LIVRE QUATRIÈME
Les Silenciaires traversaient lentement le Grand-Palais, en escalades de marches surmontées de voûtes, en écarts de portières lourdes fixées à des tringles d'argent, en poussées déportes — d'ivoire, de bronze et de fer — qui, s'ouvrant, offraient des somptuosités de salles peuplées de Dignitaires et de Serviteurs. Ils marchaient quatre par quatre sur vingt rangs, vêtus de chlamydes blanches, coiffés d'écarlates bonnets où c'étaient des plumes de paon spicifères, et les manches de leur paraugadion bleu-clair, par dessus, pendaient avec des broderies d'or. Ils avaient paru dans l'héliacon de la Ghalcé, et sur un signe de leur verge d'argent doré se turent des gens chamarrés; dans le vestibule et sous la rotonde de cette Chalcé dont les mosaïques resplendirent grâce à un jour de portière ouverte, d'autres gens se turent, avec des inclinations de tête et
des croisements de mains à leur poitrine constellée. Les Silenciaires traversaient la cour des Courtines qui bordait le Triclinion des Scholaires, le Tribunal des Lychnos, le Triclinion des Excubiteurs et celui des Candidats. Un même signe des verges faisait taire les nombreux bruissements échappés de bouches d'hommes s'immobilisant tout à coup, surtout les Gardes, qui se rangeaient sur des lignes rigides, prestement. Ils obliquaient, gravissaient les deux escaliers de l'héliacon d'un autre triclinion : le Grand-Triclinion de la Magnaure, qui touchait au Sénat, entre l'Eglise-du-Seigneur, dans l'intérieur, et la Sainte-Sagesse, au dehors. L'héliacon, vaste et dallé, atteignait au nord le péripatos extérieur de ce Grand-Triclinion, et s'allongeait au midi, jusqu'à des jardins d'où se voyait la mer, toute bleue sous des lenteurs de dromons aux rames s'abattant et se soulevant régulièrement. Les quatre-vingts Silenciaires apparurent sous le portique principal, l'Embolos, ouvrant une galerie sur la façade orientale de la Magnaure, construction isolée du Grand-Palais mais en sa dépendance. Encore leur verge d'argent doré eut un signe, et de nombreux individus, dans la salle de la Magnaure sous l'abside de laquelle reposait un trône vide sous un ciborion de marbre rouge, arrêtèrent leurs conversations, s'inclinèrent, la tête coiffée d'étoffes peintes et bardé le poitrail de grands colliers d'or.
Les Silenciaires filaient ensuite, derrière eux l'écho mourant des voix d'individus qu'ils faisaient taire, tournaient, remontaient les marches d'un portique sur une autre face de la salle de la Magnaure. S'arrêta encore un tas de paroles qui bruirentà peine, captées par le signe des verges, impitoyables. Puis, ils coupaient l'extrémité de l'héliacon de cette Magnaure, toujours quatre par quatre, leur verge chrysargyre faisant une oblicité au bout de la main tendue, longèrent l'abside de l'Eglise-du-Seigneur, pénétrèrent en une étroite galerie qui, fort longue, expirait à la porte du Spathacirion, dont les Spathaires qui la gardaient relevèrent leur épéed'or. La Phiale mystérieuse du Tiiconque, au bassin de bronze lamé d'argent, était encore peupK'e
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d'individus qui se garaient du soleil tombant en cette phiale à ciel ouvert. Beaucoup montaient les deux escaliers de marbre blanc de Proconèse, hémicirculairement aboutissant à une salle supérieure, le Sigma, qui s'y amorçait. Ils se turent tous, dès l'arrivée des Silenciaires qui gravirent les escaliers et, par ce Sigma, se répandirent dans la Galerie des Quarante-Saints. Dans la Phiale mystérieuse du Triconque, ils avaient vu d'autres Silenciaires, débusquant de la Thermastra, faire des signes de leur verge d'argentdoré, et, sur ce signe, toute l'inférieure Domesticité végétant là-dessous tut fies voix. Ils descendaient d'autres escaliers; ils s'alignaient devant le Lausiacos, un triclinion bordant le Iustinianos, galerie aux légers portiques, très au loin, et des individus, qui parcouraient ce Lausiacos, se taisaient. Maintenant c'était, dans le Grand- Palais, un pesant silence, troublé à peine du frottement des robes de ceux dont ils avaient arrêté les conversations ; du glissement de leurs brodequins noirs, jaunes, verts, blancs ; du chuchotement bas et du claquement de doigts de plusieurs qui s'appelaient ainsi. Enfin, ils s'arrêtèrent devant le Tripéton, qu'une horloge, à une de ses faces, faisait nommer l'Horologion, et qui était un portique précédant le Triclinion-d'Or, peu ordinairement à huit absides, où Constantin V bientôt allait se montrer. Ils s'inclinèrent là, le front vers la salle, pour se débander ensuite après avoir, dans une abside du Triclinion-d'Or, déposé leur verge, par le Lausiacos que remontait l'autre théorie de Silenciaires, revenue de la Thermastra.
Mais des huit absides du Triclinion-d'Or radièrent les Cubiculaires non-militaires, tous eunuques, aux magnificences d'étoffes recouvrant leur chair aveulie comme grise, comme atone. Il en survenait des appartements particuliers de l'Autokratôr et de ceux de l'Augusta, son épouse, à un étage plus haut ordonné de salles infinies séparées des salles somptuaires. Il en survenait de l'abside de Saint- Théodore où l'on enfermait, avec ses deux boucliers d'or émaillé, les armes, les couronnes et les vêtements du Basileus, même les verges d'or gemmé des Ostiaires, les col-
licrs d'or des Protospathaires et les épées dorées des Spathaires du Grand-Palais. Il en survenait de l'Héliacon du Phare, une grande salle éclairée par les fenêtres de la coupole du Triclinion-d'Or, dont, par des galeries entourantes, se voyait encore la mer, au bout des jardins où des feuillages luisaient, troués de jour. Il en survenait de l'abside qui servait de vestiaire au Patriarche.
Le Triclinion-d'Or était fort beau avec, sous la coupole aux seize fenêtres cintrées, sa circulaire galerie sur huit pendentifs. Du centre tombait la Polycandélon, un lustre énorme ouvrant des bras nombreux, dont l'ombre flottait immobilément sur la mosaïque du parquet bordée d'argent. Des missoires et des bassins d'argent ciselé s'appendaient dans la galerie: partout, aux murailles, montaient des mosaïques chromées. Devant la portière de l'abside masquant la porte de l'Héliacon du Phare, s'élevait le trône du Basileus, sur quelques marches, d'or massif sommé d'un ciborion de marbre ajouré et doré. Voilant les sept autres absides, sept portières — dont une, de pourpre, attachée à une tringle d'argent et qui donnait sur la porte à un seul battant du Tripéton, s'appelait le Panthéon, — sept portières faisaient des pans suivis que les Cubiculaires écartèrent. Ils s'en allèrent ensuite, comme sous un coup de vent, après une descente de la galerie dont ils avaient épousseté, avec de fins flabellums, les missoires et les plateaux.
C'était au tour des Praiposites, les huissiers du Basileus. Dévalant, des appartements supérieurs, par les escaliers aboutissant aux coupoles, ils s'irradiaient sur le Tripéton. Plusieurs enfilèrent le Lausiacos; plusieurs la Galerie aux Quarante-Saints, à l'autre bout. Quelques-uns s'enfoncèrent dans le Triconque et vers le Sigma, descendirent majestueusement quatre par quatre, dans la Phiale mystérieuse, remontèrent les galeries de Daphné pour se diviser : ceux-ci par l'Eglise-du-Seigneur vers le Grand-Con • sistorion ; ceux-là vers l'Hippodromios conduisant à la Phiale et, par un escalier de cette Phiale, où un bassi d'eau bleue reposait, dans le vestibule des Scyla, soudé
au vaste Héliacon dominant l'Hippodrome. Vide, à présent, en son étendue déserte, mais pour s'ouvrir bientôt au peuple qui par derrière criait, immensément pullulant, avec des rumeurs de joie des Bleus, coupées de cris de douleur des Verts, l'énorme édifice était laissé à des Serviteurs qui en balayaient la piste ou disposaient, sur le pî, des tentures épaisses, pendant que des Cubiculaires montrant leurs têtes de châtrés dans l'ouverture du cathisma, plaçaient un trône d'or sous un ciborion d'or.
En secs commandements, les Praiposites appelaient dans 1a Daphné les gens qui y étaient appesantis encore sous la défense de ne point parler des Silenciaires. Ces gens se détachaient alors comme un bloc, traversaient des triclinions en Ordre de Maîtres, de lointaines provinces venus. Les Praiposites remontaient vers la Magnaure, s'alignaient devant le Portique de son Héliacon, et les gens du Grand- Triclinion, qui avaient un air inquiet et comme abruti de leur mutisme forcé, s'en allaient massivement, en Ordres de Proconsuls que tous étaient. Les gens de la Phiale, sur un appel d'autres Praiposites, gravissaient les deux escaliers hémicirculaires et se perdaient en Ordres de Patrices au col orgueilleux mais discret, sur quoi jouait le soleil crevant par le ciel ouvert. Dans le Lausiacos, ceux que les Silenciaires avaient fait taire et qui attendaient là, en traînassements de leurs brodequins et en moutonnements de leurs dos tapissés de zoologies, filaient sur le commandement des Praiposites, les appelant haut, en Ordres de Sénateurs. Les Comtes des Scholaires survenaient sur de semblables invites, en solidités de robes talaires et de scaramagions sur leurs pieds pointus, suivis des Ordres, bien cimentés, des Comtes des Candidats et de ceux des Domestiques. Enfin, débouchant de l'Augustéos, suite de salles de la partie du Grand-Palais appelée Daphné, c'étaient les Ordres des Eparques, qui avancèrent posément, avec des plis importants de lèvres, des rondeurs d'yeux graves de magistrats quelconques. Ces Ordres sillaient vers le Triclinion-d'Or0'
Du Triclinion des Dix-Neuf Lits, les hauts Dignitaires avançaient et devant eux s'aplatirent [cérémonieusemen
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uca DiôtùirCB et lies Hétaires au paragaudion de simple laine. La coiffure, les armes et le bâton massif du Grand- Domestique étaient toujours aussi d'or que son ventre était en balconnement; sa marche élastique, au Grand-Drungaire, lui donnait une allure pachydermienne que mieux amollissait l'ossifiée silhouette du Grand-Logothète, sa face de chameau maigre au-dessus des têtes d'autres Dignitaires qu'également dominait celle balançante, à rondeur de citrouille, du Grand-Papias dont la clef d'argent s'escrimait savamment. Les étoffes vertes et les tapis verts dont tous étaient bordés et sanglés, faisaient des apparences d'ichtyausaures, de plésiosaures râblés, pansus, mouvementés de croupes et de reins à solliciter de retentissants coups de pied. La barbe chafouine du Protostator s'harmoniait bien, en la solennité des triclinions, avec le découvrement c^es dents gâtées du Protovestiaire, encadrées en sa barbe grise et courte. Ce qui paraissait simiesque au crâne plat du Primicier-des-Chantres voguait, lustré, entre celui, pointu, du Grand-Stratopédarque dont l'air sévèrement pincé dédaignait des tas d'Ostiaires accourant en une procession qui les voulait précéder au Triclinion-d'Or. Le Grand- Gartulaire sautillait sur ses jambes courtes, et le Protocynège roulait en massivités de graisses lui tombant de toutes parts en affreux bourrelets. Quant au Protoiéracaire et au Grand Dioicète, ils glissaient avec de savants pas, les coudes au corps, le buste bombé, pendant que le Protoproèdre et le Proèdre, ployant sous des méditations sans nombre, renfonçaient le menton, qu'ils avaient carré, en un morceau de leur chlamyde jaune, et que le Grand- Myrtaïte, le Ganicléios, le Gétonite et le Guropalate, gais, légers, allaient sur la pointe, comme de jeunes débauchés au-devant d'esclaves qui les attendraient, nues. Ils traversèrent l'exaéron des Dix-Neuf Lits, qui les séparait du Triclinion des Excubiteurs, et la Cour de l'Onopodion, qui les écartait du Triclinion des Candidats et du Grand- Consistorion. Par le Portique de Main-d'Or, ils remontèrent le Triclinion de l'Augustéos, filèrent le long des galeries de la Daphné, par dessus la Thermastra «» «a
Quand tu seras Basileus officiel, toutes les flottes de la Corne d'Or t'appartiendront. Et la côte, en faÇe, sera à toi...
[By^ance. Chap. iv, 3« part.)
percevait, assez distinct malgré les ordres des Silenciaires, un bruissement de Domesticité attachée aux cuisines, aux selleries, aux boulangeries, aux boucheries du Grand- Palais. Enfin, ils pénétrèrent dans la Phiale mystérieuse du Triconque, les Ostiaires devant eux pour les présenter au Basileus en son trône du Triclinion-d'Or, maintenant tout empli.
S'ouïrent de lointaines orgues et des chants, dont quelques-uns pointus. De la Sainte-Sagesse, par une abside, coula un cortège d'Oints derrière le dos énormément resplendissant du Patriarche qui glapissait. Balançant sa tête sous la tiare renflée, il bedonnait du ventre cérumineux, les mains jointes, de temps à autre séparées pour de rapides bénédictions, la croupe basse, les cuisses grasses sur des pieds plats que des sandales violettes chaussaient de proboscidiennes flaccidités. Beaucoup de croix, d'argent et d'or, sur de hautes hampes ; beaucoup de bannières où ce n'étaient plus des facev de Iézous et de Panaghias, mais des hiérogrammes liturgiques sur le fond soyeux des étoffes, flottantes doucement. Le cortège troua les supérieures galeries de la Magnaure, obliqua jusqu'à l'Héliacon du Phare, dans l'avoisinement des végétations des jardins où s'évasaient des encens bleus, des encens gris, lentement. Quand de la Domesticité l'entrevoyait, elle s'inclinait dévotieusement, recevait sur la nuque des pincées de bénédictions et, relevant la tête, reniflait le flosculement des encens que libéralement, à coups d'encensoirs d'argent, lui envoyaient des Oints à la mine pervertie, aux yeux blêmes les regardant hypocritement. La panégyrie s'éploya au milieu de l'Héliacon où le jour, par les ouvertures des portiques roses qui l'enceignaient en rectangle, glissait en découpures nettes d'ombre bleutée et de clarté blanche, battit le parquet aux pavements divers. Le Patriarche alors la laissa pour se rapprocher de Constantin V qui, sur le trône, élevait ses épaules dures, sa tête couronnée du sarikion qu'obombrait le ciborion coiffant l'édicule d'or et de marbre ajouré, très fastueux en son dibétésion blanc, son tzizacion bleu, sa chlamyde pourpre pesant des bouts
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roides sur ses pieds chaussés de brodequins rouges aux aigles d'or. Et les hauts Oints, ce durant, avaient un air courtisanesque, une face acquiesçant aux moindres gestes du Patriarche, comme s'ils eussent admiré quand même et à tout propos sa croupe ignoble sous la dalmatique rectiligne, ses jambes grasses, ses pieds plats, son ventre cérumineux tout gargouillant, et sa glabréité de châtré, sa voix de châtré, son crâne de châtré accourci d'étroite intelligentialité. Le Syncelle et le Grand-Saccellaire, sous leur pallium orgueilleux, lui adressaient des pincements ravis de babines : le Scœvophylax et le Chartophylax, au contraire, ouvraient ces babines en sympathies d'idiots gelés là; le Laosynacte et le Docteur-des-Psaumes branlaient la tête l'un vers l'autre, avec d'entendus airs de confidents du Patriarche dont le dos s'atténuait vers le trône et disparaissait tout à fait sous les pieds de Constantin V.
Ce châtré s'inclina et ceux qui, par Ordres, s'étaient approchés du Triclinion-d'O" et, par les Ostiaires, avaient été emmenés : Maîtres, Proconsuls, Patrices, Sénateurs, Comtes des Scholaires, des Candidats, des Domestiques, Eparques, Dignitaires, sous le Polycandélon aux branches d'or, tous, tous, reculèrent, le ventre rentré, clin le front, en glissements de pieds, en régularités de coups de derrières, sous l'immutabilité de la verge d'or des Ostiaires. Restèrent seuls le Patriarche et le Basileus. Par les salles chacun s'en allait; l'on n'entendit plus que la marche des Silenciaires, quatre par quatre sur vingt rangs, qui encore semaient autour d'eux, sur un signe de leur verge d'argent doré et pour que tout restât tranquille, du mutisme et de l'hébétement.
— Ton Autokratie a vaincu, mais sa victoire sera plus complète si elle écoute ma Patriarcalité.
Haineusement, le Patriarche glapissait, le regard levé vers Constantin V qui plongea sur son crâne rose, décou-
vert en un remuement de sa tiare, un nez blanc par-dessus
un morceau de barbe noire.
Il lui répondait de làhaut, avec un mouvement de sa verge reposée sur les genoux :
— Ta Patriarcalité peut parler : mon Autokratie l'écoute.
Le Patriarche poussa
son ventre et, se frottant
le menton glabre, rejoignit
de son autre main les deux bords de sa dalmatique
alourdie :
— Tu veux faire crever les yeux à Oupravda, mais tu ne vaincras pas entièrement les ennemis de ton pouvoir et du mien. Tu n'arrêteras pas la résistance de la race helladique et de la race sclavonne, car ce supplice n'empêchera
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pas l'union d'Eustokkia et d'Oupravda. Et toujours seront des ennemis de ton pouvoir et du mien. Il faut donc, après l'avoir aveuglé, tuer Oupravda, supplicier Hybréas, détruire la résistance dont le foyer est à la Sainte-Pureté, ou bien, Oupravda déposera en Eustokkia des germes de sa race, et il te faudra craindre ses rejetons qui continueront la lutte et renverseront plus tard les tiens.
Le Patriarche ne dit plus rien, en l'attente de ce que lui répondrait Constantin V qui fit :
— Jeté comprends bien, mais^après? Quand Oupravda sera tué, quand sera supplicié Hybréas, quand sera détruite la Sainte-Pureté, l'exemple n'apparaîtra-t-il point mauvais? Un autre Basileus pourrait te supplicier, toi, et détruire la Sainte-Sagesse, et tuer les rejetons de ma race. Justement, j'ai pitié de cet Oupravda, qui est un enfant, et qui aura les yeux crevés parce que je ne puis lui éviter ce supplice, qui vous doit contenter tous I
Le Patriarche glapit à nouveau :
— Alors, emprisonne pour toujours Oupravda, qui ne déposera pas des germes de sa race en le ventre d'Eustokkia. Autrement, il aura des rejetons, et ces rejetons, représentants de la race sclavonne et de la race helladique, se dresseront un jour contre les tiens, pour les dévorer.
— Ah!
Le Basileus répondit par ce ah ! froid au Patriarche, que ne touchait point cette sorte d'apitoiement, cette justice limitée, et qui continua :
— Moi, prêtre châtré, je porte un regard sur tout, et ce regard embrasse tout. Byzance appartient à toi et à ta race, parce que les deux races de l'Helladie et de la Sclavonie ont été jusqu'à présent désunies. C'est bien ce qu'a compris Hybréas en désirant unir Oupravda à Eustokkia, et en armant les Verts, ses partisans, du feu qui a avorté. Donnant la main aux Sclavons, les Helladiques te chasseront de Byzance et chasseront ta race, parce qu' Eustokkia procréera des enfants qui auront du sang de leur père sclavon et de leur mère helladique 1
Et comme le Basileus, qui ne disait plus rien, s'im-
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mobilisait tout à àfait en son trône supérieur, il acheva : — Et alors la doctrine du Bien, qui est la doctrine de Manès, l'Iconolâtrie que le Synode-Saint a condamnée, les Verts que soutiennent les démocraties, les Eglises et les Monastères dont la Sainte-Pureté suggère la conduite, s'implanteront en l'Empire d'Orient, et nous aurons été le Mal pour les Orthodoxes, la Mort et le Néant. Ta race sera maudite du haut des ambonsj ta mémoire restera flétrie dans la signification des Arts humains, dont les créations, de pierre, de bois, de couleur, feront de toi et des tiens les représentants de ce Mal, des Démons grimaçants, d'horribles Êtres de l'Hadès qu'à jamais le peuple anathématisera. Tue Oupravda, tue Oupravda ! ou bien ne le mets en liberté après l'avoir aveuglé. Autrement, Hybréas l'unira à Eustokkia pour te susciter la rivalité de sa race, et c'en sera fini de ta domination et de celle de tes enfants ! Le regard du Basileus dont ne pesait plus le nez solide sur le crâne rose du Patriarche, perçait songeusement les épaisseurs de tenture des huit absides du Triclinion-d'Or il allait au delà des frigides, fastueuses mosaïques de ses parvis, aux ors pleins servant de fond à des entrelacs verts, à des végétations roses et violettes, en petits cubes figés là. Par derrière, voilait de dessins confus, se déroulant de la voûte, un énorme Pantokratôr assis sur un trône, les bras semés de rubis, la chevelure peignée de sardoines, la gorge lisse de perles cacatelantes sur son sagion bleu et son pallium rouge, le nimbe crucifère d'or agrandi sur le front d'or de son abside. Quoiqu'on ne le vît pas, on le sentait là, rien qu'à cette tapisserie qui le cachait depuis le commencement de l'Iconoclastie. Car, ainsi que partout, dans le Grand-Palais, les Figurations avaient été grattées, badigeonnées ou simplement cachées par des tentures, et cela seul rendait leur culte plus vivace, en raison des souvenirs qu'il laissait. Vers le Pantokratôr Constantin V tournait légèrement la tête, et le Patriarche le considérait. Un vent de la voûte souleva la tapisserie qui retomba, se colla à la muraille, bien contre le Pantokratôr qu'elle aplatit tout à fait. Rassuré, le Patriarche reprit :
— Il n'y a pas crainte que l'Eikône s'anime, comme un cœur moins vaillant que le tien, Basileus, l'aurait cru. Par notre décret, les Eikônes sont bien abolies, ce n'est pas ce Pantokratôr, de mosaïque, qui soulèverait la tenture. Elles sont mortes, les Eikônes I C'était du paganisme de les vénérer, de les adorer, et ton Autokratie a bien fait d'écouter ma Patriarcalité en punissant ceux-là, parmi les Orthodoxes, appelant leur intercession. Est-ce que, né du limon de la terre, l'homme a besoin de leur espérance pour mériter le ciel, pour éviter l'Hadès, pour obéir à ton pouvoir et au mien ? Qu'il obéisse et marche dans la voie que lui trace ta puissance terrestre : cela suffit. Il n'est besoin à l'homme d'autre consolation!
En paroles peu pénétrées, il osa ensuite, le Patriarche, révéler ce que le Sacerdoce avait toujours celé aux Basileus : l'inaperceptive doctrine du Bien qu'il rattacha à ce Bouddha silencieux de la haute Asie, à qui Manès, le légendaire et énigmatique Manès, aurait donné les âmes européennes si le Basileus persan, son tortureur, ne l'eût empêché. Ce Bouddha était la très juste inflorescence des concepts aryaques, mais non le Iézous, celui-là qui tangibilisa un moment toutes les races sémitiques sur la Croix. Ce fut longtemps, d'un chevrotement de haineuse voix, qu'il parla. Constantin V l'écoutait et plus ses paroles s'instillaient, plus, de haut sa face avait une gravité, même une tristesse. Ainsi donc, c'étaient pour la prééminence du Iézous sur le Bouddha toutes les conjurations, tous les massacres, toutes les douleurs, et en vue de quoi : d'imposer les races sémitiques et leur évaporée, vague, flottante imaginative, — celle de leurs déserts, celle de leurs ciels — sur les Desseins Philosophiques, les Enseignements colorés, et brûlants, et humains, et d'art, oh! d'art, des races aryaques? Et cela pour des siècles, jusqu'à entièrement concasser les générations dans leur intelligente spiritualité! Le Basileus réfléchit, et son dédain fort allait arrêter le Châtré quand il se souvint que lui avait du sang sémite, que c'était pour le triomphe de son sang que le Iézous combattait le Bouddha caché sous la doctrine r'u
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Bien. Et tout en gardant l'ancien apitoiement pour Onpravda, il courba la tête, muet, tacitement prêt à tout, au moins, même dans sa débonnaireté, à des mesures dignes de son sang et de son rang. Aussi, parla-t-il rêveusement et inquiètement pour l'homme de guerre, pour l'Autokratôr d'Orient que c'était :
— C'est bien ainsi que je le veux. Cependant, même avec l'obéissance de tous, aurai-je bien vaincu? Oupravda est pris, mais Hybréas ne l'est pas, et quand il le serait, l'esprit de mes ennemis ne sera pas anéanti. Il me faudra tuer beaucoup de Verts, puisque les Verts sont contre les Basileus; il me faudra écraser les démocraties qui croiront longtemps, je le sens, à l'intercession des Eikônes et à la doctrine des Arts humains. Et les Orthodoxes verront en moi le représentant du Mal, alors qu'Oupravda leur paraîtra celui du Bien. Je le tuerais, comme tu me le conseilles, que sa mort ne désarmerait pas mes ennemis. Pour eux, mon Empire serait celui de l'Hadès, et j'aurais contre moi le faisceau des colères et des haines. Et cependant, tu dis vrai : si Oupravda est mis en liberté, il fécondera Eustokkla à qui l'aura lié Hybréas, et les Verts, les Orthodoxes, les démocraties, les adorateurs d'Eikônes, les partisans des Arts humains et de la doctrine du Bien, toutes les races aryaques, tous les peuples de l'Europe, que suggère le Bouddha en qui ils voient le Iézous, auront des chefs dont le sang sera sclavon et helladique. Tout sera à recommencer. Alors, à quoi bon lutter! L'Isaurie, qui est la Basse-Asie, verra constamment se dresser la conjuration de la Haute-Asie, d'où l'Helladie et la Sclavonie tirent leurs blanches races, leurs races dont l'intellectualité n'est pas la sienne. Son intelligence, à elle, froide et nette, aura sans cesse à faire contre la leur, sensationnelle et touffue, qui la vaincront sûrement. Et ma famille périra; les miens auront les yeux crevés, les miens seront suppliciés. Les Eikônes à nouveau, seront adorées ; la doctrine du Bien s'implantera mieux au profit de ce Bouddha, les Arts humains triompheront et l'Isaurie, hélas! r'yetée de Byzance, fera place à l'Helladie et à la Sclavonie dont
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l'esprit perturbe et l'âme iconolâtrique veut dominer! Il s'arrêta et le Patriarche l'avait écouté, anxieux de cette pensée de Basileus peu à peu se découvrant. Comme Constantin V paraissait tout à fait découragé, il lui fit, aigu et sans lui répondre autrement :
— Tue! Tue! Coupe des têtes et crève des yeux! Jette au feu l'ivraie mêlée au bon grain. Mon esprit, qui est l'Esprit de la vraie Eglise du Iézous, t'amnistiera. Ne crains pas pour ta race, tant qu'aux âmes tu enlèveras la dangereuse consolation des Eikônes, l'incomplète espérance de leur intercession. Le Bien n'existe, ni le Mal. Seul est le Théos! Le Théos défend ton pouvoir et le mien. Les Arts humains sont faux. Hybréas leurre les Verts et les Orthodoxes dont il groupe les efforts en vue de te précipiter du cathisma, pour y mettre Oupravda, et de m'enlever de la Sainte-Sagesse pour se faire Patriarche comme moi! L'Empire d'Orient ne sera pas davantage régénéré si la conjuration du Bien réussissait !
Et plus aigument encore, le Patriarche ajouta, se retirant, par l'Héliacon du Phare, où tous les Oints l'attendaient, en fastes de robes cousues de croix d'or et d'argent :
— Tue! Tue! Qu Hybréas qui, manifestement, a lancé
— Vt-i'ts e\ les Octhodoxes contre ta puissance, Basilens, Hybréas soit écartelé, étouffé, tenaillé et brûlé! Que la
Sainte-Pureté soit démolie! Que, pour ne pas craindre leurs rejetons, Oupravda et Eustokkia soient suppliciés ! Que sa sœur Viglinitza le soit avec ! Que tous les fauteurs de la conjuration soient punis! Ma puissance spirituelle absout ta puissance temporelle pour la grande gloire du Iézous sans les Eikônes et sans le Bien : Kyrie Eleison ! Kyrie Eleison!
— Lève-toi ! Lève-toi !
C'était le Grand-Papias, deux MagUbites et leur pique de fer derrière, qui de sa clef d'argent toucha l'épaule
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à Uupravda, couché, mélancolique, en un cachot pareil à
ceux de Sepeôs et d'Haraïvi. Il se leva. Sa flave chevelure
fit un éclairement de nimbe autour de sa frêle tête, sa face blanchqya toute et, de son regard bleu, il interrogeait Digenis qui eut un ricanement.
— Tu ne vois rien ici, mais dehors tu verras davantage, toute la Ville, le Grand-Palais et le Basileus qui tient à connaître son rival au cathisma!
Et il le touchait encore de sa clef d'argent. Oupravda répondait alors simplement :
— Soit. J'ai été vaincu, et le Bien avec moi. Je mérite le supplice que le Mal m'infligera.
Et doucement :
— N'avais-je pas témoigné à Hybréas que, voulant le Bien et répandre ses enseignements, mon désir était de vivre loin du cathisma ? Je n'étais pas né pour être Basileus, oh ! non, je n'étais pas né !
Il jetait un regard autour de lui. Il revoyait, pour la dernière fois, la jarre suspendue au soupirail où le jour gris coulait ; la pierre servant d'oreiller sur la terre battue, le trou infect, le trou puant où les prisonniers soulageaient leurs matérialités. Et il faisait à Digenis :
— J'avais le sang de Iustinien, il est vrai, mais ce sang ne réclamait pas le cathisma, plutôt les belles Eikônes, les resplendissantes Eglises de l'Orthodoxie dans l'Empire d'Orient régénéré. Je me refusais à la sédition. Mon âme est pure, mon âme est pure! Le supplice dont vous allez m'accabler servira-t-il au Basileus ?
Sa pensée jeune allait à Viglinitza, à Eustokkia, à Sepeôs et à Haraïvi qui lui parlèrent de leurs souffrances supportées aux Nouméra où maintenant on le gardait. Elle allait à Hybréas, à Ioan, à Scleros, à Sclereno et à leurs huit enfants. Indécisément leurs personnes s'effaçaient comme s'il eût à peine leur nature et leurs affinités. A peine se disait-il rapproché d'Eutoskkia et d'Hybréas. En ses yeux visionnait tout le décor esthétique de Byzance; les Eglises et leurs coupoles ; leurs narthex, leurs absides et leurs nefs; leurs grandes, émues Figurations; le faste d'or, le faste d'argent des iconostasis, toute la suggestive pompe de l'Orthodoxie, ses chants, ses hymnes, ses homélies;
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même l'accablé cimetière de la Sainte-Pureté, où souvent il alla berçotter son âme d'enfant hors du siècle, inquiétement. Une larme roula sur sa joue, qu'il essuya sans honte, de sa faible main.
Les deux Maglabites le poussaient. Il sortait sur la salle ronde et voûtée aux régularités de pierres suintantes, puis il montait le roide escalier que Digenis descendit avec Palladas et Pamprépios. Les mêmes rats fuyaient dans l'éclairement des lanternes espacées, au bruit de la pique des Maglabites, sonnante sur le pavé du couloir qui suivait. Oupravda avait devant lui le dos du Grand-Papias et derrière lui ces deux Gardes, dont le souffle courait sur sa tête, et c'était là, en l'obscurité des salles, en l'opacité de leur tristesse, tout son horizon. Enfin, la porte extérieure, la haute grille de fer en son encastrement de briques : le détachement des Maglabites, avec leur banc de pierre, l'effacement du geôlier qui s'inclina devant l'eunuque, profondément. Et l'air du dehors, le grand jour blanc, l'intense soleil plombant entre les hauts murs de la Chalcé et des Nouméra, puis des couloirs et des salles, des descentes et des ascensions au bruit lointain de gens tout à l'heure ayant salué Constantin V. Et des heurts d'armures, prises à poignées pleines, s'évadaient des triclinions des Scholaires, des Excubiteurs et des Candidats, vers lesquels, en vitesses accourantes, filaient des Spathaires et des gens de l'Arithmos, pendant que de vagues Silenciaires se dressaient sur la pointe, tendaient le col et faisaient retomber leur verge d'argent créant du mutisme et de l'hébétement. Des clartés crues d'héliacons et des clartés douces de coubouclions, la salle de l'Octogone, dont une dépendance renfermait les chlamydes du Basileus, puis l'obscure et inextricable Thermastra, enfin la galerie du Lausiacos, le portique du Triclinion-d'Or dont s'ouvrit la portière pourpre — le Panthéon — écartée par un Cubiculaire, et la calme, solennelle face de Constantin V qui descendait de son trône d'or sous le ciborion de marbre ajouré et lui prenait la main :
— Malheureux 1 Malheureux enfant l
Il lui disait cela, le Basileus, paternellement et très secourable malgré son air terrible, son nez blanc à la courbe sémitique, son grand morceau de barbe noire, sa magnificente vêture d'or, de soie, de gemmes et de perles, malgré l'épée appendant d'un baudrier fait de métaux et de cuirs ouvrés, le sarikion le coiffant et la chlamyde pourpre agrafée à l'épaule droite, retombant en plis roides jusqu'à ses brodequins rouges aux aigles d'or. Ils étaient seuls dans le Triclinion-d'Or; et le jour accrochait des étoilements aux missoires et aux plateaux de l'entourante galerie, enveloppait le Polycandélon d'un frottis l'éclairant comme une espèce de soleil suspendu. Et les portières des huit absides interceptaient les bruits du Grand-Palais se mourant par derrière en vagues à peine perçues, et rien que leurs pas, surtout ceux, pesants, de Constantin V, faisaient sur le parquet une sonorité répercutée aux magiques mosaïques qui leur en renvoyaient les échos secs.
Le Basileus disait : Malheureux I Malheureux enfant 1 rien qu'à voir Oupravda nimbé de sa chevelure flave, et frêle, et blanc, et comme archangélique en le sagion bleu qu'on lui avait laissé, hormis le plane ruban d'or gemmé, la chlamyde et l'épée perdus en la bataille, les jambes minces extrêmement sous les braies bleues de soie bleue, et les chaussettes pourpres qui portaient des aiglats d'or. Le dominant de son nez blanc et de sa barbe noire, il lui gardait une main, et les paroles du Patriarche lui revenaient, qu'il s'efforçait de repousser rien qu'en serrant davantage cette main d'enfant. Oupravda se laissait aller, sans parler, à cette inattendue protection qui lui fit frôler plusieurs fois les portières des huit absides et passer devant le trône au ciborion de marbre ajouré.
— Je ne veux pas te faire tuer, comme me le conseille le Patriarche et comme le voudraient tous sûrement. Tu n'auras que les yeux crevés. Et cependant, tu mériterais davantage pour t'être rebellé contre moi, qui ne t'en voulais pas, ayant même délivré des Nouméra tes deux partisans, assez punis de leur captivité, pour t'inviter à cesser
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tes entreprises. Mais j'ai pitié, j'ai pitié de toi, trop frêle, trop précaire pour être Basileus !
L'Empire d'Orient roidissait maintenant Constantin V, tout en l'apitoyant pour Oupravda ; le sarikion le lui faisait considérer de très haut, avec un sentiment d'homme fort pour une chétivité d'enfant qu'il ne voulait qu'aveugler.
— Non, non, non, nonl
Oupravda répétait non ! non I au Basileus, et se débattait en son ferme poing, sous un coup d'évanouissement de sa race, de l'orgueil de son sang. Ses yeux mourraient donc! Il ne verrait plus I II ne verrait plus! Tout lui serait noir, lui serait nuit; rien ne vivrait, ne bougerait, ne resplendirait, n'éclairerait, ne rayonnerait. Il n'y aurait plus de ciel pour lui, plus de soleil, plus de terre, plus de mer, plus d'horizons. Il n'admirerait plus les Èikônes des Églises, la richesse des iconostasis, l'opulence des ambons, la superfétation des mosaïques, l'épanouissement des Figurations, ni les quatre Anges des quatre pendentifs, ni la Panaghia de la conque, ni celle de la crypte, ni les Iézous des entablements, ni même les paisibles, ignorées et lasses perspectives du cimetière de la Sainte-Pureté. Il n'ouvrirait plus les yeux surByzance, ses monuments, ses palais, ses peuples. Viglinitza, il l'entendrait et ne la verrait pas ! Eustokkia, il l'entendrait et ne la verrait pas ! Hybréas, il écouterait sa parole amèrement saccadée, mais il ne le verrait pas. Et cela lui fut immensément horrible, car il se plaignit :
— Tue-moi, tue-moi plutôt! Je ne voulais pas du sarikion; je ne désirais pas le sagion. Quoique du sang d'un Basileus, je ne rêvais pas te supplanter. Mon désir était de vivre loin du Grand-Palais, en des Eglises et des Monastères, à honorer des Panaghias, à adorer des Iézous, à voir peindre et orner des Eikônes à écouter les enseignements d'Hybréas qui a suscité les Verts et les Orthodoxes pour moi. Et s'il est vrai que ma race, unie à celle d'Eustokkia, doive régénérer l'Empire d'Orient, je ne me sentais pas, étant précaire et jeune, la faire triompher pour le Bien. Elle-même, Eustokkia, ne voudra plus maintenant
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de moi comme époux. Ne crains rien : les yeux crevés, je ne serai pas Basileus, et elle exigeait un Basileus pour époux 1
Il se troublait en l'occurrence du supplice prochain, et même, très naïvement, se laissait aller à une lâcheté dont il n'avait conscience, qui le faisait presque renier ceux qui tant s'étaient dévoués pour lui. Mais Constantin V lui disait d'une voix se voulant adoucie :
— Je ne veux te tuer, quoique avec raison le Patriarche me le conseille. Aussi, ne te plains pas, car la vie est encore de la vie, même sans les yeux. S'il est vrai que tu ne tenais pas au sagion et au sarikion, Hybréas y tenait pour toi; par toi sa personne et ses enseignements auraient dominé ; les Verts auraient dominé par toi, les Orthodoxes par toi. Tu seras libre ensuite, et si, à Eustokkia, tu veux unir ta race, nul ne t'en empêchera, car je ne te crains pas et je ne la crains pas. Mais si tu as des rejetons d'elle, n'en dis rien, car si je puis te sauver maintenant, je ne le pourrais plus tard; trop de passions seraient contre toi et elle, contre Hybréas, les Orthodoxes et les Verts qui rêvent, quoique je leur aie été indulgent en libérant Sepéos et Haraïvi, chasser ma race de Byzance, au nom du Bien, comme si j'étais le Mal, moi qui ne veux pas tuer un enfant comme toi, mais seulement l'aveugler.
— Non, non, Basileus I
Encore Oupravda disait non I non ! au Basileus, qui avait, au coin de ses yeux rudes, comme un pleur vite s'effaçant. Et il faisait sortir l'Enfant du Triclinion-d'Or; il s'arrêtait, en un écartement pourpre de la portière Panthéon, sur le Tripéton. Il élevait le bras, d'un geste brusque et criait de là à toute l'humanité des Dignitaires, à toute l'humanité des gens bien vêtus, encore sous le coup de l'invite au mutisme des Silenciaires dont circulaient les théories en des fonds de galeries où portaient leur ombre les verges d'argent dorées, et qui accouraient en robes de soie, en bonnets piqués d'ailes d'oiseaux rares, en somptueuses chlamydes, en larges dahualiques aux zoologies g'cnchevêtrant :
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— Moi, moi, Basileus Autokratôr d'Orient, j'ai condamné cet enfant à seulement perdre la vue. Ne le tuez pas! Ne le tuez pas !
Il empoignait la main d'Oupravda et l'entraînait, hors du Triclinion-d'Or dont la coupole du centre et les huit coupoles des huit absides obombraient la longue galerie du Lausiacos. L'humanité des Dignitaires les suivait; les suivait l'humanité des Maîtres, des Proconsuls, des Patrices, des Sénateurs, des Comtes des Scholaires, des Comtes des Candidats et des Domestiques; l'humanité des Eparques, des Ostiaires, des Diétaires et des Hétaïres; l'humanité des Cubiculaires militaires, des Silenciaires, des Scholaires aux boucliers orbiculaires, des Excubiteurs aux épées élargies, des Candidats aux haches d'or, puis celle des Spatharocandidats porteurs de colliers d'or, celle des Spatharocubiculaires si bien armés, enfin, en rangées, l'humanité des Silenciaires dont la verge était verticalement tenue. Les regards plissés et les mains repliées en griffes, elles glissaient sur le parquet de la longueur de leurs brodequins pointus, blancs, jaunes, bleus, noirs et verts; la tête balançante de Digenis avoisinant l'ossifiée silhouette du Grand-Logothète, la barbe chafouine du Protostator s'harmoniant avec le crâne simiesque du Primicier-des- Chantres, la massivité du Protocynège et le sautillement du Grand-Cartulaire. A l'extrémité du Lausiacos, Constantin V se retournait, faisait à nouveau son geste brusque, serrait d'une main sa chlamyde et de l'autre la main d'Oupravda et, le nez blanc relevé, le morceau de barbe noire soulevé, criait, arrêtant net les griffes dressées pour le déchirer férocement, si le Basileus l'avait permis :
— Cet enfant, moi, moi, Basileus Autokratôr d'Orient, je l'ai condamné à seulement perdre les yeux. Vous ne le tuerez pas 1 Vous ne le tuerez pas !
Il p \tait, tragique et droit, sur une dalle circulaire de cette ga->ie, une dalle qui avait nom : Omphalion, et les humanités se prosternaient, d'un bloc, à l'exception des Silenciaires, dont la verge d'argent doré avait derrière fait un signe. Puis il se retournait; les draperies de la galei e
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du Iustinianos couraient sur leurs tringles, les portes de bronze s'ouvraient d'un coup; toujours la main frêle d'Oupravda en la sienne, ferme, il se dirigeait vers le vestibule des Scyla. Oupravda ne vivait plus presque ; ses pas légers le soulevaient, son âme s'évadait; tout, autour de lui, se faisait noir : c'était déjà un commencement de nuit pour lui. Il ne ressentait que la pression bien chaude de la main du Basiîeus, la tension de son bras qui le tirait comme une chose inerte, et sa voix dure quoique apitoyante lui clamait funèbrement. Très allongée en ses portiques de marbre rose et de marbre vert, avec son pavement sonnant sous le cortège, la galerie était traversée de soleil qui rendait mieux d'or la chevelure de l'Enfant, mettait plus de bleu éclat à son sagion bleu, à ses braies bleues de soie bleue, baisait comme dévotieusement ses chaussures pourpres aux aiglats d'or. Il ne voyait pas cette splendeur de galerie, il ne voyait pas cette magnificence de soleil, en cet accompagnement d'humanités, en cette espèce de triomphe de vaincu qu'on lui faisait. Avec le Basiîeus, il arrivait au pied des Scyla; les Dignitaires et les Fonctionnaires s'enfonçaient en le vestibule, les Gardes filaient vers la Phiale, la Domesticité se répandait darts l'Hippodromios, sur les signes des Silenciaires dont mécaniquement se levaient et s'abaissaient les verges d'argent doré. Puis, une porte s'ouvrait, un escalier se présentait qu'avec lui Constantin V gravissait lentement, pendant que dans la Phiale un orgue lâchait, en un bramement de joie, en un cri de victoire, quelque Allélouia violent, dans l'Hippodrome accueilli par des clameurs.
Sur l'Héliacon, son âme revenait aux bouffées de l'air supérieur, revivait en sa personnalité s'effarant toute devant la vision de l'Hippodrome de là dominé, de l'Hippodrome dont, à droite, il reconnaissait le Gathisma et sa verticalité d'abîme, ses trois loges avancées sur le pî où des Gardes s'immobilisaient dans le soleil insinué en des étendards coupés d'éclairs d'armes; à gauche la sphendoné, l'immense courbe, et sur les gradins beaucoup de Bleus et peu de Verts. Mais le Basiîeus lui faisait tourner
le dos au grouillement des cent mille spectateurs dans le vaste bâtiment ponctué des hiératiques statues de l'ovale promenoir; sous lui, en une fugue de regard, c'étaient les dépendances du Grand-Palais, le dévalement, jusqu'aux rivages, des jardins; le palais du Boucoléon, les ports de Iulien et de Théodose, l'allongement abaissé des murailles que des Spathaires silhouettaient, enfin la mer bleue, la mer glauque, blanche au fond sous un rais de soleil dirigé vers elle comme un poignard d'argent. Ce rais, félin, l'égratignait, l'écorchait comme, puis la trouait telle qu'une peau ; et par instants quelque chose de sauvagement saignant jaillissait de la plaie faite à la mer, en les lointains nébulés ; ce quelque chose ensuite retombait, en pluie de rouille que le jour de là-bas dévorait. La mer avait en son corps bleu, en sa nudité glauque, des metallités de casques, des frétillements de lames, des rondeurs multipliées de boucliers où le soleil, joyeux, réitérait d'autres rais plongeants, en danses, en torsions, en rapidités droites, sur des crêtes qui, les absorbant, s'illuminaient toutes, pendant qu'en les transparences des lumières tombaient sous des profondeurs tout à coup de ténèbres. De légers et de lourds navires découpaient sur l'orbe firraamental des voiles rouges ou bistrées, carrées ou triangulaires, traversées d'un mât qui se chargeait, au haut, d'une galerie où un matelot veillait ; des dromons alternaient la descente et la montée de leurs rames, des triérès couraient sur ces rames comme des myriapodes, et d'infimes, de fugaces monoxilones sillaient en vols de proues et de poupes, en approches ou en éloignements du rivage, et toute la côte du Bosphore comme toute la côte de la Propontide s'ennimbaient d'une omnipotence de jour violaçant l'amplitude de leur dessin.
— Si, comme moi, tu étais Basileus, cette mer t'appartiendrait; si, comme moi, tu étais Basileus, la Propontide et le Bosphore t'appartiendraient. Mais tu ne seras pas» Basileus, parce que tu ne pouvais l'être, ayant combattu la Puissance et la Force qui seules donnent l'autorité sur les humains
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Maintenant Constantin V s'enivrait de son Empire rien qu'à voir tout cela, et riait durement, et durement oubliait son apitoiement pour Oupravda, sa profonde et saignante philosophie qui lui fit un moment entrevoir un futur supplice de sa race dans la persécution trop poursuivie de l'Iconolâtrie. Dominant toujours l'Enfant de la courbe de son nez blanc par dessus son morceau noir de barbe, il lui montrait, dans les jardins, des remuements de Gardes à des exercices livrés. Des Maglabites, sur une seule ligne, tendaient le bras au bout duquel leur lance faisait une horizontalité de parallèles répétées. Des Buccélaires couraient, une épée à plat sur la tête, qu'ils élevaient tout à coup. Au milieu d'une pelouse, le tzycanistérion, servant de carrousel, des cavaliers évoluaient sur des chevaux montés à cru ; la cohorte de l'Arithmos tendait des arcs, lançait des flèches à des ennemis ne se décelant pas ; les Myrtaïtes se donnaient des coups de pique, sur la croupe ou le mollet, esquivés par des sauts sur l'arme qui chutait sur le sol, obliquement; la Varange dessinait des géométries d'hétairies aux boucliers longs; enfin, les terribles fouets, qui tant aidèrent à vaincre les Orthodoxes et les Verts, enlaçaient la frondaison de leurs lianes et claquaient assez distinctement pour que, même de loin, Oupravda les entendît :
— Si tu étais Basileus, tous ces Gardes seraient à toi; si tu étais Basileus, leurs poitrines et leurs bras pour toi s'exposeraient. Mais tu ne seras pas Basileus. Le feu détonant d'Hybréas s'est éteint sans profit pour ta conjuration; aussi, le Bien a-t-il été vaincu, n'étant pas assez armé. L'Empire est aux Forts et non aux Faibles; c'est pour cela que je te fais crever les yeux malgré que je pourrais te tuer !
Une férocité ancestrale l'empoignait tout à fait devant ce visionnement de la Puissance et de la Force où il triomphait en véritable Autokratôr, tant l'occulte et faible Basiléat d' Oupravda lui restait dérisoire, à présent. Il tourna;t le dos à la mer et aux dépendances du Grand-Palais pour revoir l'Hippodrome, avec son geste du bras levé, sa main
ouverte, un rejet sur une épaule, de sa chlamyde pourpre, et son sagion blanc, son dibétésion blanc magnifiaient ; les chaussures rouges aux aigles d'or teignaient de sang les dalles de l'Héliacon; son sarikion, dans le mouvement brusque, miroitait de ses perles, de ses gemmes et de ses métallités. Et il se penchait sur le rebord de l'Héliacon; il promenait son regard sous lui, du cathisma vide à la sphendoné, des premiers gradins au promenoir. Dans le tas des cent mille spectateurs, debout, des bras s'agitaient; les Bleus l'acclamaient pendant que les Verts, en face, restaient muets ou bien, de provocation, saluaient non le Basileus mais l'Enfant au supplice duquel, tout endoloris, ils voulaient quand même assister. Alors, d'un clignement d'yeux, Constantin V faisait taire le bramement des Allélouias dans la Phiale inférieure, et criait en plein appesantissement de l'Hippodrome se taisant tout à coup :
— Moi, moi, Basileus Autokratôr d'Orient, j'ai condamné le vaincu Oupravda à perdre les yeux. Il ne sera pas tué, non, il ne sera pas tué !
Illâchait ensuite Oupravda qu'une énormité de mains, irruptant sur l'Héliacon, saisissait, en un tumulte d'armes, de coups de piques, de heurts de boucliers, d'éclats de haches d'or, de froissements d'épées, et qui descendait de l'ensoleillement d'en haut, à des profondeurs crevées de lumières de salles, de longueurs de galeries, de parquets dallés. Beaucoup de coubouclions, de phiales, de péripatosl Des statues, en des cours, pointant çà et là leur attitude au-dessus de bassins, ou bien des baptistères de bronze érigés solitairement, des fontaines quelconques, des mosaïques quelconques à des parois de triclinions qui ne finissaient plus ! Puis une rumeur, longuement essorante, de foule comme en rêve apparue ; des bustes levés, des cols penchés, des têtes se graduant dans le jour blanc, depuis la barrière de l'arène jusqu'au promenoir, depuis le pî jusqu'à la sphendoné; la ligne des camptérès, l'immutabilité des obélisques et des colonnes s'alignant durement au bout de la géante arête le long de laquelle c'étaient des chars courant. Et alors, à partir des manga-
nons occupés de chevaux, d'héaioques et ùe bêtes qui grinçaient, une marche rapide, dans le soleil, la toujours grande clameur de la foule, le bramement des orgues accotées aux mêtas, enfin la sphendoné, au centre de sa courbe, quelque chose de brûlant et de trouant dans les yeux d'Oupravda qu'une grosse main de supplicieur empoignait par l'épaule, et plus rien ensuite sinon, traversant son évanouissement sur le sable de l'arène où se souillaient sa chevelure flave, son sagion bleu, ses braies de soie bleue et ses chaussures écarlates aux aiglats d'or, le silence en une enveloppante nuit, de l'Hippodrome, seulement coupé de la voix de Constantin V, maintenant au cathisma :
— Cet enfant, moi, moi le Basileus Autokratôr d'Orient, je l'ai condamné à perdre les yeux. Il ne sera pas tué! Il ne sera pas tué 1
Toute sa chair blanche, une convulsion aux lèvres, les yeux brûlés par le fer du supplicieur, le sagion bleu et les braies de soie bleue maculés, salis les aiglats d'or de ses chaussures, l'Enfant par deux bras puissants était enlevé de l'Hippodrome, en un écroulement de catastrophe à ses oreilles précipitant de sonnantes rumeurs. C'était, en son cerveau comme ébranché par un furieux vent, une création de choses mortes, d'amplitudes funèbres, de reliefs de dévastations et de quelconques aspects. En une nuit de poix piquée du rouge lancinement qui brûla ses prunelles, saignantes un peu par la rupture des veines fines, il se sentait comme vaguement, comme impersonnellement enlevé, sans se douter des bras d'Haraïvi le portant, de la forte poitrine d'Haraïvi le soutenant et dont il n'entendait point le souffle hoquetant sur sa chevelure flave, en une course qui s'acheva au palais du Lychos, où bientôt il était déposé sur une couche qu'il ne voyait pas, en une pièce qu'il ne pouvait voir, qu'il ne verrait jamais.
De ses mains frêles, il tâtait à droite et à gauche, et c'étaient des faces pleurantes, des épaules inclinées sur
cette coucne en une conque d'appartement à l'aile du rose édifice affectée à Eustokkia, un appartement de nuptialités, orné de mosaïques jusqu'au plafond mordu de cubes d'un vert-doux, avec des tons d'or à des corniches encadrant une porte qu'étouffaient de pesantes draperies aux sigmoides ornements. Et ces faces pleurantes, ces épaules inclinées, c'étaient Eustokkia et Viglinitza qui malgré tout l'aimaient dans sa chétivité ; c'étaient le secourable Haraivi, Sepeôs dont la claudication accompagnait Solibas sans bras, même Ioan qui, geignant fort, bénissait fréquemment, ses doigts en l'air, des populations invisibles d'Orthodoxes, et priait, et renâclait, son chef hispide découvrant des roideurs de cheveux pareils à des épines espacées. De grosses larmes roulaient, en sa poitrine dévêtue, et d'indistinctes paroles lui parvenaient, qu'il devinait endolories, se disait être plaignantes, en son état agrandi de fièvre le couchant là, les yeux brûlés avec deux rigoles de sang à leur coin. Un moment, il ouvrit ses yeux, mais une cuisson effroyable
les fit se fermer sur du noir après les avoir entr'ouverts sur du noir. La nuit, les ténèbres, la fin de tout, la mort de tout, voilà ce que la conquête de l'Empire d'Orient, pour la victoire du Bien sur le Mal, lui avait coûté 1
Toute la lumière du jour, éteinte extérieurement, lui blanchoyait, immanente et fixe, presque hurlante, et flottait, et dansottait à lui donner des frissons. Et une ronde galopait, de toutes les choses qu'il ne verrait plus. En un ciel hémicirculaire, le soleil s'élançait comme un grand oiseau d'or; la lune fuyait comme un oiseau d'argent. En une piste d'Hippodrome, filaient des Eglises et des palais, des champs et des villes, des mers et des fleuves. Il revivait des jours anciens, des jours qui ne lui appartenaient point, qui étaient ceux de ses aïeux revenus en sa personnalité sans support. Il ne cherchait à saisir une seule de ces choses, sa volonté d'enfant n'étant pas assez forte; mais il avait assez de visualité d'âme, quoique tout imprécise, pour les suivre de son regard intérieur, les voir couler en des vertiges l'assaillant.
Des jours! Des jours I Des susurrements de voix tristes, des déchirements de gorges, puis, de ses frêles mains, des contacts appréciables à peine d'individualités geignantes ; la course, sur sa chevelure flave, de souffles doux qui étaient ceux de Viglinitza, d'Eustokkia, de Sepeôs, d'Haraïvi, de Solibas, de Ioan, même de Sclereno et de Scleros dont les huit enfants faisaient, en son épaississante nuit, en l'épouvante de sa vie, un carillonnement frais d'exclamations. Et, des délires l'emportant, les faces de tous, en des ciels impondérables, s'échelonnaient comme les branches, en pointe, d'un arbre aux fleurs de têtes expressives qui le regardaient souffretantes ; celle de Viglinitza, blanche avec les points de rousseur de la peau et le flottement des cheveux érugineux ; celle d'Eustokkia, rose et pulpeuse, avec ses yeux hyalins, et saine, et vivante; celle d'Haraïvi, au nez coupé et aux oreilles coupées, gardant son ravinement terrible; celle de Sepeôs, avec son œil unique et la résignation d'un vaincu; celle de Solibas, avec son air confiant, sa musculature décidée et son buste sans bras;
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celle de Ioan, surmontée du hérissement de son hispidité; celle de Sclereno qui larmoyait, bonne et douce, et celle de Scleros qui ne riait plus, qui ne montrait plus son décrochement de barbe rouge, descendant, remontant, en un claquement de dents non ouï. Les faces des huit enfants évoluaient : Zozimôs très haut, Paraskevi et Anthousa plus bas, Acapios, Kyros, Danielis, Theophano et Nikolaô voletant comme d'énormes papillons en de la lumière, dont le rayonnement lui restait toujours mort.
Des jours! Des jours! Mais des jours éternisant des nuits. En des plats de métal précieux, des aliments fondants lui étaient apportés ; en des vases ressemblant à des calices, il buvait des breuvages réconfortants, et c'étaient toujours, à son entour, sa sœur Viglinitza, sa fiancée Eustokkia le soignant, le revêtant, le levant et le remettant en sa couche, au fond de la conque. Quelquefois il entendait des effrois de voix glapissantes, et une main douce, celle d'Eustokkia ou de Viglinitza, passait sur sa bouche qui se déviolaçait à l'approche de la santé, revenue après l'inguérissable martyre des yeux. Parties de l'aile du palais où les Aveugles étaient relégués, ces voix parlaient de l'Empire d'Orient, ces voix parlaient du Grand-Palais ; elles anathématisaient les Verts ; elles conspuaient Solibas; elles maudissaient Hybréas ; elles jetaient à Eustokkia des fureurs salivantes, elles imploraient le ciel pour qu'ilpunît l'imposteur Oupravda ! Elles le suppliaient de le rendre aveugle comme eux, les cinq Frères aux yeux crevés par Philippicus, l'étaient. Et Oupravda avait, à écouter leurs phénoménales lamentations, des élans vers eux pour leur dire que, lui aussi n'avait plus d'yeux; que lui aussi n'aurait pas l'Empire; qu'ils devaient se rassurer, qu'ils n'avaient pas à le jalouser, pauvre, minable, malade et enfant!
Des jours ! Des jours ! Mais des jours de ténèbres sans lune, sans étoiles, sans nébuleuses, sans de troubles clartés flottant en l'ombre à certaines heures. Puis la fuite des âpres fièvres et, en son cerveau, une levée de Connaissances, un frêle épanouissement de Conscience, un com-
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mencement oscillant d'Énergie le mettant sur son séant, les bras écartés, la face rose mais les yeux mort? A'ors, un éclair obliquement le traversant, faisant saillir, sous un éclat de lividité, sa vie passée qui derrière lui galopait, sa vie à venir qui sous lui s'enfonçait, et des larmes ! des larmes lia tête renversée, son corps d'adolescent affalé. Des larmes longtemps, des sanglots en sa poitrine battant une répétition de charge que douloureusement redoublaient Viglinitza, Eustokkia et les autres ne la quittant plus, eux qui, sans le vouloir, l'avaient mis en cet état.
Des jours! Des jours! Non des jours visionnant, bleus, rosis, verts, en nature, en soleil et en sol, en végétations et en horizons ; mais des jours de glace et de mort compactes, qui le laissaient à plat sur son lit, toujours pleurant. Et, en sus, comme le poids de la réalité qui, en sa personnalité puérile, prenait une place cruelle, lui ouvrait des yeux intérieurs plus vivacement voyeurs que ses yeux extérieurs. Un entendement d'homme touché par la féroce Expérience l'envahissait, qui lui faisait comprendre une infinité de choses jusque-là fort obscures, et ainsi, si son corps végétait en la nuit de ses prunelles, l'âme lui progressait extrêmement, subissait de vagues philosophies, acceptait d'imprécises discussions, déterminait à peu près des états sociaux, des états religieux, des états d'art, en échappées fugaces sur le devenir de l'Empire d'Orient. Et voilà qu'une éblouissante Vie la traversait, cette âme, tout en lui restant étrangère et sans qu'il en témoignât à ceuxlà qui ne quittaient plus le lit où ses mains tâtaient des faces et prenaient des mains, où il sentait des souffles fins, où il recevait des caresses sororales et des étreintes de fiancée, où aussi il écoutait des glapissements lointains d'Aveugles demandant qu'il n'eût plus d'yeux. Et ce n'étaient pas seulement les cinq suppliciés de Philippicus, ignorants de tout, mais d'autres individus aux voix lui parvenant par ténébreuses bouffées. Evadées de ce palais qui le gardait, elles disaient qu'il n'y avait pas à désespérer parce que Oupravda vaincu; qu'il n'était point nécessaire d'arrêter la lutte et de subir sitôt le joug; qu'il ne fallait
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pas renoncer à la conquête, pour sa régénération, de l'Empire d'Orient ; qu'après les avoir fiancés on devait unir le Sclavon et l'Heliadique pour que, même sans feu détonant puisque avorté, leurs descendants continuassent l'inextinguible combat de la Sainte-Pureté contre la Sainte- Sagesse, de l'Orthodoxie contre l'îconoclastie, du Bien contre le Mal, de la Faiblesse et de la Pauvreté contre la Puissance et la Force, d'Hybréas contre le Patriarche, des Basileus de sang ariaque contre les Basileus de sang sémite! Ces voix lui étaient présageantes de nouveaux tumultes, où il s'enfoncerait comme en des abîmes crevant sous lui, et il se disait à présent pourquoi cette existence qu'on lui voulait faire, pourquoi ne se contentait-on pas de ses yeux brûlés, pourquoi ne le laisserait-on tranquille, face à face de la dolente nuit; pourquoi enfin ne l'abandonnerait-on pas, en un trou de terre où, lui qui ne voyait plus rien, n'entendrait rien de ce qui, par avance et sans motifs, le faisait terriblement frissonner?
C'était une nuit adoucie de souffles, voilée de solitaires étoiles, à peine rayée de la Voie Lactée qui, partie de l'extrême terre, plongeait dans la mer; c'était un silence colossal, seulement brisé de hullulements d'oiseaux d'ombre, de chants quelconques d'individus battant le sol de Byzance en courses presque ravies de cette amplitude de nuit. Il dormait, Oupravda! et on le réveillait discrètement, et il devinait, emmi des présences d'hommes et. de femmes, Viglinitza et Eutoskkia dont les robes, lourdes, devaient être d'étoffes de cérémonie. Bevêtu du sagion bleu et des braies bleues de soie bleue, chaussé des chaussures écarlatès aux aiglats d'or, il se laissait alors emporter non sans recevoir, et rendre, des tendresses de sa sœur plaquant sa gracilité d'adolescent, son hésitation d'aveugle à ses seins ardents : Viglinitza lui disait alors
des choses amères où certainement perçait, non étouffée, sa convoitise de l'Empire d'Orient. A la Sainte-Pureté, on allait l'unir à Eustokkia et on avait choisi ces heures de nuit pour n'être pas troublé par des irruptions de Gardes, par des attentats de Bleus. Hybréas voulait que ces deux descendants des Basileus Théodose et Iustinien ne restassent pas séparés; il désirait que le sang helladique et le sang sclavon procréassent une génération d'autres Basileus ; il exigeait que ne se tarît point la sève des Autokratôrs appuyés aux Verts malgré les Bleus et sanctifiés par la Sainte-Pureté quoique honnis par la Sainte-Sagesse. Eustokkia deviendrait mère des enfants d'Oupravda. Si celuici restait aveugle, ses descendants, qui ne le seraient pas, continueraient la lutte contre ceux de Constantin V, jusqu'à ce que le Bien triomphât en leur personne que Byzance verrait, à la place delà raceisaurienne, au Grand- Palais.
Sur des épaules molles, il courait alors d'une course élastique, et derrière c'étaient d'autres courses en la muette nuit. Sur son escabeau d'ivoire, Eustokkia allait avec lui, Viglinitza avec lui; avec lui filaient le borgne Sepeôs, le sans-nez Haraïvi, Solibas sans bras, des Verts anonymes, des Orthodoxes, des Serviteurs. Et ce n'était plus le triomphe d'Eustokkia, se rendant à la Sainte-Pureté, le lis rouge sur l'épaule, ou de Solibas porté sur des bustes de Verts, la tête en le halo de la couronne d'argent, mais une presque fuite, un apeurement, un halètement de gens qui ne se veulent montrer : la cérémonie des épousailles restait suspecte, mystérieuse et comme contraire à d'usagères lois. Parfois, dans la nuit, une main tiède prenait la sienne ; était-ce d'Eustokkia ? était-ce de Viglinitza ? Un souffle frôlait sa face, soulevait ses cheveux flaves ; un baiser chaste se portait sur son immobile front. Et il dévalait, remontait sans subir de heurts, tant molles, tant élastiques les épaules et la course, jusqu'à ce que, déposé au seuil de la Sainte-Pureté, des bras le soulevaient en l'entour des pesantes robes de sa sœur et de sa fiancée.
Il descendait l'escalier colimaçonnant, et l'air de la
crypte , en orbes de fraîche atmosphère , lui flottait aux cheveux. Il entendait un crépitement de chandelettes qui, magiquement, s'allumaient derrière des piliers, devant l'iconostasis, en branches de candélabres au pied de l'autel, partout, et des lampes qui, pendantes, brûlaient des mèches trempées en des huiles saines. Et comme de loin, quoique près, c'étaient les soupirs d'un orgue joué en prélude discret par un kaloyer à coup sûr artiste, dont les doigts erraient faiblement, suggéreurs de motifs très doux. Musicalement, cet orgue disait des versets du Chant des Cantiques, en thèmes suavement passionnels, passionnels suavement assez pour amener d'extravasantes larmes aux yeux d'Eustokkia, à genoux devant l'iconostasis dont une porte, ouverte, décela l'apparition d'Hybréas.
— Puisque, le feu détonant avorté, je n'ai pu vous unir au Grand-Palais et à la Sainte-Sagesse encore sous la domination du Mal, je souderai ici la chair à la chair, le sang au sang; de vous deux que j'ai fiancés je ferai une même âme et un même corps, et vous procréerez d'autres vous-mêmes pour le salut de l'Orthodoxie et le triomphe qui, malgré tout sera, du Bien !
Des prières murmurantes, des lectures de Psaumes coupées du traînassement de l'orgue, en les fonds de la crypte, le nasillement, à cette heure solennel, des kaloyers debout, le menton appuyé à un bâton achevé en croix d'argent. Et, derrière l'iconostasis, le susurrement de la voix d'Hybréas, élevant un calice tel qu'un soleil, transmutant le pain bénit en chair du Iézous, le vin bénit en sang du Iézous; disparaissant, la voix atténuée et les pas frôleurs, reparaissant en l'entrebâillement de la porte d'où la crue, la chaude lumière s'évadait des chandelettes dont le reflet inondait toute la Panaghia de la conque, montait à ses seins, touchait à sa face triste, sa face vénérable regardant l'Enfant d'yeux de bonté que celui-ci ne voyait pas. Le Sclavon et l'Helladique tendaient une main à l'Hégoumène qui leur passait un anneau d'or au doigt, s'agenouillait profondément, encore priait, récitait d'infinies mélopées de versets nuptiaux et embrassait les deux époux :
— Malgré ta cécité, tu n'es pas moins Basileus ; ton pouvoir est le seul que l'Orthodoxie reconnaisse; les Verts, réels défenseurs des démocraties, purs soldats des Arts humains par la création des Eikônes, les Verts t'obéiront toujours. Le Grand-Palais ne te sera pas toujours fermé. Le Théos t'a suscité pour le triomphe du Faible et du
Pauvre contre la Puissance et la Fcrce; si tu meurs, tu laisseras une vigoureuse descendance qui implantera la croix du véritable Iézous, dans l'inaltéré règne du Bien aryaque vainqueur du Mal isaurien.
Il disait à Eustokkia :
— Helladique, souviens-toi que, même loin du Grand- Palais, ton époux étant Basileus, tes flancs procréeront des enfants de Basileus. Que du moule de ta maternité,
comme d'un vase à la forme artiste, s'érige le rameau de la race qui doit étouffer l'arbre isaurien, le monstrueux arbre aux rameaux de mort. L'Iconolâtrie, par quoi les Arts humains continuent la vie, t'exaltera et te bénira: le feu détonant, qui n'avortera pas toujours, clamera ta gloire et ton nom dans ta dynastie pérennisée!
Il s'adressait à Viglinitza, qu'il paraissait pressentir ambitieuse, dont les cheveux d'ardente rouille flottaient, en crignel de barbare, autour de sa face blanche, cline :
— Toi, sœur d'un Basileus, n'abandonne point Oupravda; aime-le dans sa personne; aime-le dans sa génération. Il souffre de la cécité parce qu'il a voulu le règne de ta race; ses yeux sont morts parce qu'il a désiré le sarikion et le sagion de Constantin V, dont le pouvoir ne durera pas toujours. Et les fils de ta race, unis aux Helladiques, nettoieront alors les immondices du Grand-Palais et purifieront Byzance de la puanteur qui sort, comme d'une bouche de peste, de la Sainte-Sagesse, que la Sainte- Pureté aux anathèmes a vouée I
Il élevait la voix, grêle et tremblotante, qui frappait à plein des poitrines de Verts et d'Orthodoxes venus extraordinairement en cette nuit cérémonielle, et dont les pas, mystérieux, à peine se percevaient. Nombreux, ils aggloméraient des humanités de vaguesses ; ils s'inclinaient doucement; ils se relevaient sans bruit; ils se frappaient le sein en aveux de fautes grièves ; ils s'essuyaient les yeux en douleur probable pour leur aveugle et occulte Basileus. Au-dessus de la confusion de leur masse ; un halo s'arrondissait, lentement tournoyant, un halo blanc qui était la couronne d'argent de Solibas, dans la crypte, comme une lune, symboliquement montant. Un lis rouge élargissait son orfèvrerie chaste sur une tige oscillante; un évangéliaire présentait le cinabre de ses pages ouvertes; un sarikion d'Autokratôr planait, en inénarrable attachement des Orthodoxes et des Verts, toujours intraitables malgré l'avortement du feu détonant. Vers eux s'étaient retournés le mufle privé du nez d'Haraïvi, l'allure borgne de Sepeôs, le buste sans bras, qui frémissait, de Solibas, et alors des
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agitations silencieuses de mains répondaient à leurs regards indiciblement relatant ce qu'ils avaient souffert.
— Vous, Verts, qui avez eu confiance en mon feu détonant, n'oublierez point que j'ai uni Oupravda et Eustokkia; que cette union est sous votre sauvegarde; que vous les protégerez, défendrez et soutiendrez de vos poitrines et de vos bras. Et vos prières, Orthodoxes, intercéderont le Iézous et la Panaghia pour que s'ouvre le Grand-Palais au véritable Basileus, qui ne sera plus occulte mais officiel : alors refleurira la Foi, s'adoreront les Eikônes, s'implantera l'arme du Bien par la race helladique et la race sclavonne pour la possession de l'Empire d'Orient qui ne veut plus subir le joug de l'Isaurie!
Sa taille exiguë se haussait, et prestigieusement, des pieds à la tête l'enveloppait le feu fluide émané de sa Volonté bleue et douce, et son geste bénissait, et tous se prosternaient. Il prenait le sarikion qui de main en main lui était passé, le posait sur le front d'Oupravda, agrafait à son épaule la chlamyde que l'anagnoste Scleros lui présentait et il disait tout haut :
— Le Théos fera éclater sa gloire : il précipitera dans la mer chevaux et cavaliers. Par lui, la race du Basileus aveugle et de l'helladique Eustokkia soumettra sous ses pieds tout ennemi, tout adversaire 1 II n'a pas voulu que le triomphe vînt du feu détonant, mais de leur union qui fructifiera. Elle donnera à Byzance des Basileus qui ne seront pas aveugles, des Basileus, ceints de la Force et de la Puissance, qui régénéreront l'Empire d'Orient dans la doctrine aryaque du Bien, créatrice d'Eikônes par les Arts humains !
Il étreignait Oupravda et Eustokkia : il plaquait sur la joue ferme de Viglinitza un faible toucher de lèvres, pendant que, de contentement discret, d'émotion douce, Scleros, qui l'aidait à officier, riait muettement, sa grande barbe tombant, rouge, remontant en un claquement net des dents. L'Helladique et le Sclavon coupaient ensuite i'indistincte foule des Orthodoxes, et des Verts. Kyrie Eleison! Kyrie Eleison! Ceux-là exhalaient la suprême
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acclamation, en bruissements comprimés par la nuit qui devait celer l'ineffable cérémonie, et jetaient sur le passage des époux des branches de laurier et de romarin, des myrtes et des roses aux senteurs fortes, des tapisseries lourdes et des soies légères foulées lentement. Des encens s'enclairaient, bleus et jaunes; des lumières de chandelettes, des clartés de lampes les accompagnaient, piquant des ors dans le nimbe des parfums.
Us remontaient l'escalier colimaçonnant, en étouffement de leurs pas, et bientôt le vent tiède et frais du dehors frappait Oupravda au visage, sinuait, en sa chevelure flave, par-dessus ses épaules minces, et circulait autour du sarikion. Des bras le hissaient, et la même course qui l'avait enlevé du palais du Lychos avec Eustokkia, Viglinitza, Sepeôs, Haraîvi et Solibas, les anonymes Verts, les intraitables Orthodoxes, les Serviteurs, l'y ramenait couronné, époux, Basileus et aveugle toujours! Sur les mêmes mollesses d'épaules, il gravissait des escaliers, pénétrait dans l'appartement de nuptialités où s'écoulèrent les premiers jours, si cuisants, de sa cécité. On lui baisait les mains et se retirait. Il était dévêtu avec respect. Viglinitza l'étreignait tristement. Puis, il était en sa couche, haute, ornée, tapissée d'étoffes riches, de brocarts d'or dont pesaient les solennités. Alors, un corps tiède, tremblant et jeune s'allongeait à ses côtés, un corps à demi-nu qui l'enlaçait chastement la tête en sa poitrine nue, et des attouchements faibles promenaient sur lui des jouissances infinies. Son épouse Eustokkia le gardait là, insoupçonneuse comme lui d'un acte de sexualité; elle ouvrait les yeux sur ses yeux morts et les reportait sur des lumières de lampadaires brûlant aux deux coins de l'appartement, seulement troué de la porte aux pesantes draperies qui avaient de sigmoîdes ornements. En l'orbicularité des lueurs, des formes flottaient : les silhouettes d'elle-même et d'Oupravda, dont la présence la rendait trépidante de plus en plus; flottantes, ces formes s'évaguaient ; enlaçantes, elles s'évanouissaient en d'énigmatiques spasmes et bientôt s'évaguaient sous d'aiguisantes volupté. Et alors
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ils restaient, en une découverte de leur sexualité, peau contre peau, sein contre sein, jambes contre jambes, leurs lèvres collées, lui les yeux morts sur Eustokkia toute sous un coup de vibrations où tenacement, égouttant une vie lente que ses organes de femme absorbaient, courait une vivace, une obscure et sûre humanité.
Viglinitza vit venir Haraivi, en la pièce du Lychos voisine de la chambre de nuptialités d'Oupravda et d'Eustokkia. Assise en un trône de bois sculpté au dossier lobé semé de rosaces, la sœur d'Oupravda reposait les pieds sur un coussin carré, pourpre et or, et ainsi elle avait un aspect de Panaghia calme, de Panaghia repue de quelque rêve qui transsudait de sa face immobile aux yeux d'une sombre sardoine, dans l'éclairement de rouille de sa chevelure. Elle ne remua point : à peine si se souleva le pallium à ses épaules agrafé, élevé en capuce et l'encadrant de la gorge au front, en un éblouissement ample, rouge et violet, qui retombait jusqu'à l'avancement de ses pieds sur le coussin où un peu de soleil, en flèche approchée d'une fenêtre voûtée, glaçait des argents clairs.
Alors, elle ne cacha point une déception vague de cette présence d'Haraïvi que rendaient fort laid son mufle au nez coupé et l'absence de ses oreilles, sous le couffîeh ceint d'une corde en poil de chameau. C'était comme un dépit de l'allure vivante et de la turbulence du Nabathéen, à l'opposé de Sepeôs, qui gardait avec son œil de moins, son poignet de moins et son pied de moins, un affaissement de phtisique aux amères timidités.
Un enveloppement pesait, tépide, sur le silence exquis presque, troublé à peine d'allées et venues de Serviteurs, de passages mous d'Eunuques muets, sourds et à la robe verte, à ses ordres comme toute la Domesticité et les
richesses du palais du Lychos. Les stillantes fureurs des Aveugles ne se percevaient point, alors qu'en d'autres heures, en d'autres jours, violentes, aigres, elles s'élevaient, elles s'évadaient. Et, par la fenêtre survenaient des odeurs du jardin, des sporules de ses fleurs, la très grisoyante, bleue vapeur des ruisselets, pompée par un soleil aux ronds traversant l'emmêlement de ses fourrés et de ses massifs. C'était un alanguissement, dont Viglinitza se sentait prise, des pieds avançant leur pointe sur le coussin pourpre et or, à la tête encadrée du capuce ample où ses cheveux éclataient en violent occident.
— Et Sepeôs ?
Elle demandait le Spathaire mutilé au Nabathéen, dont le mufle sans nez eut un pli qui le rendit laid, davantage.
— Sepeôs 1 Ah! Sepeôs!
Il n'acheva point, les mains émotionnées, les veines de son cou brun saillant jusqu'au trou rouge de l'essorillement sous le flottement de l'étoffe du couffieh. Viglinitza fit :
— Haraïvi n'est plus le même : pourquoi ? Haraïvi sait bien que Viglinitza se confie à lui, comme à Sepeôs, comme à Solibas.
Alors le Nabathéen rit, toute sa barbe eut un remuement et il répondit :
— Oui, je suis toujours Haraïvi qui aime Oupravda, son Basileus aveugle, et Viglinitza la sœur de son Basileus. Pour toi et Oupravda, tu le sais, je me ferai couper la tête, comme Constantin V m'a coupé les oreilles et le nez !
Il devint câlin. Mais une hésitation le fit bredouiller :
— Et cependant, je me plains, oui, je me plains. Sepeôs, tu le regardes mieux que moi ; Sepeôs, tu l'agrées mieux que moi !
— Sepeôs! Oh! non! Oh! non!
Et Viglinitza se leva, prit la main d'Haraïvi qui eut la descente d'une larme au coin de son nez coupé.
— Viglinitza vous aime tous deux, comme elle aime Solibas!
Elle se rassit, songeuse, perturbée par quelque chose profondément la poignant :
— Mon frère est Basileus quoique aveugle et Eustokkia est Augusta. Mais moi, que serai-je ? Et si se tarissait la descendance de mon frère et de son épouse, que deviendrait ma race, moi n'étant pas fécondée? Je n'aurai pas le le cathisma, non, je ne l'aurai pas !
Ses jalousies, visant moins la personne de son frère que sa précarité, perçaient maintenant en brutales, saignantes revendications. Elle leur donnait une apparence de justice politique, d'utilité haute de sa race qui ne se pérenniserait dans l'Empire si Oupravda n'avait pas de descendants et qu'elle ne fût point fécondée :
— Toi, tu es mutilé; Sepeôs est mutilé et Solibas est mutilé. Hélas! Les démocraties de Byzance voudraientelles de la sœur d'un Basileus dont l'époux serait borgne, n'aurait pas de nez ou pas de bras ?
Devant la surprise d'Haraïvi, elle se mordit les lèvres qui saignèrent, rouges comme les lettres de l'évangéliaire. Mais s'emportant :
— Il est vrai qu'Oupravda n'a aucun goût pour l'Empire d'Orient et qu'il risque de n'être jamais Basileus officiel. Qu'il reste Basileus occulte! J'ai plus que lui la convoitise du sarikion et du sagion; aussi, mieux que lui pourrai-je régénérer l'Empire par ma descendance, qui sera du sang de Iustinien autant qu'Oupravda.
Elle conclut :
— Je suis autant que lui riche de l'héritage de Iustinien et l'un de vous trois à qui je m'unirais aurait l'Empire car il m'aurait fécondée et ma génération succéderait au débile Oupravda qui n'en aura pas une, ou bien ne lui donnera pas mes forces et mes vigueurs.
Des tumultes d'âme barbare galopaient en elle et elle écoutait leur galop, ravie. Elle entr'ouvril la double draperie : le lit, haut, un autre lit de nuptialités, se montra avec, reposé à son milieu, l'évangéliaire aux lettres cinabres :
-» - Cet évangéliaire, gardé durant le combat contre Constantin V, je l'ai conservé, étant la signification de mon Empire qui devra être vigoureux plus que celui d'Oupravda
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et d'Eustokkia, dont le lis rouge n'est qu'un symbole de débilité.
Elle posait sa main solide sur l'épaule d'Haraivi, et tile frémissait et, ne sachant ce qu'elle voulait, il frémissait. Us restaient sans dire mot jusqu'à ce que, refermant avec un léger mouvement de lèvres la double tenture aux grands fleurages d'or, Viglinitza faisait, en retirant sa main de l'épaule du Nabathéen, très respectueux malgré tout et ne la comprenant pas trop :
— Ah! Sepeôs, s'il est mutilé, n'est pas moins aimé de Viglinitza; Haraïvi, pour être sans oreilles et sans nez, n'est pas moins aimé ; pour n'avoir point de bras, il n'est pas moins aimé, Solibas ! Héritière de Iustinien autant que mon frère, je désirerais être fécondée par l'un de vous trois, pour que ma génération ait la Puissance et la Force qu'Hybréas a seulement promise à celle d'Oupravda et d'Eustokkia. A vous trois, à vous trois!
En ce palais du Lychos, d'un vivace, d'un enlaçant amour de plus en plus témoignaient Oupravda et Eustokkia. Epoux juvénile et Basileus occulte, Oupravda gardait pour Eustokkia de doux sentiments nés d'une frêle nuptialité, d'une sexualité nubile, en activité à peine. Ce lui était un attrait d'âme, une consolation de l'avoir à ses côtés, de l'entendre parler de choses très avigorantes. Depuis la nuit de leur union, Eustokkia avait passé, en sa couche, les nuits qui suivirent; les jours qui succédèrent en son appartement; elle le guidait, elle le prévenait, les mains en les siennes; ne lui celait point son orgueil d'être, petite-fille de Théodose, unie à un petit-fils de Iustinien qui, la divinement fécondant, avait en elle mis le plant d'une génération de Basileus. Elle lui disait que le fils de ses fils régnerait pour la grande gloire des Eikônes dont
le culte sans conteste rayonnerait. Lui, Oupravda, son aveug.e époux, verrait cela intérieurement et même, qui sait? extérieurement, car la Panaghia de la Sainte-Pureté, qui voulait le Bien parmi les hommes, lui ouvrirait les yeux par un miracle retentissant. A l'écouter, Oupravda avait de mélancoliques joies, mieux alors serrait Eustokkia en ses faibles bras ; il versait des pleurs lents sur son sein aux étoffes resplendissantes et revivait malgré la mort de ses regards.
Eustokkia ne lui laissait ignorer les dangers présents. Elle cacherait à tous son état de maternité. Quand le petit être, riche du sang sclavon et du sang helladique, à sa première heure vagirait, nul ne le saurait, car, en haine de la tige issue d'eux, Constantin V, surtout le Patriarche châtré qui l'incitait aux crimes, seraient criminels assez pour effacer cette jeune vie du nombre des humains. Ayant crevé les yeux au père, ils tueraient sûrement l'enfant.
Une torpeur de défaite pesait autour d'eux. La persécution iconoclastique frappait les Orthodoxes, mieux fermait les Églises iconolâtriques, pourchassait les Verts, ce dont, de dérision, s'esclaffaient les Bleus, et maintenant ce n'était, à travers Byzance, que la course élastique de Digenis et de ses Candidats à la recherche de quelque méfait.
L'amour d'Eustokkia pour Oupravda résultait moins d'une affection charnelle, quelque vive elle fût, que d'une ardente foi pour l'Orthodoxie dont le triomphe, comme le lui dit jadis Hybréas, éclaterait par l'union de la race helladique et sclavonne. D'autre part, ses ambitions qui la firent jadis, de haute lutte, se substituer aux Aveugles, puis de bonne habileté réunir leurs trésors pour soutenir l'Orthodoxie et les Iconolâtres, garder Sepeôs, Haraïvi et Solibas au palais du Lychos, pousser quand même la conjuration du Bien contre le Mal, ses ambitions et ses compréhensions politiques avaient maintenant moins pour objet la personne d'Oupravda que la vision, tangibilisée, de leur généalogie commune qui s'implanterait dans l'Em pire d'Orient régénéré. Et alors, malgré sa coutumièr
douceur d'âme, en elle levaient des armées combattantes, fondant de nues de massacre avec des haches d'or et d'orbiculaires boucliers. Ces armées couraient, cavaliers et piétons, sur le Grand-Palais et la Sainte-Sagesse ; elles les détruisaient et bientôt flosculaient, de leurs pierres gisantes, d'espérantes fumées où s'entrevoyaient son époux, non plus aveugle, et la tige de sa race et de la sienne qui couvrait d'une humaine ampleur le ciel de Byzance désormais éclairci. D'elle coulait un chaud fleuve de vie; à travers les siècles son sang et celui d'Oupravda cLculaient, épais, épandant sur ses bords, en alluvions, des Bien-Êtres et des Prospérités.
De cela, elle faisait part à Oupravda qui élargissait son intellect, si riche, à des limites hors de son âge. Spiritualisant, au contraire d'Eustokkia qui le concrétait- l'enseignement du Bien, une voix lui disait que peut-être sa cécité était utile; que peut-être Hvbréas avait eu raison de le pousser au supplice ; que peut-être l'Orthodoxie régnerait par ses souffrances; que peut-être les hommes témoigneraient des Arts humains comme il en avait témoigné par la mort de ses yeux! Le Iézous avait subi les affres de l'agonie : pourquoi pas lui? La Panaghia avait supporté les douleurs de son Fils; pourquoi pas lui? Les Mai* tyrs avaient été décollés, dépecés, tenaillés, brûlés, Manès écorché vivant et sa peau bourrée de paille; pourquoi pas lui? Si la religiosité de Byzance, si l'irradiation de ses Églises et de ses Monastères, si la végétation de ses Eikônes étaient à la condition qu'il n'eût plus d'yeux, volontiers il donnait ses yeux.
Jusqu'à présent, dans la doctrine aryaque, il n'avait vu que des apaisements en des Monastères, des épuisements d'heures en adorations d'Eikônes. Le Bien lui avait semblé une entité de joies et de contentements intimes; le Mal, il ne l'avait aperçu qu'en la personne, cependant dé* bonnaire, de Constantin V et en celle, si puante, du Patriarche. La Puissance et la Force, il ne les avait acceptées qu'objectivement, sous forme d'armes, d'attributs, de vêtements magnificents, sous symboles de Violence et de Bru-
talité. C'étaient des triclinions habités par de fastueuses humanités; des héliacons où des Dignitaires se mouvaient comme des soleils; des phiales que de rampantes Domesticités traversaient sur le commandement d'eunuques gélatineux. C'étaient de militaires hétairies foulant des populations de douleur hurlantes, en des cortèges de Basileus fouettant l'air de leur verge d'or et de leur épée d'or. Et cela lui avait instinctivement répugné, comme au toucher d'un objet grossier. En les enseignements d'Hybréas, il concevait des idéalités, faites de réalités de Vie, des vérités de Raison. Le Bien par le Iézous, la Panaghia, le Théos et l'adoration des Eikônes, c'était la guérison des blessures, sauvagement meurtrissantes, dont geignait le Monde depuis sa création; c'était la fin des guerres, des famines, des pestes, des massacres, des incendies, des dévastations de villes, des fauchaisons d'hommes. Le Mal, c'était au contraire tout cela. L'âme devait agrémenter ses expressions extérieures en construisant le Beau sous formes diverses : le Beau divin, le Beau humain, Eglises et Eikônes, Abstractions de Foi et de Prière, Œuvres d'Art et de Piété sans lesquelles la vie n'était que grouillante d'ignobles algidités. Les Religions extérieures étaient la substance même de l'homme, à la condition qu'elles répondissent à ses conceptualités. Or abolir, par de cruelles persécutions, les Rites et les Cérémonies, n'était-ce pas vouloir le Mal, la Mort, le Néant, le Rien-du-Tout mis à la place du Bien, de la Vie, de la Création, du Tout-en-Tout.
A réfléchir ainsi, Oupravda mieux supportait sa cécité qu'adoucissait certainement la présence d'Eustokkia, dont parfois il avait les héréditaires raisonnements de massacres et de supplices. Et alors, il désirait la Puissance et la Force pour abattre le Mal. Il lui venait aussi de sourdes reconnaissances pour Constantin V qui, au lieu de le tuer, l'avait seulement aveuglé, lui permettant ainsi d'être tout à fait l'époux d'Eustokkia, le précaire père de l'enfant gardé en l'HelIadique. S'il devenait Basileus officiel, certes, il ne le tuerait pas, Constantin V ; il ne lui ferait que crever les yeux, comme à lui , lui sauvant la vie, il le laisserait à la
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liberté tâtonnante des aveugles, comme l'Autokratôr isaurien, d'apitoiement, l'avait laissé !
Il ne comprenait pas pourquoi Viglinitza qui le poussa vers la conquête du sarikion et du sagion, avait des paroles aigres pour Eustokkia, qu'elle disait usurpatrice. Gomme sous des pesées d'ataviques évocations de Pouvoirs anciennement réunis sur les seules têtes du frère et de la sœur, elle paraissait reprocher à Oupravda son union avec Eustokkia. Viglinitza montrait des visées viles perçant comme des abcès. Des ambitions lui disaient que Byzance ne pouvait être à la race helladique, mais plutôt à la race sclavonne, et elle se remémorait certaines batailles gagnées par les peuples sclavons sur les populations helladiques, vieillies, surannées, prêtes à subir tous les jougs, à accueillir tous les outrages, pour bien longtemps.
Quand Oupravda écoutait Viglinitza, une sinuante fêlure le séparait de sa sœur dont il n'avait pas les affinités matérialistes. Et, d'instinct, il retournait à l'idéale Helladique, à Eustokkia qui le guidait le jour, le distrayait, l'éclairait de sensitifs flamboiements. Parla Domesticité, le soir, elle le faisait dévêtir de son sagion bleu et de ses braies bleues de soie bleue; le faisait déchausser de ses chaussures écarlates aux aiglats d'or; elle veillait qu'il fût en sa couche de nuptialités, haute, ornée, tapissée d'étoffes riches, recouverte de brocarts d'or dont pesaient les solennités. A son tour elle se couchait, sa jeunesse se plaquait à la sienne, et c'étaient des baisers doux, des baisers moins de chair que d'âme. Sein contre sein, cuisses contre cuisses, bras s'entourant, elle recevait le jet de vie, si faible, de race sclavonne dont il nourrissait le plant fructifiant l'obscure, tenace génération de leurs héritiers, et qu'unis aux siens ses spasmes accueillaient inénarrablement.
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Cette fois-ci, Solibas pénétrait dans l'appartement de Viglinitza, assise en son trône de bois sculpté au dossier lobé semé de rosaces, et qui l'accueillait de l'énigmatique regard qu'Haraïvi lui avait connu. La même torpeur s'épandait en le palais du Lychos, à peine troublé du passage mou des Eunuques gravissant ou descendant les escaliers larges ou filant élastiquement dans les pièces voisines, et de la Domesticité traînassant des sandales adoucies sur les parquets ou frôlant ses robes à des angles de portes aux tentures sur des tringles d'argent. Viglinitza fit à l'hénioque un signe presque despotique, et il avança, en une soumission calme, son buste sans bras, son col épais, sa face rouge à barbe noire, le tout frémissant enfin de sa personnalité.
— Et Sepeôs, Solibas; et Sepeôs?
Solibas resta immobile, ouvrit la bouche :
— Sepeôs! Ah! Viglinitza! Sepeôs!
Il s'arrêta, ne voulant probablement aller plus loin, peutêtre fort embarrassé de ce qu'il dirait de Sepeôs. De luimême aussi, car il fit, évoquant le souvenir des paroles d'Haraïvi :
— J'ai perdu les bras pour toi et ton frère ; pour ton frère et toi je me ferai couper la tête. Je ne cesserai d'appartenir aux Verts qui se sont voués à vous et à Eustokkia, mais tu ne me regardes pas comme Sepeôs, tu l'agrées mieux, Sepeôs, tu l'agrées mieux !
Il eut aussi les câlineries d'Haraïvi :
— A-t-il, comme moi, triomphé à l'Hippodrome, Sepeôs; a-t-il gagné la couronne d'argent; a-t-il été applaudi et salué par les Verts? Il n'a qu'un oeil, qu'un poignet et qu'un pied, comme moi qui n'ai plus de bras, comme Haraïvi qui n'a ni oreilles ni nez. Il est mutilé comme lui et moi; il ne vaut pas mieuv -"je moi et lui!
Sa voix s'affinait, des tremblements la coupaient et du sang afflua à sa face. Une larme mit un diamant à ses yeux d'intrépide animal, roula en sa barbe noire où il ne put l'essuyer, n'ayant pas de bras. Viglinitza descendit de son trône, lui posa une main sur l'épaule.
— Oui, je t'aime, comme Haraïvi, comme Sepeôs. Quoique mutilés, vous êtes chers à mon cœur qui a du sang de Basileus autant qu'Eustokkia. Ma race n'est point oublieuse comme la sienne, qui a subi tous les jougs.
Amèrement, elle entr'ouvrit la double tenture voilant le lit, très haut, et Solibas vit l'évangéliaire aux lettres cinabre. Elle le prit, l'éleva :
— Cet évangéliaire sera à celui de vous trois qui me fécondera pour que la Puissance et la Force appartiennent à ma génération, qui saura mieux régner que celle du faible Oupravda. Avec l'évangéliaire, je m'unirai. Eustokkia n'est point née pour avoir une descendance d'Autokratôr. Seule, la race sclavonne dominera par moi qui suis robuste. Mon frère, aveugle et débile, n'aura jamais l'âme d'un Basileus. Et s'il mourait, c'est moi qui aurais l'Empire, ou bien les miens, plus robustes que ne seront les siens.
Elle lui soufflait d'âpres colères, s'oflrant presque à Solibas qui, pas plus qu'Haraïvi, ne comprit bien. Il ne voyait pas le lit découvert, un coussin à son sommet, une volupté d'étoffes autour. Il gardait tout son respect pour cette descendante de Basileus si désireuse de Puissance et de Force. D'ailleurs, comment, maintenant sans bras, profiter de sa possession? Il se recula, mais alors elle le suivit, l'animalité de ses yeux bleus dans les siens, noirs, lui soufflant toujours à la face ses amertumes et ses aigreurs.
— Vous pouvez être mutilés, qu'importe ; je m'unirai à celui de vous trois qui fécondera avec moi l'héritage de Iustinien. Mon frère Oupravda est faible; sa cécité ennemie du sarikion, Eustokkia altère le sang sclavon par son sang helladique, et je tiens peu à abâtardir ma race. Est-ce que de mon frère et d'elle naîtra une génération robuste et saine? Il est frêle et elle vacillante. Moi, oui, moi
Viglinitza, pourrai enfanter de fortes, de vigoureuses générations qui domineront en Europe, en Afrique, et en Asie.
Solibas recula encore. Il atteignit la porte dont, en un tortillement des épaules, il décintra la draperie. Devant cette fuite, Viglinitza porta brusquement sa main au haut de sa robe et, en un déchirement rapide, ses seins de vierge, blancs, avec des points de rousseur, se montrèrent. Elle les étala sous le regard de Solibas qui, de respect indéracinable, ne les voulait voir. Et elle lui cria, en sa disparition par un escalier, le buste sans bras, le cou gonflé, rouge la face frémissante :
— Ces seins, je les donne à celui de vous trois qui me fera procréer pour la Puissance et la Force. Ma virginité, je vous la donne afin que j'aie des héritiers qui porteront le sarikion, et non ceux de mon débile frère qui a uni malheureusement le sang sclavon à celui, helladique, d'Eustokkia!
Seule, elle s'affala, roula au sol et resta là, autant de sexualité réclamante que d'irritation. La précarité de la situation d'Oupravda et de son épouse ne la touchait pas; elle ne se disait pas que les Verts étaient pour longtemps impuissants; que Solibas, Haraïvi et Sepeôs, ne pouvaient rien, mutilés, et que le Patriarche et Constantin V avaient bien vaincu. Les voix cassées des cinq Aveugles, traversant péniblement une pièce voisine où leurs mains faisaient des glissements et des tâtonnements, se plaignirent, et elle ne les entendit pas. La marche lente d'Oupravda guidé par Eustokkia, leurs paroles attendries, leurs baisers doux, en une autre pièce, elle ne les entendait pas. Ne songeant qu'au sarikion, les architectures du Grand-Palais en elle se surélevaient, et elle ne voyait qu'une tige très forte, échappée de son ventre blanc, qui était sa race coulant en une fécondité de vie. Et trois faces d'hommes alternaient devant elle : celle au nez coupé et aux oreilles coupées d'Haraïvi; celle, intacte, mais sur un buste sans bras, de Solibas; enfin celle, à un seul oeil vivant, de Sepeôs, de Sepeôs pour qui elle gardait des faiblesses grandes
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de sens. Couchée sur le parquet, elle s'immobilisait, sans remarquer que c'était justement celui-ci, boitant sur un pied, qui la voulait soulever de sa main unique pendant que, d'effroi, s'agitait l'horrible moignon du poignet coupé. Elle se relevait alors, et forte, enlaçante, passionnante, découvrant ses ardentes chairs, elle le poussait vers la double tenture qui découvrit le lit haut, autre lit de nuptialités, follement lui faisait :
— A toi je m'offre parce que, malgré tes mutilations, tu es capable d'une descendance qui perpétuera mon sang moins débile que celui de mon frère. Tu me donneras la Puissance et la Force, oui, tu me la donneras, et nous renverserons le Basileus Constantin V, et tu seras Basileus et je serai la femme d'un Basileus!
Elle ne trouvait pas dans Sepeôs, Viglinitza, quelques jours épuisés en nuptialités fausses, le grand contentement, l'intime débordement espérés. Soit qu'une mélancolie eût barré son imagination de jadis, ses souplesses, ses initiatives et ses hardiesses, soit que sa mutilation l'eût rendu amèrement humble, le à présent maupiteux Spathaire ne contentait que peu Viglinitza. Il n'avait pas l'ambition du sarikion; il n'avait pas la turbulence de l'homme qu'elle exigeait. Sa sexualité très militante, qu'elle ne s'était jamais autant soupçonnée, lui perçait en prurits qu'il ne satisfaisait pas assez. Sepeôs était comme vide du fleuve de vie si bien circulant en elle qui écoutait si rageusement le cri de la génération; il était fêlé, il était cassé; sa poitrine se diaphanéisait; sa face, non plus soulignée d'une énergie de moustaches, mais mal encadrée d'une barbe clairsemée, sa face avait une allure douloureuse de Iésous. Le pauvre mutilé arrivait péniblement et le devoir d'amour s'accomplissait, mais avec une répugnance parfois peu cachée. Au
lieu de considérer, en l'aventure, une presque compensation à ses mutilations, il en ressentait des remords. Ce n'est pas ainsi qu'il eût aimé Viglinitza, mais légitimement, au Grand-Palais, où il aurait usé d'elle comme un Basileus de son Augusta. Ce qu'il faisait maintenant — à quoi d'ailleurs il n'avait jamais songé — le peinait. Dehors, il se promettait de ne plus revoir Viglinitza, de ne plus salir la magnificence du Basiléat en équivoques amours. Mais flors, quand des jours s'étaient ainsi écoulés, elle le cherrait cruellement, le prenait par le moignon de son poignet et le contraignait à forniquer, ténébreusement.
Il comprenait bien cependant son désir du sarikion, et même partageait ses raisonnements. Sans doute, Oupravda ne procréerait qu'une génération débile; sans doute, Eustokkia avait reçu un germe de vie sans vigueur! Sans doute, pour être régénéré supérieurement, l'Empire d'Orient exigeait une main virile, un cœur chaud, une impétuosité dont Oupravda ne faisait point montre I Mais le fallait-il déposséder, au mépris des lois divines et humaines ? Ne vivait-il pas ? Quand Eustokkia la mettrait au jour, sa descendance n'hériterait-elle pas de son sang, celui de Iustinien? D'ailleurs, il n'était qu'occultement Basileus, le frêle aveugle qu'avec vénération et amour Eustokkia faisait chaque jour vêtir du sagion bleu et des braies bleues de soie bleue, chausser des chaussures écarlates aux aiglats d'or et nimber du sarikion, le bandeau d'or de l'aïeul, presque dérisoire en la circonstance. Alors, pourquoi des compétitions que rien ne justifiait encore ?
Ainsi, accepter Viglinitza dont le touchaient peu les formes de chair, blanche, aux points de rou.jseur, la chevelure érugineuse, le front bas de la face forte, les yeux bleus animalement beaux, c'était comme porter une excrémentielle main sur la suave précarité d'Oupravda et par avance souiller l'Empire d'Orient qu'ils voulaient tous l'Empire du Bien.
L'acte commis, Sepeôs quittait éperdument Viglinitza et, de désespoir, crachait. Il s'accusait de mal faire; il se croyait impur. Il se cachait. Mais Viglinitza le relançait où
que ce fût, dans le jardin, en des désertions de pièces du palais, devant les étonnements des Eunuques, muets et sourds, dont les pas traînassaient, même sous les regards morts des Aveugles qui saisissaient sans comprendre la présence de deux êtres, l'un poursuivant l'autre, qui -e fusait.
Un jour, elle le frappait, emportée :
— Non, tu n'aimes pas Viglinitza qui t'a donné son corps pour que tu l'aides à conquérir la Puissance et la Force; pour que son sang, plus vigoureux que celui d'Oupravda, procrée une éternelle postérité !
Et elle lui avoua qu'elle n'était point fécondée :
— Eustokkia l'est par mon frère et je ne le suis pas par toi. Ton sang est précaire plus que le sien. C'est que tu ne m'aimes pas, toi que j'ai aimé plus qu'Haraïvi et Solibas!
Elle le chassait alors, furieuse, avec, à sa poitrine de phtisique, des coups de son poing court et gras :
— Va-t'en, toi que j'ai aimé plus que Solibas et Haraïvi! Tu ne sais féconder une femme. Tu as fait injure à ma race. Moi qui recevrais les embrassements de tous les hommes, ne saurais recevoir les tiens qui sont d'un homme avili !
Il se laissait faire, sans colère contre ces accès barbares qui a torturaient. Il s'en allait, la respectant même. Il n'était plus homme, il le sentait bien; les deux années des Nouméra lui avaient pompé toute virilité. La phtisie s'accrochait à toute son ostéologie atténuée et il maigrissait à vue d'œil.
— Haraïvi qui l'aime agira autrement. Lui n'a pas, comme moi, le mal dont je mourrai sûrement.
Et seul, il portait sa main intacte à la poitrine, là où les coups de Viglinitza avaient porté. Y plongeant son œil unique, sanglant de morbidité, il disait encore, sans craindre que l'entendissent les Eunuques, muets et sourds, filant près de lui :
— Je n'aurais été ni borgne ni manchot, ni boiteux, que je l'eusse volontiers possédée, quoique, à dire vrai, mal aurait été de toucher à la sœur d'un Basileus. Mais, défaillant comme je le suis, prêt à rendre l'âme, qu'est-ce que je
ressens avec elle : des remords et des souillures. Elle voudrait être fécondée pour que sa procréation rivalisât avec celle d'Oupravda : n'est-ce point trahir la cause de l'Enfant-Epoux? Non, je ne veux pas la trahir, et je mourrai sans la trahir.
Haraivi n'avait devïné et encore moins vu, de Viglinitza, les accointances avec Sepeôs qui ne lui avait rien dit. Habitant, ainsi que celui-ci et Solibas, l'étage inférieur du palais, il ne voyait la sœur de l'occulte Basileus que lorsqu'elle le faisait appeler. Il songeait à ce qu'elle lui dit, quelques semaines auparavant, devant le lit, haut, montré par l'ouverture de la double tenture aux fleurages d'or. Il revoyait le geste montrant l'évangéliaire, le mouvement de la main sur son épaule et il écoutait ses paroles dont le sens l'eût rébellionné sans son amour. Mais un Eunuque parut, lui faisant signe ; alors il gravit l'escalier menant à l'appartement de Viglinitza qui le reçut sauvagement :
— Toi, tu me féconderas; tu n'es pas Sepeôs que je n'aime pas. Tu es fort, ta race est saine et notre sang peut utilement s'unir.
Il ferma les yeux, pressentant ses fornications avec Sepeôs. 11 l'aimait, la désirait, sœur ou non d'un Basileus, mais non après qu'un autre avait ouvert le trou de sang de sa virginité. Son immense respect lui laissait accroire qu'il n'en était cependant rien, quand elle lui dit :
— Est-ce qu'Haraivi ne doit pas m'obéir, à moi qui ai du sang de Iustinien? Sepeôs ne m'a pas fécondée; toi, lu me féconderas, et le sang sclavon, si débile en mon frère, procréerapar toi une génération forte, qui sera, de Byzance, maîtresse à jamais!
Impudique, mais non vo'uptueuse d'imagination affinée qu'elle n'avait pas, elle l'attira, et ses bras enlacèrent
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l'osseuse taille du Nabathéen. Il recula, ne voulant point, la regardant de ses gros yeux noirs, de sa face où les deux trous de son nez faisaient de repoussantes laideurs. Alors, câline comme il fut câlin, elle lui saisit les mains, à l'épiderme brun :
— Parce que Sepeos est impuissant, tu le serais. Tu m'as aimé. Souvent j'ai aperçu tes regards; souvent j'ai écouté tes soupirs. Si mon débile frère meurt sans génération, tu auras le sarikion, car tu seras l'époux de sa sœur, par toi fécondée.
Il ferma les yeux, des chaleurs montant en lui le disposaient à acquiescer aux offres de Viglinitza qui le l'amena près du lit dont elle entr'ouvrit à nouveau la double tenture. Elle s'y jeta, le ventre blanc découvert, les cuisses blanches dessous, et ses mains ne le quittant plus, le firent se jeter sur elle. Encore la i fornication eut lieu, rapide et soulageante pour Viglinitza, mais non pour Haraïvi qui se retira stupéfait et de lui-même indigné.
— Qu'ai-je fait? J'ai partagé sa couche et ne suis pas son époux. Si elle m'a choisi, ce n'est pas par amour pour moi, puisque Sepeos a déjà usé d'elle, mais pour être fécondée 1
Il réfléchit :
— Si elle est fécondée, elle fera de sa descendance l'ennemie de celle d'Oupravda, légitime Basileus, et ce ne sera plus l'empire du Bien qui régnera, mais celui du Mal, avec ses jalousies, ses haines, ses guerres et ses trahisons!
Cependant, au contraire de Sepeos, il aimait Viglinitza, et cet amour tenacement l'agriffant depuis longtemps saigna tout a coup :
— Si je ne veux plus d'elle, elle ne voudra plus de moi, et je n'aurai pas son beau corps, la passion de ses étreintes et l'offre amoureuse de ses désirs!
Alors, il retourna, poussa les tentures de la porte, qui coururent sur leur tringle, revit encore Viglinitza. Elle se revêtait, radieuse du germe de vie du Nabathéen qui la féconderait sûrement. Et son mufle sans nez, l'essorillement de ses oreilles voilé à peine par la descente du
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couffieh, ne lui furent point répugnants. Elle se prêta une deuxième fois, victorieuse des scrupules premiers d'Haraïvi, oubliant tout à fait Sepeôs et poursuivant avec le Nabathéen la fécondation convoitée :
— En me fécondant, la Puissance et la Force sont à ma descendance. Mes enfants atteindront à l'Empire d'Orient, les enfants de mes enfants y atteindront et non ceux d'Oupravda, trop débile. Le sang helladique ne régnera pas ainsi à Byzance, même uni au sang sclavon.
Haraïvi triomphait en la croyance d'être procréateur de futurs Basileus, non qu'il rêvât clairement la dépossession d'Oupravda et de sa descendance, mais parce que lui seyaient maintenant les vagues espérances de Viglinitza, et l'idée qu'elle se faisait de la débilité de so'*, frère. Certes, l'Helladique et le Sclavon ne donneraient au Monde qu'un plant atrophié, se mourant à peine né, et c'est l'enfar.t qu'aurait Viglinitza de ses œuvres qui revendiquerait l'Empire d'Orient. Et il riait bonnement, en songeant à son humilité d'origine qui ne l'empêcherait point d'être père et aïeul de Basileus. Né au désert, sémite mâtiné de sang nègre, il avait vécu ses premiers ans, en des huttes de paille tressée ou à l'ombre de tentes vite fichées, vite levées, sans croyance, sans avenir, sans joies, sans amour. Délaissant sa tribu, il avait, de ville en ville, atteint Byzance qui le vit batelier, portant, transportant en son monoxilone, sur la Gorne-d'Or et la Propontide, bagages et voyageurs. Émerveillé de la doctrine aryaque du Bien, sans religiosité autre que la simpliste philosophie de ce Bien combattant le Mal, d'enthousiasme il avait embrassé la cause d'Oupravda, qui était celle de Viglinitza. La prééminence des races européennes sur les races asiatiques, il l'acceptait bien, mais seulement pour elle et lui et sans autre entraînement. Ainsi, de l'Orthodoxie par les Arts humains, créateurs d'Eikônes. Il avait noyé Héraïscos et perdu son nez et ses oreilles en punition de ce meurtre qu'il ne regrettait point ; puis, sorti avec Sepeôs des Nouméra, Eustokkia l'avait, ainsi que Solibas et le Spathaire, attaché au palais du Lychos, ne voulant point qu'ils eussent tous trois des
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difficultés à vivre, à peiner ailleurs. Et maintenant, il possédait Viglinitza, qu'il aimait, sur laquelle jamais il n'osa lever les yeux !
Chaque jour, c'étaient des accointances rapides pour la procréation rêvée. Parfois, ils se rencontraient au hasard d'une pièce et l'acte de fornication s'accomplissait à la façon des bêtes, elle la croupe tournée à sa virilité. Il recommençait, labourait profondément le champ de vie pour y déposer sa fécondité liquide, avec la satisfaction du semeur. Et cela, sans qu'il se fatiguât, comme si Viglinitza fût un exutoire insondable où le trop-plein de son osseux individu se déversait volontiers.
Un matin, elle se crut fécondée et elle le lui dit. En une grande joie, il lui frappa sur le ventre, et même, le découvrant, y posa un baiser. Elle se laissa faire, encore se donna. Quelques jours après, malgré qu'il la vît triste, comme lassée et désillusionnée, il voulut soulever sa robe, mais elle se rebella .
— Non! Tu es comme Sepeôs ! Tu es impuissant à me procréer!
Et elle lui avoua que ses efforts étaient restés stériles. Elle ne voulait plus de lui ; elle se refusait à lui ! Il porta les deux mains à la hauteur de son essorillement, désespéré, confus :
— Si je ne l'ai pu, ce n'est pas que je sois faible ; ce n'est pas que mon sang soit débile, je t'aime, je t'aime! J'ai la passion de ta personne et pour toi je me ferai couper la ^ête, je perdrai la vie pour toi !
Elle repoussa ses fouilles de mains, se débattit, comme sous un coup de pudeur. Puisqu'il ne pouvait susciter la génération qu'elle appelait, elle ne voulait plus de Ini pas plus que de Sepeôs. Le respect de sa race le vainqu'u. Il s'en alla en un affaissement de larmes qui roulèrent dans les deux trous de son nez coupé.
Il descendit, gagna l'étage inférieur. Solibas mangeait devant une table basse, et un Serviteur lui présentait une jatte de bois où il dévorait à la manière d'un chien, la bouche à même dans le mets, une énorme épaisseur de seigle
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bouilli, piqueté de piments rouges. Depuis son supplice, on le nourrissait ainsi, et il ne se plaignait jamais de la cruelle privation des deux bras, toujours frémissant en sa face rouge, le col gras, le buste droit. Fol et amer, Haraivi lui cria :
— Tu peux la procréer, Viglinitza; tu peux lui donner une descendance! Moi, qui n'ai pas de nez et pas d'oreilles, n'ai pu la satisfaire; tu la satisferas, toi qui n'as pas de bras 1
Et il le laissa, cependant que Solibas, se dressait, la face plus rouge encore, la peau du col crevant, de saisissement. Le Nabathéen chercha Sepeôs. Vide, l'appartement qu'il occupait, avec un lit bas près d'une fenêtre large, un escabeau de bois, une jarre près de cet escabeau! A la muraille, appendue, rien que la cotte du Spathaire, aux imbrications de fer, pourrie par le séjour des Nouméra, son épée rouillée, la rectangularité de son bouclier qui mal rayonnait. Haraïvi cria au hasard :
— Gomme toi, je suis stérile. Viglinitza m'a mis hors de sa présence et elle ne m'aime plus, pas plus qu'elle ne t'a aimé !
La voix de Sepeôs qu'il n'avait pas vu étendu au pied du lit, la face au sol, les bras en croix, répondit en souffles faibles de mourant :
— Elle m'a épuisé, elle m'a achevé, moi qui déjà n'avais plus de vie. Elle voulait d'un homme qui continuât sa race; je n'ai pu l'être. Mais si je meurs, je ne lui en veux pas. Elle est sœur de notre Basileus occulte, elle a du sang de Basileus et sa personne m'est toujours sacrée.
De tempêtes secoué, Haraïvi l'avait porté sur le lit, hoquetant dévotieusement son agonie de phtisique. Et il le recouvrait d'un grand morceau de tenture, et des éclats de tonnerre roulaient de sa bouche qui hurlait de désespoir à voir mourir là Sepeôs :
— A moi, à moi ! Il se meurt, Sepeôs, il se meurt. Viglinitza, il se meurt! A moi, à moi, Solibas!
Le mourant lui prit les mains, stilla .•
— Laisse-moi mourir en paix. Pourquoi les troubler?
Quand je serai mort, tu diras au Basileus Oupravda et à son épouse que je n'ai jamais abandonné leur cause ; tu
diras à Viglinitza qu'elle ne me haïsse point pour ne l'avoir pu féconder. J'avais besoin de repos après les jours du cachot des Nouméra. Ce n'est pas Viglinitza qui m'a tué, c'est Constantin V, c'est le Patriarche châtré, suggéreur des actes de Constantin V.
Un peu de salive à ses lèvres blêmissantes. Il ouvrit les yeux, qui eurent de sanglantes lueurs et comme déjà des reflets de l'approchante autre vie :
— Toi, Solibas et moi avons été suppliciés pour que régnassent la race sclavonne et la race helladique sur Byzance régénérée par le Bien. C'est Hybréas qui nous enseigna cela, car Hybréas a l'inspiration des choses à venir, l'intuition des besoins humains. Pourquoi se plaindre? Nous avons souffert pour l'humanité torturée par le Mal, dépecée par le Mal, broyée par le Mal. D'autresviendront qui, pour que les rejetons de la race sclavonne et helladique triomphent, souffriront et mourront comme nous!
Ses lèvres faiblement remuaient, toujours à leurs bords
une stillation lente, comme si l'âme lui échappait. Puis il mourut, légèrement convulsé, ses bras retombèrent, et rien que son œil unique s'ouvrit, interrogateur et brillant, sur Haraïvi qui à nouveau cria dans la pièce où Solibas sans bras accourait, toute la Domesticité derrière lui :
— Sepeôs est mort; il est mort, Sepeôs! A moi, Solibas, à moi, Viglinitza. Secouez-le, ô Panaghia, ô Iézous, ô Théos! Il adorait vos Eikônes, il voulait le Bien, il était avec les Verts, il a voulu la régénération de l'Empire d'Orient par l'union d'Oupravda et d'Eustokkial A moi, à moi, Sepeôs est mort, Sepeôs est mort!
La nuit qui suivit, sur des épaules d'Eunuques mous, en un cortège rapide qui profondément s'enfonça dans les quartiers du démos byzantin, fut porté le cadavre de Sepeôs. Haraïvi suivait et suivait Solibas. Derrière ce furent, en des balancements de litières, Oupravda, Eustokkia et Viglinitza, des Verts, des Orthodoxes. Reposé sur une civière, le cadavre exposait sa face à l'air finement doux de la nuit, l'oeil intact ouvert sur les étoiles claires; à des espacements allumés de cierges, elle s'ennimbait d'ors, elle s'ardait de chromes délayée comme en du cuivre jauni. Ce fila vers les murailles; ce courut vers les Viachernes pour ascender la Montagne où une hardiesse d'ombre profila, de la Sainte-Pureté, le renflement de sa coupole, l'avancement de son narthex, la masse de ses deux transepts, l'allongement des murs du Monastère, accoté à l'Eglise. Au centre du naos déposé, le corps reçut les Prières des Morts; de liturgiques, mornes paroles, en nasillements émus, s'exhalèrent de bouches de kaloyers. Hybréas déposa une palme sur la poitrine, aspergea le visage et éperdument pria. Puis, quittant le naos à peine éclairé de la conque où la grande Panaghia faiblement se
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détachait, alors que ne se voyaient point presque les quatre Anges des pendentifs, il sortit par la porte ouverte sur le Monastère. Les kaloyers suivirent; les eunuques enlevèrent le corps, et, par des couloirs voûtés, le cortège débusqua sur le cimetière, dont le vent des végétations frappa la silencieuse cécité d'Oupravda. Le pas mou des Eunuques lui arrivait, avec des bruits de feuillages mêlés aux froissements de robes de kaloyers, aux flottements de vêtements d'Eustokkia et de Viglinitza, et quelque chose comme un grésillement léger de chandelettes autour du corps en flammes vacillantes que la nuit atténuait.
Des bruissements de prières, des homélies pleurant Sepeôs, l'étouffement de plaintes d'Haraïvi et de Solibas le regrettant, puis un floc sourd, tout à coup, au fond d'un trou de terre où le cadavre, enveloppé d'un suaire, fut plongé. Et des pelletées de pierrailles, des poignées de gazon, des blocs d'argile et de calcaire de ce cimetière qui à la fois fleurait des présences de végétations et des émanations de morts, devant l'attitude érémitique d'Hybréas à la tête de ses kaloyers; celle, résignée, d'Oupravda et d'Eustokkia; de Viglinitza, qui ne le pleurait pas malgré l'avoir aimé un temps; d'Haraïvi, de Solibas, des Orthodoxes, des Verts, de tous, immobiles au bord de la fosse, éparpillés sous des obscurités de massifs, silhouettant sur des tombes éparses leur personnalité presque intactile en la nuit.
Ils s'en allèrent et rentra le cortège vêtu d'une ombre que plus épaissirent d'erratiques nues évadées de ce sol sentant la mort. Et maintenant, un saisissement prit Oupravda de savoir Sepeôs enterré. Ce cimetière de la Sainte- Pureté, depuis des siècles, renfermait non seulement les kaloyers, chastes individualités du Monastère, irais encore bien des croyants de la doctrine aryaque élargie en philosophie d'Arts humains. Les Orthodoxes et les Verts faisaient avec eux une communauté d'intérêts, une filiation d'âmes, depuis longtemps. Leur spirituelle consanguinité dérivait de fort loin : d'un dieu, comme il l'avait appris depuis peu, prédécesseur du Iézous, et par les castes
théocratiques de la Haute Asie qui dogmatisèrent l'enseignement du Bien combattant le Mal, de la Vie luttant contre la Mort. L'humanité, incarnée en Formes, combien suprêmes! de Bouddhas et de Iézous, s'adorait en les Eikônes, élévation de l'âme sur les matérialités, faculté de Création, par elle-même et mouvement imprimé à la nature brute, symbolisée et figurée. Et ces représentations de divines Volitions étaient tout l'Art qui supériorisait l'Esprit, triomphait du Néant, rendait victorieux le Bien par une deuxième objectivation, par une nouvelle déformation de l'Extériorité. L'Art était le Progrès, le Mouvement. Sans Art, pas de Beligion ; sans Art, pas de Pensée; sans Art, pas de Dilection; sans Art, enfin, pas de Vie, mais la Mortl
Mais, et voilà ce qui maintenant pénétrait Oupravda de navrances, pour la victoire du Bien, ne fallait-il pas un Basileus puissant, un Basileus jugulant en belluaire les Bêtes de la terre ne voulant ou ne pouvant s'en affranchir. Un tyran magnificent en sa besogne, les bras teints de sang, la musculature de Fort ! Lui était trop débile, ne serait jamais cela. Mais ce serait sans doute l'enfant qui progressait en le ventre d'Eustokhia. Procréé sain, en pleine pureté d'âme et de corps, il aurait tout pour être l'utile, l'Autokratôr d'Orient. Helladique par sa mère, il aurait le goût d'Art, la puissance de Symbolisation, la phénoménalité d'Abstraction, et cependant la conceptualité nette dont arda jadis la race grecque. Sclavon par son père, il aurait l'esprit tragique, le sens voilé, la neuve vibration, la tendre, mélancolique et cependant violente intuition des races du Nord. Ce fils serait bon quoique tyran; il débarrasserait du Mal l'Empire, il mettrait la Paix en l'âme de chacun. Il torturerait, fouaillerait, brûlerait, tenaillerait, atténuerait à rien les corps; et rassérénerait, énaurerait, exhausserait les Esprits. Il combattrait le Dol, la Faute et le Grime, mais il implanterait la Vertu en vigoureuses forêts, à l'ombre desquelles les humanités reposeraient.
Si Eustokkia, toute d'ancestralité, acceptait l'application de la Puissance et de la Force dont les visionnements
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troublaient de choses sanglantes son féminin cerveau, des conséquences, purement subjectives, lui apparaissaient, à lui, de l'aryaque doctrine du Bien qui l'avait fait prétendant à l'Empire d'Orient. Etant donnés l'absolu du Bien et celui du Mal, irréductibles sur terre, étant données la spiritualité du premier et la matérialité du second, le Bien ne régnerait pas sur les individus, mais sur les âmes. La régénération de l'Empire d'Orient ne s'effectuerait pas au moyen d'armes, même terribles comme ce feu détonant d'Hybréas si malheureusement avorté, mais par la transformation profonde des esprits, mieux compréhensifs d'Arts, mieux philosophant sur les causes et les effets de la terrible dualité du Mal et du Bien, plus religieux, plus cultuels, plus conceptuels, enfin.
La conquête exclusivement matérielle de l'Empire d'Orient ne guérirait point l'humanité des haines, des jalousies, des tueries. La conquête spirituelle seule importait. L'exemple de Viglinitza était là, prouvant que si les races helladique et sclavonne dominaient par lui ou Eustokkia, ou bien par leurs propres descendants, la régénération n'aurait davantage lieu, l'âme humaine n'ayant point changé. Sa sœur avait fait montre de folie moins sexuel le que cérébrale depuis la Conjuration. Bien qu'en consi dération d'Eustokkia dont l'amour soigna sa cécité chéth» et qui disposa de ses trésors pour faire obtenir le sankion et le sagion aux descendants de Iustinien, qui enfin abrita Viglinitza avec lui-même, en son rose palais, n'eûtelle dû l'aimer, sinon la convoiter moins? Or, sa sœur haïssait son épouse, sa sœur se promettait de ravir à Oupravda, et ainsi à elle-même, l'Empire d'Orient. Envieuse barbare, Viglinitza n'avait pas craint de le lui avouer. Estce que d'autres ne seraient point ainsi que Viglinitza, d'autres qui dévieraient le plant du Bien fructifiant maladivement dans l'Empire d'Orient qui ne serait pas régénéré ?
Il dit tout cela à l'Helladique, mère toute utérine de l'enfant à tous deux. Alors elle pleura, sentant tout à fait irréalisable l'espérance de conquête de cet Empire qu'Oupravda,
aveugle, n'aurait pas sûrement. Déjà il avait répugné à la pratique matérielle du sarikion; il s'était constamment montré inapte à la supérieure, quoique tangible, politique qui tant intéressait Eustokkia. Reportant ses goûts de conjurée, ses presciences de patriote, sur l'être qui continuerait la Conjuration du Bien pour le triomphe de leur régénération, elle se contenterait d'aimer Oupravda, de le soigner, de le guider. Et elle songea muettement à tout cela, en cette pleine nuit aux étoiles oblitérées par des nues promenantes, vers le palais du Lychos, à la tête du cortège ayant assisté anx obsèques de Sepeôs.
Nullement fécondée par Haraïvi, pas plus que par Sepeôs, Viglinitza se donna à Solibas. Fut-ce maladroitement, mais le germe de vie de l'hénioque sans bras se dessécha rapidement en la Sclavonne. Malgré son apparente robustesse, la passion de ses chairs, ses désirs de maternité, il semblait qu'elle dût rester stérile. Plus d'un mois, ils se prêtèrent à l'essai de procréation : elle, en vue de son éternelle, compétition à l'Empire; lui, simplement par obéissance, par amitié touchant à de l'amour, mais moins aigûment qu'Haraïvi. Mais aussi un remords le poignit à se donner ainsi : n'était-ce pas contraire aux divines et humaines lois de vouloir substituer une descendance à celle d'Eustokkia et d'Oupravda? Il avait justement perdu les deux bras pour que le Sclavon et l'Helladique fussent couronnés au Grand-Palais, et maintenant, sans motif, rien que pour satisfaire à de condamnables ambitions, il détruisait ses premiers efforts. Aussi l'acte sexuel achevé, s'en allait-il, et les mêmes dégoûts de Sepeôs lui remontaient à la gorge, jusqu'à les cracher en glaires fecres.
Viglinitza avait attendu les symptômes de sa maternité ; ces symptômes ne vinrent pas. Alors elle chassa Solibas comme elle avait chassé Haraivi et Sepeôs. Maintenant,
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elle devenait comme une louve en chaleur, et, chose surprenante, ce n'était pas exclusivement un désir charnel l'exaspérant, mais le besoin, de nature, poussant à la maternité les bêtes et les détournant du mâle qui ne les a point imdrégnées. Aussi, vaguement, légitimait-elle sa conduite, ne se voyait pas coupable envers son frère. Même, elle gardait pour lui un vieil amour de sœur, qui transparaissait parfois, ses acerbités étouffées, en embrassements subits, en pleurs chauds mouillant ses doigts fins, très émus, quoiqu'elle ne pouvait se dispenser de troubler l'Helladique dont l'état de maternité progressait. Elle ne lui avouait certainement pas ses essais de procréation, mais elle les faisait deviner presque et ne cachait plus son espérance de voir naître mal la débile génération d'Oupravda. Parfois, elle regrettait Sepeôs, comme si son souvenir lui tînt malgré tout au cœur.
— Si Sepeôs n'avait pas été emprisonné, il n'aurait pas contracté la maladie qui l'a emporté ; il ne serait pas mort. Je l'aurais accepté pour époux malgré ses mutilations et nul doute que son sang robuste m'eût fécondée. L'héritage de Iustinien, au lieu de passer à toi, serait dévolu à moi et à mes descendants, comme héritière directe de mon frère dont la génération ne pourra venir à bien.
Trop aimant le frère pour répondre vivacement à la sœur, Eustokkia répondait :
— Oupravda sera pour longtemps père et mon sang est pur comme le tien. Toi-même seras bien heureuse de notre enfant qui aura de ta race. Plus tard tu t'uniras à l'homme que tu aimeras sans être Sepeôs et tu oublieras tes jalousies, et tu seras avec nous et avec notre fils au Grand-Palais, et nous t'aimerons malgré tout, et tu nous aimeras car nous aimerons les tiens !
Et un pleur doux humectait ses joues, d'une pulpe ferme toujours malgré la grossesse. Bonne, aimante, ne voyant qu'Oupravda en l'acariâtre Viglinitza, à qui elle était supérieure d'intellect, elle ne voulait trop sonder cette âme barbare. Quand lui venait à l'esprit qu'elle pouvait bien s'être donnée en rivalité de sa propre fécondation,
bien vite elle repoussait cette idée, comme indigne des enseignements qu'Hybréas lui inculqua, et qui cimentaient de vertu, d'honneur, de sacrifice les ambiances l'enveloppant.
— Crois-tu donc que, malgré les lois qui font hériter la descendance directe de l'ascendance directe, l'enfant d'Oupravda, le tien, sera le régulier possesseur de l'Empire ? Souvent l'héritage a passé du père à la soeur et des enfants de celui-ci aux enfants de celle-là!
— Iézous! Panaghia! Si cela était ainsi, je vous glorifierai tout de même, exclama Eustokkia. C'est que votre volonté l'aura voulu.
Elle ne voulait point s'indigner, ni lui rien reprocher, se disant que Viglinitza, aimant malgré tout son père, aimerait son enfant, sûrement un garçon, tant la masculinité attachée au sagion et au sarikion la hantait. A force d'amitié, de prévenances, d'oubli de ses jalousies, elle la désarmerait. Et Eustokkia s'en allait, et bientôt le palais était traversé par sa maternité alourdie. Elle rejoignait Oupravda, à cette aile du rose édifice que de nombreuses baies trouaient. Assis en un appartement clair, il la devinait et, les bras tendus, il allait à sa rencontre. Elle s'essuyait alors les yeux encore mouillés de son entretien avec Viglinitza; elle le reconduisait vers une baie. Une bleuité de ciel, une limpidité d'espace, par dessus les verdissements du jardin, puis des horizons du Lychos, inattendus, des apparitions de maisons en des étroites voies, d'Églises, de palais gris, de palais roses, de palais rouges, tout un coin de Byzance, bizarre et calmé. Il ne voyait pas cela, mais il en avait la divination assez pour désigner les amplitudes du doigt :
— Là le ciel bleu, les arbres verts, le Lychos fluant; là des Eglises; là des palais, des maisons. Sur des terrasses, des femmes, filant. Dans les rues, des Byzantins qui ne peuvent plus supporter la domination du Mal et m'acclameront leur Basileusl
Il se reprenait, souriait, sa main explorant le ventre arrondi d'Eustokkia, debout •
— Sinon moi, mai« celui qui aura de mon sang et du „ien. Celui qui rétablira le Bien à la place du Mal, à l'aide des Verts contre les Bleus.
11 songeait, revenait à sa compréhension d'un Bien immatériel dans le règne purement officieux de son sang et de celui d'Eustokkia.
— Celui qui fera des enseignements d'Hybréas le Livre Saint de l'Humanité torturée, et par le règne occulte, sur les âmes, de la race sclavonne et helladique, régénérera spirituellement l'Empire d'Orient, riche des Arts humains dans l'Orthodoxie poursuivis.
Sous elle, Eustokkia regardait. Par delà le jardin, bien après le Lychos, c'étaient, dévorés par du soleil, de courtes rues où des gens allaient et venaient. Jusqu'à présent, tout était resté tranquille en cetta partie de la Ville, aussi éloignée de la Byzance orgueilleusement riche, que de la Byzance démocratique, aux régions juchées sur des hauteurs. Maintenant, une inquiétude poussait des gens qui tournaient fréquemment la tête, se signaient et disparaissaient. Eustokkia ne répondait pas à Oupravda, en une peur singulière qui la prit tout à coup. Depuis le supplice de l'Hippodrome, le palais du Lychos avait été laissé hors la Puissance et la Force ; mais serait-ce ainsi à l'avenir? Justement, à un bout de rue, la hache d'or à l'épaule, courut un Candidat; bien d'autres Candidats coururent également, suivis du Grand-Papias dont la clef d'argent faisait des signes. Sous la tubularité du bonnet à plume de héron, sa tête balançait plus que jamais; sa face glabre, sa face à rondeur de cucurbite la regardait, comme s'il eût ordre de nouvelles cruautés. L'éloi ornement le faisait exigu; les Candidats se rapetissaient; ils disparurent dans le pétillement de leurs armes qui laissa derrière eux ure traînée d'électricité allumée.
— Viens !
Elle prit un bras à Oupravda et le fit quitter cette pièce, si claire. Le silence se continuait, toujours troublé du passage mou des Eunuques et du frôlement des robes de la Domesticité vaquant au bon ordre du palais. Une douleui
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grandissait en elle, née de l'inopinée apparition de Digenis et de ses Candidats. Depuis six mois, la persécution
Iconolâtrique s'éployait, mais seulement au dehors, mettant aux prises les deux Pouvoirs, l'un obscur, quoique yivace, de la Sainte-Pureté ; l'autre apparent, mais non étayé à des vigueurs d'âme, de la Sainte-Sagesse. Il semblait que le supplice des yeux eût suffi à Constantin V pour le châtiment d'Oupravda. Mais nonl Si le Grand-Papias r dait autour, c'était probablement en vue de méfaite qui achèveraient, en de nouvelles expiations, la Conjuration d'Hybréas, rayeraient de l'Empire le sang sclavon et le sang helladique et assureraient au Mal une prééminence fructifiante à jamais.
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Un bruit de pas, bien connus, qui venaient de l'aile du Lychos affectée à ses aïeux qu'ils décelaient, traînassants. A une paroi d'appartement voisin, leurs robes faisaient des frottements brusques et ils y heurtaient de leurs talons, en coups furieux. Comme toujours, ils ignoraient la présence d'Oupravda et son union avec Euslokkia; celle de Viglinitza, d'Haraïvi, de Solibas;la mort de Sepeôs, la Conjuration. Seules, leur restaient la haine du Sclavon et l'amertume des préclamations à la Sainte-Pureté, durant les fêtes du Broumalion, d'Hybréas qui avait substitué à leur complot d'Empire celui du petit-fils de Iustinien.
— Tais- toi! Tais-toi 1
Elle faisait taire, d'une main sur la bouche, un cri d'Oupravda. Depuis sa cécité, il ne s'occupait plus d'eux, personne aussi, d'ailleurs, hormis la Domesticité attachée à leur personne pour les nourrir, les vêtir, les guider, les surveiller. Il se souvenait très bien de leurs aigjiës plaintes, de leurs désirs à le voir, lui, déjà aveugle comme eux. Tous cinq étaient sans doute en une agitation infinie, car à la paroi plus furieux sonnaient les coups de leurs talons, plus brusquement ils s'y frottaient, criant :
— Moil moi, Asbestas, ai prédit à cet Oupravda qu'il aurait les yeux crevés et qu'avec les yeux il perdrait l'existence. Cela sera, oui, cela sera!
— Il s'est mis au travers du cathisma, i) m'a empêché d'y parvenir, moi, Critolaos. Je lui prédis pareillement qu'il mourra !
— Critolaos et Asbestas ont tort de vouloir l'Empire, que j'aurai malgré eux et malgré vous, Nicomaches, Ioannikios, car je suis l'aîné et par les droits d'hérédité Byzance m'est dévolu!
— Que ce soit notre aîné Arghiras, ou bien Asbestas, Critolaos, Nicomaches qui atteignent au cathisma, il n'importe. Mais y atteindrez-vous ? La Conjuration d'Oupravda suit son cours; c'est lui qui aura l'Empire d'Orient et non nous!
— Oupravda subit les suggestions de l'Hégoumène Hybréas, à qui obéit notre Eustokkia. Partout des traîtres
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pour m'empêcher d'être Basileus. Mais moi, Nicomaches, j'assure qu'Hybréas aussi bien qu'Oupravda et Eustokkia seront punis pour avoir voulu notre dépossession de l'Empire, qui ne sera jamais à eux!
Ils se rapprochaient comme si une voix leur eût dit qu'Oupravda était là. Enfin ils irruptèrent par l'ouverture d'une draperie dans la pièce qu'elle voulait quitter avec Oupravda. Ils glapirent :
— C'est lui! c'est lui! A nous, Serviteurs; à nous, Eunuques! Nous tenons l'imposteur Oupravda; nous le tenons. Il périra par le feu, le fer, l'eau, l'air; par les quatre éléments qui le brûleront, le décolleront, le noieront, l'asphyxieront!
En eux passaient des images de supplices qu'ils lui voulaient faire subir. Désunis pour la possession de l'Empire, ils ne l'étaient point pour le châtiment d'Oupravda, qu'un pressentiment leur disait être là, à portée de leurs doigts crochus, de leurs longs bras tenaillants.
— Il est là, il est là ! Qu'il soit brûlé, décollé, noyé et asphyxié! Qu'il expie le crime d'avoir voulu nous supplanter de l'Empire, nous petits-fils deThéodose, si dignes d'être Basileus et non ce faux petit-fils de Iustinien '
En une divination extraordinaire, ils coururent vers Eustokkia et Oupravda. Pour le leur dérober, elle s'était placée devant lui, et ce fut elle que saisit la main agriffante d'Arghiras qui fit, hésitant :
— C'est toi! c'est toi? Dis que c'est toi et nous ne te ferons pas de mal !
Il la palpait aux épaules, la sachant là rien qu'à ce toucher sûr. Mais Ioannikios lui prenait le pas, le séparait violemment d'Oupravda empoigné par Nicomaches, Asbestas et Critolaos qui tâtèrent ses cheveux flaves, son buste mince d'adolescent, son sagion bleu et ses braies bleues de soie bleue. Alors, ils hurlèrent :
— C'est lui, c'est lui! Nous le tenons! Il complotait avec l'indigne Eustokkia qui a entraîné les Verts hors de notre cause, qui nous a confinés loin d'elle, qui a volé nos trésors à son profit et au profit de l'Hégoumène Hybréas et qui
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sans doute est unie à cet imposteur. Tuons-le, tuons-le ! Qu'il soit brûlé, décollé, noyé et asphyxié. Qu'il ait les yeux crevés comme nous, lui qui a voulu nous ravir l'Empire, à nous seuls dévolu!
Us frappaient en hasard, se frappant eux-mêmes. Mais Eustokkia les repoussait éperdument, avec des appels de secours, et entraînait Oupravda dont la cécité n'osait se défendre. Ils s'échappèrent tous deux, pendant qu'accouraient Haraïvi, Solibas, les Eunuques, la Domesticité, même Viglinitza que ces cris émurent profondément et en qui revint un grand amour sororal. Troublés, secoués, Oupravda et Eustokkia n'entendirent pas les phrases entrecoupées des Aveugles, lamentables et stupéfaits :
— Nous l'avons touchée, Eustokkia; son ventre était gros. Eustokkia est enceinte des œuvres de cet Oupravda avec qui elle forniquait. Le Théos ne bénira pas cette union, faite sans nous, cette union qui a mis le serpent sclavon dans notre famille helladique. Mais nous tuerons son enfant, car il ne sera pas dit que succédera au sang de Théodose un rejeton de cet imposteur Oupravda!