LE MARÉCHAL DES LOGIS LERMITTAZ
Carquefou, prenez le commandement.
(Carquefou pousse son cheval et sort du rang. Il tire son sabre et il n'a qu'un petit regret, cest de ne pas pouvoir l'entrer dans le ventre de Lermittaz.)
Pierre de GOULANCE, 28 ans.
Madame de COULANGE, 20 ans.
Un Garçon de restaurant. Poivre et sel.
Paul de la HUTTE, 30 ans.
Midi. Fin d'octobre, à Marseille. La terrasse de Roubion. Par un soleil resplendissant. Pierre et sa femme, l'un en face de l'autre, sont attablés, en plein air, avec la grande immensité à perte de vue.
Voilà, Henriette, c'est notre premier ;repas depuis que nous sommes mariés.
HENRIETTE
Oui. J'y pensais aussi.
PIERRE
Es-tu contente?
HENRIETTE
Oui.
PIERRE
Très contente ?
HENRIETTE
Oui.
PIERRE
Si on t'offrait de retourner jeune fille, accepterais-tu ?
HENRIETTE
Non.
PIERRE
Si on te proposait d'être madame avec un autre mari, qu'est-ce que tu dirais ?
Je dirais : Ne vous donnez pas la peine, je suis très bien tombée.
PIERRE
Je t'adore.
HENRIETTE
Prends garde, on va t'entendre.
PIERRE
Tant mieux. Regarde-moi.
HENRIETTE, le regardant Gomme ça?
PIERRE
Oui. Dis donc, petite Henriette. {Se pen- ; chant vers elle, bas.) J'ai envie de t'embrasser.
HENRIETTE
Oh!
PIERRE
Ma parole. Cinq cents francs que je t'embrasse devant tout le monde.
HENRIETTE
Je t'en prie. Tiens-toi.
PIERRE
Alors cesse tout de suite.
IQuoi?
PIERRE
D'être une chérie à croquer. Tu vois, tu ne peux pas ? Il faut donc absolument que je t'embrasse.
HENRIETTE
Encore une fois, Pierre... Pour qui va-t-on nous prendre ?
PIERRE
Pour ce que nous sommes. Pour des petites bonnes gens, mari et femme, en liberté depuis vingt-qualre heures, et qui font leur voyage nommé : de noces. Ah ! si tu savais comme je suis gai et heureux, mon cher petit !
HENRIETTE
Pas plus que moi, va !
PIERRE
Crois-tu qu'il fait beau temps ! Un temps de mai en France.
HENRIETTE
Tu dis ça comme si Marseille n'était pas en France ?
Sans doute. Mais tu me comprends bien. C'est déjà un peu de l'étranger.
HENRIETTE
Oui. Le fait est que cette journée est admirable. Nous nous la rappellerons. Il brille un soleil à part, doux et doré, un soleil pour être heureux.
PIERRE
Et penses-tu que dans deux jours nous allons nous trouver en Algérie ?
HENRIETTE
Dans deux jours ! oh! quel bonheur î Je voudrais déjà y être. Tu me laisseras monter à cheval avec toi?
I PIERRE
Oui.
HENRIETTE
Tu promets ?
PIERRE
Je te promets.
HENRIETTE
Ta sais que je monte très bien. Tu m'en as fait toi-même des compliments, et plus d'une fois. Ainsi, pas d'inquiétude à avoir.
PIERRE
Et si tu tombes ?
HENRIETTE
Tu me ramasseras. L'Algérie ! Moi qui rêvais déjà d'y aller, quand j'étais toute petite, au couvent ! Pendant les études facultatives, c'est-à-dire quand on avait le droit d'employer son temps comme on voulait, mon grand plaisir, figure-toi, c'était de me plonger dans mon atlas, et, entre toutes les cartes, celle qui m'atti-
rait surtout, c'était la carte de TAfrique, celle où il y avait TAlgérie. Tu sais qu'avant ma naissance, papa Tavait longtemps habitée quand il était sous-lieutenant aux spahis? J'avais retenu tous ces beaux noms de villes arabes, et tu ne peux pas t'imaginer la joie que c'était pour moi de les chercher et de les découvrir sur la ■carte, dans un petit coin. Je la connais si bien, cette Algérie, j'ai passé tant d'heures le nez dessus que je te la dessinerais de mémoire ! J'y faisais des voyages dans tous les sens, jamais les mêmes, à dos d'animaux les plus divers, à cheval, à âne, à dromadaire, j'y chassais la gazelle et l'autruche. Ma parole, je crois même, l'imagination aidant, que [j'entendais rugir le lion. Est-ce qu'il y a encore des lions, en Algérie, dis, Pierre ?
PIERRE
Tous ceux qui en reviennent disent que
08 Ci'est servi
oui. A notre retour nous dirons comme eux.
HENRIETTE
Alors c'est que nous en aurons vu ?
PIERRE
Ça, c'est une autre affaire.
HENRIETTE
J'aimerais tant nous trouver en face d'un, d'un gros, couché en travers de la route, et qui lèche ses pattes.
PIERRE
Oui, un jour que nous ne serions que tous les deux, à pied, les mains dans nos poches.
HENRIETTE
On ne lui dirait rien, on ne ferait pas attention à lui, on tournerait la tête de l'autre côté... Les lions, c'est très brave homme tant qu'on ne les agace pas... Tu verrais qu'il nous laisserait passer sans nous toucher.
J'en suis persuadé. ïu arranges tout ça très bien. Pourtant, je ne peux pas te garantir cette surprise. Ça ne dépend pas de moi tout seul.
HENRIETTE
Nous achèterons des costumes du pays ?
PIERRE
Oui. Mais ce n'est guère facile à bien porter, ça demande une pratique et un chic spécial. Pour avoir vraiment bon air avec ces draperies, il faut être venu au monde par terre, sous une tente.
HENRIETTE
Ça ne fait rien, nous en achèterons tout de même?
PIERRE
Tout ce que tu voudras.
HENRIETTE
Et puis, à Paris, Thiver, quand il fera
un temps de chien, sais-tu ce que nous ferons ?
PIERRE
Non.
Nous dirons aux domestiques que nous n'y sommes pour personne, et puis nous les mettrons.
PIERRE
Quoi?
HENRIETTE
Les costumes. Nous nous allongerons sur les tapis, près d'un grand feu, avec des coussins sous la tête et puis nous resterons comme ça, les yeux fermés, jusqu'au dîner, sans allumer les lampes, à ne penser qu'à des choses du pays, à nous rappeler des palmiers... des odeurs? des paysages... des soleils couchants qu'il faisait, et que nous regretterons. Ça ne t'ennuiera pas ?
PIERRE
INon.
HENRIETTE Tu verras comme je serai gentille en emme kabyle ? A propos de ça, tiens, je te parlais tout à l'heure du couvent. Nous viens la sœur de la musique, notre sœur ecîlia, qui avait été huit ans religieuse ans un monastère, près de Bou-Gedraia.
Ile savait des mélodies arabes, et quand ous avions bien pris notre leçon de iano, elle nous les chantait, par récomense. Ah ! que c'était beau ! Tu vois si e suis ridicule, rien que d'y songer, j'ai es larmes aux yeux. Elle avait une voix ,berceuse et triste, une voix que je ne eux pas te définir. Quand on l'entendait, ette voix, on pensait aussitôt aux choses qui font du chagrin, aux séparations, aux adieux, aux absences lointaines, et cependant, en même temps qu'on avait grand
mal, on ressentait au cœur une joie délicieuse. Il y a des violons et des cithares qui vous font éprouver le même frémissement. Eh bien, je te dis, quand elle chantait ses airs, cette pauvre sœur Cecilia, je Técoutais, j'étais en dedans à moitié folle, et cette musique douce, chaude, endormante et grave, me faisait l'effet d'une musique religieuse, mais dans la bouche d'un berger, comprends-tu? Quelque chose d'à-part, comme les cantiques du désert.
PIERRE
Oui. Mais avec tout ça, tu te grises de paroles, et tu ne manges pas.
HENRIETTE
Je suis si heureuse que je n'ai faim de rien.
PIERRE
Il faut manger, allons*
LE GARÇON, qui s'est rapproché.
Oui, monsieur a raison, madame. Il faut se soutenir en voyage. Qu'est-ce que vous voulez avant le dessert?
HENRIETTE
Ça m'est égal. (A Pierre.) Dis ce que tu veux. Je prendrai ce que tu prendras. PIERRE, au garçon.
Eh bien, vous nous donnerez...
LE GARÇON
Une belle petite salade ?
HENRIETTE
Non. Le dessert tout de suite, pour être libre après.
PIERRE
Vous ne vous trouvez donc pas bien, ici?
HENRIETTE
Délicieusement?
PIERRE
Pourquoi êtcs-vous si pressée de partir, alors ?
HENRIETTE
Je trouve qu'on est dans la perfection, mais j'ai envie de voir aussi tout, partout, ça... la mer... je voudrais aller tremper mes mains dedans.
LE GARÇON, très boïi.
Madame est toute jeune, elle est pétulante. Nous aimons ça, chez nous. Alors vous ne voulez pas de ma petite salade ?
PIERRE
Non. Pas la peine. Des fraises, café, liqueurs.
LE GARÇON
Quelles liqueurs?
PIERRE
Une bonne fine pour moi.
LE GARÇON
Madame?
HENRIETTE
Un petit verre de cassis.
l^» Ne prenez pas de ça. Prenez de la chartreuse. (Au garçon.) Vous donnerez de la chartreuse à madame.
LE GARÇON
Jaune, bien entendu. La verte arracherait madame.
Oui, jaune. {Le ga7xon s* en va.)
HENRIETTE
Tu me dis « vous )) devant le garçon, u es gentil ; quand tu me tutoies devant |Ie monde, je ne peux pas te dire l'efTet [que ça me fait.
PIERRE
Tu t'y habitueras bien vite.
HENRIETTE
On dit que ça n'est pas comme il faut.
PIERRE
Quand on s'aime, tout est comme il faut.
HENRIETTE
Entin, quand tu me tutoies en public, il me semble que père et mère sont à côté de moi, qu'ils entendent, et qu'ils bondissent sur toi : « Qu'est-ce que c'est, monsieur? vous tutoyez notre enfant ! » Et j'ai une frayeur!
PIERRE, paysannant.
Alors moi, je leur réponds : ce Certainement, m'sieur, madame, que je la tutoie vot* demoiselle! — (( Et de quel droit s'il vous plaît? — Du droit, m'sieur, madame, que je Tons épousé d'vant m'sieur l'mare, et qu'air n'est pas vot' bien, qu'aile est ma conjointe-épouse. »
Pierre, ne me fais pas rire...
PIERRE
Si, j'aime beaucoup quand tu éclates.
Tu as un drôle de petit cri pointu qui monte en Tair*
HENRIETTE
Je t'en prie... Ça me prend dans l'estomac. Parlons sérieusement.
PIERRE
Là, je t'écoute. Sérieux comme un professeur.
HENRIETTE
Qu'est-ce que nous allons faire après déjeuner?
PIERRE
D'abord payer ces braves gens qui ont bien voulu nous donner à manger dans un bel endroit.
HENRIETTE
Oui. Oh ! ça va être très cher !
PIERRE
Non.
HENRIETTE
Si. Tu dépenses trop d'argent. Tu prends tout ce qu'il y a de mieux. Tu donnes des pourboires énormes. Enfin,
depuis notre départ, tu vas, tu vas ! Je sais bien que tu le fais pour moi, et je t'en remercie, mais il faut tout de même marcher plus modérément. N'est-ce pas?
PIERRE
Ça m'est impossible.
HENRIETTE
Il faut. Sans ça je ne suis pas heureuse.
PIERRE
Moi non plus alors. Je suis comme ça.
Chaque fois que je me marie, je trouve qu'il n'y a rien de trop beau.
HENRIETTE
Il t'en reste encore beaucoup, j'espère ?
PIERRE
Quoi?
D'argent.
HENRIETTE
PIERRE
Ne t'occupe pas, ma chérie. Oui. Non* Je ne sais pas. Tradéridéra.
HENRIETTE
Combien as-tu dépensé depuis notre départ de Paris ?
PIERRE
Un million dix centimes. Il me reste encore dix autres centimes. Chut... Voilà ce que nous allons faire, mignonne. Nous allons nous faire conduire au port, nous . prendrons une petite barque et nous nous promènerons.
HENRIETTE
Sur cette belle eau-là?
PIERRE
Elle-même.
HENRIETTE
Paye vite et partons.
PIERRE
C'est dans le bateau, pour le coup...
HENRIETTE
Quoi ?
PIERRE
Que je vais t'embrasser ! à chaque instant.
Eh bien, et le rameur?
PIERRE
Ils sont habitués. Et puis ils adorent ça. Oui, ça leur donne plus de courage à ramer.
HENRIETTE, se penchant.
Dis donc, dis donc...
PIERRE
Qu'est-ce qu'il y a?
HENRIETTE
Là-bas, tout seul à cette petite table, est-ce que ce n'est pas ton ami de la Hutte que tu m'as présenté à la sacristie ?
PIERRE, se retournant.
Si, c'est lui.
HENRIETTE
Il nous salue. Ah ! il se lève, et il vient à nous.
DE LA Yii^TTE, salut profond à la jeune femme.
Madame. (A Pierre.) Bonjour, cher ami. Quelle heureuse rencontre! (A la jeune femme.) Connaissez-vous ce beau pays, madame?
Non, monsieur.
PIERRE
Nous sommes arrivés hier, et nous partons demain pour Alger.
DE LA HUTTE
Ah! c'est charmant. {Ala jeune femme.) Vous allez faire là, madame, un ravissant voyage. Mais je ne veux pas être indiscret plus longtemps. Je tenais à vous présenter mon respect, serrer la main à Pierre qui est un de mes anciens amis.
C'est fait. Je me retire. {Saluant.) Madame. (A Pierre.) Cher ami. [Pierre a marché quelques pas avec de la Hutte ^ pendant que la jeune femme debout^ met ses gants. Et les mots suivants s échangent très vite.)
PIERRE
Comment la trouves-tu ?
DE LA HUTTE
Exquise.
PIERRE
N'est-ce pas?
DE LA HUTTE
Deux mots à ton vieil ami. Je ne vous ai pas lâchés de Tœil tout le temps du déjeuner, y a une chose que je voudrais savoir. Tu me permets d'être un peu vif?
PIERRE
Va.
DE LA HUTTE
Ça y est-il ? Ça n'y est-il pas?
PIERRE
Ça n'y est pas.
DE LA HUTTE
A la façon dont vous vous regardiez, j'aurais juré que ça y était. Fabius, va ! Au revoir, ami. Ah ! un bon conseil. N'attends pas trop tout de même.
PIERRE, qui est revenu près de sa femme.
Gentil, de la Hutte !
HENRIETTE
Qu'est-ce qu'il te disait donc, tout bas ?
PIERRE
Il me parlait de toi : « Oh ! comme elle est charmante! Et qu'elle a l'air distingué, sympathique!... Est-ce qu'elle est musicienne? »
HENRIETTE
Qu'est-ce que tu as répondu?
^B PIERRE
^Marquis de GRITOT, 50 ans passés.
[Robert ÉPERVAN, 21 ans.
iUne heure du matin, au Cercle. Dans la salle de baccarat. Les valets de pied debout, immobiles. Le caissier assis à son bureau. Personne à la table de jeu. Personne dans l'immense salle. Seul, le marquis de Critot, dans un grand fauteuil, tenant à la main, comme un drapeau, le Temps, qu'il a fini de lire et qu'il agite avec fureur. Alors, entre le petit Épervan.
CRITOT, ie voyant venir de loin, jette son
journal et tire sa montre.
Mon cher Epervan, il est une heure cinq minutes, le 6 mars, à Paris, dans un
des trois premiers cercles de Paris, du inonde entier par conséquent, et nous sommes deux ! Voilà ! sur douze cents membres! C'est bien simple.
ÉPERVAN
Oui.
CRITOT
Et c'est comme ça tous les jours que Dieu fait ! Combien y a-t-il de temps que vous êtes de cette boîte ? Un mois?
CRITOT
Avant d'y mettre le pied, vous ne vous seriez jamais douté d'une pareille affaire?
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
Parbleu! on le raconterait à l'étranger qu'on aurait l'air d'un farceur ! A uçe
heure du matin, deux personnes seulement au club î
ÉPERVAN
Non.
GRITOT
C'est à donner sa démission.
ÉPERVAN
Non.
GRITOT
Oh! ma foi si ! Et savez-vous la raison de ça?
Non.
GRITOT
Moi, je la sais. Voulez-vous que je vous la dise?
ÉPERVAN
Oui.
GRITOT
D'abord, il faut que vous me permettiez de vous poser deux questions !
EPERVAN
Oui.
CRITOT
Ètes-vous marié?
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
Étes-vous collé?
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
En ce cas je peux y aller franchement. Eh bien, c'est le mariage et le collage qui ont tué le cercle, mon cher ami. Marié ou collé, il est de règle à présent de se fourrer au pieu à dix heures et demie. Et pas séparément, ensemble ! C'est embêtant, c'est malsain ; quel plaisir peut-on trouver à transpirer en mesure? jie vous le demande. Enfin, c'est comme ça, c'est la mode.
Là TRANCHE DE VIANDE FROIDE 89 ÉPERVAN
Oui.
GRITOT
Et puis le matin, alors on se lève de bonne heure [Avec exaspération.), et on fait de la bi-cy-clette ! ! à tour de roue, comme une brute. Remoulons ! On continue à suer pour rester maigre, pour ne pas avoir de ventre. On rougit du ventre ! Quelle époque!
ÉPERVAN
Oui.
CRITOT
Mais autrefois... Vous êtes trop jeune, vous n'avez pas connu autrefois, vous ?
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
Autrefois^ c'était charmant! On se portait bien, on avait tout autant de chic et de vigueur qu'aujourd'hui, et nous n'avions pas besoin pour ça de nous mettre
à cheval sur deux roues. Des vrais chevaux nous montions, des chevaux en viande, des messieurs de pur sang qui manquaient de nous casser la figure, et il y avait tout de même plus de mérite à enfourcher ça que leurs machines à coudre.
ÉPERVAN
Oui.
CRITOT
On était là toute une bande, Gorbevin, des Arcelles, d'Arfeuilles, Andernois, le marquis de Langrune... Et il y en avait encore bien d'autres qui vont me revenir. Eh bien, tous ces gens-là étaient gentils. On se voyait le soir, on s'amusait. On s'amusait très raisonnablement, ça ne veux pas dire qu'on grimpait sur les réverbères ni qu'on changeait de place l'obélisque, mais enfin on riait, on était de son âge. Vous avez vingt-et-un ans, vous ?
Oui.
GRITOT
Veinard! Et j'espère que vous êtes gai?
Non.
GRITOT
Tant pis. Ça vous viendra peut-être sur le tard?
ÉPERVAN
Oui.
GRITOT
Avec la parole. Car vous ne m'avez pas l'air d'un bavard ?
ÉPERVAN
Non.
GRITOT
Vous feriez un bon diplomate.
ÉPERVAN
Oui.
GRITOT
Enfin, vous avez une qualité : vous m^écoutez bien.
ÉPERVAN
Oui.
GRITOT
Je ne vous ennuie pas?
Non.
GRITOT
Je reprends. Qu'est-ce que je vous disais? ah! oui, la bande. Je vous garantis qu'on était là un peloton de trotteurs pas ordinaires, comme on n'en reverra pas de longtemps. Surtout en soixante-treize, sous le Maréchal. A cette époque-là, j'étais l'amant de cœur de mademoiselle Méridien, Blanche Méridien, une jolie fille qui faisait la fée des Pierreries dans je ne me rappelle plus quel chef-d'œuvre du Châtelet. J'arrivais tous les soirs
au théâtre à onze heures, parce qu'à onze heures cinq, c'était sa grande tirade. Elle émergeait du plancher, en maillot, avec des bottines en satin blanc, et une étoile en diamants qui tremblait, au bout d'un ressort, sur sa tête. Elle avait à la main une grande canne qu'elle levait en disant au prince de Batignolle : « Et maintenant, bel amoureux, viens avec moi dans mon empire ! » Après quoi elle rentrait sous le plancher pendant qu'on tapait à l'orchestre un formidable coup de gong ! Vous voyez ça d'ici?
ÉPERVAN
Oui.
CRITOT
Elle était entretenue par un rasta qui l'écrasait de bijoux, et qui lui avait donné aussi un immense tableau plein de papillons de son pays, tous piqués, les ailes ouvertes, Il y en avait bien une centaine.
de toutes les couleurs. Est-ce que vous aimez ça, le papillon?
ÉPERVAN
Non.
GRITOT
Moi non plus. Je m'en passe et ça ne me prive pas. Mais elle, vous n'avez pas idée de ce qu'elle était fîère de son tableau. Elle l'avait collé dans la salle à manger, et trois fois par semaine fallait que je mange en face de ça. Je ne peux pas vous dire ce que ça m'était désagréable ! A plusieurs reprises elle m'avait demandé : « N'est-ce pas que c'est joli? » Moi, pour avoir la paix je lui avais répondu : « Oh! c'est ravissant! » Alors voilà-t-il pas qu'un jour où j'avais des amis à dîner chez moi, en pleine table on m'apporte le tableau de papillons, de sa part. Elle me les offrait. Une femme qui
VOUS fait ce coup-là, vous jugez si je l'ai lâchée?
CRITOT
Et quant au tableau je Tai donné à mon domestique. Je crois que je n'ai jamais vu de ma vie un homme si heureux. Il pleurait. Dans la suite il l'avait pendu audessus de son lit, et il me disait que ça le faisait rêver au paradis terrestre ! Mais dites donc, j'y pense : à propos de paradis terrestre, nous pourrions peut-être bien taquiner un fruit avec une tranche de viande froide pour commencer, et puis deux ou trois asperges, hein ?
ÉPERVAN
Oui.
CRIÏOT
C'est ça. Eh bien, à la bonne heure, vous soupez, vous, au moins î Vous avez
le ver solitaire la nuit! Bravo ! Mais bien vrai, je ne vous embête pas?
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
Commandons notre dînette. (7/ sonne ^ un valet de pied vient.) Vous allez me donner un consommé froid, deux œufs brouillés, une tranche de viande froide et des asperges. Après, des fraises avec un double verre de porto blanc. (A Épervan,) Et vous? la même chose?
Oui.
GRiTOT, au valet de pied,
La même chose pour nous deux. (A Epervan.) Où voulez-vous que nous nous mettions ? Près de la cheminée ?
ÉPERVAN
Oui.
GRiTOT, au valet de pied^ en lui montrant l'endroit convenu.
Vous nous servirez là.
Trois minutes plus tard ils sont attablés. CRITOT
Parfaitement! Autrefois, on menait la vie de cercle, on se respectait. Tout ça est fini. Et même fini d*nne façon assez effrayante. Étes-vous un peu au courant?
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
Oh ! c'est inouï. Ça ressemble à du feuilleton. Je vous parlais tout à Theure de la bande. Aujourd'hui il y en a les trois quarts de morts. Et tous morts très jeunes. S'ils vivaient ils auraient h peu près mon âge. Vous n'en avez pas connu un seul?
Él'ERVAN
Non.
GRITOT
Quel dommage! Ça vous aurait fait des souvenirs. Vous les avez au moins tous connus de nom, de réputation?
ÉPERVAN
Oui.
GRITOT
Écoutez ça : l'autre soir je repassais la série dans ma tête. Gorbevin, assassiné en Pologne par le cocher de son traîneau. Il jouait, il rentrait toujours très tard, avec de l'or plein ses poches, qu'il avait la manie de montrer. Une nuit cet homme a été tenté, et pendant le trajet, il a tué Gorbevin à coups de couteau. {Montrant à Épervan un petit goujon de corail parmi les breloques de sa chaîne de montre,) G'est lui qui m'a donné ce petit poisson contre le
mauvais sort. Il aurait mieux fait de le garder. Êtes- vous superstitieux?
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
Moi non plus. Cependant, je n'aime pas trois bougies. A part ça, je me fiche de tout. Je continue : Andernois s'est empoisonné dans un family-hôtel près de la gare Montparnasse, parce qu'il ne pouvait plus payer ses pertes de jeu. Il me devait deux cents louis. Je vous dis ça à vous, mais ne le répétez pas.
ÉPERVAN
Non.
CRITOT ,
D'Arfeuilles a dételé rue Oudinot, chez les frères Saint-Jean-de-Dieu, complètement ramolli. Il se croyait tout le temps à la table de bac, et il a rendu le soupir en disant tout bas au prêtre : « J'ai
neuf. » Le prêtre n'a pas compris. Et Des Arcelles, vous ne savez pas non plus?
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
Vous ne savez rien. Vous avez été élevé dans un bas de buffet ! Lui, des Arcelles, c'est encore plus curieux. Un bon garçon réjoui, gai comme une alouette, figurezvous ! C'était le boute-en-train. 11 s'est tué aussi; et jamais personne n'a compris pourquoi. Il n'avait pas le moindre ennui de femme, d'argent, rien... Un matin, il est allé à pied au Bois. Dans les environs de Madrid il s'est mis sur le dos par terre, au milieu d'un massif de lilas, et pan ! avec un gros pistolet d'arçon, un pistolet de cavalerie comme on en avait à Malplaquet, quoi ! il s'est écrabouillé. Mystère. Et je pourrais encore vous en citer bien d'autres qui se sont cassé le
vaporisateur. Mais à quoi bon? Et puis ça vous attristerait.
ÉPERVAN
Non.
r.RïTOT
C'est pourtant morose, vous m'avouerez?
ÉPERVAN
Oui.
CRITOT
Moi, je n'aime pas trop penser à tout ça, parce que ça me fiche le spleen. Les asperges sont parfaites !
ÉPERVAN
Oui.
CRITOT
Quand je me rappelle tous ces pauvres camarades, et que je me retrouve tout vivant, séparé d'eux pour toujours, sans doute je ne suis pas fâché d'être encore de ce monde, mais je me sens beaucoup
plus seul. Seul, des soirs, à pousser des cris, à ramener un mendiant chez moi, à réveiller mon domestique. Vous me direz : (( Pourquoi ne vous êtes-vous pas marié ? »
ÉPERVAN
Oui.
GRITOT
C'est là que je vous attendais. Je me suis marié. Mais, naturellement, vous ne ne le saviez pas?
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
Vous ne savez rien, mon pauvre petit ami. Enfin ça n'a pas d'importance et il n'y a aucune gaffe de votre part. Seulement, sachez que j'ai été marié. J'avais une femme charmante. C'était une vraie femme de foyer... mais de foyer des autres. Alors, au bout de quelque temps, nous nous sommes séparés, et nous avons
été nous chauffer chacun de notre côté. Vous l'avez peut-être bien rencontrée, ma femme, madame d'Avranches? Hôtel rue La Trémoïlle.
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
Tant mieux. Méfîez-vous si vous la croisez dans la vie. Prenez Tautre trottoir et laissez-lui le sien. Je vous parle en père ; vous ne m'en voulez pas?
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
Vous ne serez pas trop surpris maintenant si je vous parais quelquefois mélancolique? D'ailleurs ça ne dure pas chez moi. Ce n'est pas l'affaire d'une minute. Heureusement, j'ai une bonne nature. Si je ne l'avais pas, si je n'étais pas équilibré, il y a déjà belle heure qu'il me serait ar-
rivé une catastrophe comme aux copains, parce que, je peux bien vous Tavouer, j'en ai trop vu d'infamies et de saletés autour de moi ! A me figurer par instants que j*ai été préfet de police ! Aussi, je vous le dis entre nous, je ne crois à rien, mais à rien, ni aux hommes, ni aux femmes, ni à Dieu, ni au diable, mais ça n'empêche pas que si, dans ce moment où je vous parle, il me prenait la fatale colique, je vous dirais : « Mon petit Epcrvan, vous allez presto subito me faire l'amitié de courir me réveiller un curé. » Et ça ne serait pas pour moi, pour mon salut éternel. Je le crois trop compromis. Non, ça serait par éducation, parpropreté personnelle et spéciale. Je ne voudrais pas faire à ceux de mon monde, à mes amis, à tous ceux qui me fréquentent, la crasse de leur claquer dans la main comme un goret. Vous me comprenez?
Oui.
GRITOT
Eh bien, maintenant que nous nous sommes bien amusés, il faut aller nous coucher. {Tirant sa montre.) D'autant qu'il est une pièce de cinq heures du matin. Vous n'allez pas de mon côté ?
ÉPERVAN
Non.
CRITOT
A demain.
LE VALET DE PIED, tenant la porte par
laquelle ils sortent.
On a gardé deux voitures pour ces messieurs.
LA DINETTE
THERESE, 9 ans.
MARIE-LOUISE, sœur de Thérèse, 7 ans.
BLANCHE, une petite amie, 8 ans.
PIERRE, un petit ami, 7 ans.
Sur une petite table recouverte de serviettes de toilette en guise de nappe, les enfants ont mis le couvert. Un couvert très compliqué, très chargé. Un tas de petites assiettes dans lesquelles sont de drôles de mets, bien difficiles à définir.
THERESE
Là. Madame est servie.
BLANCHE
Quelle madame? Toi ou moi?
marie-louise Ah bien! Et puis moi? Je veux être servie aussi. C'est pas juste.
THÉRÈSE
Madame, c'est nous. C'est nous trois, les filles.
BLANCHE
Ça va-t-il être bon ?
THÉRÈSE
Tu vas voir. Ta vas te régaler.
BLANCHE
Bon comme à table?
THÉRÈSE
Oh! mais oui !
PIERRE
Moi, j'ai pas grand'faim.
BLANCHE
Ben, tu mangeras pas, là ! Tu regarderas. Tu donneras du pain.
PIERRE
J'ai soif.
LA DINETTE 109
BLANCHE
Ben, lu boiras.
PIERRE
Quoi qu'on boit?
THÉRÈSE
Du vin pur. Sans eau. Tiens, goûte. [Elle lui tend une timbale.)
PIERRE, il (joûte.
C'est de l'eau ! c'est de Teau de cuvette !
BLANCHE
Ah ! ben non ! Faut pas boire avant de manger.
PIERRE
C'est pas du vin pur. C'est de l'eau.
THÉRÈSE
Mais oui! Mais ça veut dire comme si c'est du vin. Comprends-tu?
PIERRE
Je veux boire d'autre chose.
Tout à l'heure, quand t'auras mangé !
PIERRE
Toi, tu m'ennuifis. T'es pas mes parents, n'est-ce pas ? Laisse-moi, ou je te pince.
THÉRÈSE
Dis ce que tu veux boire.
PIERRE
Je veux boire... je veux boire... du malaga.
BLANCHE
Bête. Pourquoi que tu demandes pas du coco ?
PIERRE
J'aime pas le coco.
BLANCHE
C'est pourtant bon.
PIERRE
Laisse-moi, ou je te pinc.e.
MARIE-LOUISE
Avec quoi on fait le coco, dis ?
LA DINETTE 111
THÉRÈSE
Avec une grande fontaine en velours, sur son dos. Tu sais bien, les hommes, aux Tuileries ?
MARIE-LOUISE
Ah oui ! Et puis une sonnette, comme aux petits moutons. C'est gentil.
PIERRE, d Thérèse.
Eh ben, donne-moi du malaga.
THÉRÈSE
En voilà. Tiens.
PIERRE, ilyoàie.
Mais c'est de l'eau. C'est encore de l'eau !
THÉRÈSE
Mais je t'explique. On boit en fermant les yeux, pour croire que c'est ce qu'on veut. Bûche !
PIERRE
J'en veux pas de ta boisson, là. (// renverse la timbale avec colère.)
THÉRÈSE
Oh ! petite sale ! Une nappe toute blanche.
MARIE-LOUISE
Nous le dirons.
Madame la rapporteuse, va !
BLANCHE, d Pierre.
Etpuis tu seras privé de dessert, ce soir. Pour de bon. Pas en dinette.
PIERRE
Ça m'est bien égal, oh ! la la ! Pour une prune ou un vieux biscuit, je m'en moque un peu !
BLANCHE
Oui, mais si c'est de Tentremets, qu'estce qui bisquera?
PIERRE
Et puis, si on m'ennuie, je sais bien ce que je ferai, moi. Je partirai bien loin, dans des endroits où il fait froid, et puis
LA DINETTE 113
on me volera pour être ramoneur. Et puis alors papa et maman pleureront, qu'il sera bien temps ! que ça sera bien fait pour eux î
MARIE-LOUISE
Ne l'écoute pas, Blanche, il dit des vilaines choses qui font de la peine à la sainte Vierge.
PIERRE
Mais oui, je les dis ! Mais oui, je les dis ! Mais oui, je les dis !
THÉRÈSE, d Blanche et à Marie -Louise.
Savez-vous ce qu'on va faire ? On va inviter à dîner les poupées.
MARIE-LOUISE
Oh! oui.
BLANCHE
Toutes les poupées ?
THÉRÈSE
Pas toutes. Parce qu'il y en a une bonne
ll4 G EST SERVI
moitié qui sont dans Tarmoire et que j'ai pas la clef.
PIERRE
Faut la demander. Etpuis,pas besoin...
Avec un tire-bouton, on peut casser la serrure.
THÉRÈSE
En voilàune jolie idée ! D'ailleurs, non, ça ferait trop de poupées. Y aurait jamais assez de quoi nourrir tant de monde. Devine, Blanche, combien que j'ai de filles?
BLANCHE
Je ne sais pas. Quatre.
THÉRÈSE
Dix-sept, madame la baronne, croyezvous ? Et qu'elles me causent bien du tourment, allez î Ces enfants-là me feront mourir. Écoutez tous que je vous les dise. Y a Reine, une, Fanchette, deux, Jacqueline, trois. Brebis, quatre, Ursule, cinq,
LA DINETTE 115
Lolotte, six, qui a eu les depxyeux crevés par un chat gris.
MARIE-LOUISE
Ya-t-il longtemps ?
THÉRÈSE
Je ne me rappelle plus. C'est arrivé pendant que j'étais pas là. C'est toujours comme ça que les malheurs arrivent : dès qu'on tourne la tête, crac ! ... Y a Victoire, sept, qui a un pied qui n'est pas à elle, un pied d'autrui, comprenez-vous? Benjamine, huit, une Alsacienne, une Pairapolaise, une pêcheuse de Boulogne, une Bretonne, une Tyrolienne, fait treize. Ah ! y a Roma, qui est grande comme un petit poupon. C'est la plus grande. C'est bonpapa qui me l'a rapportée dans sa valise d'Italie, quatorze. Et puis alors quinze, seize et dix-sept, c'est des toutes petites mignonnettes grandes comme mon doigt.
Voilà toutes mes filles. J'espère que j'en ai, de la maman !
PIERRE
Pourquoi que les garçons n'ont pas de poupées ?
THÉRÈSE
Parce que vous les casseriez et que vous leur feriez du mal.
PIERRE
C'est pas vrai.
BLANCHE
Tu casses bien tes soldats de plomb !
PIERRE
C'est pas la même chose. C'est des soldats, c'est brave, ça peut être cassé; tandis que les poupées^ c'estdesfîlles, molles, je leur y ferais pas de mal. Ça m'amuserait bien, moi, d'en avoir une, de poupée. Je lasoignerais, j'y poserais des cataplasmes. Et puis, dame, faudrait, par exemple, qu'elle obéisse !
LA DINETTE 117
MARIE-LOUISE
Et si elle ne veut pas ? Si c'est une obstinée?
PIERRE
Je la pique avec des épingles, tiens !
BLANCHE
Oh! que tu es laid !
PIERRE
Toi, laisse-moi, ou je te pince. Ditesmoi donc, pourquoi les poupées c'est toujours des filles? Pourquoi qu'il n'y a pas de poupées garçons?
THÉRÈSE
J'en sais rien. C'est comme ça.
PIERRE
Au moins quelques-uns de garçons, pour tant de filles ! Je vois, au jardin d'Acclimatation, dans l'endroit où que senties poules, y a toujours un coq.
BLANCHE
C'est vrai.
PIERRE
Devrait y avoir des coqs de poupées, pour que les garçons jouent avec.
MARIE-LOUISE
Mangeons. On parle et puis on mange pas.
PIERRE
Oui. Qu'est-ce qu'y a pour avaler?
THÉRÈSE
Tout à l'heure tu disais que t'avais pas faim.
PIERRE
Maintenant si.
THÉRÈSE
Y a de l'omelette an chocolat^, du canard.
MARIE-LOUISE
Du canard comment?
THÉRÈSE
Au chocolat.
LA DINETTE 119
PIERRE
Et puis quoi?
THÉRÈSE
Et puis des asperges au chocolat, avec de la crème au chocolat.
PIERRE
Mais c'est du chocolat tout le temps?
BLANCHE
T'aimes pas?
PIERRE
Si, mais c'est trop. Et puis laisse-moi, ou je te pince.
THÉRÈSE
Faut bien. Nous n'avions pas autre chose que deux grandes tablettes pour le dîner.
PIERRE
Qu'est-ce que c'est que ça qui fait les asperges?
THÉRÈSE
C'est des bouts de bois d'allumettes.
PIERRE
Et ça qui fait le canard ?
BLANCHE
C'est des gros bouchons de bouteilles de Champagne, avec du persil.
PIERRE
C'est ça qu'est bon, le Champagne !
BLANCHE
T'en as bu?
PIERRE
Un peu, une fois, à la fêle de mon frère Paul.
MARIE-LOUISE
On dit que ça pique.
PIERRE
Ça pique et ça mousse comme de la friture. Et puis, ça a un petit goût dans le nez. C'est vraiment bon.
MARIE-LOUISE
Ça doit coûter cher?
LA DINETTE 121
PIERRE
Très cher.
BLANCHE
Plus cher qu'une montre?
PIERRE
Je crois bien !
BLANCHE
Faut être riche pour se nourrir de cette affaire-là !
MARIE-LOUISE, d Pierre.
Est-ce que t'es riche, toi ?
PIERRE
J'ai neuf francs.
MARIE-LOUISE
Mais non, pas toi. Tes parents?
PIERRE
Je ne sais pas. Mais ils doivent...
BLANCHE
Combien qu'ils ont de millions?
PIERRE
Pas beaucoup, je crois. Mais ils en ont bien une vingtaine ! Et les tiens ?
BLANCHE
Oh! papa et maman, ils ne sont pas riches. Bien sûr, ils n'ont pas plus de mille francs.
PIERRE
Mais, vous avez des voitures et des chevaux?
BLANCHE
C'est pas une raison. Papa et maman me disent tout le temps : (c Nous n'avons pas le sou, ma petite fille... »
PIERRE
Tout ça, c'est des blagues pour vous faire avoir des prix. Et toi, Thérèse, combien qu'il a de millions, ton père?
THÉRÈSE, cherchant à être modérée.
Huit... neuf.
LA DINETTE 123
PIERRE
Pas plus ?
THÉRÈSE
Je ne sais pas. Il a toujours ses clefs. J'ai pas regardé dans le tiroir de son bureau. Peut-être qu'il en a davantage.
PIERRE
S'il est aussi pauvre, ah ben^ je comprends qu'il ne peut pas vous payer du Champagne.
THÉRÈSE
Mais si, il pourrait très bien. Seulement, voyons ? ça n'est guère du vin pour les petites filles.
MARIE-LOUISE
Nous en boirons plus tard, quand nous serons des femmes.
THÉRÈSE
A notre première communion.
PIERRE
Je pense à une chose : les prêtres, est-
ce que ça aurait le droit de boire du Champagne en disant sa messe?
BLANCHE
Oh ! qu'est-ce que tu dis là?
PIERRE
Dame. Pourquoi pas! Laisse-moi, ou je te pince, Blanche? On m'a dit qu'ils buvaient du vin blanc.
THÉRÈSE
Du vin blanc?
PIERRE
Mais oui.
Du vin blanc ? C'est donc pas le sang du bon Dieu?
PIERRE
Si, c'est le sang. Seulement c'est du vin blanc qu'ils appliquent dans leur pensée comme si c'était le sang. La même chose que pour la dînette. Ils se figurent.
LA DINÈTTË 125
THÉRÈSE
J'y suis. C'est égal... si je voyais un prêtre boire du Champagne, comme nous, dans un grand verre en bonnet pointu, ça me ferait un drôle d'effet. Il me semble qu'il commettrait un péché !
MARIE-LOUISE
Pas mortel.
THÉRÈSE
Enfin, j'aimerais pas voir ça.
BLANCHE
Mais le pape?...
THÉRÈSE
Quoi?
BLANCHE
Il a le droit, lui, de boire du Champagne et de faire tout ce qu'il veut ?
THÉRÈSE
Je ne crois pas.
BLANCHE
Maissi,jet'assure. Puisque c'est lepape.
marie-louise Ça doit être agréable d'être le pape.
PIERRE
Oui. Ça m'amuserait bien toutde même.
Surtout d'avoir un trône.
THÉRÈSE
On est sûr d'aller au ciel.
PIERRE
Mais y a pas que lui, quoi donc ! Nous irons tous au ciel !
MARIE-LOUISE
Si nous sommes sages.
PIERRE
Est-ce que nous ne sommes pas sages?
BLANCHE
Pas toujours. Pas quand tu dis que tu vas me pincer.
PIERRE
C'est pour rire. Je le dis, mais je ne le fais pas.
LA. DINETTE 127
BLANCHE
Ta le fais bien quelquefois.
PIERRE
C'est encore pour rire.
BLANCHE
Si je te le faisais, moi?
PIERRE
C'est pas aux petites filles à pincer les petits garçons. Ça serait le monde renversé.
THÉRÈSE
Eh bien, vous voyez, avec votre bavardage, nous allons manger froid. Tout notre bon petit dîner va être gâché.
MARIE-LOUISE
Tant pis. Faut le manger tout de même.
BLANCHE
Moi, j'ai plus faim. Tout le temps cette peur d'être pincée, ça m'a coupé l'appétit.
THÉRÈSE
En ce cas, tu vas nous faire la lecture,
veux-tu? Comme on fait dans les couvents, pendant le réfectoire.
BLANCHE
Je veux bien.
PIERRE
Et puis, tâche de bien lire, ma petite? Ou gare. Qu'est-ce que tu vas nous lire ?
BLANCHE
Voulez-vous que je vous lise ma petite histoire de France. C'est très joli. C'est tous les rois de France en poésie, comprenez-vous! Tenez, je vais vous en dire un ou deux. {Elle rit.)
Louis six, dit le Gros, sut abaisser les grands; Il affranchit les serfs et régna vingt-neuf ans.
MARIE-LOUISE
Qu'est-ce que ça veut dire?
BLANCHE
Je ne sais pas. Tenez, en voilà un autre.
LA. DINETTE 129
Aidé de Du Guesclin, Charles V, de la France Repousse les Anglais, et règne avec prudence.
PIERRE
Ça ne m'amuse pas. Autre chose !
BLANCHE
Alors, je vais vous lire dans la « Vie des Saints. »
C'est amusant, les saints ?
THÉRÈSE
Mais oui, parce qu'il y a les miracles.
PIERRE
C'est vrai. (A Blanche,) Mais alors^ choisis un saint qui en ait des paquets.
BLANCHE
Ecoutez celle-là, c'est l'histoire de...
PIERRE
T'as pas l'histoire d'un martyr, où il y aurait des lions? beaucoup de supplices?
MARIE-LOUISE
Oh! oui, des lions?
BLANCHE
Je vais toujours vous lire celle de sainte Lucie.
MARIE-LOUISE
Y a-t-il des lions ?
BLANCHE
Je ne me rappelle plus. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a été bien malheureuse, cette pauvre sainte.
PIERRE
Va, alors, va.
BLANCHE tousse et lit posément.
Sainte Lucie était d'une famille noble et chrétienne de Catane en Sicile...
THÉRÈSE, servant, à Marie-Louise.
Un peu de canard au chocolat, madame?
MARIE-LOUISE
Je vous remercie mille fois, madame.
BLANCHE
... Un jour qu'elle dormait, tout à coup sainte Agathe lui apparut, entourée
LA DINETTE 131
d'anges, toute couverte de diamants et de perles précieuses. Et elle lui dit...
THÉRÈSE à Marie-Louise qui fait du bruit. Chut.
BLANCHE
Elle lui dit : Ma chère Luce, etc. (lis écoutent.)
PI::TITE table D'HOTE
Dans un trou de lîrt^taj^^ne, un nom en ker, en off en ven, comme vous voudrez. A onze heures, il y a la grande table d'hôte. Et à midi, c'est la petite, qui paye plus cher parce qu'on est « mieux soigné. »
La petite table dhôte, — le jour où celui que nous appellerons Le Parisien, arrivé de la veille pour être tranquille et faire une cure de bon air, s'y asseoit pour la première fois, - la petite table d'hôte comprend :
l's MONSIEUR HALÉ. — Treutc-huit ans, le cou nu, sanguin, en casquette de flanelle.
La dame au l'ETiT chien. — Trente-neuf ans, une grosse qui fait la gentille, béret bleu. Son toutou, un roquet blanc, mauvais commi un porc-épic.
U.N monsieur qui a beaucoup voyagé. — Cinquante ans.
La dame âgée qui .ne dit rien. — Soixante ans.
La mère désagréable.. — Et qui prend des poudres,
des pilules. Cinquante-huit ans, une perche. Et ses
deux filles, à savoir :
Lucienne.'— Brune. Dix-sept ans, la perche aînée.
C'est celle qui chante le soir, dans le salon. Fabienne. — Brune. Quinze ans, la perche cadette.
Bien douce, bien complaisante.
Le MONSIEUR QUI EST DANS LES vins. — Quarante-huit
ans. Et son Qls qui s'appelle :
Ferdinand. — Un peu faible d'esprit. Seize ans. Rit
bête et mange en tachant la nappe.
Telle est la petite table d'hôte quand Le Parisien s'y
asseoit, le lendemain de son arrivée. Il est arrivé la
nuit. A table, il est placé entre Ferdinand à sa droite,
et la dame au petit chien à sa gauche. Tout de suite, la conversation devient générale.
LE MONSIEUR DANS LES VINS
Je ne sais pas si vous êtes comme moi. Depuis que je suis ici, je dévore. Seulement, je ne bois pas. Je ne peux pas. 11 n'y a rien à boire.
LE MONSIEUR HALÉ
Le cidre ?
LE MONSIEUR DANS LES VINS
Ignoble.
PETITE TABLE d'HÔTE 135
LA DAME AU CHIEN
On dit d'ailleurs que c'est détestable pour restomac.
• LE MONSIEUR HALÉ
Souverain pour la vessie.
LA DAME AU CHIEN
Nous, nous buvons le petit vin du pays. C'est un tout petit vin léger, mais il n'est pas mauvais. {Embrassant le toutou qui est sous sa serviette .) N'est-ce pas, chérubin ?
LE PARISIEN, froid mais pince-saris-rire. Vraiment, madame, cette jolie petite bête...
LA DAME AU CHIEN
Boit du vin pur, mais oui, monsieur, avec un biscuit trempé.
LE PARISIEN
Etonnant! Est-ce que c'est elle-même qui le trempe ? [Ferdinand rit et renverse son verre.)
13G c'est servi
LE MONSIEUR DANS LES VINS
Tu vois? [Appelant la servante,) Julia!
deux serviettes propres, là... Et puis, épongez. [Au Parisien.) Je vous demande pardon, monsieur.
LE PARISIEN
Il n'y a pas de mal, monsieur.
LA MÈRE DÉSAGRÉABLE
Une nappe toute blanche.
LUCIENNE, à la dame au chien.
Et ça ne le grise pas?
LA DAME AU CHIEN
Rien ne le grise. Rien ne lui fait du mal. Il mange de tout. Il n*y en a pas comme lui. C'est le plus joli chien de Paris. On m'en a offert mille francs. Je n'ai pas d'enfant, et je crois que je mourrais si je le perdais. Son père est comme moi, aussi bête.
LE PARISIEN, é tour (liment»
Quelle est la race de sôn père?
PETITE TABLE d'hÔTE 137
LA DAME AU CHIEN
Son père, c'est mon mari.
LE MONSIEUR DANS LES VINS
Quand vient monsieur ?
LA DAME AU CHIEN
Nous l'attendons demain. {Au toutou.) N'est-ce pas, chéri, c'est demain qu'il sera là, père? Oh! comme nous aimons ce père!
LA MÈRE DÉSAGRÉABLE, Œu Parisien.
Voulez-vous, s'il vous plaît, me passer le menu, monsieur? [Il le lui passe. Elle lit tout haut.) Crevettes, merlan au beurre, petits homards sauce portugaise, turbot au blanc, coquilles Saint-Jacques, cabillaud... {S' interrompant) Qu'est-ce que c'est que ça, cabillaud, c'est de la viande ?
LE MONSIEUR QUI A VOYAGÉ
Non, c'est du poisson. Sa chair rappelle assez celle d'un poisson qu'on trouve en Finlande.,.
le monsieur halé C'est insupportable ici ! On n'a qu'une viande et qu'un légume pour dix plats de poisson.