‹ C'est serviChapitre 1 sur 10 · C'est servi · texte numérisé non relu

C'est servi

(iASTON DE LA BRAISE, 18 ans. Un grand blondin bien gentil, œil bleu, trois cils de moustache.

ALICE, 17 ans. Une brunette potelée, la lèvre écarlate.

Le Garçon. Un vieillard.

Midi, en juillet, par un soleil resplendissant. Un cabinet particulier, à l'entresol du restaurant Bou gain ville, tout là-bas, sur la rive gauche, quai des Petits-Augustins. Gastonet Alice, attablés l'un près de l'autre, étudient la carte. En face d'eux, paternel et cassé, le garçon secoue sa vieille caboche de magistrat.

ALICE

Moi, pourvu que j'aie des crevettes et de lacrème au chocolat, la terre peuttourner, tout m'est égal.

GASTON

Pas de blagues. Dis ce que tu veux.

ALICE

Je te le dis. Des crevettes et de la crème. Des petites crevettes toutes roses qui font le tire-bouchon, et de la bonnebonne crème au chocolat, avec des masses de chocolat dedans.

GASTON

Tu ne veux pas faire ton déjeuner avec ça?

ALICE

N'y a que ça que j'aime.

GASTON, lui tendant la carte..

Cherche. Tu vas trouver autre chose.

ALICE, marquant du doigt un plat sur la

carte.

Ah! oui! par exemple, ça oui! Je n'y ai

jamais encore goûté, je veux me l'offrir.

GASTON

Quoi?

ALICE

Potage bisque.

GASTON

Sérieusement?

ALICE

Mais oui. Pourquoi fais-tu une drôle de figure? C'est mauvais?

GASTON

C'est excellent.

ALICE

Eh bien, alors?

GASTON

Où as-tu vu prendre du potage à déjeuner ?

A la campagne, tiens. Papa et maman en prenaient toujours.

GASTON

Pas de la bisque.

ALICE

Je ne sais pas si c'était de la bisque.

En tous cas, si c'en était, c'était de la bisque aux légumes, avec des navets et des haricots, et puis du chou. Et tout ce que je me rappelle, c'est que c'était de la rude bonne soupe, encore!

GASTON

Décidément tu veux de la bisque?

ALICE

Oui, oui.

GASTON

Garçon, vous donnerez une bisque à madame!

LE GARÇON

Monsieur n'en prendra pas?

ALICE

Oh ! je veux que tu prennes comme moi, chéri. Tout ce que je mangerai, je veux que tu en manges, toi aussi. Par preuve d'amour.

GASTON, au garçon.

Vous m'en donnerez une.

ALICE

T'es un ange !

LE GARÇON

Et après?

GASTON

Voyons, voyons? (// se plonge dans la carte, A Alice,) Aide- moi.

ALICE, au garçon.

Vous avez donc bien besoin de savoir tout de suite notre appétit? On vous Taurait dit après la soupe.

LE GARÇON

Après le potage, madame, il serait trop tard pour commander certains plats, et vous perdriez du temps.

GASTON, à Alice, Cherche donc avec moi au lieu de bavarder.

ALICE, au garçon.

Ah! Seigneur! Vous pouvez vous en vanter de nous donner du mal!

b G EST SERVI

GASTON

Dans les poissons y a-t-il quelque chose qui te tente ? Sole Golbert. Truite au bleu. Friture de goujons.

ALICE

Oh! non. Pas de poissons. J'aime pas.

C'est des bêtes comme des abcès. Ça passe sa vie dans l'eau à remuer ses nageoires. Ça me dégoûte. Trouve plutôt une bonne viande.

LE GARÇON

Côtelette d'agneau? Un petit poulet de grain? Châteaubriant aux pommes?

ALICE

Je voudrais une machine où y aurait des truffes.

LE GARÇON

Tournedos Rossini.

ALICE

Y'a des truffes dans c'te musique-là?

LE GARÇON

Oui, madame, autant qu'il vous plaira.

ALICE

Chic î Alors, faites-en cuire deux, deux tourne-broches Rossini. (A Gaston,) T'en mangeras un aussi ?

GASTON

Naturellement.

LE GARÇON

Après le tournedos? En légumes ?

ALICE

Rien.

GASTON

Il n'y en a pas un qui t'aille ? De la salade ?

ALICE

Oui, tout de même. Avec beaucoup de vinaigre. Et puis après je veux de la crème au chcolat, une glace à la framboise, un mazagran et un verre de raspail. Voilà I

J'ai fini. Mon déjeuner est commandé.

Pas autre chose que ça.

LE GARÇON

Je ne sais pas, madame, si nous avons du raspail.

ALICE

Zut, alors ! C'est pourtant une liqueur connue!

LE GARÇON

Je ne voudrais pas contredire madame.

Mais ça se demande bien rarement. C'est tout à fait tombé en décadence.

En voilà une chose pas vraie! Place de la Sorbonne, vous entendez, à la brasserie où je travaille, au Picrate, on en boit des masses de raspail !

LE GARÇON

Je ne vous dis pas, madame. Je n'ai jçimais servi au Picrate.

ALICE

Je VOUS crois, il n'y a que des femmes-

LE GARÇON

Mais depuis dix-sept ans que je suis ici, chez Bougainville,vous êtes peut-être la première personne...

GASTON, un peu ennuyé.

Enfin, ils n'en ont pas. Prends une autre liqueur.

LE GARÇON

Chartreuse, anisette, curaço, cassis, fine Champagne... Ah! il n'en manque pourtant pas !

ALICE

Une chartreuse puisque vous n'avez pas de raspail... Verte.

LE GARÇON

Bien, madame.

Voilà qui est entendu.

LK GARÇON

Ainsi nous disions : bisque, tournedos...

ALICE

Crevettes, avanttournedos. Ah! mais je ne lâche pas mes petites crevettes !

LE GARÇON

Bisque, crevettes, tournedos, salade...

ALICE

Crème au chocolat.

LE GARÇON

Glace framboise.

ALICE

Mazagran.

LE GARÇON

Café, chartreuse verte. {Se Nommant vers- Gaston,) Et monsieur'!

ALICE

Comme moi, toujours comme moi.

LE GARÇON

Même chose. Parfaitement. (Il s'apprête

d sortir.) Ah! le vin. Désirez-vous que je vous envoie le sommelier?

ALICE

Du Champagne. [Au garçon.) Vous nous apporterez des grands verres pointus pour le Champagne.

LE GARÇON

Voilà la carte des vins. Une tisane?

GASTON

Saint-Marceaux, avec une carafe frappée.

{Le garçon sort.)

ALICE, qui déplie sa serviette.

Mon petit chien, je suis contente. Et toi?

GASTON

Moi aussi, va. {Ils s'embrassent.)

ALICE

Ça ne fa pas embêté ce que je lui ai dit tout à rheure à l'homme?

GASTON

Quoi?

Que je servais au Picrate?

GASTON

Non. J'aurais mieux aimé pas. Mais enfin, puisque ça y est...

ALICE

Bast! tant pire. Moi, je suis comme ça. Je dis et je fais tout sans rougeur. Je ne suis pas la duchesse de Médicis, n'est-ce pas? Je suis Alice, du Picrate. Alors à quoi bon jeter de la poudre à l'œil d'autrui? Et puis ça n'empêche pas de s'aimer. Pas vrai, iouiou? (Ils s'embrassent.)

GASTON

On étouffe ici. Dis donc, ça ne te fait rien qu'on ouvre la fenêtre?

ALICE

Tu veux, vrai ? Oh ! ça ne va pas être aussi amusant, on ne va pas être si chez soi, comme dans une petite cabane.

GASTON

Mais pourtant...

ALICE

Oh! non! non!... Ça n'est plus un cabinet particulier alors, si t'ouvres la fenêtre. Tu me gâtes mon plaisir!

C'est qu'on meurt de chaleur, mon toto. Tu n'as donc pas chaud, toi?

ALICE

Mais non. Attends, ça passera. Tu vas te rafraîchir en mangeant. Tu boiras : il y, a du Champagne à la glace. Ah! ça va-t-il être bon, mon petit séraphin bleu, rose, vert I . . . {Ils s'embrassent,)

GASTON

Soit. Mais tu as tort, parce que de rester enfermés dans un si petit espace, ça n'est guère bon pour la santé, ma cocotte.

ALICE

Tant pire. Et puis, tu sais bien que si

on ne faisait jamais que ce qui est bon pour la santé, on se priverait de bien des douceurs. Dis que c'est vrai, trésor de chéri d'ange en miel ?

GASTON

Oui, oh oui ! {Ils s'embrassent. La serrure craque. Vite ils reprennent une tenue correcte. Le garçon entre avec le 'potage. Il le dépose ., sert et se retire en silence.)

ALICE, regardant son assiette.

Alors c'est ça, la bisque?

GASTON

C'est ça.

Ça a une jolie couleur, toujours. J'aimerais bien une robe de cette nuance-là. {Elle goûte.) Et puis, ce que c'est bon! oh ! mais ce que c'est bon !... Tiens, je suis trop contente. {Ils s'embrassent.)

GASTON

Mange. Tu sais que si nous voulons faire comme nous avons dit...

ALICE

Sûr, parbleu!

GASTON

Nous n'avons pas trop de temps.

ALICE

Tu es impatient?

GASTON

Dame, oui! Pas toi?

ALICE

Oh! mon chéri! mon chéri! {Ils s'embrassent, )

GASTON

Assez, voyons, assez; dépêchons -nous.

ALICE

C^est vrai. Pense à tout ce que nous avons à manger. Moi, je n'ai déjà plus faim.

GASTON, consterné

Oh

ALICE

Mais rassure-toi, ça se placera tout de même. Un bon petit déjeuner comme ça?

Merci ! je veux rien en perdre. Tiens, v'ià déjà ma bisque avalée. Adieu, la bisque ! A une autre ! Sonne. (// sonne. Le garçon 'paraît,)

GASTON

Un peu vite, s'il vous plaît?

ALICE

On est pressé. {Le garçon sourit et sort.) As-tu vu, chéri, quand j'ai dit qu'on avait hâte...

GASTON

Eh bien?

ALICE

Il a rigolé, il a eu un air, le garçon...

GASTON

Tu crois qu'il a compris?

Pour sûr. Ça t'ennuie?

GASTON

Je m'en moque un peu.

ALICE

Tiens, il devine bien que tu n'es pas ma sœur.

GASTON

Ton frère, tu veux dire.

ALICE

Oui, ça revient au même. [Ils s'embrassent. Le garçon rentre. Crevettes, tournedos. Il sert et se retire. Tous deux mangent fébrilement.)

GASTON

Tu trouves bon?

ALICE

M'en parle pas? J'en ferais mon ordinaire! [Elle regarde les murs.) Et puis, non, tu ne peux pas t'imaginer ce que je me plais ici, ce que je m'en paye!

GASTON

Il fait un peu chaud. Sans ça...

ALICE

Mais non, c'est une idée.

Moi je f avais proposé d'aller déjeuner à la campagne...

ALICE

Non, non, la campagne c'est comme tout le monde, ça rentre dans ce qu'on fait le dimanche, ça n'est plus une partie de cœur. Tandis qu'ici, en cabinet fin, on a l'air de se cacher, on monte par des escaliers tout petits qui tournent, les garçons vous regardent avec des drôles de mines. Et puis il y a un menu imprimé, c'est chic enfin, moi ça m'impressionne. Tu ne trouves pas que j'ai raison? Et tout ça, le piano, les glaces... y en a-t-il des noms d'hommes et de femmes! Hein, crois-tu qu'il en est venu ici des amants?

GASTON

Pas mal. En effet.

ALICE

Oh mon chéri! quel dommage que je n'aie pas une bague en diamants !

GASTON

Mon pauvre petit, ça n'est pas ma faute. Tu sais bien que si ça dépendait de moi...

ALICE

Mais non, es-tu bête ! Ça n'est pas pour la valeur...

GASTON

Pourquoi alors?

Rapport aux glaces. J'aurais écrit le mien.

GASTON

11 doit y être déjà, va. Tiens, Alice. Et là en haut encore, Alice. Tu vois, il yen a des tas d'Alice !

ALICE

Qu'est-ce que ça me fait toutes ces Alices-là. Cane vient pas de moi. Mais je veux tout de même Técrire sur le papier, là, dans le coin.

GASTON

A quoi bon?

ALICE

Je t'en prie. Prête ton crayon.

GASTON

Je n'en ai pas.

ALICE

Si, celui de ton portefeuille. A propos, tu gardes toujours mes lettres?

GASTON

Je les ai toutes là. Ça n'est même pas bien prudent. Vois-tu que je les perde? Mais dépêchons. Tu sais qu'il faut que je sois rentré à la maison à six heures, au plus tard.

ALICE

Et moi aussi, faut que je sois à six heures battant à la boîte, sans ça la patronne me flanque mon congé. Ah î mais c'est qu'on est tenu raide au Picrate ! Donne ton portefeuille, allons. [Gaston le sort de sa poche et le lui tend. Elle le pose près d'elle après en avoir retiré le crayon et écrit son nom sur le mur, avec un beau paraphe,) Là. Si on s'aime encore Tan prochain, on reviendra le même jour croustiller ici, n'est-ce pas, chéri?

GASTON

Oui, ma biquette. Sonne. [Le gaiçon vient. Salade,)

ALICE

Bravo pour la salade. Elle est tellement vinaigrée qu'on ne peut pas la manger.

C'est comme ça que je l'aime. Est-ce ennuyant tout de même que tu sois forcé d'être chez ton père à six heures!

GASTON

Ça m'embête assez!

ALICE

Sans ça tu serais venu au Picrate et t'aurais passé toute ta soirée là avec moi. On aurait pris le divan du fond, on aurait bu des bocks, ou bien fait un rams... enfin on se serait diverti.

GASTON

Oui, au lieu de ça, je vais m'assommcr à un grand dîner.

ALICE

Chez ton père qu'il y a du monde à souper?

GASTON

Oui, un grand dîner de vijigt personnes, avec l'ambassadeur d'Angleterre.

ALICE

Chouette! Il aune belle femme ?

GASTON

Non.

ALICE

Un pot. Je vois ça d'ici.

GASTON

Il est veuf.

ALICE

Dis-le tout de suite. Ah ben, mais, écoute donc, s'il y a tant de monde que ça, et puis des envoyés de puissance, tu vas tout de même t'amuser plus qu'au Picrate, mon loup, sans compter que la cuisinière a dû se décarcasser, et qu'alors...

C'est pas une cuisinière, c'est un chef.

ALICE

Un chef pâtissier, avec une serviette sur la tête, et des grands couteaux dans le pantalon ?

GASTON

Oui.

ALICE

Mais alors, mais alors... ton père est un riche? Tu ne m'avais jamais dit ça?

GASTON

Très riche.

ALICE

Combien qu'il peut dépenser par jour?

GASTON

Mille francs Chameau!

Alice !

ALICE

GASTON

Oh ! je te demande pardon, trésor, mais ça m'a échappé! Et puis c'est pas contre lui que j'ai dit ça, je me doute bien que ton père est homme honorable : non, c'est par rage contre l'argent, ce sale argent, qu'il en faut tant de masses ! Pense donc, moi, ce que je dois siffler de

consommations avec Tétudiant pour me faire mes cinquante sous dans la journée!

GASTON

Pauvre petite! Et dire que je ne peux pas t'aider !

ALICE

Ça viendra peut-être. t

GASTON

Papa ne me fiche pas un rotin.

ALICE

Calé comme il l'est, c'est là qu'il est rat. Fais-y des dettes, tiens !

GASTON, rêveur.

Il faudra bien en finir par là.

ALICE

Commence donc tout de suite, va. Moi, à ta place, Seigneur!... Avoir un père qui a mille francs de cigares à fumer par jour, et puis se faire des hésitations... oh ! là là, nom d'un petit bonhomme !

GASTON

Si tu le connaissais, tu verrais... il n'est pas commode, papa. Dur comme du chien. S'il savait qu'aujourd'hui, au lieu de passer l'après-midi chez mon oncle...

ALICE

Je ne le connaîtrai probablement jamais , mais si des fois on me le présentait, tout marquis et chic qu'il est, avec ses chevaux, ses voitures et ses maisons de campagne, eh bien, je lui plaquerais ses vérités : (( Vraiment, monsieur, que je lui dirais, pour un homme qui trinque avec des ambassadeurs, vous n'êtes guère malin, et vous avez une sacrée veine que je ne sois pas une méchante fille, parce que si je voulais, j'aurais pas besoin de me mettre en quatre pour que votre garçon vous en fasse voir de toutes les couleurs. Je ne veux pas plonger dans votre passé, mais je parierais bien que ça a dû vous

arriver aussi, quand vous étiez petite, d'avoir une camarade au Picrate. Voyons, il vous revient mille francs de paye pour la journée, c'est de trop, vous avez pas besoin de tant que ça. Je vous en laisse huit cents, je suis gentille, donnez-en deux à Gaston, nous partagerons, et on ne prononcera plus votre nom qu'avec respect. » V'ià ce que je lui dirais à ton patron, si j'étais seule à seul avec lui.

Il ne te laisserait même pas aller jusqu'au bout.

ALICE, d mi-voix, avec un imperceptible sourire.

C'est bien possible. Les hommes...

GASTON, qui a tiré sa montre.

Saperlipopette ! Deux heures moins dix.

Oh ! pressons ! (// sonne. Le garçon parait.) Donnez-nous la crème, la glace, le café et la liqueur. Tout ça en même temps.

Nous nous servirons. {Le rappelant.) Et puis, Taddition. {Le garçon sort, A Alice.) Nous sommes en retard.

ALICE

La crème... Tout ça, c'est rien que du liquide, c'est vite fait. Heureusement encore que rhôtel n*est pas loin.

GASTON

Oui, c'est à cinq minutes en voiture.

ALICE

Pour quelle heure avais -tu retenu la chambre ?

GASTON

Pour une heure.

ALICE

Oh chéri ! {Ils s'embrassent.)

Tu voudrais que nous y soyons déjà?

ALICE

Tais-toi. {Ils s'embrassent. Le garçon rentre. Crème, glace., café, chartreuse. Addi-

tion. — Gaston règle aussitôt avec deux pièces de vingt francs. Il est très fébrile et a le visage pourpre. Le garçon sort pour faire de la monnaie,) Tu ne manges pas de crème?

GASTON

Moi, je n'en peux plus, j'étouffe.

ALICE

Moi, j'ai fini. Je suis un peu gonflée aussi.

GASTON

Tu n'es pas malade?

ALICE

Non. Et puis du moment que je vais retirer mon corset tout à Theure... As-tu pris ton café ?

GASTON

Pas moyen, il est bouillant.

ALICE

Souffle.

J'ai soufflé, je m^en suis fait jaillir

dans l'œil. [Le garçon rapporte la monnaie. Gaston de plus en plus fébrile la prend sans la vérifier. Le déjeuner est de li fr. 80; il laisse dix francs de pourboire dans l'assiele. Alice, qui voit le coup, retire une pièce de cinq francs et la met dans sa poche.)

LE GARÇON

Monsieur désire une voiture ?

GASTON

Oui, découverte.

ALICE

Fermée, une voiture fermée.

GASTON

Par ce beau temps ! {Le (jarçonsort.)

ALICE

Mais oui, fermée, c'est bien plus amoureux; on baissera les stores. [En deux temps trois mouvements ils avalent leur café et leur chartreuse. Les voilà prêts. Ils s'embrassent. La serrure craque.)

LE GARÇON

La voiture est là.

Hop ! [Ils sortent. En bas, un vieux sapin racorni, à Vintérieur de velours rouge, avec un vieux cocher un peu poivrot ; le chasseur ouvre la portière. Ils montent.)

LE CHASSEUR, sa cusqucttc à la main.

Quelle adresse?

GASTON

33, rue Monsieur-le-Prince.

ALICE

Hôtel de la Louisiane. {V embarcation dérape,^ et : cric, une petite main tire le store.)

Le même jour, à cinq heures et demie du soir, un autre fiacro s'arrête devant le restaurant Bougainville, à l'entrée des salons et cabinets. Caston en descend, se précipite, grimpe l'escalier, en haut duquel tout essoufflé, pâle comme un linge, il se jette dans le vieux garçon qui les a servis Alice et lui.

GASTON

Ah ! vous avez dû trouver... je viens de m'apercevoir... j'ai oublié ici, tantôt...

LE GARÇON

Un portefeuille?

GASTON

Mon portefeuille, oui. Vous Tavez trouvé ?

LE GARÇON

Cinq minutes après que monsieur a été parti.

GASTON, soulagé.

Ah!

LE GARÇON

On a regardé dedans, on a vu la carte de monsieur : marquis de la Braise...

GASTON, terrifié.

Hein! quoi!

LE GARÇON

52, rue Saint-Dominique. Alors, n'estce pas, les jeunes gens...

GASTON

Qu'est-ce que vous avez fait?

LE GARÇON

N'ayez pas peur. On a mis le calepin dans une enveloppe cachetée, avec le nom de la carte écrit dessus bien lisiblement, et le chasseur Ta portée tout de suite chez vous, en recommandant bien au concierge de rhôtel : urgente et personnelle.

GASTON

Triple idiot. C'est mon père.

LE GARÇON

Ah dame !

Et puis le chasseur avait donné luimême l'adresse de l'endroit où nous allions. Hôtel de la Louisiane. Pourquoi ne m'a-t-il pas apporté ça à la Louisiane?

LE GARÇON

Il y a pensé, monsieur. Moi aussi. Tout

le monde y a pensé. Seulement, on n'a

pas osé.

GASTON

Pourquoi ? Pourquoi ?

LE GARÇON

Crainte de vous interrompre.

Le Vicomte de GARQUEFOU, 20 ans. Engagé au

ol^ dragons, à Nantes.

Le Maréchal des logis LERMITÏAZ, 24 ans. L'n dimanche de juillet. Ils sont attablés au bord de la

Loire, sous la tonnelle d'une guinguette, à la Jonne-

lière. On leur apporte une friture.

Voilà le goujon! Ah! bien, mon vieux goujon!

GARQUEFOU

Avez-vous faim?

LERMITÏAZ

Un peu !

garquefou Et soif?

LERMITTAZ

Aussi, dame? c'est que Tair est cuisant. De ce temps-là le vin blanc se laisse faire.

GARQUEFOU

Qu'est-ce que vous dites de celui-là?

LERMITTAZ

Du Saumur ? bougre ! il est d'attaque. (// boit.) Nom d'un chien, ça me réjouit. Oh ! tenez, mon vieux, c'est chic à vous de m'avoir voulu payer le déjeuner à la campagne. Et puis c'est qu'on se trouve à l'aise, ici. Bismarck, il ne boulotte peutêtre pas aussi gras que nous. Pour sûr! Qu'est-ce qu'il peut bien chahuter, à cette heure, ce carcan-là ? Encore penché sur des canons. Une mistouffe qu'il nous prépare ! Mais patience, on est à hauteur.

à présent, ils n ont qu'à se tenir, lui et sa bande.

CARQUEFOU

^m Après le goujon, il y a une omelette ^■au lard.

^B LERMITTAZ

^B Ça va.

^B CARQUEFOU

^ft Un beefsteack avec des pommes de ^■terre frites et de la salade.

^B LERMITTAZ

^B Ça colle.

^B CARQUEFOU

^B Du dessert, le café et la liqueur.

^B LERMITTAZ

^^ Avec un doigt de fromage on n'aura plus faim après. Eh bien, depuis trois mois que vous êtes au régiment, ça se dé-

^: ^rouille-t-il un peu, ce sacré canard de

garquefou Ça commence.

LERMITTAZ

Les premiers jours, bon Dieu, vous n'étiez guère frais.

GARQUEFOU

Dame, écoutez donc, quand on n'est pas habitué.

LERMITTAZ

Ça paraît vert?

GARQUEFOU

Et puis, tout de suite j'ai été puni.

LERMITTAZ

Parce que vous vous êtes mis dans la nécessité d'obligation.

GARQUEFOU

C'est vous qui m'avez puni le plus.

LERMITTAZ

C'est bien possible.

GARQUEFOU

Comment! Vous ne vous rappelez pas?

TENTAïiVE DE CORRUPTION 39

Vous m'avez fourré de la consigne et de la salle du police. Cinq ou six fois.

LERMITTAZ

C'est le métier qui veut ça!

IGARQUEFOU Et pour des bêtises.

Fallait pas la commettre.

CARQUEFOU

C'était pourtant pas bien grave. Surtout la dernière fois, il n'y a pas plus de quinze jours.

LERMITTAZ

J'ai oublié. Souvenez-moi.

CARQUEFOU

On faisait les classes à pied, dans la cour du dépôt. Vous avez commandé :

(( Halte? » On s'est arrêté. « Fixe! » A ce moment vous m'avez dit : « Carquefou, je vous ferai observer de venir aux classes à pied dans un extérieur décent. Vous avez

un grand trou dans le derrière, au pantalon de la fesse droite. »

LERMITTAZ

A présent je me rappelle.

CARQUEFOU

Je vous ai dit très poliment : « Maréchal des logis, ça ne vous regarde pas. »

LERMITTAZ

Du coup, je vous ai marqué deux jours à la chambrée.

CARQUEFOU

Alors, moi j'ai fait demi-tour et j*ai dit : (c Maintenaiit, oui, ça vous regarde. »

Et alors moi, je vous ai refîchu huit jours.

CARQUEFOU

Avec le motif.

LERMITTAZ

« Avoir tourné en dérision son supérieur, en lui montrant son inférieur. »

Seulement, je ne Tai pas porté, le motif, parce que si je Tavais porté, je vous faisais passer au conseil! Ah! mais!

CARQUEFOU

Avouez qu'aujourd'hui vous le regretteriez?

LERMITTAZ

Pour sûr ! D'abord on ne déjeunerait pas ensemble. Et puis, dans le fond, Lermittaz n'est pas sauvage. On punit, mais c'est le métier qui veut ça.

CARQUEFOU

Oui. Eh bien, y a des minutes où il est bassinant, le métier!

LERMITTAZ

Il est comme ça. C'est pas nous qui l'avons équipé ! c'est eux.

CARQUEFOU

Qui ça, eux?

lermittaz Les chefs! ceux qui sont à la tête. Estce que je sais, moi?

CARQUEFOU

Enfin! plus que deux ans et demi à tirer!

LERMITTAZ

On est de la classe. Alors vous ne resterez pas? Vous n'avez pas envie de passer officier?

CARQUEFOU

Ma foi non.

LERMITTAZ

C'était pourtant votre idée en entrant au corps?

CARQUEFOU

Oui, mais j'en ai soupe.

LERMITTAZ

Quand vous serez libéré, vous aimerez mieux aller fumer un bon cigare à Paris, que de surveiller ici le pansage. Vous

n'avez pas tort! Et puis vous êtes calé, vous avez de la monnaie?

CARQUEFOU

Pas un rotin.

LERMITTAZ

Vous n'avez plus le sou?

CARQUEFOU

Zéro galette. J'ai été calé, oui. Pour l'avoir été, je l'ai été !

LERMITTAZ

Quoi que vous en avez fait, de votre prêt?

CARQUEFOU

Parti.

LERMITTAZ

Vous l'avez pompé avec ces dames?

CARQUEFOU

Oui. Et puis au jeu.

LERMITTAZ

Quel? La manille?

garquefou Non. Le baccarat.

Connais pas cet oiseau-là? On peut gagner beaucoup de braise, à cette manivelle?

GARQUEFOU

Oh ! épatamment. J'y ai perdu huit cent mille francs.

LERMITTAZ

Hein? De quoi?... Huit... Gomment que tu dis, vieux frère?

GARQUEFOU

Huit cent mille francs.

LERMITTAZ

Oh bien!... oh bien! mon copain...

non !... ça, c'est plus fort que déjouer au bouchon la tête en bas !

GARQUEFOU

Ces huit cent mille francs-là, avant de

les perdre, je les avais gagnés en moins de six mois.

LERMITTAZ

Quel âge que vous aviez?

IGARQUEFOU Dix-neuf ans. C'est Tannée dernière.

LERMITTAZ Si jeune! C'est beau tout de même!

Vos parents, ils devaient être fiers?

GARQUEFOU Voilà neuf ans qu'ils sont morts. C'est dommage. Sans ça. Et qu'est-ce que vous avez acheté avec tous ces souslà?

GARQUEFOU

Rien. Je n'ai pas pu en profiter

LERMITTAZ

A cause ?

GARQUEFOU

J'avais acquis un terrain.

lermittaz Un terrain en terre ?

CARQUEFOU

Mais oui, de la vraie terre.

LERMITTAZ

Il s'en trouve donc aussi à Paris?

CARQUEFOU

A preuve que je Tai payée deux cent mille francs.

LERMITTAZ

. Bon Dieu ! Deux cent mille ! Mais c'était immense, c'était donc des espaces?

CARQUEFOU

C'était un carré tout petit, un potager, comme d'ici le bord de Feau. La terre coûte les yeux de la tête à Paris.

LERMITTAZ

Voyez un peu, chez mon père on l'a pour rien ! Et qu'est-ce que c'était pour faire que vous achetiez ce lopin? Pour y semer quoi?

GARQUEFOU

Pour y semer des pierres, tiens, gros malin, pour y bâtir un hôtel.

iLERMITTAZ Une auberge à pied, à cheval?

GARQUEFOU Mais non, une maison, pour y loger, moi tout seul.

I[ LERMITTAZ

' Et combien que le maître-maçon vous a encore pris pour cette besogne-là!

GARQUEFOU ' Y a pas de maîtres-maçons, y a des architectes. Ils m'ont pris six cent mille francs.

LERMITTAZ

Mais ils vous ont volé?

GARQUEFOU

Je commence à le croire.

A ce prix-là, dites donc, ça devait être bien plaisant, ce gourbi?

GARQUEFOU

C'était habitable, en effet, c'était assez tapé.

LERMITTAZ

Comment que c'était? Combien y avaitil de chambrées ?

GARQUEFOU

Des masses.

LERMITTAZ

Avec des beaux tapis ?

GARQUEFOU

Partout.

LERMITTAZ

Qui représentaient des lions ?

GARQUEFOU

Non.

LERMITTAZ

Tant pis. Et puis une cave, j'espère ? Avec du bon vin dedans !

CARQUEFOU

Aussi.

LERMITTAZ

Quel vin?

CARQUEFOU

Tous les vins.

LERMITTAZ

Du blanc et du rouge ?

CARQUEFOU

De toutes les couleurs.

LERMITTAZ

Et cachetés à la cire ?

CARQUEFOU

Je vous crois !

LERMITTAZ

Quelle cuite, hein, si on avait été là? Et qu'est-ce qui a sifflé toutes ces négresses-là? Pas vous tout seul, j'imagine?

garquefou Ni moi ni personne. Tout ça a été vendu avant que j'y goûte.

Oh ! zut ! qu'est-ce qu'il y a donc eu de cassé ?

GARQUEFOU

Il f a eu que pendant qu'on le bâtissait, mon hôtel, j'ai continué déjouer.

LERMITTAZ

Toujours votre jeu de... comment que vous dites?

GARQUEFOU

Baccarat. Et puis, quand il a été tout fini d'être plein et meublé de haut en bas, et tout prêt à me recevoir, eh bien, je n'avais plus une pastille pour le payer. Tout perdu. Il a fallu que je le bazarde sans même l'habiter vingt-quatre heures!

LERMITTAZ

Bon sang de biribi !

GARQUEFOU

Je n'y ai pas couché une nuit.

LERMITTAZ

Voyez-moi un peu ! Ah ! c'est guère malin ce que vous avez fait là !

GARQUEFOU

I C'est alors que je me suis engagé.

LERMITTAZ Funeste résolution !

GARQUEFOU Oh oui ! Et, dorénavant, vous voilà sous les draeaux?

GARQUEFOU Tout ce qu'il y a de plus dessous, oui! LERMITTAZ Eh bien, qu'est-ce que vous voulez ! Ne laut pas s'infliger, ni s'obscurcir, vous avez encore deux ans, faites-les de bonne amitié. Et puis, on n'est pas si malheu-

reux que ça. Moi, je ne suis pas malheureux.

CARQUEFOU

Vous, parbleu ! D'abord vous êtes sousoffîcier!

LERMITTAZ

Sois-le, animal. T'as reçu de l'instruction. Tu le peux.

CARQUEFOU

Parlons-en, de mon instruction! Ah!

c'est du propre. Elle est gentille, oui.

LERMITTAZ

Vous m'avez pourtant raconté que vous avez été onze ans à l'école, et qu'on vous avait tout enseigné.

CARQUEFOU

C'est la vérité, maréchal-logis. On m'a tout enseigné, mais j'ai rien appris.

Feignant. Mais moi, bon sang de navet, si j'avais été, comme vous, dressé dans

les études quand j'étais petit, je sens que j'aurais arrivé au moins à être capitaine !

CARQUEFOU

Voilà-t-il pas ! Eh bien, après? La belle affaire !

LERMITTAZ

La belle affaire ! Ah ! fichtre si ! Nom 'une basque, ça m'aurait été bien agréable d'être capitaine. Ah! la la! D'abord, j'aurais pu fiche dedans le lieutenant Billard, celui qui me fiche dedans à chaque minute. Au lieu que ça serait moi qui écope, ça aurait été lui ! Les dimanches, il n'y coupait pas, le poulain! Je l'aurais empêché d'aller prendre le café chez sa bonne amie. Yoilà d'abord le plaisir que j'aurais retiré d'être capitaine !

CARQUEFOU

Laissez donc! Le colonel vous aurait

Ingueulé !

lermittaz C'est juste. Il y a le colonel qu'est le maître, lui ! il est à niveau, ce lascar-là ! personne ne lui mange la cervelle.

GARQUEFOU

Y a les généraux qui Tengueulent.

LERMITTAZ

Et puis, les généraux, qu'est-ce qui les engueule, alors?

GARQUEFOU

Les grosses légumes divisionnaires, qui commandent les corps d'armées !

LERMITTAZ

Et les grosses légumes, qu'est-ce qui les eng...?

GARQUEFOU

Le ministre de la guerre.

LERMITTAZ

Et le ministre?

GARQUEFOU

Le Président de la République, tiens !

LERMITTAZ

Mais celui-là, par exemple, il est souverain, on lui fiche la paix. Dès qu'il ouvre le bec, on s'incline.

CARQUEFOU

Je t'en casse î

On Tengueule aussi ?

CARQUEFOU

Un rien, une pincée.

LERMITTAZ

Qui ça qui ose?

GxVRQUEFOU

Tout le monde.

LERMITTAZ

Ses inférieurs?

CARQUEFOU

Oui, mon vieux, les ministres, les députés, les journalistes, tout le monde.

LERMITTAZ

garquefou Il ne peut pas.

LERMITTAZ

Tête d'asticot! C'est une sale position. J'en voudrais pas pour un paquet de tabac. Et qu'est-ce qu'il en dit, de tous ces fourbis-là, le Président de la République?

GARQUEFOU

Rien. Il dit comme vous tout à l'heure que c'est le métier qui veut ça.

LERMITTAZ

Et bien, bravo, c'est un homme. On lui fait des misères et il ne leur en garde pas un chien de sa chienne. C'est gentil. Faut être comme lui, toujours. Quand je vous fiche dedans, faut pas en vouloir à Lermittaz. Faut dire : c'est le métier qui veut ça! Et puis on l'invite à déjeuner, et tout est oublié! Amis, amis!

GARQUEFOU

Halte-là, hein? Pas de bêtises ! On a

trinqué ensemble. Je compte que c'est fini de faire le méchant, et que vous ne me punirez plus ?

LERMITTAZ

I Cependant...

GARQUEFOU Permettez?

LERMITTAZ Mais...

GARQUEFOU

Jurez !

LERMITTAZ

Alors, une chartreuse?

GARQUEFOU

Jurez d'abord, soiffard que vous êtes.

Je jure, là.

GARQUEFOU

Garçon, deux chartreuses.

LERMITTAZ

C'est trop, j'en voulais pas deux.

càrquefou Farceur, y en a une pour moi. Ah ! surtout, une recommandation. Ne me faites jamais commander le peloton sur le terrain de manœuvre. Jamais, n'est-ce pas? Je perds la tête et je ne peux plus parler. Ça me rend malade.

LERMITTAZ

Parole en est donnée.

Page 1