‹ ByzanceChapitre 11 sur 11 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Les huit enfants de Sclereno, gracieusement sautillaient : Zozimôs, Acapios, Kyros, Danielis, Théophanô, Nikolao, Anthousa, Paraskevi, tous plus grandis, plus forts, plus vivants de gaieté, de santé. ¥.n file, ils invasionnèrent sur riiéliacon à peine éclairé du matin approchant, ZoziiuAs premier, Paraskevi pointant sa One silhouette, renflée de deux seins sous une tunique claire, derrière, et bientôt enlacèrent une adorable ronde autour de leur mère Sclereno, à ce moment enlevant des vêlements appenilus ides cordes et séchant au soleil cru. Elle se retourna, les voulut faire fuir, donnant de légers coups de linges blancs à Zozimôs et à Acapios, envoyant des volées de maternelles taloches aux autres. Tous, se prenant la main, dansèrent à son entour, chantèrent en voix grêles, eu voix réelleiuent amusées :

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— Notre mère Sclereno, notre mère Sclerenol Nous l'empêcherons d'avancer, de marcher, d'étendre son linge, de nous frapper, de nous gronder. Que notre mère Sclereno ne dise pas à notre père Scleros que nous ne sommes pas sages, car notre père Scleros nous gronderait et nous ne serions pas satisfaits de notre mère Sclereno!

Lasse de ses coups de linges blancs et de ses volées de taloches, Sclereno rit à la fin. Fort empêtrée au milieu de ses huit enfants, elle remuait à peine, une pile de vêtements sur ses bras gras et courts. Pour les faire s'en aller, elle chargea alors de linges chacun de ses enfants et mit sur la tête du plus turbulent, Zozimôs, une corbeille pleine, qu'il emporta comiquement, avec des rires pour un pareil fardeau sous lequel il succombait presque. Ils s'en allèrent tous, en file encore, et elle leur cria, de leur présence allégée :

— Ne faites pas de bruit; ne réveillez pas la Kyria Viglinitza ; ne troublez pas la sereine Eustokkia, épouse de* l'occulte et aveugle Basileus. Ou bien, votre père Scleros vous grondera et votre mère Sclereno ne vous aimera plus!

Seule, elle s'assit à un banc de bois, contre la bordure de la muraille qui séparait l'héliacon du jardin. Et elle s'écria toute frémissante, les bras au long du corps, les jambes allongées en terreurs la poignant là :

— ThéosI lézous! Panaghia ! Quand cela finira? Quand cesserez-vous de traverser de glaives mon cœur de mère et d'épouse? Pourquoi Hybréas veut-il à nouveau la présence, ici, du Basileus Oupravda, de la sereine Eustokkia, de la Kyria Viglinitza? Cette présence ne va-t-elle pas amener des dangers pour mon époux et mes enfants ?

Elle se tut, pour écouter des bruits très lointains, en bouffées ténues. C'étaient des clameurs, indistinctement, s'évadant des aristocratiques quartiers, auxquelles se mêlaient d'autres, horriblement comme saignantes, entrecoupées, même dominées d'hymnes de joie, qui étaient de guerre • ainsi l'hymne Acathistos. La Sainte-Pureté en était si éloignée que tout cela lui parvenait en une défor-

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raation grande. Y avait-il bien lieu de craindre ? Depuis l'aveuglement d'Oupravda, toute persécution contre l'Iconolâtrie avait ostensiblementcessé. Les Eikônes ne se montrant plus extérieurement, la cause de l'occulte Basileus étant moins âprement défendue, Constantin V paraissait avoir désarmé à son tour, satisfait de l'impuissance de ses ennemis.

Et cependant elle trembla, la bonne Sclereno, avec des effrois de regard vers la Sainte-Sagesse, tout là-bas nuée de jour en l'érection de ses neuf coupoles sur lesquelles pointait l'énorme croix d'or luisant dans le soleil blanc, qu'elle apercevait par une écbappée de transept. Pourquoi, à nouveau, avoir fait de la Sainte-Pureté un refuge pour Oupravda, Eustokkia et Viglinitza présentement occupant les appartements qu'elle leur avait jadis offerts? Une nuit, tous trois étaient venus se réfugier, en l'enveloppement coutumier des Verts et des Orthodoxes, et depuis, ils ne quittaient plus l'Eglise monastique, ils n'en abandonnaient plus le saint isolement. Etait-ce pour que les couches d'Eustokkia se fissent là où le Sclavon et l Ilelladique voulaient probablement se faire oublier ?

Il est vrai, pas plus qu'auparavant, le Grand-Palais ne voudrait violer le seuil de la Sainte-Pureté, où quiconque avait droit d'asile! Consacré par la législation, ce droit avait été respecté lors du premier séjour d'Oupravda et de Viglinitza : il le serait sans doute encore. Le Pouvoir n'exigeait que l'ordre extérieur, l'obéissance ostensible : il ne profanerait jamais un sanctuaire du Théos, un temple de la Panaghia, un monument du lézous. Non, non I II n'y avait lieu de rien craindre, de tout espérer, plutôt.

Cependant, inquiète, elle écouta mieux, Sclereno, et mieux se précisèrent les rumeurs. Elle se pencha sur le rebord de la terrasse, là où la rue transversale sinuait en du soleil daube. On n'y courait point; on ne s'y eirrayail point. Des Oi'thodoxes paisibliMnonl avaient des signes dévots pour la Sainte-Pureté au pied de laquelle ils filaient ; même passa sur un àne, tranquillement, un individu au port de tête mélancolique, au crâne de dément qu'elle reconnut

du marchand de pastèques, Sabattius. L'animal ^tait bâté de deux couffes de pastèques ballottant aux deux côtés de son ventre ras, et Sabatlius se juchait au milieu de ces deux couffes, peu orgueilleusement. L'âne et les couffes, c'était ce qu'il avait retiré de la déconfiture de ses pastèques, qui servirent un jour, en une bataille célèbre, aux Verts et aux Bleus.

Elle se rasséréna. Mais du jardin un fort braîement s'évada auquel, grosse, répondit la voix d'Ioan. Une précipitation de coups, une multiplication d'injures au solipède? broutant :

— N'as-tu honte de tes gourmandises? Tu mérites bien le nom d'Excrémentiel que je t'ai donné, toi qui te complais à manger sans travailler. Viens! Viens, Constantin V.

11 le frappa de son bâton et les coups arrivèrent, drus, jusqu'à Sclereno qui voulut se retirer. Mais du Monastère s'ouït un chant triste et doux, ourlé d'une voix d'orgue, et bientôt d'une autre, humainement forte, au creux ténébreux : celle de loan qui avait poussé l'âne en son gîte et rejoint les kaloyers. Gomme venu souterrainement, le chant se rapprocha, puis éclata tout à fait en la Sainte- Pureté, dont les vitraux trépidèrent. Et Sclereno, songeant aux rumeurs de tout à l'heure, ressentit un grand froid. Puissamment l'orgue grondait et grondait la voix de loan, et des voix s'élevaient, en la ténèbre de la crypte, pour irruer en le naos même, vibratoirement élargies :

— Pendant que des gens abjects sont élevés parmi les fils des hommes, les méchants se promènent de toutes parts !

— Ils se sont tous dévoyés ; ils sont tous devenus puants, il n'y a parmi eux personne qui fasse bien, non pas même un !

— Ces ouvriers d'iniquité n'ont point d'intelligence; ils dévorent le peuple comme s'ils mangeaient du pain 1

— Exauce nos supplications, lorsque nous crions à toî et que nous élevons les mains vers toi. ThéosI ne noua entraîne point avec les méchants ni avec les ouvriers d'ini- «juité. Donn«-leur selon leurs œuvres, selon la malice de

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leurs actions; donne-leur selon le travail de leurs mains; rends-leur ce qu'ils ont mérité !

Des bouts de Psaumes ainsi elle saisissait, de Psaumes de plainte et de mort, que Byzance exhalait seulement les jours de la Passion, le front à terre, avant les resplendissantes fêtes de Pâques où, contraste 1 c'étaient des palmes blanches, des chandeletlcs vivantes, en tendres forêts. Ah! lézous, lézous! — Et Sclereno courut vers Eustokkia et Oupravda, voulant savoir, surtout voulant dérober ses huit enfants et son époux aux affreuses et nouvelles luttes qu'elle prévoyait. Elle descendit et rencontra Scleros qui agitait les bras, se retournait, joyeux, riant, sa grande barbe rouge décrochée, sa mâchoire claquetant :

— Laissez-moi ! Voire père Scleros ne veut pas que vous le suiviez, ou bien il vous battra, il vous fouettera, et vous ne l'aurez plus pour vous aimer.

Les huit enfants débusquèrent ; leur ronde enveloppant Scleros avec Sclereno qui se débattit, n'osant, en la terrible occurrence, envoyer des taloches aux enragées créatures dont les robes froufroutaient et les sandales claquetaient :

— Notre père Scleros n'est pas content : nous l'embrasserons bien. Notre mère Sclereno n'est pas contente, nous l'embrasserons aussi. Et ils nous aimeront, et ils ne nous battront, et ils ne nous fouetteront, et nous les embrasserons !

Alors, la ronde se défit; pendus à Sclereno et à Scleros, les huit enfants les baisotlèrent franchement, en gazouillements de lèvres, en abandons d'amour. Scleros riait de plus en plus fort, empoignant Zozimôs, l'élevant haut, puis Acapios et Kyros, avec des volées de baisers sur les bras nus de Danielis, sur le col nu de Théophanô, enfin les serlant tous à la fois sans voir les yeux qui larmoyaient de Sclereno, à genoux et le front clin, rép«'tant mentalement des tronçons de versets tout à 1 heure ouïs.

L'anagnoste s'écliappa, et les huit enfants le poursuivirent encore jusqu'à un couloir menant au naos, où, tourné vcra eux, il rit tout à coup. Rubescente, sa barbe tomba et re-

monta : ce fut un décrochement de sa mâchoire, un claquement de ses dents. Sa fiice vibrait, toute remuée; ses che-

veux frétillaient, longs, sur ses épaules, échappés au bonnet. Il disparut enfin, non sans repousser, en rires décrochant mieux sa barbe rouge, Zozimôs, Acapios et Kyros, les plus petits en ses jambes jetés, pour, très amusé, les faire tomber, avec leurs pieds qui ruaient en air.

Elle se rendit, Sclereno, dans l'appartement d'Eustokkia et d'Oupravda, et passa devant celui, mitoyen, de Viglinitza. Entr'ouverte, la porte laissa voir la sœur de l'occulte Basileus, au coin d'une fenêtre ouverte sur la rue sinuante, et qui lui cria, se levant :

— Sans doute que le jour a sonné du triomphe d'Oupravda au Grand-Palais, oii, quoique aveugle, Hybréas l'intronisera officiellement!

Gela amèrement, aveuglée d'âme comme Oupravda de corps, et n'ayant ouï, en les rumeurs des aristocratiques quartiers comme en les tristesses du chant des kaloyers, que des hymnes de Gloire non plus martyrisée mais martyrisante, au profit seulement de son frère et d'Eustokkia. Depuis Solibas, plus elle n'avait tenté la fécondation; plus elle n'avait revu Haraîvi. Simplement, elle avait suivi son Irère à la Sainte-Pureté, où avec son épouse il était venu

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se réfugier après que les Aveugles découvrirent de leurs mains tâtonnantes la maternité de celle-ci, et pour que, toujours à la recherche de quelque méfait, qui sait? au palais du Lychos, Digenis ne vînt broyer cette maternité en sa fleur. Découragée, revenue de la convoitise que trois hommes ne j)urent réaliser, elle ne gardait qu'une alacrité qui ne s'adressait maintenant ni à Oupravda, vers (|ui sa vieille amitié de sœur revenait, ni à Eustokkia, toujours hautement bonne, mais à la fatalité même de sa situation lui donnant des goûts d'Empire, une capacité sûre, croyaitelle, d'Augusta, qui resteraient à jamais insatisfaits.

— Je le sens, je le sens. Ce n'est pas le triomphe d'Oupravda; ce n'est pas pour qu'Hybréas l'intronise officiellement, qu'avec ses Gardes Constantin V sort du Grand- Palais. Ce n'est pas pour que ton frère ait le sarikion, non plus occultement mais ostensiblement, que les kaloyers exhalent des Psaumes qui sont de plainte et de mort. Oh! non, oh ! non.

Elle se désolait, ses mains en celles de Viglinilza :

— Et nos huit enfants! Et Zozimôs, si petit; Acapios, Kyros, si aimants; Danidlis, Théophanô, grandies; Nikolao qui déjà aide à son père Scleros, et les gracieuses, les déjà femmes Anthousa et Paraskevi ! Je le sens. Constantin V, il est vrai, nous a épargnés; mais maintenant Oupravda aveuglé, les Verts décimés, les Orthodoxes martyrisés, vous serez vaincus et Zozimôs, Acapios, Kyros, Danielis, Théophanô, Nikolao, Anthousa, Paraskevi mourront en d'odieux tourments, et raouif ont avec eux leur père Scleros et leur mère Sclerenol

— Parce que mon frère est trop précaire pour le sarikion!

Elle ne trouvait pas d'autre consolation pour Sclereno, Viglinitza! Elle ne voyait j)as encore nettement à travers la présente situation. Elle l'embrassa cependant, en un pou de féminine sensibilité qui per<;a de sa forte muscul.iture. La quittant, Sclereno vit Eustokkia, qui lisait à Oupravda un livre de sainteté, une ceuvre j)lu''n()ménale avérant probablement le Bouddha aryaque qu IIy4)réas lui avait conliée

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pour que, en une dernière initiation, elle et son époux creusassent à l'aise l'enseignement du Bien. Et c'était si profond, ce qu'elle lisait et ce qu'il entendait; c'était si lumineux et humain sous les redoutables hérésies et même négations s'y tapissant, si hors de l'ambiance du siècle et même de tous ceux à venir, qu'ils n'entendaient rien, ne faisaient attention à rien. Sclereno se jeta aux pieds, chaussés d'aiglats d'or d'Oupravda, chaussés de la cigogne emblématique d'Eustokkia :

— Encore les Gardes de Constantin V se dirigent vers la Sainte-Pureté; encore Hybréas prie avec les kaloyers pour ceux qui vont mourir. Hélas, hélas ! Nos huit enfants seront à la portée de leurs coups ; leur père Scleros mourra ; leur mère Sclereno mourra, et toi, Basileus Oupravda. seras supplicié après avoir été aveuglé; et toi, Eustokkia, seras violentée comme violentée sera Viglinitza!

Eustokkia laissa échapper le livre :

— Cependant, nous ne troublons pas la paix de Constantin V; l'enfant que porte mon ventre ne l'empêchait pas d'être Basileus officiel. Nos races seraient-elles persécutées encore avant de triompher?

Oupravda saisit, tâtante, une main de Sclereno :

— Que notre enfant vive; que son sang sclavon et helladique ne subisse la souillure du Mal, les atteintes de la Mort! Que je meure pour le sauver!

Un pressentiment les frappait tous deux, funèbre et aigu, en vent d'abîme. C'était comme si, maintenant, leur existence fût anormale à Byzance, oii deux Pouvoirs ne pouvaient durer, quoique ostensible l'un et mystérieux l'autre ; quoique l'un précaire et l'autre solidement édifié. Puis, le terme intra-utérin de la maternité approchait ; leur enfant bientôt allait naître, les exposant, tant ils se disaient que Constantin V ne voudrait point d'une tige rivale de sa race, à des supplices sans fin achevés dans la mort.

— Je n'ai point d'yeux, mais à l'heure du danger, je le sauverai et t'emmènerai loin des hommes, loin des choses, loin de tout pour l'enfant qui aura de notre sangî

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— Et Viglinitza sera avec vous, et elle ne vous ahan- Jonncra point, quoiqu'elle ait péché. Mais elle aime son frère comme elle aime Eustokkia!

C'était Viglinitza, très belle, très forte, avec des mouvements agités de seins. Et elle se confessait, en la commune ignorance du dehors, comme si eussent été réellement contagieuses les terreurs de Sclereno :

^ Pardonnez-moi! J'ai jalousé Oupravda, j'ai jalousé Eustokkia. Mon ventre a désiré un enfant rival du leur. Mais le Théos ne l'a pas voulu ; le lézous ne l'a pas [)crmis; la Panaghia me l'a refusé. Et maintenant je viens, car le danger va être pour vous deux et votre enfant. Non! Viniglitza ne vous abandonnera jias.

Spontanée et barbare toujours, avec ses cheveux de rouille ombrant son front bas et son nez fort, avec sa peau blanche aux points de rousseur et sa robe éclatante au rectangle de tapisserie sur les seins, elle allait de l'une à l'autre. Sclereno continuait à larmoyer. Et elle leur dit encore, pendant qu'Eustokkia étreignait Oupravda, en une crise sans bruit :

— Quoique je ne sois pas homme, je tuerai quiconque approchera de vous, car je me sens des ardeuis de guei-re. Ah ! j'eusse été Basileus au lieu d'Oupravda et mieux que lui. Mais le Théos ne l'a pas voulu. Il n'importe. Je ne puis être mère, et je ne puis être homme, mais je resterai s(rur et vous défendrai de mes bras qui sont forts I

En navrances, en plaintes, en l.irmes de kaloyers, les Psaumes s'ouïrent encore et les trépidations do vitraux y répondirent, rythmées. Elle quitta Oupravda, Eustokkia et Viglinitza, l'éplorée Sclerenci, dévala jus(prà un couloir ouvert sur le gynaiconitès. Un soufRe d homme vola sur sa nuquo. Se retournant, elle vit son époux Scleros portant un

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encensoir à trois chaînettes, qui rit silencieusement et lui

cria :

— Tu sais, je les ai fait fuir tous huit, en leur disant que les Gardes de Constantin V sortent du Grand-Palais. Aussi, sont-ils en haut, au gynaiconitès, d'oii ils peuvent regarder à l'aise et sans plus me troubler.

Il rit encore, balança Tencensoir, et sa barbe tomba, remonta, ses dents claquèrent :

— S'ils ne voient point les Gardes, ils ne seront pas con-

tents de leur père Scleros. Anthousa et Paraskevi m'en voudront; Kyros, Acapios, Zozimôs, Nikolao ne m'embrasseront plus; Danielis ne m'aimera plus et Théophanô me désobéira. Mais leur père Scleros les contentera d'autre façon plus tard.

Il s'en alla, balança, en un rire de sa barbe décrochée, l'encensoir dont l'encens enveloppa toute Sclereno. Une porte s'ouvrit sur le naos empli d'une illumination où flottaient des fumées bleues. Et maintenant, par-dessus le chant des Psaumes, c'était la voix métalliquement claire, amèrement aiguë d'Hybréas, qu'elle distinguait même dans

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.'énorme volée de l'orgue qui ne cessait plus. Cette voix disait des choses funèbres, des choses que, lui sembla-t-il, îlle n'ouït jamais :

— Aie pitié de nous, Théos, car nous sommes sans force; guéris-nous, lézous, car nos os sont épouvantés!

— Notre âme est troublée, ô Panaghia! Retourne-toi; tire notre âme de peine; délivre-nous pour lamour de ta miséricorde !

— Nous nous sommes lassés dans notre gémissement; nous baignons notre couche toutes les nuits; nous trempons notre lit de larmes, car les méchants bandent l'arc et ajustent la flèche pour tirer contre ceux qui ont le cœur droit !

— Aie pitié de nous, ô Théos; aie pitié de nous. Notre âme se retire vers toi et nous nous retirons sous l'ombre de tes ailes jusqu'à ce que les calamités soient passées!

Elle gravit l'escalier gyrant du gynaiconitès, troué de jours oblongs sur la nef, et elle regarda sous elle. Les Figurations se nimbaient aux entablements des galeries, en miroitements de fonds d'or, où respiraient des Faces d'Elus, de vénérables faces apostoliques par-dessus des cols roides s'ascendant en de probables cieux. Et les lé/.ous espacés semblaient marcher là, au milieu de la population mythique des paons, des brebis et des colombes, en les vignes symboliques continuant leur file jusqu'au tournant des deux transepts, toujours avec des lézous les dominant languissaminent. La Panaghia de la concjue émergeait sa tète puissante, l'énoruiité île son col, les rebondissements de ses tétons sous le palliiiiii chaste : gigantesque, elle atteignait la voûte, touchait de ses mains les deux bords, pendant que les quatre Anges des pendentils sonnaient mieux, en l'envolenjent de leurs bras, en lebrantlisscment droit de leur tronij^ette d'or (jui luisait du rellel balancé des lampes tombant dans le naos.

Gela saillit à Sclcieno, alterna avec les jours étages jus qu'au gynaiconitès, éclairé par la ronde baie au-dessus du narthcx extérieur, vitrée de vitraux violets, de vitraux verts, de vitraux rouges, do vitraux bleus. Très attentifs,

les huit enfants se collaient là, le dos tourné au treillis de bronze séparant le gynaiconitès de l'intérieur, le tout j)etit Zozimôs, hissé sur la pointe, la svelte Paraskevi posant les doigts aux vitraux, et tous le nez, tous les yeux grandement ouverts, en surprises probablement gaies car ils n'entendirent pas Sclereno. Elle voulut les emmener, prit Zozimôs et Acapios, morigéna Kyros, Danielis et Théophanô, raisonna Nikolao, Anthousa et Paraskevi, mais inutilement. Ils s'obstinaient sur place, regardaient le dehors bleu, violet, rouge, vert, suivant les vitraux traver* ses de leurs yeux d'enfants.

— Ah! Panaghial Ah! Panaghia! Aie pitié de nous, Théos; aie pitié de nous! Notre âme se retire vers toi et nous nous retirons sous l'ombre de tes ailes jusqu'à ce quo les calamités soient passées!

Elle répétait les alangoris versets d'Hybréas, lui arrivant d'en bas. Alors s'exclamèrent les huit enfants :

— Vois, mère Sclereno, vois ! Si notre père Scleroâ était ici, sans doute il ne nous gronderait; au contraire, il serait très satisfait.

Ils mirent un doigt sur la bouche de Sclereno, même Zozimôs, sérieux. Sclereno s'accroupit de lassitude, tint celui-ci en ses bras bruns :

— Ils arrivent, ils viennent. Voici de beaux Gardes, de beaux chevaux, de beaux boucliers, de belles armes, de belles verges. Voici le Basileus Constantin V que loan appelle l'Excrémentiel comme l'âne, qui brait toujours!

Ils disaient cela, les huit enfants, battant doucement les mains dans le silence du gynaiconitès, pendant que les Psaumes navrants, les Psaumes éploreurs montaient à la voûte, fuguaient par les fenêtres entourantes du naos. Pardessus le moutonnement de la Ville, de la Sainte-Pureté à la Sainte-Sagesse, des Vlachernes au Grand-Palais, des miroitements d'or, des allumements d'argent décelaient une marche d'hommes de guerre, de cavaleries luisantes sur quoi dominaient deux trônes sous un ciborion pourpre, portant une humanité coiffée de la tiare : celle-ci, en main, une épée d'or dont la pointe était en l'air j celle-là, un

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bâton pastoral à la triple croix. En une reptation lente, un presque métallique frétillement, cela s'avançait, plongeait, émergeait de têtes casquées, de bras porteurs de boucliers présentant leur convexité sur une seule ligne, sous laquelle alternait un va-et-vient de jambes battant le sol. Et plus se précisait l'armée de Constantin V, plus les enfants étaient joyeux ; plus leurs yeux, de plaisir agrandis, s'attachait à l'apparition énorme des Scholaires aux boucliers orbiculaires, des Excubiteurs auxépées élargies, des Candidats aux haches d'or, de la cohorte de l'Arithmos qui suivait, des Myrtaîles et des Buccélaires courant sur les flancs, des Spatharocandidals et des Cubiculaires militaires entourant des Dignitaires, de la Varange sous la conduite de son Acoloulhos, le tout en un rayonnement terrible d'armes nues; enfin, derrière les cavaleries présentant des poitrails hérissés de pointes de fer et des têtes de chevaux poussant un pieu planté à leur front, les longes des fouets tournoyants, inextricablement fouettant l'air comme sous un vent très fort. Mieux encore irruptaient, en un blême éloignement, des machines dépeceuses de murailles : des mangonneaux, effondreurs de toits ou de hourds dressés sur les remparts; des béliers suspendus à des voûtes de maisons roulantes; des faux attachées à une forte perche; des corbeaux dont le courbe du bec déchiquetait des créneaux ; une confusionnante forêt de branchages vagues ou de bras prêts à lâcher la mort. Les Gardes ne criaient pas, les che- 'vaux ne hennissaient pas; quoique brandis, les fouets ne ^claquaient pas, et les armes de jet, les armes de dépècc- ^luent et d'arrachement ne grin<;aient j)as. Çà et là, des "bannières flottaient, mais dans la générale torpeur ce flot- "tement était tout à fait funèbre; aucune animation n'essaimait. Seuls, en leur pérennil»', la Sainte-Sagesse restait triomphante, le Grand-Palais glorieux, alors que tout lîyzance s'enveloppait de Peur, d'Inconscience, et d'Irréalité. Un souffle à nouveau courut sur le cou de Sdereno que des encens ennuagèrent avec les huit enfants ne cessant de regarder. Et Scleros, derrière eux, rit : sa barbe rouge toute décrochëô tomba, remonta dans le claquement aes

dents. En bas, il avait brûlé de son encens dont l'Eglise s'étouffait, et maintenant, l'occupation rituelle achevée, il venait auprès des siens non leur fourrer sous le nez les belles fumées bleues, mais se dérober et recommencer, ce qui les ferait l'embrasser, se pendre à lui, le poursuivre de rires et de battements de mains. Mais lorsque, à travers la baie, il aperçut l'effroyable armée, il s'arrêta, l'encensoir suspendu à ses chaînettes, et il ne rit plus; oh! non, il ne rit plus! Maintenant les huit enfants étaient tout pensifs, Sclereno priait, et du naos montaient le chant des Psaumes, le bramement de l'orgue, la voix métalliquement claire, amèrement aiguë d'Hybréas implorant le Théos, son fils le lézous, sa mère la Panaghia, les Saintes et les Saints, les Elus, les Dominations, les Apôtres, les Anges et les Archanges dont les Figurations sans doute lui tendaient l'oreille, pitoyablement.

— Délivre-nous, ô Théos : romps le bras du méchant, car l'homme défaille. Les cordeaux de la mort l'environnent, et il est courbé et abattu au dernier point.

— Le Théos est mon rocher, ma forteresse et mon libérateur! Mon lézous est mon rocher! Je me retirerai vers lui; il est mon bouclier, la force qui me délivre et ma haute retraite!

— lézous, lève-toi; élève ta main et n'oublie point les affligés. Romps le bras du méchant et de l'inique : enquierstoi de leur méchanceté pour faire droit à l'orphelin et à celui qui est foulé.

Les versets s'harmoniaient bien au mystérieux caractère de la Sainte-Pureté dont l'enseignement était si à part de celui de la Sainte-Sagesse. Ils affirmaient une fois de plus la lutte du Bien contre le Mal, et c'était ainsi la gloire de ce Monastère et de cette Eglise de spiritualiser la Fatalité, en la vêtant du Rite, en l'étayant de Religion. Elle se découvrait, en sa profonde âme, mieux comme une Eglise do haute Espérance et d'humaine Pitié, non plus seulement pour le Présent, mais pour l'Avenir. Quelle que fût la catastrophe, qu'elle en dût être seule victime ou toute l'Orthodoxie avec, elle priait^ on le sentait, pour tous les Affligés,

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pour foutes les Douleurs, pour toutes les Inconsolations, pour toutes les Souffrances venues du Mal qu'hélas! le Bien jusqu'à présent vainement combattait. Ce matin-là, en ces Psaumes intentionnels, Hybréas semblait flairer les dernières épreuves, les suprêmes martyres que pressentait Sclereno. Et cela le faisait vibrer d'un prodigieux cri d'humanité frappée, d'âme cplorée, quelque chose de sublime et de profondément poignant dominant, en accents terribles, le chant des kaloyers, le bramement de l'orgue, la gigantesque mélopée de mort, sous forme de Psaumes, dont le naos retentissait.

Ce n'étaient plus maintenant les gazes matutinales, bleuâtres, ténues et envolantes, mais le jour plein, laissant s'étaler, éloignées, la Propontide et la Corne-d'Or telles que sardoines pures ; le ciel prenait des tons blancs, des tons d'argent rayés de circulations d'oiseaux. Et la Sainte- Sagesse ressortait, avec la luisance de sa croix d'or, la gibbosité de sa coupole centrale, la ronde des huit autres coupoles, et son exonarlhex, les neuf portes de son narthex d'où sortirent des Panégyries d'Oints, ponctuées de scintillantes croix, dominées de mitres et de bonnets, d'étoffes d'or et d'étoffes de gemmes, d'encensoirs à plusieurs chaînettes, toutes exhalant l'hymne Acathistos, cet hymne de triomphe si souvent, jadis, glorifiant les Verts et les démocraties de l'Orient. Nue, en son revêtement d'éclat, la Sainte-Sagesse prostituait comme ses formes architecturales; ses fornications avec le Mal étaient manifestes plus que jamais. Surtout à entendre, en la torpeur de la Ville, sa simandre funèbrement oscillante, que n'accompagnaient les simandres d'aucune Eglise, d'aucun monastère depuis longtemps ayant séparé la cause du Bien de la siiMine et répugné à s'accointer avec elle, la Béte, la Cavale de la Mort chevauchée par le Patriarche; la Femme assise sur des nations, des multitudes et tles langues pi rverlics par son impudicité! Les panégyries Huant de ses neuf portes, interminablement, étaient comme la liquéfaction de sa honte, l'avançante puanteur de ses perditions.

Se distinguaient les Dignitaires, magnifiques individua-

lités : le Grand-Doraestique dont le bâton, court, d'or massif, soulignait une épaule en un repliement du coude; le Grand-Drungaire qui marchait élastiquement, en eunuque ; le Grand-Logothète^ le Protovestiaire, à l'air chafouin, au rire de dents mal serties, à la face de chameau maigre; le Primicier-des-Ghantres ne celant pas son crâne plat; le Grand-Gartulaire sautillant tel qu'un kanguroo; le Grand- Dioicète patinant hasardeusement avec le Protoiéracaire que regardaient, le menton renfoncé en d'insondées réflexions, le Protoproèdre et le Proèdre. Continuaient à rester légers, en leur marche gaie de jeunes débauchés, le Grand-Myrtaite, le Ganicléios, le Gétonite et le Guropalate. Les zoologies de leurs paragaudions, les végétations de leurs robes talaires magnifiaient au matin; et ces parements vus à travers les vitraux de la baie, intensifiés par leur coloration, mieux leur donnaient l'allure de plésiosaures, d'ichtyosaures râblus, pansus, ou bien secs de vertèbres, roides d'échinés, en faméliques à la recherche de mal odorantes proies.

Ils voyaient tout cela, Scleros, Sclereno et leurs huit enfants! Impassible, le Basileus 1 Joyeux, le Patriarche! La tête tiarée du prêtre châtré se penchait, blette et dodelinante, vers le profil mi-sémite, mi-touranien de l'Autokratôr, dont le nez blanc par-dessus la barbe noire gonflait ses lobes qu'on eût dit émus. Le Patriarche parlait et Constantin V, sans doute, déférait à ce qu'il disait, car ce nez devint très attentif. Sur un mouvement de son épée d'or quelqu'un, somptueux, entr'ouvrit des rangées de Gardes, qui était le Grand-Papias Digenis dont la plume de héron du bonnet tubulaire fit une virgule fine. Des Candidats se détachèrent alors, et lui, élastiquement, courut, la clef d'argent en arrêt, sa grosse tête, sa tète de courge balancée, son ventre cérumineux offrant, sur la passementerie verte de la robe longue, l'habituel monstre griffu, cornu, hispide de crâne comme loan. Derrière lui, les Candidats frappant de leurs haches d'or dans le vide, tant les Byzantins les évitaient emmi les voies bleutées, il s'effaça en des cumulus de poussière, vers le Lychos où bientôt il

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disparut, pendant que l'armée de Constantin V, ses Dignitaires, le Patriarche et lui-même avançaient toujours.

Se rencontrant, ce matin-là, en la pièce où mourut Sepeôs, Solibas et Haraïvi se regardèrent fixement, prêts à se mordre et se dévorer, Solibas n'ayant pas de bras et Haraïvi ne voulant user des siens pour le vaincre mieux. Le mufle raviné de celui-ci, terrible, se porta sur la face rouge de l'iiénioque, dont le buste frémit et les veines du col gonflèrent. Le Nabathéen hurla :

— C'est toi, c'est toi, qui Tas fait partir, Viglinitzji ; toi <]iii l'as obligée à rejoindre son frère et l'épouse de son frère, parce que moi , Haraïvi, la voulais à nouveau posséder pour la féconder!

H bavait, colère et presque idiot : son amour pour Viglinitza, discret tant que Solibas s'était avec elle accointé, avait éclaté depuis son départ du palais du Lychos. Sachant bien ce que Solibas fut pour elle, il s'était pris il'abord k le haïr, roulant en sa dure tête des projets de le massacrer quelque part. La première fois qu'il rencontra l'hcnroq-ue, qui ne s'en était formalisé, il lui avait crié cela. Mais ses

invectives se succédèrent tellement qu'à son tour celui-ci lui en voulut, avec de cuisants regrets de n'avoir point de bras pour le tuer, et même des convoitises, quoique moins qu'Haraïvi, de la possession de Viglinitza, de ses fermes chairs, de son érugineuse chevelure, de sa peau blanche aux points de rousseur, surtout de ses ardeurs à vouloir être fécondée. Les paroles du Nabathéen le touchaient profondément, le poignaient vivacement, l'enfaciant des actes sexuels achevés en impuissance, et c'était autant de dépit que de frénésie qu'il lui répondait :

— Viglinitza ne t'aimait pas, puisqu'elle m'a choisi après toi, qui es de race immonde, que mes deux bras d'hénioque puniraient si l'Excrémentiel ne les avait coupés. Laissemoi, ou je dévore ta face de bête qui n'a ni oreilles ni nez!

11 se détournait, le buste droit, et Haraïvi ne savait que faire, partagé entre une férocité de se jeter sur lui, de s'acharner sur son tronc sans bras, de l'assommer en un coin, durement, ou bien de le laisser aller. Un pertinace sentiment levait en lui, à de certaines heures, surtout après ces scènes. Il regardait filer Solibas, et son attitude d'hénioque, le renflement de sa poitrine, le frémissement de ses reins, la solidité de ses jambes, le port droit de sa tête, tout, jusqu'au buste coupé aux épaules, sous l'ampleur de la casaque d'or maintenant déteint, au sautoir vert toujours espérant, le faisait mieux songer à Viglinitza. Il la voyait forniquer avec lui comme elle forniqua avec Sepeôs, et cela suffisait pour s'attendrir malgré tout de Solibas qui avait déposé son germe d'homme en sa matrice et, comme lui, essayé de la féconder. Viglinitza l'avait renvoyé; mais elle avait répudié Solibas, elle s'était refusée à Sepeôs : pourquoi de la jalousie, pourquoi du dépit? Si elle avait agi ainsi, n'était-ce pas en toute la plénitude de son droit, comme sœur de Basileus au-dessus de tous par son immarcessible sang lui permettant d'user de ses sujets. Elle s'était servie de lui et l'avait ensuite rejeté : quoi de plus naturel? Ne lui devait-il pas avant tout obéissance et soumission?

Honteux de ses invectives, respectant même Viglinitza en Solibas, comme il l'avait respectée en Sepeôs, il lui

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criait de loin, et ses paroles éparpillèrent leur sonorité flans le couloir par où disparut lliéniofpie :

— Non, je ne t'en veux pas! Connue moi, tu devais obéissance et soumission à la sœur de notre occulte Basileus. Aussi, as-tu fait comme j'ai fait. Si tu ne l'as pas fécondée, i)as plus que Sepeôs et moi, c'est que le Théos ne l'a pas voulu.

Solibas ne se retourna pas. Au début de ces scènes, il avait pardonné, mais elles s'étaient trop répétées, pour que le touchassent à présent les paroles rassurantes du Nabathéen. Cependant, Ilaraïvi criant encore, il pivota, et du fond du couloir lui fit, en semblant d'enseignement de leur respective situation :

— J'ai les bras coupés et tu n'as ni oreilles ni nez. Si je te mangeais la face tu me tuerais, toi qui as des bras : mes pieds et mes dents n'y feraient rien. Vis en paix et laissemoi. Viglinitza n'a pas voulu de toi, mais elle n'a pas voulu de moi. Sepeôs, qui a ignoré tes jalousies, le Théos lui a ouvert les sept cieux; aussi, que lui importe d'avoir été borgne, manchot et boiteux? Je te souhaite et je me souhaite d'être ainsi que lui, bientôt!

A travers le palais, Haralvi alla promener ses ennuis. Toujours lui revenaient la face blanche, tachée de rousseurs, de Viglinitza, sa chevelure de rouille l'ondoyant toute, et ses chairs grasses qu'imaginairement il palpait, son corps passionné, son ventre qu'un instant il crut gros de ses œuvres et qu'il baisa d'un amour très aigu. Ses désirs s'exaspéraient de son départ |)lus que de ses essais de fécondation. Elle fuyait et revenait, d'espérance très charnelle, se surajoutait en lui lors(ju'il se trouvait seul, et c'étaient moins ses yeux, sa face, sa chevelure, la ligne puissante de son corps que son sexe, désirant la décisive fructification. Tout entier à son aberration, il lendit les bras et clama, en une solitude d'escalier, haut, menant à l'étage supérieur proche de l'aile aU'ectée aux Aveugles :

— Viens ! je te veux encore ; je te veux féconder ; je te veux toucher toute. Viens, que je le donne des fds qui

seront Basileus à la place de la génération précaire d'Oupravda !

D'une ouverture trilobée de cet escalier, il regarda machinalement. Son exaltation tomba lentement alors :

— Qu'est-ce? Les jours d'épreuves n'ont donc pas cessé?

Il se pencha pour mieux voir. De ce trilobé de fenêtre, Byzance lui crevait, depuis la sinuosité du Lychos jusqu'à la pointe du golfe, et le Grand-Palais, la Sainte-Sagesse, l'Hippodrome, les architectures aristocratiques de la première et deuxième Montagnes, un morceau blanc de l'Aqueduc de Valens, des colonnes, des Eglises, des nymphées, des horrées se groupaient, et s'étalait par delà la Propontide bleue, la Propontide glauque bordée à son rivage par les murailles où des Gardes délinéaient. La grande Voie Triomphale rubannait, toute orgueilleuse, avec ses édifices roses, gris et verts de marbres verts, roses, gris, et une armée la coupait, celle de Constantin V, qui s'avançait vers la Sainte-Pureté, un peu au nord du Lychos. Et deux individus coururent précipitamment, suivis bientôt d'un détachement de Gardes dont étincelèrent les armes d'or, que précédait un Dignitaire resplendissant, au bonnet tubulaire, à la tête dodelinante d'eunuque qu'il était. Les deux premiers se perdirent en les ruelles de la Voie Triomphale; les Candidats et le Grand- Papias, fonçant sur le Lychos, reparurent sous les murailles roses du palais, sur le perron rose au portique rose, qu'ils inondèrent des taches d'or de leurs armes d'or.

Haraïvi bouscula des Serviteurs effarés, les eunuques à la robe verte qui ne devinaient rien, et même Solibas dont la barbe et les lèvres gardaient une épaisseur de mets bouilli, servi dans la jatte de bois, où il avait mangé la face à même. Sur le rose perron du jardin, se précipitèrent alors Palladas et Pamprépios que le Grand-Papias avait jetés aux Nouméra après sa libération et celle de Sepeôs. Palladas était toujours gros et court; Pamprépios maigre et efflanqué, avec la tache vineuse de sa face, sa barbe

Iji-ûlée et son regard (riioiniiio mauvais ; tous deux m. il velus d'une méchante étoffe ramenée à la poitrine en dalmatique effilochée et d'une sorte de jupon court où passaient leurs sales pieds, nus. Un instant ils hésitèrent, surtout à voir Haraïvi, très fauve avec son nez coupé el ses oreilles coupées :

— Laisse-nous voir Oupravda, que nous savons uni à Eustokkia. Il saura ce qu'a décidé Constantin V et nous le sauverons ainsi de ses entreprises et de celles du Grand- Papias Digenis, qui nous plongea à ta place et à celle do Sepeos aux Nouméra.

Haraïvi les voulut fraj)per, oubliant tout à fait que, de l'autre côté du palais, ce même Grand-Papias irruait avec ses Candidats et que vers la Sainle-Purelé Constantin V poussait son armée, ses Dignitaires et lui-même. Mais Pamprépios l'arrêta, soumis, pendant (jue Palladas, très inquiet et le regard mauvais promené autour de lui, disait, en paroles sifflantes :

— Nous nous sommes échappés du Grand-Palais où nous hachions des aulx et des oignons, où nous brossions des brides et des selles. Digenis nous mil aux Xoiiméra, puis nous en lit sortir, pour s'amuser de nous par des coups de pied au derrière et des coups de sa clef d'argent sur le crâne. Quand nous traversions le Triclinion des Scolaires, les Scolaires nous fi'appaient; cpiand nous traversions le Triclinion des Excubiteurs, les Excubileurs nous frappaient ; les Candidats nous frappaient quand nous traversions leur Triclinion. Et les Ostiaires, les Diétaires, les Hétaires, les Cul)iculaires, les Silenciaires, les Praiposiles, les Spathaires et les Spalharocandidats, les Maglabites et les gens de l'Arithmos nous frappaient également de leurs pitpios, de leurs verges, de leurs fouets et de leurs mains nues. Nous espérions mieux de l'aveu, à Digenis, de ce *pie nous savions d Oupravda dont il veut arracher l'enfant au ventre d'Eustokkia, pendant que Constantin V et le Patriarche se dirigent sur la Sainte-Pureté, pour la démolir avec des béliers, des maiigonneaux, des crocs, des catapultes, des faux et des corbeaux.

Et avant qu'Haraivi sortît de sa stupeur, Palladas acheva :

— J'étais premier parmi les hacheurs d'oignons et d'aulx de l'Autokrator ; Pamprépios, premier parmi les brosseurs de ses selles et de ses brides. Gomme si le châtré Digenis ne devait pas nous confier de plus hautes dignités! Mais Oupravda, qui seraBasileus quoique aveugle, nous récompensera, car nous venons le sauver. Et il y aura deux Grands-Papias au Grand-Palais, et Digenis, pour sa punition, hachera à notre place les oignons et les aulx de la table «l'Oupravda et brossera les selles et les brides de ses chevaux !

Leur vieille convoitise de dignités persistait en eux, avec le désir de se venger des coups de pied au derrière et des coups de clef d'argent au crâne. Après que Digenis les eut emprisonnés quelques jours durant, aux Nouméra, pour s'amuser d'eux prodigieusement, ils avaient repris leur tâche obscure au fond de la Thermastra, et ce furent, depuis, beaucoup de coups de pied au derrière et beaucoup de coups de clef d'argent sur le crâne, sans compter les sévices des Gardes dont ils traversaient les triclinions, en fuites d'individus férocement frappés. Ce matin-là, ils s'étaient enfin échapj)és de l'armée, toute sortie avec la Domesticité haute et basse, non sans avoir appris le projet du Grand-Papias et du Patriarche. Celui-ci avait décidé Constantin V à démolir la Sainte-Pureté; celui-là, à la tête des Candidats, devait simplement ouvrir le ventre à Eustokkia, pour en arracher l'enfant, comme si le Patriarche, n'ignorant point les épousailles de l'Helladique et du Sclavon, était sûr de la naissance prochaine de leur rejeton, rival de la descendance de Constantin V.

Pamprépios et Palladas pressaient Haraïvi. Mais un éclat de voix sonna près d'eux. Solibas accourut alors, droit, le buste sans bras, frémissante la face rouge, tendu le col dont les veines se gonflèrent sous une poussée de sang inquiet.

— Ils sont entrés, les Candidats, et Digenis les conduit à la recherche d'Oupravda. Mais nous pouvons les sauver

avec Viglinitza et Eiistokkia. A la Sainte-Pureté! Viens 1 Et il courut, et Ilaralvi courut avec lui. Ils traversèrent le jardin, rabandonnèrent en ses fourrés, çt bientôt, à l'amont du Lychos qui leur sinua verdissant vivacemenl, ils galopèrent. Derrière eux le palais des Aveugles, rose, s'atténua en des végétations épaississantes, et du calme les gap^na au bas de la grande muraille de la Ville, de l'indillérence, de l'inconnaissance de tout. Là, toujours la population d'étrangers minables; des gens noirs et maigres accroupis, avec aux oreilles de grands anneaux de cuivre, au nez un morceau de bois; d'asiatiques femmes en un déchirement de tchartchaff, même l'égyptiaque gawazis tatouant, au centre d'un rond de chiens pelés qui aboyèrent, un quelconque individu, aplat dans la poussière, qui se souleva pour voir Solibas et Haraivi. Des cris stridulèrent, aigus* à fendre l'âme la mieux chevillée, pénétrants à inquiéter même tous autres qu'eux. D'une maladresse de main, le gawazis piqua l'individu qui se dressa tout à fait, se sauva; la gueule au soleil morne de cette matinée, les chiens hurlèrent ; les femmes asiatiques se serrèrent les fesses dans le tchartchaff; les gens noirs tout à coup s'évanouirent en brimballement de leurs anneaux de cuivre et de leurs morceaux de bois. Va, heureux de pouvoir arriver à temps pour sauver Oupravda et Eustokkia, pour arracher à une j)rol)al)le mort Viglinitza qu'ils avaient possédée, sans plus de jalousies ou de rancunes l'un pour l'autre, en un désir de les enlever de la Sainte-Pureté, de les cacher là où les Gardes de Constantin V ne les iraient chercher, Haraivi et Sepeôs, galopaient, galopaient, et le danger toujours devant et derrière eux menaçait.

Au palais du Lychos c'était une tuerie de la Domc>litil'et des cinq Aveugles, par les Candidats que commandait

Digenis. Alors qu'Haraïvi écoulait le Premier-hacheurd'aulx-et-d'oignons et le Premier-brosseur-de-brides-etde-selles du Grand-Palais, la tête blette du Grand-Papias, sa tête de cucurbite avait foncé sur une des portes du portique rose précédé du perron rose; sa clef d'argent en heurta le fer œuvré que rompirent les haches d'or des Candidats. Leurs chaussures de bronze et de fer patinant sur le pavement bi-chromé du vestibule, gravie la somptuosité d'escalier éclairé du trilobé des fenêtres, pénétrés les languissements de salles étoffées du fleurage vert et or des draperies, ils invasionnèrent en irradiations d'armes d'or et de casques pointus, Digenis crécelant :

— Candidats! Candidats I Les Aveugles seront à vous s'ils n'avouent pas la maternité d'Eustokkia. Et je vous mènerai à la Sainte-Pureté que Constantin V, qui veut bien écouter les suggestions du Patriarche, veut démolir et dont il tuera l'Hégoumène et les kaloyers, s'ils se refusent à subir les ordres du Basileus!

Une salle oii ne se montra qu'un Eunuque, muet et sourd, frappé par la clé d'argent de Digenis qui rit grêlement :

— Candidats! Candidats! Le muet, sourd et châtré ne vous dira sans doute pas oii sont les Aveugles, ses maîtres, mais nous le frapperions assez pour qu'il meure de ne pas parler!

Il le frappa durement, sur le crâne, de sa clef d'argent qui s'ensanglanta et les Candidats posèrent sur lui leurs pieds de bronze, leurs pieds chaussés de ferrailles, lui donnèrent de leur hache d'or, au ventre, aux reins. Puis, ils le laissèrent en le bouillonnement de son sang. Une autre salle! Une autre salle encore, dont ils crevèrent les tapisseries. Une ombre d'homme au buste sans bras s'évanouit derrière eux, qu'ils n'aperçurent pas, tout entiers à la recherche des cinq vieillards. Ils dévalèrent vers l'étage inférieur où le glorioleux Digenis glapit :

— Candidats! Candidats! les Aveugles ne se montrent pas. Apparemment, ils se cachent avec Eustokkia, ce qui nous sera un prétexte de les punir. Aussi, les tuerons-nous et arracherons-nous du ventre d'Eustokkia comme le

veut le Patriarche, le germe qu'Oupravda, à qui elle est unie, a sûrement déposé en sa maternité d'helladique rivale de notre Basileus !

Aux parois des couloirs, aux portes des salles, il donna des coups de sa clef d'argent et les Candidats de leur hache d'or, en sonorité prolongée par de profonds échos. En une encoignure d'escalier, ils découvrirent un autre muet et sourd eunuque, par sa robe verte prestement tiré. A genoux et abondamment pleurant, il supplia avec de grands signes. Comme il n'entendait ni ne comprenait ce que lui voulait Digenis, les Candidats l'assommèrent avec leurs poings fermés ; il tomba avec rien qu'un rugissement qui s'arrêta net lorsque l'un d'eux l'égorgilla de son épée courte, suspendue à un baudrier d'or à côté de la hache d'or.

Tous coururent ensuite à l'autre aile du palais dont, par les fenêtres, le jardin leur verdoyait sous des ronds de soleil, des flottements de clarté, des prolilements d'azur. Digenis tourna vers les Candidats sa tète balançante, ouvrit une bouche aux dents pourries :

— Candidats ! Candidats ! Les Aveugles se dérobent mais ne sauraient longtemps nous échapper. Ils seront punis. Nous tuerons Arghiras et supplicierons Critolaos ; nous écraserons loannikios et vos haches partageront, comme du bois sec, Nicomaches et Asbestas. Quant à Eustokkia, elle aura le ventre ouvert pour que périsse le germe d'Oupravda. Ainsi donc, la race sclavonne et helladique ne s'intronisera à Byzance, au lieu de celle du glorieux Constantin V, de sang isaurien, comme vous!

Tonna l'éparpillement de leurs pieds de bronze, de leurs pieds chaussés de ferraille. Les Aveugles ne se découvraient cependant point. Alors, de nouvelles salles, de nouveaux escaliers et enfin un réduit conduisant aux ignobles communs. Digenis stridula :

— Candidats! Candidats! Les Aveugles sont vraiment cachés ici, car où les trouver ailleurs? Fouillez I Fouillez 1 Sachez que mon pouvoir de Grand-Papias fera couper la tête, étrangler ou scier vif celui de vous qui se refusera à

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rechercher les Aveugles dans leur puante excrérnentialilr ! Se bouchant le nez, il les fit passer devant lui, la clef d'argent en menace sur eux. Ils disparurent, le dos baissé, en le trou étroit; leurs armes se salissant à des murailles, glaireuses d'ininiondicités. Un Candidat poussa un cri, auquel répondirent les gémissements des Aveugles, découverts là, enfoncés jusqu'au nombril en ces communs où, sans guide, ils étaient tombés dès, ouïs, l'enfoncement des portes, l'invasion des Candidats et la voix crécellante de Digenis.

— Candidats ! Candidats ! Torturez-les pour qu'ils avouent la maternité d'Eustokkia. Quoique aveugles, ils ne doivent pas l'ignorer. Nous ouvrirons le ventre de l'IIelladicpie et en arracherons le germe que le Sclavon Oupravda v a sûrement déposé.

Il fit ramener les vieillards hors du réduit infect, les Candidats leur serrant le col, à les étrangler dans le trajet (jui les porta au seuil du jardin. Hélas! Ils ne virent |)as le bel affouguement des végétations, la sphéricité des rayonnements pleuvant sur la luisance des sycomores, des platanes,des figuiers, des acacias, des cyprès, des pins et des tamaris, la multiplicité des frondaisons, l'enlacement des aristoloches, des viornes et des lierres, l'ensanglantement des lauriers-roses au bout de sentiers oii c'étaient des perspectives d'azur, des allongements de jour, tout le peuplement de ce jardin. Sa désertion somnolente laissée à une barbarie de nature, dont ils humèrent longtemps les senteurs, qu'ils arpentèrent de leurs jambes faibles, malgré tout les faisait vivie mieux, les avigorait un peu chaque jour. Ils ne gémissaient pas; ils ne se plaignaient pas; ils ne s'envoyaient pas des coups de pied; ils ne s'injuriaient pas |)Our vouloir chacun IKinpire; mais muets, oppressés, sous le poing des (Candidats ils tremblaient fort et bientôt s'ahaltii ont, la face maigre au sol. a ce seuil du perron rose où un peu de leur sang coula :

— lézous! Panaghial Théos! Théosl Fais cesser nos soulTrances. Donne à ce châtré tout pouvoir pour que, nous tuant au plus vite, notre martyre prenne lin!

Maintenant, ils spumaient ces paroles entrecoupées de sanglots, sans force pour se relever, les Candidats les ayant jetés là, sur un ordre de Digenis qui rit et dont la tête de cucurbite dodelina:

— Candidats! Candidats! Écrasez-leur le front, coupez leur sexe; plantez vos épées en leurs chairs; découpez leur vieille peau avec vos haches d'or! Qu'ils avouent la maternité d'Eustokkia, que sans doute ils n'ignorent point!

Cette MATERNITÉ d'Eustokkia ! Ils ne l'ignoraient point. Mais, lâchement, devaient-ils en témoigner; devaient-ils dénoncer leur petite-fille qui les sauva, cachés en ces mêmes communs, des violences de l'odieux Digenis? Et le durable honneur de race, qui leur fit résister à celui-ci et braver ses Candidats, se leva à nouveau, roide et très fier. Ils mourraient plutôt, est-ce pas ? Ils n'avoueraient pas cette maternité, qui était leur terreur; cette maternité pour laquelle Eustokkia leur arracha les Verts et les réduisit à ne plus compter sur eux. Péniblement, ils se redressaient, les mains en avant, la tête haute, le torse droit, tout le sang de Théodose, en eux bouillonnant, malgré l'âge :

— Tuez-nous! Suppliciez-nous, vous ne saurez rien d'Eustokkia ; vous ne saurez rien ! Le Basileus Constantin V n'aura pas la joie de nous savoi.r traîtres au sang helladique, qui vaut le sien, impur, le sien, isaurien.

Arghiras disait cela, et les quatre autres acquiesçaient, leurs yeux morts vers Digenis, à qui Critolaos fit :

— Et toi, châtré, dis à tes Gardes qu'ils nous tuent. Mais Eustokkia, notre petite-fille Eustokkia, qui a du sang helladique comme nous, ne sera pas dénoncée dans sa maternité. Sa descendance, nous la voulons pour qu'elle vainque un jour celle de ton maître, l'excrémentiel isaurien!

loannikos ajouta, la voix extrêmement exaltée :

— Ton maître peut nous faire tuer, mais Eustokkia ne sera pas livrée. Essaie de nous torturer; notre faible corps peut tout supporter. Si, sur terre, nçs yeux ne voient point, ils s'ouvriront au ciel du Théos, du lézous

et de la Panaghia, qui nous couronneront parce que nous mourrons martyrs!

Nicomaches et Asbestas branlaient de la tête, opinaient pour le supplice qui vint, rapide. Sur un signe de Digenis, les Candidats se précipitèrent : les Aveugles, à nouveau renversés, reçurent des coups de hache et des coups d'épée; leur sang, plus abondant, coula, affouillant le pavement. Des halètements soulevaient leurs misérables chairs, sous la robe bleue et la dalmatique jaune, souillées par le séjour aux communs. Les Candidats les retournèrent, la face à l'air, et Digenis fit :

— Le glorieux Constantin V, par le Patriarche à qui j'obéis, m'a donné tout pouvoir de les tuer s'ils n'avouent pas la maternité d'Eustokkia. Ils n'en ont rien fait. Tuezles donc, et que leur cécité, qui les rendit pitoyables et fit clément pour eux le Basileus Autokratôr, que leur cécité ne leur serve plus. Eustokkia, nous la découvrirons toujours!

Alors, les Gardes levèrent leurs épées, en abaissèrent la pointe qui s'enfonça, droite, en plein cœur des Aveugles. Ils moururent là, sans un cri, avec seulement une contraction des jambes et des bras, et leur sang, en molle gerbe, gicla à la face blette de Digenis penché pour mieux jouir du carnage :

— Candidats! Candidats! Que ceci apprenne aux ennemis du Basileus comment nous les saurons punir, s'ils essaient de se rebeller comme les Verts, comme Oupravda et Eustokkia, à qui nous ouvrirons le ventre, pour en arracher le germe sclavon!

Sa tête, aux larges oreilles, pendulinait; son ventre bedonnait, sous l'écussonnement du monstre griffu et cornu qui tressautait. Et le bonnet tubulaire oscillait aussi, et un rire tel que d'une crécelle précipitée s'évadait de dents gâtées qu'il découvrait mal. Le meurtre des Aveugles sans doute seyait au Grand-Papias, car, remmenant les Candidats vers le perron, il se retourna encore, rit, balança sa tête de courge, porta la clef d'argent à la plume de héron de sa coiffure :

— Candidats! Candidats! Les Aveugles sont morts sans

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obtenir l'Empire : le Théos de l'Iconoclastie, le Théos ue risaurie qu'Hybréas dit être celui du Miil, rornme s'il était le Bien, lui, le Théos ne l'a pas voulu. Et maintenant, découvrons Euslokkia! Si elle n'est ici, la Sainte-Pureté la garde, mais nous démolirons la Sainte-Pureté, et Eustokkia aura le ventre ouvert !

La ferraille des Candidats s'éparpilla avec un gros bruit, en des salles non encore visitées. Bientôt, deux cris poussés, deux voix implorantes qui rendirent Digcnis tout à fait joyeux :

— Candidats! Candidats! le Théos de l'Iconoclastie, le Théos de risaurie veut perdre les Ennemis de notre Basileus, puisqu il nous les livre tous. Ah! ces individus, ces individus !

Il s'arrêta, la clef en l'air, sa tête se balança, et il rit plus grêlement, et les Candidats rirent fort à le voir ainsi. Palladas et Pamprépios s'étaient jetés aux pieds de reunutjue, dont ils baisaient humblement les chaussures jaunes, les genoux mollement butyreux.

— Ici, nous sommes pour découvrir Oupravda, pour te dire où est Eustokkia, et nous savons tout cela, et nous allons te l'apprendre!

Ainsi s'exclama Pamprépios. Palladas ajouta, abaissant sa chevelure de bois :

— Et si nous te le disons, tu nous donneras une fonction moins infime; je ne serai plus, n'est-ce pas? le Premicrdes-hacheurs-d'oignons-et-d'aulx du Grand-Palais, et Pamprépios ne sera plus le Premier de ses brosseurs-de-brideset-de-selles!

Le Grand-Papias riait toujours, et les Candidats aussi, et la tête blette de l'un |)endulinait, et les armes des autres se heurtaient, de joie peu cachée. Enhardi, Pamprépios s'écria :

— Euslokkia est avec Oupravda à la Sainte-Pureté, où Haraïvi et l'hénioque Solibas, qui n'a pas de bras, ont couru j)()ur le sauver. Ne nous fais ballre ni par les Scholaires, ni par les Excubitours, ni par les Candidats! Que les Ostiaires ne nous frappent, ni les Diétaires, ni les !létairt*s,

BTZANCE

ni les autres, et nous te bénirons, et nous exulterons, et nous danserons, car tu seras le plus humain des Dignitaires de Constantin V.

Un instant, ils avaient voulu fuir avec Haraïvi et Solibas, mais la pensée leur était venue que Digenis leur pardonnerait s'ils lui avouaient le refuge d'Eustokkia. Solibas

'Wp ÂjF''^^^^!^^S^fl^ÊKP^' avait parlé de la Sainte-Pureté à Haraïvi, et avec lui couru à l'Eglise des Vlachernes : évidemment c'était là qu'on la pouvait découvrir. Ils étaient alors rentrés au palais, mais bientôt égarés en ses salles nombreuses, ils ne savaient plus où aller quand les Candidats avaient sur eux posé leurs rudes mains. A la fois terrifiés, car ils avaient entendu les cris d'égorgement de tout à l'heure, et désireux de parler au Grand-Papias, ils chancelaient sur leurs minables jambes nues. Mais , peu soucieux de les récompenser ou de les punir, Digenis commanda :

— Toi, Pamprépios, marche; toi, marche, Palladas! Ils se tournèrent, inquiets et rassurés à la fois ; les Candidats ne levant pas sur eux leur hache ou leur épée et le Grand-Papias n'incitant pas les Candidats. Ils firent un pas; ils firent deux pas. Alors Digenis leur appliqua un coup de pied au derrière et un coup de sa clef d'argent sur lexrâne. Ils filèrent tout de suite. Au dehors, les coups de

pied et les coups de clef se succédèrent, nombreux. Sans crier, ils se contentaient de parer avec leur main élargie. Le Grand-Papias se fatiguant, les Candidats continuèrent et, plus nombreux, coups de pied et coups d'épée ou de hache à plat sonnèrent, au derrière et sur le crâne, une charge nourrie que le Premier-des-hacheurs-d'oignonsct-d'aulx et le Premier-brosseur-de-bridcs-et-de-sclles du Grand-Palais évitaient désespérément de leurs mains élargies. Ce fut ainsi depuis le Lychos jusqu'à la Voie Trioraj)hale, plus loin encore, à travers Byzance où fourmillait maintenant une énorme population, désireuse de la destruction annoncée de la Sainte-Pureté. Le Grand- Papias et les Candidats n'étaient pas seuls à rire, mais avec eux toute cette population qui ne les plaignait pas, qui n'essayait de les délivrer. Beaucoup de Bleus et d'Iconoclastes applaudissaient, pendant que des Verts et des Orthodoxes fuyaient, endoloris ou colères', vers l'Eglise menacée. N'en pouvant mais, ils voulurent apaiser le terrible Digenis. Ce fut alors unepluricité de taloches claquetantes durement à la face grasse de Palladas et à celle, maigre, aux regards mauvais, de Pamprépios, et dont l'écho se répercuta en joies de la foule, qui accueillit de rires sans fin cette suprême plaisanterie du Grand-Papias balançant, sous le bonnet tubul.iiie à plume de héron, sa tête de cucurbite, frénétiquement :

— Candidats! Candidats! Ne faites point trop de mal à ces Dignitaires de notre Basileus ; ne le privez |)as des services de son Premier-hacheur-d'aulx-et-d'oignons et de son Premier-brosseur-de-brides-et-de-selles. Ce sont de hauts Dignitaires dont l'Empire (r(^ricnt a besoin. Frappex doucement! Frappez doucement! .Moi, Grand-Papia-<, je leur assure dès à présent une place envié»» au Graml- Palais. Palladas ne hachera plus oignons et aulx; Pamprel>ios ne brossera plus selles et brides. Je leur promets d'élrc premiers nettoyeurs de vos derrières! Vous n'avez qu'à les leur montrer; ils vous les nettoieront I

Dans le naos, les répons des kaloyers, rythmés, s'ouïrent avec le bramement de l'orgue, et la voix d'Hybréas, sa voix funèbre mieux s'enténébra, atteignant en plein, au gynaiconitès, Sclereno éperdue. Par la baie, elle voyait l'armée de Constantin V, dont les têtes émergeaient au bas de la Montagne, et des milliers, des milliers de Gardes aggloméraient, en rigides lignes, leurs boucliers, leurs épées, leurs massues, leurs lances, leurs casques, leurs fouets, que derrière soulignait l'effrayant échafaudage des balistes, des mangonneaux, des béliers, des corbeaux, des crocs et des faux. Et toujours un silence, comme si s'apprêtait une besogne honteuse, et toujours une torpeur en la Ville troublée de contentements de Bleus de d'Iconoclastes. Décimés depuis l'avortement du feu dé-, tonant, beaucoup ayant subi de longs martyres, beaucoup des déportations, les Verts et les Orthodoxes ne se sentaient nulle force, nulle vigueur d'âme et de corps pour recommencer la lutte. Cette impuissance à combattre faisait s'exhaler sépulcralement Hybréas et lui répondre les kaloyers, sans doute prêts à mourir par de longs jeûnes, d'ardentes confessions, d'eucharistiques repas oîi ils avaient bu et mangé le sang et le corps du lézous en le mystère du pain et du vin transsubstés. Maintenant, denses et étouffants, les encens flottaient partout, rendant follement capiteuses leurs voix, telles que d'une célébration de service funèbre, autour d'un catafalque tout entouré de cierges lourds et de fleurs en autels, une solennité enfin de mort avec des palmes, des larmes et des argents sur des fonds de draperies pendantes de supérieures galeries oii un peuple entier eût gémi.

— Théos, ceux qui nous persécutent se sont multipliés; ceux qui s'élèvent contre nous sont en grand nombre I

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— 0 Théos, Théos de justice, puisque je crie, repoiuKmoi; aie pitié de moi ; exauce ma requête, sois attentif a la voix de mon cri, car tu n'es point un Dieu qui prenne plaisir à la méchanceté I

— Lève-toi, Théos; lève-toi contre les fureurs de nos ennemis; réveille-toi en notre faveur, car tu as ordonné la justice 1

— Que la malice des méchants prenne fin. Toi qui sondes les reins et les cœurs, chasse-les à cause de leurs crimes; qu'ils se retirent et soient saisis de honte, suhitement!

Distincts, les Psaumes stridulèrent |)our, lamentablement, frapper les vitraux par où leurs versets s'évanouissaient. Et quoique Sclereno tremblât, Scleros riait toujours de voir la belle armée du Basileus élargir ses rangs, avancer ses têtes, pousser ses boucliers, mieux faire clairoyer ses épécs et ses haches d'or, ses arcs, ses massues, ses piques comme plus agilement brandir ses fouets. Les enfants battaient des mains : en sautillements, Paraskevi élevait Zozimôs qui agitait ses petits pieds; Acapios, Kyros et Nikolaô dénombraient les Scholaires, les Excubiteurs et les Candidats trouant les Vlachernes de leurs hétairies géométriques; Danielis, Anthousa et Théophano demandaient à descendre pour admirer à l'aise les suspects envahisseurs. D'effroi, Sclereno portait ses regards phis loin, vers la Sainte-Sagesse. La panégyrie des Oints s'en était toute allée, comme par l'épuisement d'une plaie. L'Eglise avait ferme ses neuf portes; sa siniandre faiblement b.ittait dans la ductilité d'une atmosphère éloignée et sa croix d'or luisait, glorifiante et rayonnante, mais atrocement, comme le symbole du Mal.

Les Oints avançaient : le Syncelle elle Grand-Sacellaire, ouvrant une bouche en bec tlepidsson; le Scjvvophilax et le Ghartophilax par contre fermant leurs babines en d'intérieures idioties ; le Laosynacte et le Doctcur-des-Psaumos branlant do la tète avec des airs entmdus, dos airs d Oints chantant I llosanna des vaiixpieurs ; puis le tas do ceux qui prirent part au Synode-Saint, hormis les papas fidèles

à riconolatrie, suppliciés à coup sûr, disparus en d'obscurs Monastères; les épiscopes africains, au victorieux nez, cl les épiscopes macédoniens, blancs de peau, les hégoumènes vendus au Patriarche châtré, les archimandrites gras, les énarches maigres comme des échassiers, tous les prêtres ayant depuis quelques années aigùraent prié pour le pouvoir de Constantin V qui, pour en obtenir la paix, les avait gavés de richesses, d'encens et de dignités.

Deux voix parvinrent à Sclereno, deux voix qui arrêtèrent le rire de Scleros : l'une calmement impérieuse, l'autre pointue, passionnément. Et tout à fait émergèrent, sur leur trône au ciborion d'or, l'Autokratôr et le Patriarche, celui-ci disant à celui-là :

— Tu as enfin écouté l'humble Frère-en-Iézous que je suis; tu as su te dire qu'il avait raison. Aussi, tu vas démolir le repaire de l'hérésie du Bien condamnée par les Synodes-Saints; tu vas détruire la Sainte-Pureté, foyer de la Conjuration d'Oupravda, de la résistance des Iconolâtres et l'arsenal oii Hybréas, obéissant au Bouddha ennemi du lézous, forgea la mystérieuse arme du feu détonant qui heureusement avorta aux mains des Verts. Ma Patriarcalité, tu le sais, absoudra ton Autokratie, et tu seras grand, et ta race à venir n'aura pas à souffrir de celle d'Oupravda, car à ce moment Digenis, châtré comme moi, Digenis, qui ne veut pas des Arts humains, arrache au palais du Lychos, du ventre d'Eustokkia, le germe qu'il y a, comme je le craignais bien, t'en souviens-tu, déposé?

— Comme tu vois, je mets la Force et la Puissance au service de la Sainte-Sagesse dont tu es le Patriarche. La Sainte-Pureté sera démolie, et son Hégoumène, qui en a fait l'asile des ennemis de ma race, enseveli en ses murs que mon armée va démanteler.

C'était, résigné, que Constantin V répondait au Patriarche. Depuis le supplice d'Oupravda, longtemps il avait lutté contre ses appétences de vengeance, celles de ses Dignitaires et des Oints, que la Conjuration troublait toujours. A la longue, il avait acquiescé, ne voyant plus en elle qu'une guerre intestine de prêtres pouvant être dan-

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gereuse aux siens, car s'il ne contentait point les désirs furieux des Iconoclastes, s'il ne satisfaisait point les goûts de tuerie des Di^^nitaires qui eussent si volontiers décliiré, vivant, Oupravda, des ennemis jusque-là cachés pouvaient lui être suscités, et, pour éviter une Conjuration à peu près expirante, il risquait une autre, toute vigoureuse, qui l'emporterait sûremcEt. Iljetterait à ces faims cruelles Ilybréas ; il leur abandonnerait la tendre chair d'Oupravda, la délicate maternité d'Eustokkia. On le laisserait tranquille, après; il guerroierait, il tuerait très au loin beaucoup d'ennemis et sa race ne craindrait j)lus qu'on la supplantât.

Mais, ce faisant, la sui)ersti4ion ancienne pour les siens le poignait fort. Pour que cette mort ne se retournât un jour contre eux, par une sorte de justice distributive qui frappe souvent les générations innocentes des familles exterminatrices, d'instinct, il s'était jadis refusé à ce qu'on tuât Oupravda, à ce qu'on touchât à Eustokkia. Toule sa conduite, si étrange pour un guerrier de sa trempe et de son ran^Tf, s'expliquait ainsi. Démolir la Sainte-Pureté, c'était chose grave : plus tard, la Sainte-Sagesse pouvait subir môuje sort; mais arracher du ventre d'Kustokkia le pauvre être, à l'embryonnaire vie, qu'Oupravda y avait déposé depuis leur nuptialité, n'élait-cc vouloir qu'une de ses petites-lilles, à lui, souH'rît autant d'un compétiteur inconnu ? Il regrettait encore la cécité d'Ou|)ravda, se disant qu'un de ses fils, ou un des fils de ses fils, subirait un semblable supplice en punition des crimes de son aïeul; «pie serait-ce pour la féroce ablatiwn que si «niellement le Patriarche voulait ?

Celui-ci avait très exactement calculé l'imprégnation de rHella(li(jue |)ar le Sclavon. Il savait sans doute leur unit)n, à la Sainte-Pureté, prononcée une nuit devant les Vorls et les Orthodoxes et aussi sans doute surveillée par Digcnis, dont la castration, par des affinités aiguës qu'ils se devinaient, rallachaieiit à sa lourde dalmalit]uc d'Oint vendu, à sa Fuitre d'or d'Oint pouni ! lu il n'avait eu cesse d in<piiétor le Basileus, de l'inciter, de lui grossir le danger. Il fallait un exemple, ensevelir llybréas cl ses kaloyers sous les

ruines de la Sainte-Pureté, ne pas tuer Oupravda, puisque la débonnaireté impériale le protégeait malgré tout, mais éviter qu'on lui suscitât, en l'enfant qu'Eustokkia portait, une génération qui continuerait à lutter pour la prééminence des races dans l'Empire d'Orient. Alors, Constantin Vêtait sorti avec son armée; Digenis s'était dirigé vers le palais du Lychos à l'effet de saisir Eustokkia et lui ouvrir le ventre, et bientôt rien n'allait être à craindre de la Conjuration du Bien. L'Eglise monastique disparaîtrait du sol Hybréas ne lancerait plus, sur le pouvoir des Orthodoxes intraitables, les Verts inflexibles ; le culte des Eikônes ne servirait plus aux revendications des démocraties; les Arts humains vaincus, les Bleus triompheraient, les Iconoclastes exulteraient, la race isaurienne pour toujours jugulerait les races sclavonne et helladique, la Basse-Asie ferait reculer la Haute-Asie, l'esprit mi-sémite, mi-touranien écraserait l'esprit aryaque d'où émana l'enseignement bouddhique de Manès dont la Sainte-Pureté hérita et qu'elle voulut imposer à l'Empire d'Orient par le feu détonant heureusement avorté I Très politique, très fin, sous ses adulations envers la Puissance et la Force, le Patriarche fît, en rapides paroles, à Constantin V qui l'écoutait à peine, toujours sous le coup d'intimes superstitions :

— Ce jour sera un jour de gloire, cette année une année de triomphe. La Sainte-Pureté ne bravera pas la Sainte- Sagesse; les Iconoclastes, par Hybréas, ne seront plus incités; les Verts ne soutiendront plus un faux Basileus. Tu les as écrasés tous. Oupravda, qui a les yeux crevés, n'aura pas de descendance puisque le Grand-Papias arrache présentement le germe que le Sclavon a déposé en son ventre d'Helladique. Tu n'auras pas de rivaux : tu vaincras I Hosanna! Hosannal

Puis il se retourna, gesticula violemment du haut de son trône, saliva et clama à la lointaine panégyrie des Oints :

— Hosanna 1 Hosanna ! L'Autokratôr Constantin V va démolir la Sainte-Pureté, écraser le nid de vipères de la Sainte-Pureté, punir les fauteurs de discordes de la Sainte- Pureté. Hosanna I Hosanna ! Kyrie Eleison ! Kyrie Eleison I

Exultez! Ce jour sera un jour de gloire ; cette année, une année de triomphe. L'hérésie du Bien suhira hi défaite; notre faux frère Hyhréas recevra le châtiment. Va les Iconolatres seront vaincus; les Verts seront vaincus; les ennemis de la Sainte-Sagesse seront vaincus!

Il s'arrêtait pour reprendre, essoufflé :

— Et Euslokkia aura le ventre ouvert; Oupravda sera privé de sa descendance qui rétablirait, au profit de la race heliadique et de la race sclavonne, le culte païen des Eikônes et la suprématie de la doctrine du Bien combattant le Mal. Hosanna! Hosannal

La voix d'Hybréas avait expiré dans le naos, en le bramement ultime de l'orgue, en les réponses des kaloyers. Avec Scleros et ses enfants, Sclereno se trouva seule au gynaiconitès. Personne tlans les nefs; personne dans les catéchuménies! C'était comme si le Monastère entier se fût évadé, par une issue, loin des atteintes de l'armée du Basileus. Sclereno se serait rassérénée si cette armée s'en était retournée, si elle n'eût surtout enlcndu les menaces du Patriarche. A ses côtés, Scleros ne riait plus, ou du moins semblait ne plus rire; claquetanl des dents non de joie mais de terreur, les lèvres serrées, sa barbe ne tombant, ne remontant, mécani(piement. Il avait laissé sur le pavement du gynaiconitès son encensoir, doucement fumeux, et tour à tour prenait Zozimôs et Acapios sur son cœur, frénétiquement, enlaçait la gracilité de Paraskevi et d'Anlhousa, eml)rassait Kyros, Danielis, Thcophanô et Nikolao, au front, aux joues, aux épaules, en baisers de larmes troublés.

— Partons ! Partons I

Les huit enfants s'en allaient, terrifiés maintenant, car l'armée irruptait sur la place dallée, et les machines déniantelantes, les mangonncaux, les balistes, les béliers, les corbeaux, les crocs et les faux avançaient leurs échafau- <lages criards que derrière soulignaient renlaccnicnt tics fouets, le front cornu des chevaux montés tl'iiommes silencieux. Ils formaient les yeux, s'épli>raient : Zo/imAs, .\eacapios, Kyros, Danielis, Théophanô, Nikolao, Anth«Hi«..i

Paraskevi, et Scleros, dont les dents claquetaient toujours, les empoigna; les empoigna Sclereno qui larmoyait. Par la baie ronde, celle-ci put voir, en points noirs dans la Voie Triomphale, des Gardes frappant deux individus qui fuyaient vivacement des coups de pied au derrière, parés de leurs mains écartées. Un autre, blet, dodelinant, à la coiffure tubulaire piquée d'une plume de héron, à la robe verte blasonnée au ventre d'un monstre griffu et cornu courait devant, une clef en arrêt. Sclereno reconnut les Gardes et le Dignitaire détachés dans la matinée vers le Lychos. Eux aussi, cruellement se dirigeaient vers la Sainte-Pureté, et les coups de pied au derrière de Palladas et de Pamprépios, dont s'esclaffaient des gens sans doute ennemis du Bien et de l'Iconolâtrie, persécuteurs des Orthodoxes et des Verts, contempteurs de la race helladique et sclavonne que les Bleus et les Iconoclastes voulurent écraser dans la personne d'Oupravda et d'Eustokkia, ces coups de pied lui sonnèrent lugubrement.

Un grand bruit de portes : celles du narthex précipitamment verrouillées. Un chant, mais lointain, des kaloyers retirés en leurs cellules ; une expiration de l'orgue, une prière des Morts, enfin! Dans la galerie inférieure des catéchuménies, un hère à pauvre apparence se précipita sur Scleros, Sclereno et leurs huit enfants.

— J'ai pu me sauver pour chercher asile, car c'est à moi qu'ils en veulent, à mes richesses gagnées à vendre des pastèques. Le Basileus veut de mes trésors, mais je lui fermerai les portes de la Sainte-Pureté et Hybréas, l'Hégoumène, l'an^thématisera!

C'était Sabattius, tout à fait fou. Depuis le pillage de ses pastèques, un singulier travail s'était fait en sa déjà si faible mentalité. Il se crut possesseur de trésors convoités par Constantin V. Il avait pu acheter un âne de la petite somme échappée à la ridicule bataille des pastèques, et ce lui fut une monture de gloire valant tous les beaux chevaux du Basileus, cornus au front, harnachés d'airain et d'or. Sous la saillie du palais de l'Hebdomon, avec des pastèques devant lui, à ses côtés l'ane broutant des herbages

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sales et les écorces du fruit, il écouta gravement des Byzantins facétieux qui, renchérissant sur sa folie, lui firent accroire que le Basileus rêvait de ses trésors. La sortie, dans la matinée, de l'aimée, lui avait causé une effroyable peur. Lâchant alors son âne et ses pastèques, il s'était jeté dans la Sainte-Pui'eté, avec l'espérance d'y trouver asile. Et, les yeux brillants, les bras en l'air, il disait cela à Scleros, à Sclereno et aux huit enfants, en qui probablement il voyait des Dignitaires, car il faisait à Zozimos, Acapios, Kyros, Danielis, Tiieophanô, NiknI.io, Anthousa, Paraskevi, ne comprenant pas :

— Sauvez-moi! Le Basileus Constantin V veut me ravir les trésors gagnés à la vente de pastèques, mais vous ne le voudrez pas. Mes trésors, vous en aurez une j)artie si j'échappe à cet excrémentiel Autokratôr qu'IIaraïvi et Sepeôs ont eu raison de combattre, quoiqu'ils aient eu le nez, les oreilles, le pied, la main coupés et l'œil crevé!

11 se sauva, battit désespérément des bras et se blollit en un coin des catéchuménies, où une lueur de lampe lit reluire son front de fou, d'une matité sèche sous le crâne pointu, et rendit plus égarée l'inquiétude de ses yeux.

Sur la place dallée, un piétinement régulier et des commandements brefs coupèrent des crissements de ferrailles, des roulements de machines qui allaient se dresser au narthcx de l'Kglise, à sa haute farade, jusque par-dessus sa coupole dont 1 iiimiuable ronde des lonélres s'éclairait de jour incendiant les quatre Anges des pendentifs, la rondeur du naos, l'abside où la Panaghia gigantesque essorait, solide, son ostéologie de chromes et de gemmes sur fond d'or. Et les Anges, à présent, sonnaient éperdumonl le torse flexible, la robe nageante, en a|)pel de combat contre l'armée du Mal, contre l'isaurie, contre l'iconoclastie, les Bleus, les Oints soutiens des Basileus mauvais et des aristocraties contemptiires des Arts humains. El la Panaghia mieux s'envolait eu sa eonipie, comme prête superbement à la trouer de son front d'orante, pour fuira jamais, si dut liuir ainsi la Sainte-Pureté gardienne si long temi)S de sa divine eh.isteté, cet Empire d'Orient qui ue

voulait plus des Eikônes par lesquelles on intercédait le lézous son fils, et du Bien qu'Hybréas voulait introniser à Byzance. Et maintenant s'émouvaient les Monastères et les Églises Iconolâtres : leurs simandres tintaient funèbrement en glas très lents dont l'écho leur parvint. Cependant, Oupravda, Eustokkia et Viglinitza ne se montraient encore : sans doute ils gardaient les hospitaliers appartements de Scleros et Sclereno, et c'était comme si l'invasion de l'armée ne les menaçait point.

Ils couraient en pleine campagne de Byzance, Haraîvi et Solibas, par des sentiers traversés de Nomades, de files de chameaux et de chars, bas, emplis de porcs et déjeunes veaux, d'herbages et de fruits. Le buste sans bras de l'hénioque faisait surprendre quelques-uns ; l'absence du nez et des oreilles du batelier créait des gaîtés chez tous. Bientôt ils atteignaient, du côté de son abside, la Sainte-Pureté. De la hauteur, ils voyaient la Ville, indéfiniment, avec le soulèvement de ses maisons, les stries de ses voies, toutes les gibbosités de ses Eglises, de ses thermes, de ses nymphées, de ses horrées, de ses Monastères sur lesquels pointaient des croix d'or et des croix d'argent. Là-bas, làbas, la Sainte-Sagesse érigeait sa lourdeur d'ossature; le Grand-Palais dévalait jusqu'à la Propontide, avec ses triclinions, ses héliacons, ses phiales, ses péripatos, ses coubouclions; l'Hippodrome ovalisait son promenoir peuplé de statues à peine vues en l'éclatant ciel : toute la Ville s'étendait au-dessous, comme dominée par cette triplicité de Puissance et de Force. Et des lenteurs de simandres leur arrivaient, piquant dans un universel silence le glas du Bien souffrant par le Mal, supplicié par le Mal.

Sous des arborescences, des pierres tumulaires blanchoyaient vaguement, Haraîvi sauta par-dessus le mur du cimetière; sauta Solibas, d'un bloc, son buste sans bras

enfoncé au sol, comme un pieu erami des herbes foliac<^cs. Ils enjambèrent les tombes des kaioyers, beaucoup de tombes sous des mauves, des bugloses, des vipérines, des feuilla^^es de s.uiles cendreux, de vivaces laurieis-roses, de tamarins gris, foisonnant là, poussant sur des poitrines de morts, des cœurs de morts, des ventres de morts, des faces

de morts. Deux longues oreilles, une échine roide de soHpède entre des fourrés de sauvages sainfoins, et loan qui découvrit son chef iiispide, se signa, pendant que l'Kxcrémentiel courut tout à coup, en un galop d'àne content :

— Notre père H) bréas nous a confessés cette nuit et nous mourrons pour ne pas abandonner la Sainle-Purclé que Constantin V veut détruire. Notre Kglise tombera sur nous et nous ensevelira.

Il dit cela tran(iuilleinent, puis se couvrit, et la précipitation des coups de bâton sonna une charge dési spérée. Haralvi et Solibas pénétrèrent dans un couloir du Monastère, troué de cellules, de salles vides, d'ateliers d'Kikônes et d'objets pieux d'ivoire. Dans l'Kglise, le rythme lamentable des kaioyers grandissait, l'orgue bramait terriblement; la voix d'IIybréas s'y ourlait, funèbre et douloureuse.

L'approche de l'armée distinctement se percevait, alors que, du Camp Militaire, au fond du golfe, une autre approche bruyait, comme si le Basileus faisait entourer l'Eglise et son cimetière, le Monastère et la Montagne des Vlachernes. Ils s'étaient à peine parlé depuis leur fuite du palais du Lychos. Ils comprenaient bien la gravité de la situation. Ils regardaient la viduité de ces salles, la tristesse de ces cellules, cherchant le passage communiquant à l'Église, voulant quand même sauver Oupravda et Eustokkia, surtout Viglinitza. Ils revinrent sur leurs pas, montèrent, descendirent, lassés, déçus. Et, insensiblement, un anéantissement les prenait, désarmait leur activité. Une atmosphère molle flottait autour d'eux, qui les prédisposa alors à mourir, comme loan, comme Hybréas et ses kaloyers à ce moment exhalant leurs Psaumes de mort.

Je n'ai pas de bras et ma vie est un supplice. Sepeôs

est mort et il est bien heureux. Solibas peut mourir : le lézous, qui le recevra, lui pardonnera ses accointances avec Viglinitza qui voulait susciter à Oupravda et à Eustokkia une génération, rivale de la leur.

Solibas disait cela, gravement, les veines du cou gonflées, la face toute rouge. Triste, il ajouta :

Je croyais certainement vaincre les Bleus par la victoire d'Oupravda. Mais le Mal a vaincu : le Bien a subi la défaite. La race isaurienne régnera à jamais à Byzance au lieu de la race sclavonne et de la race helladique. A vivre encore, que ferai-je sans bras? Sepeôs est mort, qui n'avait qu'un œil, qu'un poing et qu'un pied. Et Oupravda, aveugle, qu'a-t-il à vivre encore? Et toi, qui n'as ni oreilles ni nez, qu'as-tu à vouloir la vie ? J'ai assez de manger sans bras, la face en une jatte, comme un chien, moi qui suis une créature faite à la ressemblance du divin lézous.

Il pleura, Haraïvi l'avait écouté : son exaltation tomba peu à peu avec les paroles de Solibas; la probabilité d'une mort, peut-être depuis longtemps voulue en lui, ne l'effrayait plus. Pourvu que Viglinitza mourût; qu'elle n'offrit plus son ventre, pour la procréation à d'autres hommes ! Et il le dit à Solibas dont les larmes s'étaient

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évaporées à l'air lourd de cet intérieur de Monastère à présent sans vie :

— Tu as raison, tu as raison. Nous avons Iiittô pour vaincre le Mal. C'est qu'apparemment le Tln'os ne l'a pas voulu. Pour n'être point iinailt''S, nous aurions dû tire avec Constantin V et le Patriarche; laisser Oupravda, laisser Eustokkia, laisser Viglinitza. Mais non! Ilybréas nous avail si fortement cnseignrs que nous ne pouvions renier la Foi en riconolàtric, la Foi au Bien, la Foi en l'excellence de la race helladique et sclavonne pour la régénération de l'Hlmpire d'Orient. Je ne regrette pas de mourir, si nous devons mourir. Mais, au moins, que Viglinit/.a meure avec nous, elle qui, par nous, n'a pas eu la fécondation. Je l'aiine, Viglinit/.a, quoiqu'elle se soit donnée à toi cl à Sejîeôs! Part'onie-moi, pardonne-moi les jKirolcs dures (jue je tai dites. Maintenant que nous mourrons, il n'y a plus trace de nos jalousies; notre amitié restera.

Il poussa fraternellement et tendrement Solibas. Un trou de lumière s'arrondit devant eux; les voix des kaloyers s'ouïrent, très rapprochées, avec la domination haletante de celle d'Hybréas; des encens tourbillonnèrent jusqu'à leur face, enveloppée de ductilités bleues. Tout le Monastère de la Sainte-Pureté rentra, l'Hégoumène eu tète, qui les aperçut :

— Confessez-vous! Le Patriarche mauvais a engagé Constantin V à s'attaquer à la Sainte-Pureté. Ce n'est pas assez d'avoir fait aveugler Oupravda; il veut lui soustraire le seul asile (jui leùt mis hors de la Puissance et de la Force. Aussi, Oupravda et Kust«)kkia mourront; la race helladique et la race sclavonne ne régneront |)aB dans rEm|)irc d'Orient régénéré, car le Mal a vaincu!

Les kaloyers filaient en panégyrie vague dhommos barbus, très peu elfr.iyt's, Ilybréas bénissait alors llaralvi et Solibas :

— Priez! Prie/.! \»>us êtes hommes; vous avez nnpli lo calice de la Vie de toutes les fautes de la Mort. Mais la doctrine du Bien, qui est aryacpic et veut la prééminence dos Arts humains pour le culte des Kikoncs, la doctrine du

Bien va vous sauver spirituellement, car vous allez mourir corporellement.

— J'ai voulu féconder Viglinitza, et Solibas aussi, s'écria Haraïvi, sur qui pesait, magnétique, l'influence toute d'âme d'Hybréas. — Et il se confessa. Et Solibas, d'un mouvement, fit siennes les fautes d'Haraïvi. Les yeux de THégoumène luirent. Il ne paraissait point étonné de la confession de l'hénioque et du batelier :

— Je t'avais absous du meurtre d'Héraïscos;je t'absous pour tes fornications avec Viglinitza. J'absous Solibas. Vous allez mourir : le lésons veut que quiconque a mis le pied à la Sainte-Pureté, en ce jour de destruction, soit enseveli avec elle. J'ai confessé mes kaloyers, j'ai confessé Oupravda et Eustokkia. Seule, Viglinitza n'est pas préparée à la mort. Mais elle saura, elle qui désire lutter, qu'il est présentement impossible de s'opposer à l'armée de Constantin V qui ne laissera échapper aucun des nôtres, Il sera doux de subir le martyre; aussi, ornera-t-elle son âme de contrition, et je la confesserai, et je l'absoudrai !

Sa voix triste s'était affermie. Il vivait hors de toute réalité. Il parlait des choses et des personnes comme d'abstractions. Puis, la destruction de l'Église monastique semblait devoir entrer en de lointaines et secrètes prévisions, longtemps attendues, tant il s'en émouvait peu. Il devait moiivir avec elle; avec elle les kaloyers; avec elle quiconque .-ivait vie en ses murailles, sans en excepter Oupravda et Eustokkia à qui il donna la conscience de leur race, qu'il enrichit de son enseignement, qu'il fit un moment l'espoir de l'Orthodoxie, la terreur de riconoclastie.

Des coups retentissaient. En crissements et en grincements, les machines s'essayaient au dépècement de la Sainte-Pureté. Puis d'horribles cris de mère, de père et d'enfants voulant s'évader! Hybréas s'enfonça en des salles de Monastère, revint, et maintenant, maintenant, une illumination revêtait les kaloyers de cierges allumés, de bannières ponctuées de croix, ^ d'encens qui flottaient en

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balancements d'or et d'argent. Haraîvi et Solibas pénétrèrent alors dans le naos.

Les huit enfants s'éparpillaient vers la construction de l'héliacon où ils avaient joué pour, instinctivement, se sauver par là. Scleros et Sclereno les suivaient, emportaient les plus jeunes, sur leurs cœurs, frénéti<juefnent. Ils filèrent dans l'obscurité de l'étroit couloir, gravirent l'escalier droit menant à leurs appartemenis, où au sommet apparurent Oupravda et Eustokkia, l'Helladicpie menant le Sclavon par la main, vivacement, incpiièlement. Viglinitza était derrière, avec sa haute stature, ses épaules carrées, ses seins de jeune femme bombant sous le rectangle de tai)isserie, son érugineuse chevelure, les tons chauds de sa face blanche aux points de rousseur, ses yeux animalement beaux par le danger rendus forants. Oupravda était couronné du plane ruban d'or gemmé, gardé dans le coffre de bois à la Sainte-Pureté avec les autres attributs de Basileus, héritage du grand lustinicn: il avait la chlamyde pourpre, le sagion bleu, les braies bleues de soie bleue et les chaussures écarlates, aux aiglats d'or. Le lis orfévri sur l'épaule, la pulj)e rose de face, les yeux hyalins, le délical, transcendant et auguste vêtement, aux étt)fr(>s lourdement droites, d'Eustokkia, lui donnaient un grand air d'Augusta. Elle fit un signe du lis à Sclereno :

— Hybréas nous a confessés avant de mourir sous les ruines de la Sainte-Pureté. Et Oupravda va mourir, et Viglinitza avec moi. Avec ton époux et tes huit enfant» subis le martyre puisque le Bien ne peut, en ce monde, vaincre le Mal!

Elle (lisait cela, d une fraîche voix, d'un limpide commandement. L'Hégouméne l'avait préparée, et malgré la Nature se refusant à la mort, malgré le cri de la vie ({ui la poussa à résister héroï<iuemcnt pour leur enfant sur cpii s'étaient depuis longtemps reportées ses presciences politiques, ses goûts de patriote sublime, ellç avait subi la magnétisation de l'extraordinaire Hybréas. Kcnonçant au Basiléat dont l'espoir de con<piéle avait fait s'unir leur race, tous deux acceptaient le martyre, sùr> ati lond île la

fructification de la doctrine aryaque dont les fortes racines, malgré qu'essartées maintenant, se lèveraient assez pour étouffer un jour ie Mal, qui les exterminait.

Viglinitza les suivait pour les sauver, du moins son frère. Elle se précipita sur Sclereno.

— Sauve-toi, l'armée du Basileus ne t'en voudra, ni aux tiens. Moi, je veux m'échapper avec mon frère Oupravda, qui doit être Basileus, ou bien son enfant I

Il l'entendit, il fit :

— Il est inutile de me sauver, puisque Hybréas veut que nous mourions tous. Je me suis confessé. Le Théos, le lézous et la Panaghia, qui désiraient l'Empire d'Orient régénéré par notre race et celle d'Eustokkia, sans doute l'ont voulu ainsi. Notre mort sera fructificatrice du Bien plus tard vainqueur, du Bien qui ne permettra plus au Mal de briser les Eikônes, de tuer les Verts ennemis de la Puissance et de la Force, d'aveugler les Basileus occultes comme moi, de supplicier les Orthodoxes, de mettre le sang partout, la terreur partout. Moi, je rêvais un Empire riche de Bonheur pour chacun, de Pérennité de vie pour chacun. Mais il est dit que ce sera sur les âmes et non sur les corps. Si Eustokkia tombait aux mains des Gardes, elle serait violentée, car Constantin V, qui me rendit aveugle, ne pourrait la leur arracher; et ils lui ouvriraient le ventre pour en tirer notre enfant. Aussi, pour éviter ce supplice, Eustokkia mourra comme moi, sous les ruines de l'Eglise d'où nous ne pouvons échapper.

Hybréas lui avait fait entrevoir le supplice odieux, l'extirpation fœtale, l'abandon dans l'ordure et le sang de l'enfant qu'elle- mettrait au monde, bientôt, L'Hégoumène avait longtemps songé à de sanglantes extrémités pouvant, d'un coup, terminer la Conjuration. D'abord, lorsqu'il unit le petit-fils de lustinien à la petite-fille de Théodose, il les fit s'abriter au palais du Lychos ; ensuite, pour éviter que l'entourage de Constantin V connût l'état de maternité d'Eustokkia, il leur ouvrit à nouveau l'asile de la Sainte-Pureté. Hors de là, il n'y avait que dangers. Il

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eût fallu que tous deux allassent foit loin, hors des frontières de l'Empire. Seulement, la fuite eût exigé des mois et des années. D'ailleurs, partout c'étaient des IJIeus, des Iconoclastes, des Oints pourris, des Gardes, des Dignitaires qui, comme à Byzance, eussent perpétué le crime. Quant au feu détonant si mystérieusement cherché, il ne savait et de longtemps ne saurait en retrouver les virtualités, même à demi réunies en le mélange des trois substances pulvérisées. Il valait donc mieux altendi-e en l'asile monastique, quitte à mourir tranquillement, si cet asile devait être détruit. Les Verts et les Orthodoxes étaient trop écrasés pour se rebeller à nouveau. Dans l'éloignement de la Ville, beaucoup j)leuraient devant les narthex des Eglises et des Monastères; beaucoup levaient leurs mains au ciel; beaucoup chantaient des Psaumes pénitentiels; beaucoup se frappaient la poitrine et s'affligeaient. Partout, fort nombreux, des Bleus fourmillait-nt en épaisse végétation; les Iconoclastes avaient des insolences à l'adresse de la Sainte-Pureté vers lacpielle lotîtes les forces militaires et officiellement religieuses de l'Empire se dirigeaient. Pourquoi, alors, ne pas mourir, puisque inévitable c'était?...

Et lui-même s'était confessé, leur demandant d être pardonné, s'ils mouraient, quoique sainte et juste leur mort fijt, qu'elle la menât sous la face du Théos, devant le lézous et la Panaghia. Il avait obéi à la doctrine de l'Eglise monastique, séculairement rayonnante sur la Montagne des Vlachernes, en les cellules du .Monastère, sous le naos de l'Eglise dont les quatre Anges gigantes«piemenl essorants sonnaient de leurs trompettes d'or en appels persistants de peuples difficilement s'éveillant. L.i «loririne liu Bien avait ainsi germé en des âmes exaltantes; lui y mêla seulement, grâce à la lecture de livres écrits forl anciennement, de livres aryaques tels que celui qu'Oupravda et P]ustokkia lisaient tout à l'heure, où tout était pr« divination, éclairements profonds d'Ames, l'enchanU;, v, la charmeresse théorie tics énergies de la raco hell.idi(|uo et sclavonne pour la régénération de l'Empire d'Orient.

Puis, il avait surajouté la théorie des Arts humains continuant sur terre la Vie, c'est-à-dire le Bien, par les Eikônes auxquelles s'adressaient les émues spiritualités de ces deux races, si contraires aux matérialités, cruelles et froides, de Tlsaurie qui, par l'Iconoclastie et les Oints pourris, représentait le Mal.

Ainsi qu'il le lui avait dévoilé, son enseignement procédait de ce mystérieux Bouddha dont Manès voulut faire connaitre la Bonté déificatrice aux peuples européens, par l'élimination sous couvert du Bien combattant le Mal de la personnalité, cependant si passionnelle, du lézous que très spécialement les races sémites opposèrent aux races aryaques dévoyées un moment. Mais lui, Hybréas, croyait avoir découvert ceci, qui ne lui faisait pas repousser le lézous, le lui faisait adorer au contraire, éperdument : les hommes ayant propension à concréter leurs concepts de Vertu, de Gloire, de Foi, avaient d'abord créé un Bouddha qui s'incarna en d'autres dieux, dont l'un fut l'aryaque Entité des peuples de la Haute-Asie, et l'autre la sémite Entité des peuples de la Basse-Asie. L'humanité déifiait les causes et les effets, ne trouvant pas à les expliquer autrement. Plus tard, qui sait? Bouddhas et lézous s'effaceraient devant d'autres Entités par lesquelles cette même humanité formulerait les lois naturantes enfin comprises. La terre, alors, n'aurait besoin pour ses Consolations de corps et ses Affections d'âme que de Justice pure, de Conscience stricte, avec rien que des Rites sociaux dont seraient bannis les appellations de haines, les vœux d'extermination de races à races, d'individus à individus... D'ici là, qu'importaient Bouddha ou lézous, son adoration, celle dé la Panaghia, sa mère, du Théos, son père, le culte enfin des Saints et des Saintes, des Élus, des Anges, des Dominations, d'autant que tous étaient secourables, aidaient à la création des Arts humains par quoi la Vie, par conséquent le Bien, se continuait? Or, perpétuer cette Vie, qu'elle fût spirituelle ou corporelle, n'était-ce pas l'essentiel, surtout si par le Bien on la rendait douce, guérissante, harmonique et enfin réellement inexperte au Mali

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Cependant, pour qu'ainsi élargie la doctrine triomphât, il fallait de la violence; il l'employa en lançant les Verts contre le pouvoir isaurien. Au lendemain du Synode iconoclastique, il se crut assez fort, car Constantin V avait reculé avec ses Gardes, ses Dignitaires et ses attriliuts de Puissance et de Force devant la Sainte-Pureté où il les avait fiancés. Plus tard, lorsque sur le narthex de l'K^lisc monastique il montra à Oupravda la Corne-d'Or et la Propontide, les flottes et les monuments, la Sainte-Sagesse, les voies, les richesses enfin de l'Empire réunies en la prestigieuse Ville, lorsque sur un signe les Verts égorgèrent tant de Bleus au point que Constantin V dût encore reculer, il se crut vainqueur. Lorsque Ilaraïvi et Sepeôs revinrent des Nouméra, il s'était dit que l'heure avait sonné d'agir, pour la rébellion finale, car le pouvoir faiblissait. Il s'était leurré. Les Verts avaient été vaincus; Oupravda aveuglé. Seule, était restée l'union de chair, à accomplir, d'Oupravda et d'Eustf)kkia, pour, par leur génération, lutter encore au profit des Eikônes et des Arts humains. Maintenant c'était impossible, puisque sur les suggestions du Patriarche ayant décidé Constantin V, le Grand-Papias Digenis allait en sa gaîne maternelle briser le plant de la race qui devait régénérer l'Flmpire et même détruire l'asile de la Sainte-Pureté où il eût pu à l'aise pousser.

Il expliquait le mystérieux feu détonant et le fluiile bleu qu à de certains moments sa personne ém.inait. Los mêmes livres aryaques décelaient certaines formules sur la composition d'une substance qui prendrait feu et détonerait, entraînant, en une force impulsive, des projectiles : pierre, fer et plomb, capables de tout tuei-. Kn recherches ardues, il avait alors combiné des éléments disparates, se , disant que, pour imposer au Monde le Bien, besoin était d'une arme matérielle, devant laquelle rien ne résislcraii. L'Empire avait, il est vrai, le feu médiciue dont il ^jartl.iil le secret et (jui fut emjiloyé une lois contre des armée* assiégeant Byzanco ; mais ce feu médique, comme on ra|>pelait, ce feu maritime, ce feu énergique, ce feu li«piide,

car il avait toutes ces appellations, qu'un nommé Gallinieos, transfuge de cette armée, apporta au pouvoir d'alors, était difficilement maniable, et même aisément éteint. Pourquoi pas un feu incroyablement puissant, aux effets duquel nul ne pouvait s'opposer? Depuis trop longtemps, pour assurer la domination des démocraties, les Verts se servaient d'armes égales aux Bleus : il leur fallait se supérioriser à eux par d'autres, d'une belle efficacité.

Après bien des tâtonnements, il avait enfin trouvé le pouvoir détonant de ce feu, mélange de soufre, de sal pêtre et de charbon, enfermé en les tubes de métal dont il munit les Verts, et ce, conformément à ce que lui indiqua la lecture attentive des livres aryaques. Malheureusement, soit que la proportion de ce soufre, de ce salpêtre, de ce charbon ne fût point exacte, soit pour toute autre cause, le feu) détonant avait avorté. Depuis, il avait inutilement cherché, mixture, pesé, pulvérisé : le feu détonant ne détonait pas; le feu détonant fusait, ne portait plus, mal éclatait dans les tubes qu'ii crevait souvent. Peut-être qu'un autre que lui, un hégoumène du Bien, un curieux de livres aryaques, un Vert de génie désireux de donner la prééminence aux démocraties, un large esprit comprenant qu'il ne suffit point de combattre le Mal par des paroles et des prières, de lutter contre lui par un enseignement purement d'âme, un Orthodoxe de sang sclavon ou de sang helladique, enfin, pourrait poursuivre ces recherches, arrivées à maturité. Lui, y renonçait. Le feu détonant, avant quelque temps encore, ne détonerait pas.

Quant au feu fluide, ce fluide bleu, ce fluide léger, si singulièrement l'enveloppant quelquefois, c'était l'émanation de sa personnalité que, par une énorme contention de Volonté, il ramassait, densifiait, en magnétisation brûlante, mais qui le brisait après. C'était, cela, la terreur des Oints pourris, des Dignitaires mauvais, des Bleus, des Iconoclastes ne comprenant pas. Les livres aryaques, transmis de siècle en siècle par des Monastères du Bien, ces livres qui furent les semences de la pensée brûlante du Bouddha et dont fit ses Evangiles Manès supplicié si cruellement,

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ces livres si pleins d'enseignoments, si p<^n<^tr^s de vérités, ces livres, enfin, lui avaient également appris à produire, en flamme douce, en feu bleui, sa Volonté. Cependant, tous ne pouvaient le faire émaner de leur |)ersonne. Il fallait une âme pure, un instinct raréfié, une intelligrncialité portée aux choses abstraites, aux prières, aux jeunes, aux sacrifices, aux contentements de soi-même pour la salvation de tous! Peut-être cpie lui, Hybréas, gardait de ces grandes qualités puisqu'il atteignit à cette rare perfection offerte à l'humanité si engluée dans la matérialité. Oupravda et Eustokkia auraient été riches de cette émanation de fluide, puisqu'ils marchaient vers toutes les vertus d'Ame, si la mort ne les attendait maintenant.

Il parla sans colère, cette fois-ci, de Constantin V, qu'il savait peu appétent d'inutiles massacres, alors qu'au contraire toutes ses amertumes, toutes les alacrités de sa voix s'adressèrent au Palriarchc, véritable fomcnleur de l'Iconoclastie, suppôt du Mal, archi-satrape de Satan, Oint cruel, orgueilleux, sans conceptualité d'Art, parce que châtré comme Digenis qu'il inspirait, lâche et sept fois mauvais. Peut-être qu'un Orthodoxe touchant de près au Basileus, — son épouse ? — une âme cachée, une souffrante individualité lui avait dévoilé les hidcurs de la persécution en des confessions sur lesquelles il garderait un éternel secret! Alors, il avait fait fermer la Sainte-Pureté pour «luc tous ceux qui y vivaient mourussent : lui et ses kaloyers, Oupravda et Eustokkia, Viglinitza même, (pioiquelle s'y refusait, et Scleros, Sclercno, leurs huit enfants. Par son pouvoir d'Oint pur, il les absolvait de totites leurs fautes, faisait blanches leurs âmes, les rendait libres, légères, prêtes à être reçues au ciel avec les Martyrs, les KIus, les Saintes et les Saints.

Frénétiquement, Viglinitza fermait la bouche i son frère disant : oui! voulait l'enlever de force, n'imp«»rte où, malgré la destruction qui commençait. 11 s'y refusait, »c laissait emmener par Eustokkia cpii n'avait plus d'ambition d'empire matériel, par Knslnkkia dont un sourire quasidivin illuminait la |>ulpc rose de face un peu souffrante de

BYZANCK

maternité, Thyalinité des yeux. Avec elle, il se dirigeait au naos envahi à nouveau par les kaloyers. Alors apparurent Solibas et Haraîvi qui s'adressèrent à la sœur du Basileus aveugle, à celie qu'ils n'avaient pu féconder, à celle qu'ils avaient possédée, à celle qu'ils aimaient, quoique à degrés différents. Tristes et doux, dévotieux et résignés, plus prêts à mourir qu'à résister, ils lui dirent :

— Tu peux mourir comme nous, qui sommes absous de nos fornications avec toi. Tu le vois, le Théos, son fils le lézous, sa mère la Panaghia n'ont pas voulu que tu fusses fécondée, puisque ton frère même ne sera Basileus ni n'aura d'enfant Basileus. Mourons donc ensemble! Mais confesse-toi; confesse-toi! Il est temps.

Au dehors progressait l'envahissement, et c'étaient des bruits à la façade et, sur les toitures, des bruits de grimpements d'hommes prêts à démolir la Sainte-Pureté. Aux trois portes du narthex, les béliers frappaient, rythmiquement, les faisant gémir en échos prolongés de métal que ponctuait le chant des Psaumes qui avait repris dans le naos.

Scleros, Sclereno et les enfants voulurent redescendre du gynaiconitès où ils avaient remonté. Mais la porte avait été fermée par loan qui, abandonnant l'Excrémentiel au jardin, avait barré de fer les issues de l'Eglise, depuis celle qui ouvrait sur l'escalier de la crypte jusqu'à la porte des catéchuménies. Les huit enfants glapissaient. Sclereno sanglotait en ne lâchant plus le petit Zozimôs, et Scleros, de terreur, laissait tomber sa grande barbe rouge, qui remontait vite dans le claquement des dents. Et toujours, le chant des kaloyers, le bramement de l'orgue, la voix aiguë, la voix amère d'Hybréas par derrière l'iconostasis célébrant la messe helladique, une messe d'agonie magni-

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fiant la Transsubstantiation qui mystérieusement all.iit muer le sang du lézous, la chair du lézous, en le pain et le vin sacrés. Ces voix tendres, ces voix «'pnrdncs de Zoziraôs, Acapios, Kyros, Daniclis, Tliéoplianô, Nikolao, Anthousa, Paraskevi, nul ne les entendrait! Nul ne voudrait qu'échappassent à la mort harhare, à la mort horrihle les huit innocents ! Théos! Théos miséricordieux! lé/ous! Panaghia compatissante! Que Sclereno et Scleros n'aient point la douleur de voir périr ces chers êtres, là geignant, là apoltronnis, trop jeunes encore pour que le don de leur vie fût utile à la doctrine du Bien, hélas, vaincu par le Mal!

Ils voulurent ébranler le treillage du gynaiconitè'S, criant, sans plus de respect pour la majesté de l'Kglise, appelant un secours qui ne venait pas. Les ordres de la destruction leur parvenaient ; des voix de Domesticpies commandaient à des Gardes dont le pas courait autour de l'édifice, pendant que le bélier fi-appait toujours aux trois portes du narthex. Maintenant ils entendaient la course des envahisseurs sur la coupole centrale ; de robustes, solides, et cependant sveltes soldats arrachaient des plaques de métal, ou bien, à coups de leviers de fer, à coups de masses de fer, défaisaient la toiture, attacpiaiei t la ronde des fenêtres par où le jour pleuvait dans le naos. KllVoyablement alors des vitraux entiers tombèrent dans la rotonde, tuant trois kaloycrs dont, par le treillis de bron/.o et d'argent, ils purent voir le suspect ensevelissement des robes brunes sous les ruines déjà s'amoncelanl.

Apothéotique spectacle ! Ouvrant ses yeux morts, Oupravda donnait la main à luislokkia, Solibas rt Ilaralvi les entouraient, ravis; Viglinilza, farouche, semblait braver le martyre qu'elle ne voulait pas. Klle ne parlait pas do son frère et ne cherchait point à s'en aller. Kllc était comme stupéfaite de ne pouvoir lutter, sans force devant la résignation douce de ceux (|ui allaient mourir.

Un grand jour inonda le naos, rendit éclatantes les robet des Anges dont les trompettes d'or, extraordinaires, sonnèrent mythiqueinent mieux. La grand»* Panaghia 8ft véfit

de lumière; clairoyèrent alors son nimbe d'or, sa face calme, l'écartement de ses bras, la chute droite de sa robe ample. Et les lézous des entablements, les Figurations de Saintes et de Saints, d'Elus et de Dominations auréolés, accompagnés d'Animaux religieux trouant des végétations emblématiques, sortis de leur obscurité, décelèrent leurs chromes vivantes, leur fond d'or, la mosaïque urane, cinabre, sardoine, verte, qui les constituait, prouvèrent les Arts humains en cette palpable création, en cette population d'Eikônes colossales là-haut exaltant l'enseignement aryaque d'Hybréas, la doctrine du Bien bouddhique, l'excellence de la Sainte-Pureté, la pérennité de l'Orthodoxie, la vitalité d'âme de la race helladique et de la race sclavonne qui en avait ordonné, exécuté et compris le dessin, l'incompressibilité enfin de la Faiblesse et de la Pauvreté que la Puissance et la Force n'effrayaient pas, trouvaient debout, au contraire, les bravant.

Comprenant qu'ils n'avaient qu'à mourir, Scleros et Sclereno appelèrent la suprême absolution. La messe d'agonie s'achevait, en un fracas de coupole qui tomba d'un bloc, tuant encore des kaloyers. Hybréas sortit de l'iconostasis, une croix d'argent en une main, l'autre main nue vers eux. Tourné vers l'anagnoste, son épouse et leurs huit enfants accrochés à leurs robes en tempêtes de glapissements, il leur fit, de sa voix amère qui ne s'émouvait plus :

— Moi ! Hybréas, Hégoumène de la Sainte-Pureté que démolissent Constantin V et le Patriarche, je vous absous. Vous irez au ciel, Scleros et Sclereno, et vos huit enfants, tendres âmes, chastes cœurs, pures intelligences, seront avec vous. Le Mal qui touchera à votre matérialité ne pourra rien contre votre spiritualité. La Sainte-Pureté vous sauve par moi qui peux tout, étant prêtre du Bien !

La destruction arrachait des morceaux qui chutaient sur la place dallée et autour de l'édifice, d'où une colossale poussière s'évadait. Des colonnes entières s'effondraient, en brèches par où passaient de bistres rayonnements du soleil extérieur. Le narthex subissait le viol des démolis-

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senrs; ses trois portes s'ébranlaient tout à fait; le Pantokiatôr, malgré la persécution iconoclastiijue resté jusquelà sur son trône, fut égrappé en trois coups de faux. Les balisles et les mangonneaux lançaient des pierres grosses comme des têtes d'hommes, des javelots de fer épais comme des cuisses, des énorraités de j)rojectiles qui détachaient toujours du revêtement, faisaient tomber d'entiers vitraux des transepts et de la nef, pendant que la conque du fond se troua, à son haut, en dispaiilion de la face, lunée d'or, de la Panaghia. Et, au pied de l'iconostasis,

Oupravda et Eustokkia en leur vétcnimt de lîasileus et d'Augusta ; Haraïvi et Solibas à la face essorillée, sans nez et au buste sans bras — le Nabathéen dans l'entour du couffieh attaché à la tête par une corde en poil do chameau, (|ui l'ejoignait, fl(»ltant, son haut de dahn.itique attaché au col ; 1 hénioque dans sa < asacjuo dOr déteint traversé de l'espérant sautoir vert, — tous quatre attendaient saintement, sourieurs et calmes, la finale mort.

Dans le naos, les kaloycrs s'offraient .m ^a. rifue, U main au cœur, la face pAle sous la longue barbe, les yeux rougis de larmes douces qui ne cessaient pas, pendant qui

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d'Hybréas s'entrevoyait la robe violette au semis de croix d'argent par les portes ouvertes de l'iconostasis, derrière lequel il continuait à officier. Lui, disait des prières basses, bénissait, le pouce croisé sur l'annulaire, l'index droit et le médius recourbé, et chaque fois qu'un morceau de l'Eglise tombait, tuant plusieurs en des nues de poussière apothéotisant le massacre, il présentait son soleil d'or, qui rayonnait, l'élevait, buvait pour les martyrs le sang du lézous et mangeait la chair du lézous. De toutes parts l'édifice était glorieusement percé ; en l'envolement des débris, des Gardes transparaissaient, démolissant toujours, envoyant toujours des pans de coupole, des blocs de toiture, enterrant peu à peu les intrépides victimes, les dévoués martyrs.

Les démolisseurs attaquaient la baie ronde du gynaiconitès, par oîi des pierres et des javelots passèrent, brisant les beaux vitraux violets, verts, rouges et bleus, aux pieds de l'anagnoste, de Sclereno et des enfants. Par une fenêtre des catéchuménies, un trait vola, ouvrant comme une pastèque mûre le crâne pointu de Sabattius, qui fut tué net, et éteignit la solitaire lampe dont la lueur avait animé ses yeux de dément. Il n'avait pas poussé un cri depuis la destruction ordonnée, croyait-il, contre lui, par Constantin V, qui tenait à lui ravir les trésors gagnés à vendre des pastèques. Il expira sans crier davantage et sans comprendre davantage à ce qui se passait.

Un Ange des pendentifs oscilla, satrompette d'or gigantesquement s'ébranla et il tomba, les bras de mosaïque cassés, le corps pendu, la tête en bris ensevelissant encore des kaloyers. Les trois portes de bronze du narthex s'ouvrirent sous les coups des béliers. Le large jour de la place dallée creva, nuageusement blanc, avec l'amplitude de l'armée rangée devant l'Eglise en morceaux et que dominaient Constantin V et le Patriarche sur leur trône au ciborion d'or. Quoique, maintenant, ils y pussent pénétrer, les destructeurs n'avançaient pas. Apparemment, Constantin V voulait bien démolir l'Eglise, mais non ajouter le sacrilège de sa présence aux massacres auxquels il avait

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déjà répugné. Et c'est sur quoi renchérit le Patriarclio, très satisfait, très heureux :

— Si tu mets le pied dans l'Eglise, tu violes un asile religieux : tu es sacrilège aux lois divines, Contenle-toi de la démolir et qu'il n'en reste plus pierre sur pierre, pour ta gloire et celle de la Sainte-Sagesse, qui a vaincu par toi!

Et, dans la croyance qu'Oupravda et Kusiokkia avaient été saisis par Digenis, au palais du Lychos, il cria aux Oints dont la panégyrie l'avait rejoint :

— Hosanna! Ilosanna ! Exultez! Chantez la gloire du Théos sémite qui ne veut pas des J'iikônes aryaques, du Théos qui ne veut pas de l'héréliquc docliine du Bien. La Sainte-Pureté n'existera plus ; notre Frère-en-Iézous Hybréas ne souillera plus les âmes de son enseigneracnl venu du Bouddha. Et le Sclavon Oupravda, qui a suhi l'aveuglement pour vouloir l'Empire, meurt en ce moment, et Eustokkia meurt aussi, le ventre ouvert pour que sa génération ne se rebelle un jour contre celle de Constantin VI

La baie ronde du gynaiconitès se dilata sous les jets des balistes et des raangonneaux. Les huit enfants se montrèrent, les bras tendus; derrière eux Scicros et Sclereno, à genoux et les yeux au ciel, imploraient le Théos, le lé/ous et la Panaghia pour qu'avoc les chères créatures ils reçussent au plus tôt la moit. Constantin V se souleva sur son trône, réellement apitoyé, car en accpiicsçant à la démolition do la Sainte-Pureté, il avait eu l'espérance, S'^crètc, que les kaloyers seuls et Ilybréas à qui il ne s'intéressait pas en sa conscience d'homme politiipie seraient frappé.s. Il fit un signe, mais en vain. Déjà ébi-atdéc, une partie de la façade croulait en un blanc ennuagemcnl, toute la corr.i» hc effondrée, et ce furent de derniers cris, puis une projection, dans la grande ouverture du gynaiconitès, de «lix cadavres écrasés, les jambes nus, les bras nus, la face et la poitrine ouvertes, qui s'étalèrent à la vue de l'armée «*l l'cs Oinl:*. D'en bas, on voyaient P.iraskevi et Anthousa, leur délicat ventre de vierge par-dessus le cintre du narthcx; Nikolao,

Theophanô et Danielis, la tête renversée, les jambes prises en des marbres tombés de la voûte et le tendre crâne fracassé; Kyros broyé près de Scleros, les tempes brisées par une pierre et la barbe rouge, décrochée, laissant une ouverture de bouche dont les dents ne claquaient plus. A genoux, Sclereno gardait contre sa poitrine les très jeunes Acapios et Zoziraôs. Un instant, vivants encore, on put les voir ainsi. Mais la voûte se dessouda tout à fait, et bientôt les tua pendant qu'en éclat le plancher du gynaiconitès, sous le poids des décombres, se fendait, entraînant dans la galerie des catéchuménies les dix cadavres qui disparurent en une horreur d'engloutissement.

— S'ils sont morts, ceux-là, dit le Patriarche à Constantin V muet, c'est que le Théos l'a voulu, car ni toi, ni moi ne voulions leur mort. Cet anagnoste avait tort, sans doute, de servir à la Sainte-Pureté. Il pouvait s'en aller : il ne l'a pas voulu. Son épouse et ses enfants sont morts de sa résistance à ton pouvoir.

Ces paroles aiguës dites, il cherchait des yeux Digenis, qui survint avec ses Candidats, dont les coups de pied chassaient devant eux Pamprépios et Palladas au derrière tuméfié sous le mauvais jupon par où passaient leurs jambes nues sous l'étoffe serrée en dalmatique effilochée. Le Patriarche eut un sourire de joie, qu'il voulut faire partager à Constantin V dont le nez blanc, pensivement, retombait sur sa barbe noire qu'on eût dit trembloter :

— Digenis a accompli tes ordres. Sans doute, ses Candidats t'ont débarassé d'Oupravda; d'Eustokkia, et du germe ennemi qu'elle portait!

Le Basileus expectant les trois portes du narthex, abattues par les béliers, ne lui répondit pas. Un moment, on crut à une submersion totale. Des Gardes dévalaient de la toiture, toute éraillée ; l'armée peu à peu reculait, enserrant moins l'édifice à moitié démoli. Par les trois ouvertures, le Basileus entrevit l'intérieur, la Panaghia décapitée, son corps ébréché ; des lumières qui faiblement flambaient, et devant l'Iconostasis toujours debout, toujours reluisant de ses dorures et de ses Eikônes, des atti-

tudes triomphales de martyrs : Oupravda donnant la main à Eustokkia; Solibas sans bras et Ilaralvi au nez coupé et aux oreilles coupées ; Viglinitza, farouche, les bras croisés, les yeux ouverts sur la destruction. Derrière l'iconostasis, Hybréas avait devant lui le corps de presque géante de celle-ci, l'ampleur de ses épaules, la grasse rondeur de son cou, la souple nervosité de ses formes. Quand les portes s'abattirent, formidablement entraînant le narthex intérieur, une moitié de voûte, une partie d'entablement, il sortit, passa devant l'iconostasis et, à chaque main, la croix d'argent élevée, le soleil d'or élevé, fila droit. Eustokkia et Oupravda, Haraïvi et Solibas; Viglinitza même, le suivirent. Massée devant le narthex exléi-ieur, l'armée les voyait; ils gravissaient des décombres; ils disparaissaient en des trous, ils enjambaient des cadavres de kaloyers qui ne remuaient plus. Derrière eux, tout croulait. Un Ange tomba, sa trompette d or fit un éclair tournoyant; un autre Ange se précipita, tète en bas, trompette en bas, ensevelissant avec les dernières lampes ap|)endues les derniers kaloyers, broyant loan qui, tranquillement, chantait d'une grosse voix un Psaume et peut-être pensait à l'Excrémentiel, dont le braiment s'ouït longuement du côté du jardin où il paissait les bons herbages du Monastère de la Sainte-Pureté.

La face triste, la face érémitique aux yeux luisante d'IIybréas se tourna alors vers Viglinitza :

— Il est temps; confesse-toi, car tu vas mourir. Confesse-toi comme l'a faitton frère, comme l'ont fait Eustokkia, Solibas et Haraïvi. J'ai toute puissance pour la rémission de tes péchés, car tu ne peux te priver, morte, de la vue d«i Théos, de la magnificence du lézous et de sa mère, la Panaghia !

Viglinitza ne lui répondit pas. En l'inscience de ce Bien. pour elle la Vie purement concrète, la Vie naturante. elle se révoltait contre le martyre. Si, au moins, son Frère l'avait voulu, elle l'aurait arraché à l'horrible destruction ! Tout k fait guérie de ses jalousies, tout à lait désillusionnée de la conquête de l'Empire par sa propre fécondalioD, elle »e

laissait bien aller à la mort, mais en fataliste qui ne l'accepte point et la subit simplement. Elle branla la tête, refusa, ressentant même une rapide fureur contre Hybréas. L'orgue laissa échapper des sonorités pleurantes de ses tuyaux écorchés. Les martyrs n'entendirent pas. Ils étaient sur le seuil du narthex extérieur. L'armée avait reculé ; des ordres la ramenaient en arrière, battant d'hétairies le portique de la place dallée. Ils virent cela rapidement, entre une retombée et un soulèvement de poussière. L'Autokratôr partait; partait le Patriarche qui lançait à Hybréas un coup d'œil de prêtre de la Puissance et de la Force vainqueur de la Faiblesse et de la Pauvreté ; partaient les Scholaires aux boucliers orbiculaires sur une seule ligne; les Excubiteurs aux épées élargies, les Candidats aux haches d'or, la cohorte de l'Arithmos, les Myrtaïtes et la Varange dont l'Acolouthos courait sur les flancs, les Spatharocandidats, les Cubiculaires militaires, les Maglabites, les Spathaires et les Buccélaires, les cavaleries dont les croupes reluirent, enfin les fouets, les fouets et les fouets aux longes tournoyantes, en forêts de lianes arrachées par un vent très fort. Toute une musique, plutôt dolente qu'autrement, les accompagnait, faite de la percussion des nacaires, du frémissement des balaleikas, des éouds et des karamandjas, du claquètement des cymbales, de la sonnerie des trompes d'or qu'à leur tête des Gardes jouaient. Et les Dignitaires suivaient avec les Oints, ignobles, puants et contents, mêlés en odieuses fraternités de dalmatiques, de robes talaires et de scaramangions : le Grand-Domestique branlant du chef au Syncelle en réponse probablement d'une demande de dignités à obtenir de Constantin V; le Grand- Drungaire et le Grand-Saccellaire, bedonnant et éructant; le Grand-Logothète frappant amicalement sur l'épaule du Scœvophilax qu'avoisinait le Chartophilax, lisant hypocritement un manuscrit de Prières. Et la marche élastique de ces autres : le Protostator, le Laosynacte, le Protovestiaire, le Docteur-des-Psaumes, le Protosalte, le Primicier-des-Chantres, le Grand-Chartulaire, le Grand-Dioicète, le Protoiéracaire, le Protoproèdre, le Hiéromnemon,

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le Periodeute, leProcdrc, le Graud-M) i la.ic, le CanicIéioH, le Gétoiiile, le Guropalate, le Prolocynêge, entourés des puissants épiscopes africains et raacédoniens, des lugf»umènes, des archimandrites et des énarches s'étant prclés à la guerre iconoclaslique! Gette rnarclie dtcciait bien la gaieté des Puissants, des Fiers, des Hichcs et des Forts, à voir le lézous sémite vainqueur du Bouddha aryaque dont le prêtre les bravait depuis si longtemps.

— Confesse-toi! Nos fornications seront |).irdonnt;c's et nous jouirons, nous qui t'avons aimée sans pouvoir te féconder, d'une vie heureuse auprès du Théos, du lézous et de la Panaghia qui veulent que notre mort serve d'exemple aux futurs défenseurs du Bien!

Haraivi avait tenté un dernier effort auprès de Viglinilza, et son cœur sautait en sa poitrine, et des larmes mouillaient ses yeux. Viglinitza répondit sourdement, la voix pleine de regrets :

— Non! Je voulais vivre. J'étais jeune, j'eusse pu être fécondée. Et une génération serait née de moi, qui aurait plus tard obtenu l'Empire et intronisé la race sclavonne au Grand-Palais. J'eusse défendu et sauvé mon frère, mais il acquiesce à la mort; il tient à être nuirlyr avec Eustokkia. Infécondée et seule, que ferai-je? Je meurs mais n'accepte pas la mort : je la subis. Quant à mes fornications, ah! le Théos, le lézous et la Panaghia m'en absoudront sans confession. J ai demandé à Oupravda et à Euslokkia de me pardonner : cela me suffit!

Le buste sans bras virotant, Solibas fil, attendri :

— Gonfcsse-toi. Gonfesse-toi, loi que nous avons pi>î*sédée sans féconder, car le Théos ne voulut pas d'une génération rivale d'Oupravda et d'h'ustokkia. El nous serons tous réunis après la mort, au lieu (pic tu resteras séparée de nous, qui allons pénétrer au ciel du Théos, du lé/ous et de la Panaghia, comme des martyrs du Bien suppliciés par le Basileus et le Patriarche ilu Mal.

— Non! Non! je ne fais mal en ne me confessant pa>. Au dire d'Ilvbréas, le Bien était la vie cl maintenant ce Bien nous conduit à la mort. Si j'accepte celle-ci. c'est parce que

mon frère, qui m'a pardonné mes fornications, veut mourir avec Eustokkia, toi, Hybréas et Haraïvi. Et je ne puis le sauver; je ne puis lutter pour le sauver, puisqu'il s'y est refusé. Aussi, je veux bien mourir, mais sans confession. La race sclavonne est pure de tout péché et de toute intention de péché. Le Théos, le lézous et la Panaghia ne m'en voudront pasi

Oupravda et Eustokkia ne l'entendirent pas. L'Helladique gardait sur l'épaule le symbole vivacement chaste, le lis rouge orfévri; le Sclavon sonsarikion, le plane ruban d'or gemmé. Sa chevelure flave flottait sur sachlamyde pourpre qui recouvrait le sagion bleu, descendait jusqu'aux braies bleuesdesoiebleue serrantaux chevilles les chaussures écarlates aux aiglats d'or. Malgré que morts, ses yeux voyaient des choses visionnelles : une armée d'Anges, pareils à ceux des pendentifs maintenant écroulés, sonnant en l'infini ciel d'une trompette d'or qui réveillait silencieusement des peuples entiers, lesquels aiguisaient aussitôt des épées, et même préparaient efficacement le feu détonant d'Hybréas. Des foules pâles, qui avaient écouté le Mal, des foules iconoclastes, des foules de Puissance et de Force, fuyaient devant d'autres, qui étaient des démocraties pertinaces, des orthodoxies, des iconolâtries prescientes réellement d'Arts humains qu'elles créaient, dessinaient, élaboraient, formulaient. Et des Verts apparaissaient partout, qui poursuivaient des Bleus en des quartiers aristocratiques, des Bleus alors en terre fonçant. Tout le ciel resplendissait d'armures d'hommes, combattant au nom du Bien, de cavaliers sclavons et helladiques venus de la Haute-Asie, dont était reconnaissable le profil aryaque et que guidait, en nues d'éclat, le Bouddha marchant sur l'Europe où l'attendait fraternellement le lézous, incarnation comme lui des tendres concepts humains. Et, aux quatre horizons de cet idéal ciel, des fumées de torches s'élevaient, lourdes, que le vent écartait pour laisser voir des villes maudites, toutes isauriennes, toutes de la Basse- Asie, incendiées par ces mêmes défenseurs de la doctrine d'Hybréas.

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Il serrait nerveusement la main d'Eu^lokkia pcntl.inl que rilégoumène, dont le souffle courait sur ses cheveux flaves, élevait la croix d'argent et le soleil d'or, que V i^linitza prenait une attitude bravante, qu'IIaraivi et Solibas attendaient la cliute du nartliex, heureux de cçlte fni, puisque subjuguée par le Mal la terre se refusait à la si dévotieuse doctrine du Bien. Peu à peu, l'armée dis|)araissait; seulement un cordon de Gardes occupait la place dallée, entourait les débris de 1 Kglise pour que les viriimes ne s'échapassent point. Peut-être avaient-ils l'ordre de les égorger sur place? Peut-être aussi Constantin V craignitil que Digenis, comme le Patriarche le voulait, n'ouvrit le ventre d'Eustokkia pour en arracher l'enfant rival de sa génération? Du moins le Basileus le crut. De son trône il avait aperçu l'eunuque adipeux courant vers l'Eglise, avec les Candidats et après avoir confié à deux S|)athaires, pour les réintégrer dans la basse Domesticité, Pamprépios et Palladas. Il avait prononcé un mot très bref. Arrêté en sa course, dans les éclairs d'or des haches et le gak>p effréné des Candidats, Digenis recevait de Constantin V, sur le bonnet tubulaire qui s'enfonçait juscju'à ses yeux plissés de porc mal gracieux, un coup de sa clef d'argent qu'il lui avait arrachée. Ainsi prévenu, Digenis s'en retourna, tout étourdi, tout lilub.int, le crâne à tiemi feudN

Vêtu faiblcujent de son feu fluide, bleu et douccmcut crépitant, tant sa Volonté était à présent épuisée, Hyhréas fit de larges signes avec sa croix d'argent et son soleil d'or. Toute la Ville apparut encore une fois aux martyrs. Au fond, la Propontidc bleue, avec les voiles blanches ou rousses, de ses dromons, de ses palandries cl de ses trières; puis, l'odieuse Sainte-Sagesse, en du soleil, au centre d'une irradiation d'épées dont les lames se déplaçaient gigantesquement ; à coté, rorgucilleux Grand-Pai.iis, les coupoles de ses triclinions, les pavements de ses péripatos, les bassins de ses phiales, les resplendissements de ses héliacons et le dévaleiutMit de ses jardins où de la !)omcsticité courait «^n points noirs. A gaucho, se fuselait la Corue-d'Or et iuonlail la côte de Sikœ; à droite. les quar-

tiers démocratiques de Byzance, muets. Et, vers les quartiers aristocratiques, les Bleus, joyeux, avec leurs alliés les Blancs, applaudissaient; d'autres frappaient des Verts et des Rouges, alliés des Verts. Puis, les Monastères et les Eglises qui s'opposèrent, avec la Sainte-Pureté, à l'Iconoclastie, heurtèrent clairement leurs simandres, en glas ne finissant plus : Saint-Mamas à coups dolents, Callistrate à coups larmoyants. Désicrate sanglotait avec la sienne, le Pantepopte priait avec la sienne, avec la sienne la Vierge de l'Octogone disait les Psaumes de mort dont la Vierge d'Aréobinde faisait les répons. Et les simandres du Stoudion, fameux, de Saint-Tryphon, de Sainte-Paraskevi, des Saints-Apôtres, de l'Archange Saint-Michel, de Saint* Pantaléon et du Verbe-Divin versaient leurs navrances sur la Ville, la tristesse et l'horreur de ce jour de martyres qu'ils ne pouvaient empêcher.

Et maintenant, en toutes les rues légèrement assombries par le glauque soir, par le soir au frottis verdâtre, comme si l'espérante couleur des démocraties se fût là-haut portée, beaucoup de halos blancs virotaient, en couronnes d'argent, probablement celles jadis gagnées par Solibas sur les Bleus. Des bras les tenaient, et avec ces couronnes c'étaient des palmes blanches, de rayonnantes croix. Puis un hymne lent, l'hymne Acathistos, en gravités de chœurs, en émotions d'ensembles. Et des mains s'élevaient au ciel, des prières montaient au ciel. Tous les Orthodoxes étaient sortis; tous les Verts étaient sortis, qui recevant euxmêmes des coups, encourageaient à mourir les victimes qu'ils ne pouvaient sauver. Sur le narthex des Monastères iconolâtres, aux simandres toujours lugubrement tintantes, des hégoumènes apparaissaient, droits en leurs robes violettes, et des croix d'argent, et des soleils d'or, promenaient en leurs mains une liturgique tristesse pendant qu'en spires des vols de cigognes et de colombes rayaient le ciel d'une couleur de végétal mourant. Et puis, et puis, ce fut comme la verticale ascension d'un énorme lis rouge, d'un gigantesque ruban d'or cerclé, plane et gemmé; le symbole de l'Empire du Bien et le sarikion de l'occulte

Basileus semblèrent s'évader de 1 épaule d'Kiislokkia et de la tête d'Oupravda pour reposer sur la ville tout endolorie. Enfin, un craquement terrible eut lieu. La voûte dunarthex seule debout de l'Eglise monastique, fendue sous les coups des béliers, le jet des mangonneaux et des balistes, ébrcchée par les faux, les corbeaux et les crocs, s'était partagée. Elle pencha, pendit et tomba, recouvrant, tuant Oupravda et Eustokkia, Haraivi et Solibas, Hybréas dont la croix d'argent et le soleil d'or projectèrent des indécisions de lueurs, enfin Vigiinitza, nullement confessée, qui mourut en un entêtement de barbare faite pour les matérialités j)lus que pour les sublimes spiritualités de la doctrine du Bien que dans l'Empire d'Orient régénéré devait, si le feu détonant n'eût point avorté, implanter la race sclavonne et la race helladique instauratrices du culte des Eikônes, nées des Arts humains continuateurs de la Vie et héritières spirituelles du Bouddha aryaque dont le sémite lézous fut la réincarnation blonde, émaciée et secourable, quoi que fissent les Puissants et les Forts pour le rendre dieu réel du Mal !

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