émail dans une face en bronze vert, se dressait là sur un socle d'ébène, étrangement vivante sous un attifage de vieux broché rose pâle à feuillages bleuâtres, bizarrement coiffée d'un hennin pailleté, d'où coulaient, telle une eau, de longues gazes d'argent : dea silenSy la dame du silence, comme Claudius l'appelait lui-même à cause de ses lèvres d'or.

BUVKL'RS D AMES

Ce poète avalises idoles. Je m'étais toujours méfié de cette chambre verte et rose, d'un goût barbare et pleine d'une dévotion à la fois mystique et païenne, puant à plein nez, sinon le fagot, du moins la franche hystérie. Je l'y retrouvais malade, délirant.

Un paravent en vieilles broderies déployé devant le lit à colonnes dérobait la vue du malade; au chevet une ombre noire, la religieuse assise devant la grande table encombrée de fioles et de potions.

Un chapelet aux doigts, elle se taisait éclairée de haut en bas par la lueur rose de la veilleuse, le godet rouge plein d'huile d'une lampe d'église en cuivre argenté Louis XV, suspendue au plafond par trois chaînettes grêles de-» vaut un Saint-Sébastien du Sodoma, un éphèbe merveilleux d'extase et de souffrances agonisant à la clarté de cette lampe dans un épais cadre Louis XIII, aux ornements chargés de rubans et de fruits.

La religieuse s'était levée ; sur un signe de lady Viane elle avait disparu. La comtesse Ethereld avait repris ma main, nous étions debout auprès du lità colonnes. Elle écartaune des feuilles du paravent : «Voilà l'homme^ * dit-elle.

BUVEURS d'amks 147

Et sur le blanc des oreillers la tête de Glaudiiis m'apparut. Celte tête était d'une pâleur verle : tête de décollé et de martyr, elle avait le nez pincé, l'œil mort, la peau tirée, creusée aux joues. Une barbe sale, une barbe de vingt jours moisissait sur ces misérables joues; la chevelure et les moustaches seules étaient restées belles, embroussaillées, farouches, de leur couleur fauve d'or pâle ou de blé mur. Entre les paupières meurtries et devenues noires un peu du blanc de l'œil luisait : deux fentes enchâssant de l'argent bruni, c'était là son regard, la prunelle révulsée avait disparu sous la paupière supérieure.

Il avait les yeux entr'ouverts et pourtant il dormait ; au coin de ses lèvres bleues et comme pourries un peu d'écume s'amassait. Sous la lueur de la veilleuse cette écume semblait rose; une odeur d'éther et de chloroforme, où dominait une odeur fétide, l'odeur de la fièvre typhoïde, se dégageait de ces lèvres béantes, de ces narines pincées.

Lady Viane me passa son flacon : « Prenez garde, » dit-elle. Je repoussai sa main, je regardais Glaudius. Mes yeux étaient secs. Etait-ce un vivant, était-ce un cadavre? J'étais atterré.

Je sentais peser sur moi, le regard de lady Viane Je l'examinais à mon tour. « Attendez, » semblait dire ce regard, j'attendis. Tout à coup Claudius parut se soulever; d'une main il écarta son drap, entr'ouvrit sa chemise qui montra sa poitrine velue. . , ses lèvres se retroussèrent sur ses gencives noires et d'une voix qu'on aurait dit lointaine, plutôt dans un soupir : « Ophelius, » murmura-t-il, « Ophelius ». Il prononça le nom trois fois. Lady Viane avait saisi une des fioles posées sur la table et la lui faisait respirer. La tête de Claudius, qui s'était injectée de sang, retombait sur l'oreiller, subitement redevenue terreuse. Lady Viane boutonnait la chemise entr'ouverte, ramenait le drap sur cette chemise et me regardait.

« Ophelius! » interrogeais-je. La comtesse mettait un doigt sur ses lèvres puis, ayant appelé la religieuse, elle reprenait ma main et, m'emmenant au fond de la chambre : « Ophelius, oui, me disait-elle d'une voix très lente et très calme, c'est là sa maladie, il meurt de cet Ophelius » puis tout à coup me fixant dans les yeux : « Voulez-vous le voir », me disait-elle? » Qui donc, Ophelius! — « Oui, suivez-moi»,

et elle me faisait entrer dans la pièce voisine, dont Aiguor avait fait son cabinet de travail.

Le temps d'allumer un flambeau et elle me conduisait devant un haut lutrin en fer forgé, épave de quelque abbaye détruite et que nous avions découvert, Claudius et moi, dans une écurie d'auberge, dans le hameau du Thorp.

Un grand album en forme de missel relié en velours de Gênes, à ferrures artistiques, était posé sur ce lutrin. Je le connaissais aussi ce missel. C'était un recueil des photographies d'après les tableaux des maîtres préférés de Claudius ; en regard de chaque photographie, il avait écrit de sa main, sur des pages de moire, des vers inspirés du sujet ou du peintre luimême. Gustave Moreau ouvrait le volume avec sa Chimère, sa jeune fille portant la tête d'Orphée ; il y avait là aussi la Salomé dansant devant Hérode, le Sphinx, le Jeune homme et la Mort et le merveilleux poème des Sirènes, une rêverie d'une philosophie et d'une mysticité si hautes qu'il faut être presque poète pour la saisir et la rêver : suivaient quelques Primitifs et plusieurs Léonard de Vinci, entre autres la Vierge à la Grotte, cette peinture si parente de celle de Gustave Moreau à travers les siècles

qui les séparent, des Watteau pour le dix-huitième siècle, puis deux ou trois WalterCrane, des Burne Jones, des esthétiques anglais. Lady Yiane feuilletait vite, le flambeau d'une main, l'autre main occupée à tourner les pages... enfin elle s'arrêta : « Regardez », me disait-elle. C'était une grande photographie que je connaissais déjà et que Glaudius avait rapportée d'Italie, un portrait de femme étrange et douloureuse, perversement idéale si l'on peut s'exprimer ainsi, comme une Joconde pénétrée d'Ophélie, peinture au reste bien connue des artistes, la Primavera de Botticelli. En regard, Glaudius avait écrit ces vers, que je ne connaissais pas :

Au fond d'un vieux palais toscan enseveli. C'est un portrait sinistre à force d'être étrange, Tête idéale et folle aux yeux de mauvais ange, Visage ovale et fin d'adolescent pâli.

Le cou frêle et trop long penche, comme affaibli, Sous le poids d'un front haut, mi-voilé d'une frange De raides cheveux longs, d'un blond roux, presque orange Et piqués d'iris bleus, signés Botticelli.

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Sous la photographie la même main avait écrit ce seul mot : Ophélius.

Dans quelle intrigue malsaine et follement imaginative m'étais-je embarqué à la suite de lady Viane. Il me semblait que l'air raréfié devenait irrespirable, j'avais peur de comprendre et ne voulais pas comprendre.

« Je ne sais pas, faisais-je à lady Viane. Lady Viane m'observait, je sentais son regard de femme mauvaise pénétrer en moi comme un poinçon.

Alors elle :

« Voulez-vous saisir » ? et posant lentement son flambeau sur une table. Vous avez peur, pourquoi? Moi, je sais bien tout, moi qui suis une femme. Vous, qui êtes un homme et son ami, vous devez tout savoir. »

Qu'allait-elle m'apprendre! Cette fois lady Viane me faisait peur... Parquet horrible secret révélé sur la vie de Glaudius allait-elle tuer mon estime et mon amitié pour ce malheureux garçon.

(( Il faut pourtant que vous sachiez tout pour

\e soigner en conséquence, si j'étais appelée à Londres, en Espagne. Je puis partir demain, dans un instant » et s'étant assise, le coude appuyé à l'angle de la table, pâle et fine dans sa robe de drap noir à la lueur de cette seule bougie dans cette immense pièce obscure, lady Viane commença

Et quand elle m'eut raconté cette histoire, où sombraient l'honneur et la moralité de mon ami. (( Claudius a toujours eu la folie de ce visage», concluait-elleen désignant l'étrange photographie, la folie de ce sourire et de ces yeux, que vous retrouvez en gravure en tête de son volume de vers; c'était une obsession, une maladie. Ce sourire et ces yeux, quand il les a rencontrés dans la réalité animés du charme de la vie, l'exaspéré et le passionné, qu'il était, s'est trouvé subjugué, sans armes contre lui-même et son désir. Ce visage enivrant, la fatalité a voulu que ce fût un homme qui le portât, d'où son étra:nge passion dont il se meurt au reste, mais nous le sauverons à nous deux, n'est-ce pas? »

, L'Anglaise avait dit cela froidement, d'une voixlente, presque avec un sourire, svelte et veloutée dans sa robe sombre comme un sphinx de

nuit ou l'hirondelle noire des ruines. Elle tenait fixés sur moi ses deux yeux d'émeraude qui luisaient ; son calme était exaspérant, je sentais qu'elle mentait et qu'elle mentait effrontément, consciente et fière de son mensonge. Pour un rien j'eusse étranglé cette femme.

— Jamais, éclatai-je brusquement, jamais je n'admettrais la possibilité d'une telle passion chez Glaudius.

— Comment expliquerez-vous alors toutes les esquisses dont la maison ici est remplie, toutes de la main de Glaudius et toutes représentant uniquement et toujours le visage de cet Ophelius, comme il l'appelait lui-même, ce nom écrit sur cet album et ces quatrains au revers de cette page ?

— Monomanie!.. L'artiste, qu'il était, a pu se toquer d'un type, du caractère d'une physionomie étrange et rare, mais moi-même j'ai mes cartons remplis d'études de têtes d'hommes et de jeunes garçons et vous ne m'imputez pas, j'espère...

— Mais vous, vous êtes peintre, interrompit flcgmatiquement l'Anglaise, Glaudius, lui, ne peignait pas. »

J'avais peur. N'avais-je pas vu Glaudius, du-

rant un séjour commun à Paris, s'éprendre, s'affoler absolument d'un chien danois du Jardin d'Acclimatation, au point de venir huit jours de suite dévaliser les marchands du jardin et y passer des heures à gaver de friandises et de caresses sa passion du jour, ce magnifique lévrier gris de Finlande vendu deux mille francs un mois plus tard aux frères Sismondo de Vienne, les cousins de Sismondo de Paris. De sa part, toutes les extravagances étaient possibles; néanmoins un doute me restait.

— Gomment n'ai-je jamais vu l'homme dont vous me parlez? objectai-je à l'anglaise.

— D'abord , voyez-vous jamais quelque chose, vous? m'était-il froidement répliqué. Il y a deux ans à Yport, vous êtes resté trois mois auprès d'une femme, qui vous adorait, sans même vous en être aperçu. Rassurez-vous, ce n'était pas moi, ajoutait-elle avec un mauvais sourire, mais vous avez vu cent fois cet Ophelius, mais l'avez-vous regardé? Vous n'avez même pas remarqué ce type absolument remarquable pourtant, ces cheveux de lin etcet étrange sourire. Je n'ai passé que deux jours ici Tari dernier, à peu près à cette époque,

avec Oscar Grune, le peintre esthétique, venu^ ici pour obtenir de Claudius l'autorisation d'il-j lustrer son poème du Roi d'Ys, une commande de Hachette à Grune, et nous avons bel et bien distingué tous deux cet Ophelius... Du reste, Aiguor a pris soin de nous le faire remarquer lui-même, il nous a conduits à bord du terre-neuvier sur lequel le garçon devait partir le lendemain, à bord du Saint-Maixent... Il l'a fait même descendre des vergues pour nous le présenter. « Hein! est-il assez beau, cet animal, répétait-il, est-il beau, même trop ft beau pour un hommes. » Pendant ses trois mois de séjour à terre, ce matelot était son compagnon de pêche, tantôt son modèle, ils montaient la même barque ensemble; d'ailleurs, Claudius le tutoyait, mais vous, vous n'êtes jamais là et auriez-vous été là, vous avez des yeux pour ne pas voir.

— Et ce garçon est mort?

— Il y a quinze jours, comme je vous l'ai dit. On l'a trouvé à marée basse, noyé dans les estacades des jetées. Ophelius! son nom le prédestinait à cette fin tragique. Il avait une assez large plaie à la nuque, s'était-il blessé en tombant? Quelqu'un Tavait-il frappé d'abord et

jelé à la mer ensuite?... Mystère. La fièvre a pris Glaudius aussitôt après la découverte du corps, et depuis ne l'a pas quitté.

— Et vous soupçonnez ?

— Personne, répondait lady Viane avec un défi dans son œil glauque. Et vous, que soupçonnez-vous? Qu'entrevoyez-vous dans cette aventure au moins bizarre, avouez-le?

— Un mensonge et une trahison.

— Un mensonge! croyez-vous? Et comme pour me donner un démenti à moi-même, la voix de Glaudius s'élevant dans la pièce voisine venait nous apporter dans un râle, prononcé par trois fois, le nom d'Ophelius, Ophelius, Ophelius.

— Vous voyez bien, sembla dire en s'allumant le regard vert de l'Anglaise, Ophelius. ! Brusquement je pris le llambeau et, m'étant levé, je m'approchai du portrait mystérieux.

Lyda Viane s'était levée, elle aussi, suivant avec une curiosité cruelle l'altération croissante de mes traits.

La Primavera était là, vaguement animée sous la vacillante lueur du flambeau, droite sous ses longs cheveux piqués d'anémones et de branchages aux ramifications de madrépores,

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charmante avec la douceur lointaine de ses yeux mornes et souriant, dans l'ovale amaigri de son visage, de son étrange sourire sensuel, exaspérant.

Au-dessus de la Primavera, mince et pale comme elle, la tête obstinée de lady Viane souriait du même sourire énigmatique et ondoyant aux lèvres enroulées, avec le même regard attirant, noyé dans les prunelles d'étoiles.

— L'homme avait-il ce regard et ce sourire ? demandai-je à lady Viane.

— Ce sourire et ces yeux!

— Alors, c'est de vous et non de lui, que meurt mon ami Claudius, de vous, lady Ethereld; car ce portrait, c'est vous, et il est impossible que deux ressemblances aussi parfaites aient existé ensemble, à la même époque, sous les mêmes cieux.

— Vraiment. Et » très calme, elle se penchait sur la Primavera pour mieux voir, puis avec un soupir : Il est en effet d'étranges ressemblances.

— C'est de vous qu'il meurt, m'entendezvous, milady.

— Ou de lui.

— Mais quand ce lui serait, puisque ce lui

c'est vous. Il n'a fait que poursuivre, affolé, ébloui, une vague ressemblance; et ce fantôme, toujours chassé, hélas! jamais atteint, n'étaitce pas vous, toujours votre image vivante, ineffacée, ineffaçable dans l'esprit malade et bouleversé par vous de ce misérable garçon.

— Et qui vous dit que ce n'est pas ce garçon qu'il aimait à travers ma ressemblance !

— Ah! c'en est trop! m'écriai-je hors de moi, au risque d'éveiller le malade; Glaudius vous a vue pour la première fois à Florence, il y a cela quatre ans, à Florence, dont il rapportait cette photographie, qu'on dirait la vôtre... et rOphelius d'aujourd'hui avait alors treize ans, vous voyez bien que c'est impossible.

— Tout est possible. On aime, nous poursuivons tous ici-bas chacun un type, un idéal à travers tous les types analogues, jusqu'au jour où nous croyons l'avoir rencontré... car le bonheur est une croyance.

Ce type, mon avis est que Glaudius l'a rencontré dans cet Ophelius dont il râle le nom dans sa fièvre. Pourquoi n'invoque-t-il jamais celui de lady Viane? Ce type, assurément, il l'a aimé un jour, un soir en moi : d'abord je n'ai jamais plu qu'aux raffinés, aux dépravés,

aux dilettanti. Les autres, c'est presque de l'horreur que je leur inspire » et son bras frôlait insolemment le mien . « Puis, moi qui vous parle, je n'ai jamais aimé qu'une ressemblance. Pourquoi Claudius ne serait-il pas comme moi?

— Une ressemblance, vous !

— Et la vôtre, oui, c'est ainsi. Car Claudius vous ressemble; vous ne le saviez pas... Oh! rassurez-vous, c'est bien fini entre nous deux et avant d'avoir commencé. Oui, j'ai aimé Claudius avant de vous connaître, parce qu'il avait de vous, que je ne connaissais pas, ces moustaches 4'or fauve, cet œil d'outremer enfoncé et chercheur, cet air d'aventure et d'insolence, tout cet ensemble enfin d'un type qu'on adore et qu'on rêve, et quand je vous ai rencontré auprès de lui, il y a deux ans, c'est à vous qu'est allé mon désir ?... Mais les gens comme vous ne voient pas ...aujourd'huije ne vous haispas,... je vous laisse, mais j'ai voulu que vous sachiez tout.

« Avec ce regard bleu et ces cheveux-là une pareille inconscience!... Ah! vous êtes bien équilibré, vous, bien uni, comme on dit dans les Trois-Royaumes, vous au moins, vous n'êtes pas un homme à Primavera, un homme à Ophe-

lius, et un geste intraduisible ajoutait presque : Et c'est vraiment dommage, puis brusquement.

« Bonne nuit, c'est la onzième nuit que je veille, et ce soir, franchement, c'est bien votre tour » et saisissant d'une main le flambleau, relevant de l'autre la traine de sa robe, elle s'était enfoncée, évanouie dans l'ombre.

Je gagnai à tâtons la chambre de Claudius, guidé dans les ténèbres par l'embrasure lumineuse de la porte.

J'y passais la nuit avec la garde, réfléchissant au singulier récit de lady Viane, à son plus singulier aveu quand hautainemenl, avec l'audace d'une courtisane, elle s'était dévoilée, offerte à moi, l'ami d'Aiguor, au chevet, à côté même de la chambre d'agonie de cet ami.

Etait-ce pour cela qu'elle m'avait fait venir! J'avais évité le premier piège, mais le second? Que machinait-elle encore contre moi? Elle me haïssait, cela était certain, mais m'avait-elle aimé, comme elle le disait? Cet aveu n'était-il pas une trahison, une amorce tendue à ma vanité. Etre ma maîtresse, à moi son ennemi, dans la maison même de Claudius malade, quel orgueil et quel triomphe pour cette perverse ! Je redoutais et je désirais fiévreusement le lever

du jour. Quelle allait être, après rentretien de cette nuit, notre première rencontre, notre pre-j mière entrevue! Tout agité que j'étais, vaincu par la fatigue de mon autre nuit passée en chemin de fer, vers les quatre heures du matin je m'endormais. Quand je me réveillai à huit heures, l'estomac torturé par la faim (dans ma préoccupation de l'état de Glaudius et des étranges récits de lady Viane j'avais tout à fait oublié de dîner la veille), le valet de chambre m'apportait sur un plateau un billet de la comtesse Ethereld.

J'avais reconnu à première vue le sale salax, cmdax et le dauphin de la devise.

« Une amie me réclame à Vienne. Je vous « sais auprès de Glaudius, je pars tranquille, « oubliez.

« Votre...

« Viane. »

« L'étrange créature.., puis m'adressan' à Pierre. Elle est vraiment partie?

— Qui? elle?

— Pardon, Mme la comtesse

— Ce matin même, par le train de six heures, pendant que monsieur dormait. Mme la comtesse est entrée dire adieu à Monsieur Glaudius, elle a même voulu embrasser monsieur sur le front malgré la garde, qui ne voulait pas à cause de fièvre; elle ne craint rien, Mme la comtesse! Madame attendait l'arrivée de monsieur pour partir, elle avait annoncé hier son départ àl'office, madame ne l'avait pas annoncé à monsieur ?

— Si fait, si fait, répondais-je pour couper court aux réflexions du domestique.

Elle avait perdu la partie, elle s'en allait; mais sa fuite était une victoire, car en partant elle me laissait vibrant au cœur un dard empoisonné et dans cecœur une plaie ouverte que rien ne pouvait guérir, plaie cuisante, purulente, profonde, envenimée d'un soupçon, et Dieu sait quel soupçon, sur l'honneur de Glaudius.

ft Et voilà », concluait Armand en se plantant droit devant moi, les yeux brillants, comme lumineux, dans la pénombre.

Le. jour commençait à poindre. Les persiennes lamellées de lumière striaient déjà de barres grisâtres le noir opaque des croisées.

dans le lointain, sur le plateau des fermes, un coq chanta ; un froid subit me tomba sur les épaules, le froid du matin ou de cette longue nuit blanche. Je m'aperçur? alors qu'Armand était très pâle ; j'eus pitié de sa pâleur, et, malgré ma curiosité encore allumée sur la comtesse Ethereld, disparue à mon gré bien soudainement du récit, je me levai un peu gêné, ne trouvant à dire que cette phrase banale :

— Terribles, ces femmes de race anslosaxonne, de race blonde. La cruauté aiguë des blonds n'est pas une invention littéraire. Le Nord est plein de ladies Viane. »

— Non, me répondait Harel, les ladies Viane sont de partout; brune ou rousse de cheveux, lady Viane, c'est la femme, la femme, vraiment femme, l'Eva de la Genèse, FEnnoïa de Flaubert, Téternelle ennemie, la danseuse qui boit le sang des prophètes, Salomé, Hérodias, la bête impure, Bestia. Quand elle nous tue physiquement, elle s'appelle la Débauche; quand elle nous tue moralement, elle s'appelle la Haine et quelquefois l'Amour.

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