‹ C'est serviChapitre 3 sur 10 · LE MARÉCHAL DES LOGIS LERMITTAZ · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL DES LOGIS LERMITTAZ

Carquefou, prenez le commandement.

(Carquefou pousse son cheval et sort du rang. Il tire son sabre et il n'a qu'un petit regret, cest de ne pas pouvoir l'entrer dans le ventre de Lermittaz.)

Pierre de GOULANCE, 28 ans.

Madame de COULANGE, 20 ans.

Un Garçon de restaurant. Poivre et sel.

Paul de la HUTTE, 30 ans.

Midi. Fin d'octobre, à Marseille. La terrasse de Roubion. Par un soleil resplendissant. Pierre et sa femme, l'un en face de l'autre, sont attablés, en plein air, avec la grande immensité à perte de vue.

Voilà, Henriette, c'est notre premier ;repas depuis que nous sommes mariés.

HENRIETTE

Oui. J'y pensais aussi.

PIERRE

Es-tu contente?

HENRIETTE

Oui.

PIERRE

Très contente ?

HENRIETTE

Oui.

PIERRE

Si on t'offrait de retourner jeune fille, accepterais-tu ?

HENRIETTE

Non.

PIERRE

Si on te proposait d'être madame avec un autre mari, qu'est-ce que tu dirais ?

Je dirais : Ne vous donnez pas la peine, je suis très bien tombée.

PIERRE

Je t'adore.

HENRIETTE

Prends garde, on va t'entendre.

PIERRE

Tant mieux. Regarde-moi.

HENRIETTE, le regardant Gomme ça?

PIERRE

Oui. Dis donc, petite Henriette. {Se pen- ; chant vers elle, bas.) J'ai envie de t'embrasser.

HENRIETTE

Oh!

PIERRE

Ma parole. Cinq cents francs que je t'embrasse devant tout le monde.

HENRIETTE

Je t'en prie. Tiens-toi.

PIERRE

Alors cesse tout de suite.

IQuoi?

PIERRE

D'être une chérie à croquer. Tu vois, tu ne peux pas ? Il faut donc absolument que je t'embrasse.

HENRIETTE

Encore une fois, Pierre... Pour qui va-t-on nous prendre ?

PIERRE

Pour ce que nous sommes. Pour des petites bonnes gens, mari et femme, en liberté depuis vingt-qualre heures, et qui font leur voyage nommé : de noces. Ah ! si tu savais comme je suis gai et heureux, mon cher petit !

HENRIETTE

Pas plus que moi, va !

PIERRE

Crois-tu qu'il fait beau temps ! Un temps de mai en France.

HENRIETTE

Tu dis ça comme si Marseille n'était pas en France ?

Sans doute. Mais tu me comprends bien. C'est déjà un peu de l'étranger.

HENRIETTE

Oui. Le fait est que cette journée est admirable. Nous nous la rappellerons. Il brille un soleil à part, doux et doré, un soleil pour être heureux.

PIERRE

Et penses-tu que dans deux jours nous allons nous trouver en Algérie ?

HENRIETTE

Dans deux jours ! oh! quel bonheur î Je voudrais déjà y être. Tu me laisseras monter à cheval avec toi?

I PIERRE

Oui.

HENRIETTE

Tu promets ?

PIERRE

Je te promets.

HENRIETTE

Ta sais que je monte très bien. Tu m'en as fait toi-même des compliments, et plus d'une fois. Ainsi, pas d'inquiétude à avoir.

PIERRE

Et si tu tombes ?

HENRIETTE

Tu me ramasseras. L'Algérie ! Moi qui rêvais déjà d'y aller, quand j'étais toute petite, au couvent ! Pendant les études facultatives, c'est-à-dire quand on avait le droit d'employer son temps comme on voulait, mon grand plaisir, figure-toi, c'était de me plonger dans mon atlas, et, entre toutes les cartes, celle qui m'atti-

rait surtout, c'était la carte de TAfrique, celle où il y avait TAlgérie. Tu sais qu'avant ma naissance, papa Tavait longtemps habitée quand il était sous-lieutenant aux spahis? J'avais retenu tous ces beaux noms de villes arabes, et tu ne peux pas t'imaginer la joie que c'était pour moi de les chercher et de les découvrir sur la ■carte, dans un petit coin. Je la connais si bien, cette Algérie, j'ai passé tant d'heures le nez dessus que je te la dessinerais de mémoire ! J'y faisais des voyages dans tous les sens, jamais les mêmes, à dos d'animaux les plus divers, à cheval, à âne, à dromadaire, j'y chassais la gazelle et l'autruche. Ma parole, je crois même, l'imagination aidant, que [j'entendais rugir le lion. Est-ce qu'il y a encore des lions, en Algérie, dis, Pierre ?

PIERRE

Tous ceux qui en reviennent disent que

08 Ci'est servi

oui. A notre retour nous dirons comme eux.

HENRIETTE

Alors c'est que nous en aurons vu ?

PIERRE

Ça, c'est une autre affaire.

HENRIETTE

J'aimerais tant nous trouver en face d'un, d'un gros, couché en travers de la route, et qui lèche ses pattes.

PIERRE

Oui, un jour que nous ne serions que tous les deux, à pied, les mains dans nos poches.

HENRIETTE

On ne lui dirait rien, on ne ferait pas attention à lui, on tournerait la tête de l'autre côté... Les lions, c'est très brave homme tant qu'on ne les agace pas... Tu verrais qu'il nous laisserait passer sans nous toucher.

J'en suis persuadé. ïu arranges tout ça très bien. Pourtant, je ne peux pas te garantir cette surprise. Ça ne dépend pas de moi tout seul.

HENRIETTE

Nous achèterons des costumes du pays ?

PIERRE

Oui. Mais ce n'est guère facile à bien porter, ça demande une pratique et un chic spécial. Pour avoir vraiment bon air avec ces draperies, il faut être venu au monde par terre, sous une tente.

HENRIETTE

Ça ne fait rien, nous en achèterons tout de même?

PIERRE

Tout ce que tu voudras.

HENRIETTE

Et puis, à Paris, Thiver, quand il fera

un temps de chien, sais-tu ce que nous ferons ?

PIERRE

Non.

Nous dirons aux domestiques que nous n'y sommes pour personne, et puis nous les mettrons.

PIERRE

Quoi?

HENRIETTE

Les costumes. Nous nous allongerons sur les tapis, près d'un grand feu, avec des coussins sous la tête et puis nous resterons comme ça, les yeux fermés, jusqu'au dîner, sans allumer les lampes, à ne penser qu'à des choses du pays, à nous rappeler des palmiers... des odeurs? des paysages... des soleils couchants qu'il faisait, et que nous regretterons. Ça ne t'ennuiera pas ?

PIERRE

INon.

HENRIETTE Tu verras comme je serai gentille en emme kabyle ? A propos de ça, tiens, je te parlais tout à l'heure du couvent. Nous viens la sœur de la musique, notre sœur ecîlia, qui avait été huit ans religieuse ans un monastère, près de Bou-Gedraia.

Ile savait des mélodies arabes, et quand ous avions bien pris notre leçon de iano, elle nous les chantait, par récomense. Ah ! que c'était beau ! Tu vois si e suis ridicule, rien que d'y songer, j'ai es larmes aux yeux. Elle avait une voix ,berceuse et triste, une voix que je ne eux pas te définir. Quand on l'entendait, ette voix, on pensait aussitôt aux choses qui font du chagrin, aux séparations, aux adieux, aux absences lointaines, et cependant, en même temps qu'on avait grand

mal, on ressentait au cœur une joie délicieuse. Il y a des violons et des cithares qui vous font éprouver le même frémissement. Eh bien, je te dis, quand elle chantait ses airs, cette pauvre sœur Cecilia, je Técoutais, j'étais en dedans à moitié folle, et cette musique douce, chaude, endormante et grave, me faisait l'effet d'une musique religieuse, mais dans la bouche d'un berger, comprends-tu? Quelque chose d'à-part, comme les cantiques du désert.

PIERRE

Oui. Mais avec tout ça, tu te grises de paroles, et tu ne manges pas.

HENRIETTE

Je suis si heureuse que je n'ai faim de rien.

PIERRE

Il faut manger, allons*

LE GARÇON, qui s'est rapproché.

Oui, monsieur a raison, madame. Il faut se soutenir en voyage. Qu'est-ce que vous voulez avant le dessert?

HENRIETTE

Ça m'est égal. (A Pierre.) Dis ce que tu veux. Je prendrai ce que tu prendras. PIERRE, au garçon.

Eh bien, vous nous donnerez...

LE GARÇON

Une belle petite salade ?

HENRIETTE

Non. Le dessert tout de suite, pour être libre après.

PIERRE

Vous ne vous trouvez donc pas bien, ici?

HENRIETTE

Délicieusement?

PIERRE

Pourquoi êtcs-vous si pressée de partir, alors ?

HENRIETTE

Je trouve qu'on est dans la perfection, mais j'ai envie de voir aussi tout, partout, ça... la mer... je voudrais aller tremper mes mains dedans.

LE GARÇON, très boïi.

Madame est toute jeune, elle est pétulante. Nous aimons ça, chez nous. Alors vous ne voulez pas de ma petite salade ?

PIERRE

Non. Pas la peine. Des fraises, café, liqueurs.

LE GARÇON

Quelles liqueurs?

PIERRE

Une bonne fine pour moi.

LE GARÇON

Madame?

HENRIETTE

Un petit verre de cassis.

l^» Ne prenez pas de ça. Prenez de la chartreuse. (Au garçon.) Vous donnerez de la chartreuse à madame.

LE GARÇON

Jaune, bien entendu. La verte arracherait madame.

Oui, jaune. {Le ga7xon s* en va.)

HENRIETTE

Tu me dis « vous )) devant le garçon, u es gentil ; quand tu me tutoies devant |Ie monde, je ne peux pas te dire l'efTet [que ça me fait.

PIERRE

Tu t'y habitueras bien vite.

HENRIETTE

On dit que ça n'est pas comme il faut.

PIERRE

Quand on s'aime, tout est comme il faut.

HENRIETTE

Entin, quand tu me tutoies en public, il me semble que père et mère sont à côté de moi, qu'ils entendent, et qu'ils bondissent sur toi : « Qu'est-ce que c'est, monsieur? vous tutoyez notre enfant ! » Et j'ai une frayeur!

PIERRE, paysannant.

Alors moi, je leur réponds : ce Certainement, m'sieur, madame, que je la tutoie vot* demoiselle! — (( Et de quel droit s'il vous plaît? — Du droit, m'sieur, madame, que je Tons épousé d'vant m'sieur l'mare, et qu'air n'est pas vot' bien, qu'aile est ma conjointe-épouse. »

Pierre, ne me fais pas rire...

PIERRE

Si, j'aime beaucoup quand tu éclates.

Tu as un drôle de petit cri pointu qui monte en Tair*

HENRIETTE

Je t'en prie... Ça me prend dans l'estomac. Parlons sérieusement.

PIERRE

Là, je t'écoute. Sérieux comme un professeur.

HENRIETTE

Qu'est-ce que nous allons faire après déjeuner?

PIERRE

D'abord payer ces braves gens qui ont bien voulu nous donner à manger dans un bel endroit.

HENRIETTE

Oui. Oh ! ça va être très cher !

PIERRE

Non.

HENRIETTE

Si. Tu dépenses trop d'argent. Tu prends tout ce qu'il y a de mieux. Tu donnes des pourboires énormes. Enfin,

depuis notre départ, tu vas, tu vas ! Je sais bien que tu le fais pour moi, et je t'en remercie, mais il faut tout de même marcher plus modérément. N'est-ce pas?

PIERRE

Ça m'est impossible.

HENRIETTE

Il faut. Sans ça je ne suis pas heureuse.

PIERRE

Moi non plus alors. Je suis comme ça.

Chaque fois que je me marie, je trouve qu'il n'y a rien de trop beau.

HENRIETTE

Il t'en reste encore beaucoup, j'espère ?

PIERRE

Quoi?

D'argent.

HENRIETTE

PIERRE

Ne t'occupe pas, ma chérie. Oui. Non* Je ne sais pas. Tradéridéra.

HENRIETTE

Combien as-tu dépensé depuis notre départ de Paris ?

PIERRE

Un million dix centimes. Il me reste encore dix autres centimes. Chut... Voilà ce que nous allons faire, mignonne. Nous allons nous faire conduire au port, nous . prendrons une petite barque et nous nous promènerons.

HENRIETTE

Sur cette belle eau-là?

PIERRE

Elle-même.

HENRIETTE

Paye vite et partons.

PIERRE

C'est dans le bateau, pour le coup...

HENRIETTE

Quoi ?

PIERRE

Que je vais t'embrasser ! à chaque instant.

Eh bien, et le rameur?

PIERRE

Ils sont habitués. Et puis ils adorent ça. Oui, ça leur donne plus de courage à ramer.

HENRIETTE, se penchant.

Dis donc, dis donc...

PIERRE

Qu'est-ce qu'il y a?

HENRIETTE

Là-bas, tout seul à cette petite table, est-ce que ce n'est pas ton ami de la Hutte que tu m'as présenté à la sacristie ?

PIERRE, se retournant.

Si, c'est lui.

HENRIETTE

Il nous salue. Ah ! il se lève, et il vient à nous.

DE LA Yii^TTE, salut profond à la jeune femme.

Madame. (A Pierre.) Bonjour, cher ami. Quelle heureuse rencontre! (A la jeune femme.) Connaissez-vous ce beau pays, madame?

Non, monsieur.

PIERRE

Nous sommes arrivés hier, et nous partons demain pour Alger.

DE LA HUTTE

Ah! c'est charmant. {Ala jeune femme.) Vous allez faire là, madame, un ravissant voyage. Mais je ne veux pas être indiscret plus longtemps. Je tenais à vous présenter mon respect, serrer la main à Pierre qui est un de mes anciens amis.

C'est fait. Je me retire. {Saluant.) Madame. (A Pierre.) Cher ami. [Pierre a marché quelques pas avec de la Hutte ^ pendant que la jeune femme debout^ met ses gants. Et les mots suivants s échangent très vite.)

PIERRE

Comment la trouves-tu ?

DE LA HUTTE

Exquise.

PIERRE

N'est-ce pas?

DE LA HUTTE

Deux mots à ton vieil ami. Je ne vous ai pas lâchés de Tœil tout le temps du déjeuner, y a une chose que je voudrais savoir. Tu me permets d'être un peu vif?

PIERRE

Va.

DE LA HUTTE

Ça y est-il ? Ça n'y est-il pas?

PIERRE

Ça n'y est pas.

DE LA HUTTE

A la façon dont vous vous regardiez, j'aurais juré que ça y était. Fabius, va ! Au revoir, ami. Ah ! un bon conseil. N'attends pas trop tout de même.

PIERRE, qui est revenu près de sa femme.

Gentil, de la Hutte !

HENRIETTE

Qu'est-ce qu'il te disait donc, tout bas ?

PIERRE

Il me parlait de toi : « Oh ! comme elle est charmante! Et qu'elle a l'air distingué, sympathique!... Est-ce qu'elle est musicienne? »

HENRIETTE

Qu'est-ce que tu as répondu?

^B PIERRE

^Marquis de GRITOT, 50 ans passés.

[Robert ÉPERVAN, 21 ans.

iUne heure du matin, au Cercle. Dans la salle de baccarat. Les valets de pied debout, immobiles. Le caissier assis à son bureau. Personne à la table de jeu. Personne dans l'immense salle. Seul, le marquis de Critot, dans un grand fauteuil, tenant à la main, comme un drapeau, le Temps, qu'il a fini de lire et qu'il agite avec fureur. Alors, entre le petit Épervan.

CRITOT, ie voyant venir de loin, jette son

journal et tire sa montre.

Mon cher Epervan, il est une heure cinq minutes, le 6 mars, à Paris, dans un

des trois premiers cercles de Paris, du inonde entier par conséquent, et nous sommes deux ! Voilà ! sur douze cents membres! C'est bien simple.

ÉPERVAN

Oui.

CRITOT

Et c'est comme ça tous les jours que Dieu fait ! Combien y a-t-il de temps que vous êtes de cette boîte ? Un mois?

CRITOT

Avant d'y mettre le pied, vous ne vous seriez jamais douté d'une pareille affaire?

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

Parbleu! on le raconterait à l'étranger qu'on aurait l'air d'un farceur ! A uçe

heure du matin, deux personnes seulement au club î

ÉPERVAN

Non.

GRITOT

C'est à donner sa démission.

ÉPERVAN

Non.

GRITOT

Oh! ma foi si ! Et savez-vous la raison de ça?

Non.

GRITOT

Moi, je la sais. Voulez-vous que je vous la dise?

ÉPERVAN

Oui.

GRITOT

D'abord, il faut que vous me permettiez de vous poser deux questions !

EPERVAN

Oui.

CRITOT

Ètes-vous marié?

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

Étes-vous collé?

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

En ce cas je peux y aller franchement. Eh bien, c'est le mariage et le collage qui ont tué le cercle, mon cher ami. Marié ou collé, il est de règle à présent de se fourrer au pieu à dix heures et demie. Et pas séparément, ensemble ! C'est embêtant, c'est malsain ; quel plaisir peut-on trouver à transpirer en mesure? jie vous le demande. Enfin, c'est comme ça, c'est la mode.

Là TRANCHE DE VIANDE FROIDE 89 ÉPERVAN

Oui.

GRITOT

Et puis le matin, alors on se lève de bonne heure [Avec exaspération.), et on fait de la bi-cy-clette ! ! à tour de roue, comme une brute. Remoulons ! On continue à suer pour rester maigre, pour ne pas avoir de ventre. On rougit du ventre ! Quelle époque!

ÉPERVAN

Oui.

CRITOT

Mais autrefois... Vous êtes trop jeune, vous n'avez pas connu autrefois, vous ?

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

Autrefois^ c'était charmant! On se portait bien, on avait tout autant de chic et de vigueur qu'aujourd'hui, et nous n'avions pas besoin pour ça de nous mettre

à cheval sur deux roues. Des vrais chevaux nous montions, des chevaux en viande, des messieurs de pur sang qui manquaient de nous casser la figure, et il y avait tout de même plus de mérite à enfourcher ça que leurs machines à coudre.

ÉPERVAN

Oui.

CRITOT

On était là toute une bande, Gorbevin, des Arcelles, d'Arfeuilles, Andernois, le marquis de Langrune... Et il y en avait encore bien d'autres qui vont me revenir. Eh bien, tous ces gens-là étaient gentils. On se voyait le soir, on s'amusait. On s'amusait très raisonnablement, ça ne veux pas dire qu'on grimpait sur les réverbères ni qu'on changeait de place l'obélisque, mais enfin on riait, on était de son âge. Vous avez vingt-et-un ans, vous ?

Oui.

GRITOT

Veinard! Et j'espère que vous êtes gai?

Non.

GRITOT

Tant pis. Ça vous viendra peut-être sur le tard?

ÉPERVAN

Oui.

GRITOT

Avec la parole. Car vous ne m'avez pas l'air d'un bavard ?

ÉPERVAN

Non.

GRITOT

Vous feriez un bon diplomate.

ÉPERVAN

Oui.

GRITOT

Enfin, vous avez une qualité : vous m^écoutez bien.

ÉPERVAN

Oui.

GRITOT

Je ne vous ennuie pas?

Non.

GRITOT

Je reprends. Qu'est-ce que je vous disais? ah! oui, la bande. Je vous garantis qu'on était là un peloton de trotteurs pas ordinaires, comme on n'en reverra pas de longtemps. Surtout en soixante-treize, sous le Maréchal. A cette époque-là, j'étais l'amant de cœur de mademoiselle Méridien, Blanche Méridien, une jolie fille qui faisait la fée des Pierreries dans je ne me rappelle plus quel chef-d'œuvre du Châtelet. J'arrivais tous les soirs

au théâtre à onze heures, parce qu'à onze heures cinq, c'était sa grande tirade. Elle émergeait du plancher, en maillot, avec des bottines en satin blanc, et une étoile en diamants qui tremblait, au bout d'un ressort, sur sa tête. Elle avait à la main une grande canne qu'elle levait en disant au prince de Batignolle : « Et maintenant, bel amoureux, viens avec moi dans mon empire ! » Après quoi elle rentrait sous le plancher pendant qu'on tapait à l'orchestre un formidable coup de gong ! Vous voyez ça d'ici?

ÉPERVAN

Oui.

CRITOT

Elle était entretenue par un rasta qui l'écrasait de bijoux, et qui lui avait donné aussi un immense tableau plein de papillons de son pays, tous piqués, les ailes ouvertes, Il y en avait bien une centaine.

de toutes les couleurs. Est-ce que vous aimez ça, le papillon?

ÉPERVAN

Non.

GRITOT

Moi non plus. Je m'en passe et ça ne me prive pas. Mais elle, vous n'avez pas idée de ce qu'elle était fîère de son tableau. Elle l'avait collé dans la salle à manger, et trois fois par semaine fallait que je mange en face de ça. Je ne peux pas vous dire ce que ça m'était désagréable ! A plusieurs reprises elle m'avait demandé : « N'est-ce pas que c'est joli? » Moi, pour avoir la paix je lui avais répondu : « Oh! c'est ravissant! » Alors voilà-t-il pas qu'un jour où j'avais des amis à dîner chez moi, en pleine table on m'apporte le tableau de papillons, de sa part. Elle me les offrait. Une femme qui

VOUS fait ce coup-là, vous jugez si je l'ai lâchée?

CRITOT

Et quant au tableau je Tai donné à mon domestique. Je crois que je n'ai jamais vu de ma vie un homme si heureux. Il pleurait. Dans la suite il l'avait pendu audessus de son lit, et il me disait que ça le faisait rêver au paradis terrestre ! Mais dites donc, j'y pense : à propos de paradis terrestre, nous pourrions peut-être bien taquiner un fruit avec une tranche de viande froide pour commencer, et puis deux ou trois asperges, hein ?

ÉPERVAN

Oui.

CRIÏOT

C'est ça. Eh bien, à la bonne heure, vous soupez, vous, au moins î Vous avez

le ver solitaire la nuit! Bravo ! Mais bien vrai, je ne vous embête pas?

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

Commandons notre dînette. (7/ sonne ^ un valet de pied vient.) Vous allez me donner un consommé froid, deux œufs brouillés, une tranche de viande froide et des asperges. Après, des fraises avec un double verre de porto blanc. (A Épervan,) Et vous? la même chose?

Oui.

GRiTOT, au valet de pied,

La même chose pour nous deux. (A Epervan.) Où voulez-vous que nous nous mettions ? Près de la cheminée ?

ÉPERVAN

Oui.

GRiTOT, au valet de pied^ en lui montrant l'endroit convenu.

Vous nous servirez là.

Trois minutes plus tard ils sont attablés. CRITOT

Parfaitement! Autrefois, on menait la vie de cercle, on se respectait. Tout ça est fini. Et même fini d*nne façon assez effrayante. Étes-vous un peu au courant?

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

Oh ! c'est inouï. Ça ressemble à du feuilleton. Je vous parlais tout à Theure de la bande. Aujourd'hui il y en a les trois quarts de morts. Et tous morts très jeunes. S'ils vivaient ils auraient h peu près mon âge. Vous n'en avez pas connu un seul?

Él'ERVAN

Non.

GRITOT

Quel dommage! Ça vous aurait fait des souvenirs. Vous les avez au moins tous connus de nom, de réputation?

ÉPERVAN

Oui.

GRITOT

Écoutez ça : l'autre soir je repassais la série dans ma tête. Gorbevin, assassiné en Pologne par le cocher de son traîneau. Il jouait, il rentrait toujours très tard, avec de l'or plein ses poches, qu'il avait la manie de montrer. Une nuit cet homme a été tenté, et pendant le trajet, il a tué Gorbevin à coups de couteau. {Montrant à Épervan un petit goujon de corail parmi les breloques de sa chaîne de montre,) G'est lui qui m'a donné ce petit poisson contre le

mauvais sort. Il aurait mieux fait de le garder. Êtes- vous superstitieux?

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

Moi non plus. Cependant, je n'aime pas trois bougies. A part ça, je me fiche de tout. Je continue : Andernois s'est empoisonné dans un family-hôtel près de la gare Montparnasse, parce qu'il ne pouvait plus payer ses pertes de jeu. Il me devait deux cents louis. Je vous dis ça à vous, mais ne le répétez pas.

ÉPERVAN

Non.

CRITOT ,

D'Arfeuilles a dételé rue Oudinot, chez les frères Saint-Jean-de-Dieu, complètement ramolli. Il se croyait tout le temps à la table de bac, et il a rendu le soupir en disant tout bas au prêtre : « J'ai

neuf. » Le prêtre n'a pas compris. Et Des Arcelles, vous ne savez pas non plus?

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

Vous ne savez rien. Vous avez été élevé dans un bas de buffet ! Lui, des Arcelles, c'est encore plus curieux. Un bon garçon réjoui, gai comme une alouette, figurezvous ! C'était le boute-en-train. 11 s'est tué aussi; et jamais personne n'a compris pourquoi. Il n'avait pas le moindre ennui de femme, d'argent, rien... Un matin, il est allé à pied au Bois. Dans les environs de Madrid il s'est mis sur le dos par terre, au milieu d'un massif de lilas, et pan ! avec un gros pistolet d'arçon, un pistolet de cavalerie comme on en avait à Malplaquet, quoi ! il s'est écrabouillé. Mystère. Et je pourrais encore vous en citer bien d'autres qui se sont cassé le

vaporisateur. Mais à quoi bon? Et puis ça vous attristerait.

ÉPERVAN

Non.

r.RïTOT

C'est pourtant morose, vous m'avouerez?

ÉPERVAN

Oui.

CRITOT

Moi, je n'aime pas trop penser à tout ça, parce que ça me fiche le spleen. Les asperges sont parfaites !

ÉPERVAN

Oui.

CRITOT

Quand je me rappelle tous ces pauvres camarades, et que je me retrouve tout vivant, séparé d'eux pour toujours, sans doute je ne suis pas fâché d'être encore de ce monde, mais je me sens beaucoup

plus seul. Seul, des soirs, à pousser des cris, à ramener un mendiant chez moi, à réveiller mon domestique. Vous me direz : (( Pourquoi ne vous êtes-vous pas marié ? »

ÉPERVAN

Oui.

GRITOT

C'est là que je vous attendais. Je me suis marié. Mais, naturellement, vous ne ne le saviez pas?

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

Vous ne savez rien, mon pauvre petit ami. Enfin ça n'a pas d'importance et il n'y a aucune gaffe de votre part. Seulement, sachez que j'ai été marié. J'avais une femme charmante. C'était une vraie femme de foyer... mais de foyer des autres. Alors, au bout de quelque temps, nous nous sommes séparés, et nous avons

été nous chauffer chacun de notre côté. Vous l'avez peut-être bien rencontrée, ma femme, madame d'Avranches? Hôtel rue La Trémoïlle.

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

Tant mieux. Méfîez-vous si vous la croisez dans la vie. Prenez Tautre trottoir et laissez-lui le sien. Je vous parle en père ; vous ne m'en voulez pas?

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

Vous ne serez pas trop surpris maintenant si je vous parais quelquefois mélancolique? D'ailleurs ça ne dure pas chez moi. Ce n'est pas l'affaire d'une minute. Heureusement, j'ai une bonne nature. Si je ne l'avais pas, si je n'étais pas équilibré, il y a déjà belle heure qu'il me serait ar-

rivé une catastrophe comme aux copains, parce que, je peux bien vous Tavouer, j'en ai trop vu d'infamies et de saletés autour de moi ! A me figurer par instants que j*ai été préfet de police ! Aussi, je vous le dis entre nous, je ne crois à rien, mais à rien, ni aux hommes, ni aux femmes, ni à Dieu, ni au diable, mais ça n'empêche pas que si, dans ce moment où je vous parle, il me prenait la fatale colique, je vous dirais : « Mon petit Epcrvan, vous allez presto subito me faire l'amitié de courir me réveiller un curé. » Et ça ne serait pas pour moi, pour mon salut éternel. Je le crois trop compromis. Non, ça serait par éducation, parpropreté personnelle et spéciale. Je ne voudrais pas faire à ceux de mon monde, à mes amis, à tous ceux qui me fréquentent, la crasse de leur claquer dans la main comme un goret. Vous me comprenez?

Oui.

GRITOT

Eh bien, maintenant que nous nous sommes bien amusés, il faut aller nous coucher. {Tirant sa montre.) D'autant qu'il est une pièce de cinq heures du matin. Vous n'allez pas de mon côté ?

ÉPERVAN

Non.

CRITOT

A demain.

LE VALET DE PIED, tenant la porte par

laquelle ils sortent.

On a gardé deux voitures pour ces messieurs.

LA DINETTE

THERESE, 9 ans.

MARIE-LOUISE, sœur de Thérèse, 7 ans.

BLANCHE, une petite amie, 8 ans.

PIERRE, un petit ami, 7 ans.

Sur une petite table recouverte de serviettes de toilette en guise de nappe, les enfants ont mis le couvert. Un couvert très compliqué, très chargé. Un tas de petites assiettes dans lesquelles sont de drôles de mets, bien difficiles à définir.

THERESE

Là. Madame est servie.

BLANCHE

Quelle madame? Toi ou moi?

marie-louise Ah bien! Et puis moi? Je veux être servie aussi. C'est pas juste.

THÉRÈSE

Madame, c'est nous. C'est nous trois, les filles.

BLANCHE

Ça va-t-il être bon ?

THÉRÈSE

Tu vas voir. Ta vas te régaler.

BLANCHE

Bon comme à table?

THÉRÈSE

Oh! mais oui !

PIERRE

Moi, j'ai pas grand'faim.

BLANCHE

Ben, tu mangeras pas, là ! Tu regarderas. Tu donneras du pain.

PIERRE

J'ai soif.

LA DINETTE 109

BLANCHE

Ben, lu boiras.

PIERRE

Quoi qu'on boit?

THÉRÈSE

Du vin pur. Sans eau. Tiens, goûte. [Elle lui tend une timbale.)

PIERRE, il (joûte.

C'est de l'eau ! c'est de Teau de cuvette !

BLANCHE

Ah ! ben non ! Faut pas boire avant de manger.

PIERRE

C'est pas du vin pur. C'est de l'eau.

THÉRÈSE

Mais oui! Mais ça veut dire comme si c'est du vin. Comprends-tu?

PIERRE

Je veux boire d'autre chose.

Tout à l'heure, quand t'auras mangé !

PIERRE

Toi, tu m'ennuifis. T'es pas mes parents, n'est-ce pas ? Laisse-moi, ou je te pince.

THÉRÈSE

Dis ce que tu veux boire.

PIERRE

Je veux boire... je veux boire... du malaga.

BLANCHE

Bête. Pourquoi que tu demandes pas du coco ?

PIERRE

J'aime pas le coco.

BLANCHE

C'est pourtant bon.

PIERRE

Laisse-moi, ou je te pinc.e.

MARIE-LOUISE

Avec quoi on fait le coco, dis ?

LA DINETTE 111

THÉRÈSE

Avec une grande fontaine en velours, sur son dos. Tu sais bien, les hommes, aux Tuileries ?

MARIE-LOUISE

Ah oui ! Et puis une sonnette, comme aux petits moutons. C'est gentil.

PIERRE, d Thérèse.

Eh ben, donne-moi du malaga.

THÉRÈSE

En voilà. Tiens.

PIERRE, ilyoàie.

Mais c'est de l'eau. C'est encore de l'eau !

THÉRÈSE

Mais je t'explique. On boit en fermant les yeux, pour croire que c'est ce qu'on veut. Bûche !

PIERRE

J'en veux pas de ta boisson, là. (// renverse la timbale avec colère.)

THÉRÈSE

Oh ! petite sale ! Une nappe toute blanche.

MARIE-LOUISE

Nous le dirons.

Madame la rapporteuse, va !

BLANCHE, d Pierre.

Etpuis tu seras privé de dessert, ce soir. Pour de bon. Pas en dinette.

PIERRE

Ça m'est bien égal, oh ! la la ! Pour une prune ou un vieux biscuit, je m'en moque un peu !

BLANCHE

Oui, mais si c'est de Tentremets, qu'estce qui bisquera?

PIERRE

Et puis, si on m'ennuie, je sais bien ce que je ferai, moi. Je partirai bien loin, dans des endroits où il fait froid, et puis

LA DINETTE 113

on me volera pour être ramoneur. Et puis alors papa et maman pleureront, qu'il sera bien temps ! que ça sera bien fait pour eux î

MARIE-LOUISE

Ne l'écoute pas, Blanche, il dit des vilaines choses qui font de la peine à la sainte Vierge.

PIERRE

Mais oui, je les dis ! Mais oui, je les dis ! Mais oui, je les dis !

THÉRÈSE, d Blanche et à Marie -Louise.

Savez-vous ce qu'on va faire ? On va inviter à dîner les poupées.

MARIE-LOUISE

Oh! oui.

BLANCHE

Toutes les poupées ?

THÉRÈSE

Pas toutes. Parce qu'il y en a une bonne

ll4 G EST SERVI

moitié qui sont dans Tarmoire et que j'ai pas la clef.

PIERRE

Faut la demander. Etpuis,pas besoin...

Avec un tire-bouton, on peut casser la serrure.

THÉRÈSE

En voilàune jolie idée ! D'ailleurs, non, ça ferait trop de poupées. Y aurait jamais assez de quoi nourrir tant de monde. Devine, Blanche, combien que j'ai de filles?

BLANCHE

Je ne sais pas. Quatre.

THÉRÈSE

Dix-sept, madame la baronne, croyezvous ? Et qu'elles me causent bien du tourment, allez î Ces enfants-là me feront mourir. Écoutez tous que je vous les dise. Y a Reine, une, Fanchette, deux, Jacqueline, trois. Brebis, quatre, Ursule, cinq,

LA DINETTE 115

Lolotte, six, qui a eu les depxyeux crevés par un chat gris.

MARIE-LOUISE

Ya-t-il longtemps ?

THÉRÈSE

Je ne me rappelle plus. C'est arrivé pendant que j'étais pas là. C'est toujours comme ça que les malheurs arrivent : dès qu'on tourne la tête, crac ! ... Y a Victoire, sept, qui a un pied qui n'est pas à elle, un pied d'autrui, comprenez-vous? Benjamine, huit, une Alsacienne, une Pairapolaise, une pêcheuse de Boulogne, une Bretonne, une Tyrolienne, fait treize. Ah ! y a Roma, qui est grande comme un petit poupon. C'est la plus grande. C'est bonpapa qui me l'a rapportée dans sa valise d'Italie, quatorze. Et puis alors quinze, seize et dix-sept, c'est des toutes petites mignonnettes grandes comme mon doigt.

Voilà toutes mes filles. J'espère que j'en ai, de la maman !

PIERRE

Pourquoi que les garçons n'ont pas de poupées ?

THÉRÈSE

Parce que vous les casseriez et que vous leur feriez du mal.

PIERRE

C'est pas vrai.

BLANCHE

Tu casses bien tes soldats de plomb !

PIERRE

C'est pas la même chose. C'est des soldats, c'est brave, ça peut être cassé; tandis que les poupées^ c'estdesfîlles, molles, je leur y ferais pas de mal. Ça m'amuserait bien, moi, d'en avoir une, de poupée. Je lasoignerais, j'y poserais des cataplasmes. Et puis, dame, faudrait, par exemple, qu'elle obéisse !

LA DINETTE 117

MARIE-LOUISE

Et si elle ne veut pas ? Si c'est une obstinée?

PIERRE

Je la pique avec des épingles, tiens !

BLANCHE

Oh! que tu es laid !

PIERRE

Toi, laisse-moi, ou je te pince. Ditesmoi donc, pourquoi les poupées c'est toujours des filles? Pourquoi qu'il n'y a pas de poupées garçons?

THÉRÈSE

J'en sais rien. C'est comme ça.

PIERRE

Au moins quelques-uns de garçons, pour tant de filles ! Je vois, au jardin d'Acclimatation, dans l'endroit où que senties poules, y a toujours un coq.

BLANCHE

C'est vrai.

PIERRE

Devrait y avoir des coqs de poupées, pour que les garçons jouent avec.

MARIE-LOUISE

Mangeons. On parle et puis on mange pas.

PIERRE

Oui. Qu'est-ce qu'y a pour avaler?

THÉRÈSE

Tout à l'heure tu disais que t'avais pas faim.

PIERRE

Maintenant si.

THÉRÈSE

Y a de l'omelette an chocolat^, du canard.

MARIE-LOUISE

Du canard comment?

THÉRÈSE

Au chocolat.

LA DINETTE 119

PIERRE

Et puis quoi?

THÉRÈSE

Et puis des asperges au chocolat, avec de la crème au chocolat.

PIERRE

Mais c'est du chocolat tout le temps?

BLANCHE

T'aimes pas?

PIERRE

Si, mais c'est trop. Et puis laisse-moi, ou je te pince.

THÉRÈSE

Faut bien. Nous n'avions pas autre chose que deux grandes tablettes pour le dîner.

PIERRE

Qu'est-ce que c'est que ça qui fait les asperges?

THÉRÈSE

C'est des bouts de bois d'allumettes.

PIERRE

Et ça qui fait le canard ?

BLANCHE

C'est des gros bouchons de bouteilles de Champagne, avec du persil.

PIERRE

C'est ça qu'est bon, le Champagne !

BLANCHE

T'en as bu?

PIERRE

Un peu, une fois, à la fêle de mon frère Paul.

MARIE-LOUISE

On dit que ça pique.

PIERRE

Ça pique et ça mousse comme de la friture. Et puis, ça a un petit goût dans le nez. C'est vraiment bon.

MARIE-LOUISE

Ça doit coûter cher?

LA DINETTE 121

PIERRE

Très cher.

BLANCHE

Plus cher qu'une montre?

PIERRE

Je crois bien !

BLANCHE

Faut être riche pour se nourrir de cette affaire-là !

MARIE-LOUISE, d Pierre.

Est-ce que t'es riche, toi ?

PIERRE

J'ai neuf francs.

MARIE-LOUISE

Mais non, pas toi. Tes parents?

PIERRE

Je ne sais pas. Mais ils doivent...

BLANCHE

Combien qu'ils ont de millions?

PIERRE

Pas beaucoup, je crois. Mais ils en ont bien une vingtaine ! Et les tiens ?

BLANCHE

Oh! papa et maman, ils ne sont pas riches. Bien sûr, ils n'ont pas plus de mille francs.

PIERRE

Mais, vous avez des voitures et des chevaux?

BLANCHE

C'est pas une raison. Papa et maman me disent tout le temps : (c Nous n'avons pas le sou, ma petite fille... »

PIERRE

Tout ça, c'est des blagues pour vous faire avoir des prix. Et toi, Thérèse, combien qu'il a de millions, ton père?

THÉRÈSE, cherchant à être modérée.

Huit... neuf.

LA DINETTE 123

PIERRE

Pas plus ?

THÉRÈSE

Je ne sais pas. Il a toujours ses clefs. J'ai pas regardé dans le tiroir de son bureau. Peut-être qu'il en a davantage.

PIERRE

S'il est aussi pauvre, ah ben^ je comprends qu'il ne peut pas vous payer du Champagne.

THÉRÈSE

Mais si, il pourrait très bien. Seulement, voyons ? ça n'est guère du vin pour les petites filles.

MARIE-LOUISE

Nous en boirons plus tard, quand nous serons des femmes.

THÉRÈSE

A notre première communion.

PIERRE

Je pense à une chose : les prêtres, est-

ce que ça aurait le droit de boire du Champagne en disant sa messe?

BLANCHE

Oh ! qu'est-ce que tu dis là?

PIERRE

Dame. Pourquoi pas! Laisse-moi, ou je te pince, Blanche? On m'a dit qu'ils buvaient du vin blanc.

THÉRÈSE

Du vin blanc?

PIERRE

Mais oui.

Du vin blanc ? C'est donc pas le sang du bon Dieu?

PIERRE

Si, c'est le sang. Seulement c'est du vin blanc qu'ils appliquent dans leur pensée comme si c'était le sang. La même chose que pour la dînette. Ils se figurent.

LA DINÈTTË 125

THÉRÈSE

J'y suis. C'est égal... si je voyais un prêtre boire du Champagne, comme nous, dans un grand verre en bonnet pointu, ça me ferait un drôle d'effet. Il me semble qu'il commettrait un péché !

MARIE-LOUISE

Pas mortel.

THÉRÈSE

Enfin, j'aimerais pas voir ça.

BLANCHE

Mais le pape?...

THÉRÈSE

Quoi?

BLANCHE

Il a le droit, lui, de boire du Champagne et de faire tout ce qu'il veut ?

THÉRÈSE

Je ne crois pas.

BLANCHE

Maissi,jet'assure. Puisque c'est lepape.

marie-louise Ça doit être agréable d'être le pape.

PIERRE

Oui. Ça m'amuserait bien toutde même.

Surtout d'avoir un trône.

THÉRÈSE

On est sûr d'aller au ciel.

PIERRE

Mais y a pas que lui, quoi donc ! Nous irons tous au ciel !

MARIE-LOUISE

Si nous sommes sages.

PIERRE

Est-ce que nous ne sommes pas sages?

BLANCHE

Pas toujours. Pas quand tu dis que tu vas me pincer.

PIERRE

C'est pour rire. Je le dis, mais je ne le fais pas.

LA. DINETTE 127

BLANCHE

Ta le fais bien quelquefois.

PIERRE

C'est encore pour rire.

BLANCHE

Si je te le faisais, moi?

PIERRE

C'est pas aux petites filles à pincer les petits garçons. Ça serait le monde renversé.

THÉRÈSE

Eh bien, vous voyez, avec votre bavardage, nous allons manger froid. Tout notre bon petit dîner va être gâché.

MARIE-LOUISE

Tant pis. Faut le manger tout de même.

BLANCHE

Moi, j'ai plus faim. Tout le temps cette peur d'être pincée, ça m'a coupé l'appétit.

THÉRÈSE

En ce cas, tu vas nous faire la lecture,

veux-tu? Comme on fait dans les couvents, pendant le réfectoire.

BLANCHE

Je veux bien.

PIERRE

Et puis, tâche de bien lire, ma petite? Ou gare. Qu'est-ce que tu vas nous lire ?

BLANCHE

Voulez-vous que je vous lise ma petite histoire de France. C'est très joli. C'est tous les rois de France en poésie, comprenez-vous! Tenez, je vais vous en dire un ou deux. {Elle rit.)

Louis six, dit le Gros, sut abaisser les grands; Il affranchit les serfs et régna vingt-neuf ans.

MARIE-LOUISE

Qu'est-ce que ça veut dire?

BLANCHE

Je ne sais pas. Tenez, en voilà un autre.

LA. DINETTE 129

Aidé de Du Guesclin, Charles V, de la France Repousse les Anglais, et règne avec prudence.

PIERRE

Ça ne m'amuse pas. Autre chose !

BLANCHE

Alors, je vais vous lire dans la « Vie des Saints. »

C'est amusant, les saints ?

THÉRÈSE

Mais oui, parce qu'il y a les miracles.

PIERRE

C'est vrai. (A Blanche,) Mais alors^ choisis un saint qui en ait des paquets.

BLANCHE

Ecoutez celle-là, c'est l'histoire de...

PIERRE

T'as pas l'histoire d'un martyr, où il y aurait des lions? beaucoup de supplices?

MARIE-LOUISE

Oh! oui, des lions?

BLANCHE

Je vais toujours vous lire celle de sainte Lucie.

MARIE-LOUISE

Y a-t-il des lions ?

BLANCHE

Je ne me rappelle plus. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a été bien malheureuse, cette pauvre sainte.

PIERRE

Va, alors, va.

BLANCHE tousse et lit posément.

Sainte Lucie était d'une famille noble et chrétienne de Catane en Sicile...

THÉRÈSE, servant, à Marie-Louise.

Un peu de canard au chocolat, madame?

MARIE-LOUISE

Je vous remercie mille fois, madame.

BLANCHE

... Un jour qu'elle dormait, tout à coup sainte Agathe lui apparut, entourée

LA DINETTE 131

d'anges, toute couverte de diamants et de perles précieuses. Et elle lui dit...

THÉRÈSE à Marie-Louise qui fait du bruit. Chut.

BLANCHE

Elle lui dit : Ma chère Luce, etc. (lis écoutent.)

PI::TITE table D'HOTE

Dans un trou de lîrt^taj^^ne, un nom en ker, en off en ven, comme vous voudrez. A onze heures, il y a la grande table d'hôte. Et à midi, c'est la petite, qui paye plus cher parce qu'on est « mieux soigné. »

La petite table dhôte, — le jour où celui que nous appellerons Le Parisien, arrivé de la veille pour être tranquille et faire une cure de bon air, s'y asseoit pour la première fois, - la petite table d'hôte comprend :

l's MONSIEUR HALÉ. — Treutc-huit ans, le cou nu, sanguin, en casquette de flanelle.

La dame au l'ETiT chien. — Trente-neuf ans, une grosse qui fait la gentille, béret bleu. Son toutou, un roquet blanc, mauvais commi un porc-épic.

U.N monsieur qui a beaucoup voyagé. — Cinquante ans.

La dame âgée qui .ne dit rien. — Soixante ans.

La mère désagréable.. — Et qui prend des poudres,

des pilules. Cinquante-huit ans, une perche. Et ses

deux filles, à savoir :

Lucienne.'— Brune. Dix-sept ans, la perche aînée.

C'est celle qui chante le soir, dans le salon. Fabienne. — Brune. Quinze ans, la perche cadette.

Bien douce, bien complaisante.

Le MONSIEUR QUI EST DANS LES vins. — Quarante-huit

ans. Et son Qls qui s'appelle :

Ferdinand. — Un peu faible d'esprit. Seize ans. Rit

bête et mange en tachant la nappe.

Telle est la petite table d'hôte quand Le Parisien s'y

asseoit, le lendemain de son arrivée. Il est arrivé la

nuit. A table, il est placé entre Ferdinand à sa droite,

et la dame au petit chien à sa gauche. Tout de suite, la conversation devient générale.

LE MONSIEUR DANS LES VINS

Je ne sais pas si vous êtes comme moi. Depuis que je suis ici, je dévore. Seulement, je ne bois pas. Je ne peux pas. 11 n'y a rien à boire.

LE MONSIEUR HALÉ

Le cidre ?

LE MONSIEUR DANS LES VINS

Ignoble.

PETITE TABLE d'HÔTE 135

LA DAME AU CHIEN

On dit d'ailleurs que c'est détestable pour restomac.

• LE MONSIEUR HALÉ

Souverain pour la vessie.

LA DAME AU CHIEN

Nous, nous buvons le petit vin du pays. C'est un tout petit vin léger, mais il n'est pas mauvais. {Embrassant le toutou qui est sous sa serviette .) N'est-ce pas, chérubin ?

LE PARISIEN, froid mais pince-saris-rire. Vraiment, madame, cette jolie petite bête...

LA DAME AU CHIEN

Boit du vin pur, mais oui, monsieur, avec un biscuit trempé.

LE PARISIEN

Etonnant! Est-ce que c'est elle-même qui le trempe ? [Ferdinand rit et renverse son verre.)

13G c'est servi

LE MONSIEUR DANS LES VINS

Tu vois? [Appelant la servante,) Julia!

deux serviettes propres, là... Et puis, épongez. [Au Parisien.) Je vous demande pardon, monsieur.

LE PARISIEN

Il n'y a pas de mal, monsieur.

LA MÈRE DÉSAGRÉABLE

Une nappe toute blanche.

LUCIENNE, à la dame au chien.

Et ça ne le grise pas?

LA DAME AU CHIEN

Rien ne le grise. Rien ne lui fait du mal. Il mange de tout. Il n*y en a pas comme lui. C'est le plus joli chien de Paris. On m'en a offert mille francs. Je n'ai pas d'enfant, et je crois que je mourrais si je le perdais. Son père est comme moi, aussi bête.

LE PARISIEN, é tour (liment»

Quelle est la race de sôn père?

PETITE TABLE d'hÔTE 137

LA DAME AU CHIEN

Son père, c'est mon mari.

LE MONSIEUR DANS LES VINS

Quand vient monsieur ?

LA DAME AU CHIEN

Nous l'attendons demain. {Au toutou.) N'est-ce pas, chéri, c'est demain qu'il sera là, père? Oh! comme nous aimons ce père!

LA MÈRE DÉSAGRÉABLE, Œu Parisien.

Voulez-vous, s'il vous plaît, me passer le menu, monsieur? [Il le lui passe. Elle lit tout haut.) Crevettes, merlan au beurre, petits homards sauce portugaise, turbot au blanc, coquilles Saint-Jacques, cabillaud... {S' interrompant) Qu'est-ce que c'est que ça, cabillaud, c'est de la viande ?

LE MONSIEUR QUI A VOYAGÉ

Non, c'est du poisson. Sa chair rappelle assez celle d'un poisson qu'on trouve en Finlande.,.

le monsieur halé C'est insupportable ici ! On n'a qu'une viande et qu'un légume pour dix plats de poisson.

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