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DE LA PROPRIÉTÉ
Lettre au Sénateur Lampertico
LETTRE AU SÉNATEUR LAMPERTICO d)
Monsieur,
Les sophismes dont les diverses écoles économiques ont successivement essayé d'étayer la propriété, la rente, l'intérêt de l'argent, etc., ont été si souvent et si complètement percés à jour par la critique socialiste que le besoin d'une mille et unième réfutation ne se faisait pas sentir.
Mais devant les prétentions affichées par une soidisant nouvelle économie politique, dont vous êtes en Italie la plus haute personnification, en présence surtout du défi qui termine le troisième volume de votre Economie des Peuples et des Etats, j'ai pensé qu'il ne nous convenait pas de paraître fuir le débat sous prétexte que
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
Et c'est pourquoi — bien que Ton puisse dire de la majeure partie de vos arguments que « ce sont toujours les mêmes chiens sous un autre collier » — je vous
(l) Ecrite en 1876 — lorsque les cinq années de prison auxquelles il avait été condamné pour avoir mis au service de la Commune son journal, les Droits de l'Homme, de Montpellier, tenaient Jules Guesde hors de France — cette lettre était une réponse à l'ouvrage de Lampertico, \ Economie des Peuples et des Etats, qui venait de paraître. Elle fut éditée en italien par la Plèbe, à Milan, en 1877, et n'a jamais été publiée en français.
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adresse ' cette première lettre, à laquelle vous ne répondrez pas — et pour cause.
Avant d'entreprendre la justification, non pas en droit, mais économique, de la propriété, tombée ainsi au rang de simple « moyen », vous reconnaissez, avec et après Laveleye, que la propriété individuelle ou, comme vous l'appelez, « exclusive et perpétuelle », n'a pas toujours existé, qu'elle est, au contraire, relativement nouvelle. Vous dites :
« La propriété se manifeste d'abord sous forme collective, et seulement dans le cours du temps d'une manière distributive ; et même lorsque, de la communion générale d'usage et de domaine, les biens passent à une communauté ou à une personne déterminée, il se continue sous diverses formes une certaine participation de tous à la chose, quoiqu'elle ait cessé d'être commune, etc. (page 35). »
Aveu précieux, par parenthèse, et qui — puisque la propriété individuelle a été longtemps ignorée des sociétés humaines — ne laisse d'autres ressources que la calomnie aux économistes, vos confrères, qui nous accusent de poursuivre le renversement de toute société, parce que nous voudrions ramener la propriété à son origine collective ou sociale.
Mais si vous admettez que la propriété est « loin de présenter en tout temps cette forme unique que nous sommes habitués à nous représenter non seulement comme dominante, mais comme essentielle », vous affirmez que la forme actuelle ne fera pas place à une autre, qu'elle doit être regardée comme définitive. Si vous confessez que « certaines coutumes encore aujourd'hui existantes dans quelques régions ne sont
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pas une curiosité accidentelle et extraordinaire, mais le vestige d'une longue période collective », vous niez qu'elles puissent être considérées comme « capables de nouvelles et de plus larges applications pour l'avenir ».
En attendant, vous n'appuyez cette double assertion d'aucune preuve, de façon que votre argumentation se réduit à ceci :
La propriété se présente dans le passé « en état de transformation successive et continue » : donc, elle ne se transformera plus. Elle a toujours eu jusqu'à nos jours un caractère collectif ou social qu'elle conserve encore par endroit : donc, elle ne le réacquerra jamais.
Quelle logique ! quel souci surtout de l'expérience pour un partisan déclaré de la méthode expérimentale !
Quant à votre justification de la propriété, à laquelle j'arrive sans plus tarder, elle est à la fois d'ordre productif et d'ordre distributif :
1° La propriété répondrait mieux que tout autre système à la loi du minimum d'e&orts pour un maximum de résultat ;
2° Elle n'excluerait pas, « pour qui en est privé, une participation aux biens eux-mêmes, participation qui, étant admise la communauté des biens, serait très inférieure ».
La même théorie avait déjà été exprimée en d'autres termes par M. Luzzati, l'année dernière, lorsque, dans son discours d'inauguration de la Société pour l'encouragement des Etudes économiques de Padoue, il fondait la propriété sur la « nécessité », au point de vue de la production, et sur ce que « tout autre régime engendrerait des maux infiniment supérieurs ».
Mais, tandis qu'il se bornait à affirmer, vous avez
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essayé de démontrer ; et cet essai de démonstration démontre trop l'impossibilité de toute justification de la propriété pour que je résiste au plaisir de vous le laisser exposer vous-même, dans tous ses détails.
La propriété individuelle et héréditaire, écrivez-vous, est le rapport entre l'homme et les choses qui est le plus favorable à la production, c'est-à-dire « qu'avec elle la somme des biens s'accroît davantage ». Et à l'appui, vous formulez les quatre propositions suivantes, qui constituent une espèce de genèse explicative et historique, pu subjective et objective, de la propriété, et que j'examinerai au fur et à mesure :
« \re proposition : Sans possession individuelle du sol — au moins momentanée, jusqu'à la récolte — pas de mise en culture :
« Tant que l'on vit des fruits que la terre donne spontanément, on ne reconnaît pas la nécessité de sa possession stable et exclusive par quelqu'un en particulier et on continue à en jouir comme d'une chose commune à laquelle tous participent.
« Mais lorsque l'on commence à confier au sol des semences et à cultiver le terrain, alors, nécessairement, l'homme fait acte d'appropriation, au moins temporaire, jusqu'à la moisson (page 37).
« Pour se résoudre à cultiver la terre, il faudra au moins l'avoir en sa possession pendant tout le temps qui s'écoule entre les semailles et la récolte (page 40). »
Rien de moins exact, en fait.
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Historiquement, dans le passé, la terre est cultivée par qui ? Par des hommes qui, loin de la posséder même provisoirement, ne se possèdent pas eux-mêmes, esclaves blancs et noirs, serfs, qu'il suffit d'un caprice du maître ou du seigneur pour enlever à la charrue et jeter aux murènes ou envoyer à la potence.
Actuellement encore, la terre est en majeure partie cultivée par qui ? Par des non possédants, qui n'ont rien à voir dans la récolte et qui ne se résolvent à la cultiver que pour manger, ou plus exactement pour ne pas mourir de faim.
Ce qui est vrai, c'est que dans sa pleine liberté d'action, c'est-à-dire si un refus de sa part n'eût pas été pour lui un arrêt de mort, l'homme n'aurait évidemment consenti à mettre de son travail dans la terre qu'autant que le produit de ce travail lui aurait été assuré. Mais qui ne voit qu'étant donnés des hommes dans le sens humain du mot, réfléchis, développés, le sol pouvait être mis en culture et sa possession continuer à rester collective ?
Il aurait suffi d'une convention, d'un accord entre eux d'après lequel la récolte aurait appartenu à chacun des membres de la collectivité au prorata de sa participation à la culture. Ce n'est donc pas la mise en culture du sol, les exigences de cette mise en culture qui ont amené la possession individuelle du sol, mais le peu de développement, le peu d'humanité de l'homme d'alors, son ignorance, pour ne pas dire son animalité, au moment où la terre a commencé à être cultivée — ignorance qui ne lui faisait trouver de garantie contre le danger d'avoir cultivé ou travaillé en vain que dans l'incorporation du sol à sa personne.
Une autre raison de cette possession individuelle
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jîrimitive du sol — qui n'a, elle aussi, rien à faire avec sa mise en culture — doit être cherchée dans l'étendue du sol cultivable par rapport à la population, lors de la première culture foncière — étendue qui se prêtait merveilleusement, en même temps qu'elle devait inciter, à la répartition du sol entre ceux qui le cultivaient.
« 2™^ proposition : Sans possession prolongée du sol par le même individu, pas de culture continue et améliorée ; en un mot, pas de véritable et réelle culture :
« Au fur et à mesure que l'on emploie plus de soins et de dépenses à défricher et à cultiver les terrains, le domaine s'y établit avec plus de force, d'autant plus durable, d'autant plus plein que l'on y applique plus d'industrie et de capital. Cela est si vrai que la propriété ne se constitue que beaucoup plus tard sur les biens qui, comme les bois, sont plus longtemps laissés à leur état de nature (page 37).
« Pour que ne manque pas le motif à enfouir dans le sol toujours plus de capitaux, il est nécessaire que le profit soit assuré à celui qui va opérant cette bienfaisante accumulation de richesses (page 38).
« La terre ne donne tout le revenu dont elle est capable qu'autant que la culture est distribuée et alternée par un bon système d'assolement. D'où la nécessité de posséder la terre durant le nombre d'années qu'il faut pour que s'accomplisse cette succession de cultures diverses qui forment un ensemble (page 40).
« Pour que nous nous appliquions à une culture toujours plus active, il nous faut la sécurité de posséder la terre tout le temps qui nous permettra de nous refaire de nos dépenses (page 40). »
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Toujours la même confusion ! Avec cela vous avez sans doute démontré que, sans une possession plus ou moins longue du sol, l'homme ne se serait pas décidé à « activer » la culture — ce que personne, que je sache, ne s'est avisé de contester ; mais vous n'avez pas établi — ce qui était l'important — que cette possession prolongée doive être individuelle.
Etant admise même votre distinction entre le capital et le travail, en quoi la possession collective du sol aurait-elle été contradictoire ou contraire au passage de la culture simple à la culture intensive ? Au lieu d'une répartition entre les membres de la collectivité proportionnellement au seul travail, nous aurions eu une répartition proportionnelle à la fois au travail et au capital « incorporés dans le sol ». Et voilà tout.
Mais il y a plus. Loin de trouver un obstacle dans la possession collective du sol, la culture savante, dispendieuse, dont la rétribution s'effectue en de nombreuses années, l'appelait, l'exigeait, pendant qu'elle excluait, au contraire, la possession individuelle — et qu'elle l'aurait, en réalité, exclue, si la possession fondée sur la culture et proportionnelle à l'intensité de la culture dont vous nous racontez le roman n'était pas remplacée dans l'histoire par la possession issue de la force.
Si, en effet, lorsque les rapports de l'homme avec la terre se bornaient au plus superficiel des labours, la possession individuelle n'était pas — au point de vue économique — complètement inadmissible, c'est que la culture ainsi comprise et pratiquée était, pouvait être individuelle sans inconvénients, sans pertes.
Mais lorsqu'il s'est agi « d'accumuler de l'industrie dans la terre », qui oserait soutenir que la culture individuelle était encore économiquement suffisante,
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^c'est-à-dire qu'il était possible, sans entraver, sans restreindre la production, de limiter cette « accumulation » à « l'industrie » d'un seul homme, transformé pour cela en possesseur exclusif ? Or si, pour être intensive, la culture devait être de plusieurs, si elle était — et qui oserait le contester — d'autant plus intensive qu'eille était d'un plus grand nombre, si, d'autre part, comme vous l'écrivez, « pour que Ton active la culture il faut que le profit en soit assuré à qui a été l'activant », comment la possession aurait-elle pu être individuelle ou d'un seul ?
« 3"^ proposition : Cette possession prolongée, bien que ne constituant pas encore la propriété, s'en rapproche et doit s'en rapprocher le plus possible pour donner économiquement le plus grand profit :
« Nous n'aurons pas encore avec cela justifié l'éternité de la propriété ; mais nous sommes déjà arrivés à justifier comme nécessaire une possession qui, pour la plénitude des facultés et pour le large espace de temps, se rapproche toujours plus de la vraie propriété,..
« Continuons, en attendant, à considérer comment ces mêmes relations entre l'homme et les biens, qui ne constituent pas encore une propriété, doivent toujours cependant, le plus possible, participer de celle-ci pour économiquement donner le plus grand profit.
« Un admirable exemple nous est fourni par l'agriculture lombarde dans les améliorations, etc. ; il s'agit du système des consignations et du bilan agraire (page 42). »
Impossible d'entasser plus de sophismes en moins de lignes !
D'abord — - faut-il vous le répéter — vous n'avez pas
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justifié la possession prolongée du sol par l'individu, vous n'avez pas même réussi à justifier la possession individuelle momentanée, annuelle. Mais en fût-il autrement, fût-elle aussi indispensable au progrès de l'agriculture qu'elle lui est nuisible, que la possession individuelle du sol, aussi prolongée qu'on le voudra, ne se rapprocherait pas pour cela de la propriété — et ne devrait pas surtout s'en rapprocher.
Si vous quittez un moment votre chaire de professeur et votre siège de père-conscrit et que vous jetiez les yeux autour de vous, que voyez-vous en Italie, en Angleterre, en Allemagne, partout ? Des millions et des millions d'hommes courbés sans trêve ni merci sur une terre dans laquelle ils mettent plus que leur temps, plus que leurs sueurs, leur vie même (notamment dans Vagro romano, les rizières lombardes, les maremmes toscanes, etc.). Or, cette terre, qui depuis des siècles qu'ils la cultivent de père en fils est devenue, on peut le dire, leur création, la possèdent-ils? Non. Et qui la possède ? Un petit nombre d'oisifs qui ne la connaissent que par l'intermédiaire de la rente qu'ils en tirent.
Ce qui constitue la propriété, la « vraie propriété », est donc la possession sans travail, avec son corollaire obligé de travail sans possession.
Et vous osez écrire qu'il y a quoi que ce soit de commun entre cette propriété et la possession du sol telle que vous venez de l'imaginer et de l'expliquer, c'est-à-dire fondée sur le travail, sur la nécessité, pour qu'un homme incorpore librement de son travail dans le sol, qu'il soit sûr de jouir du produit de ce travail, proportionnelle en durée à l'intensité du travail ainsi incorporé, et cessant par suite avec lui !
Mais continuons à observer vos propriétaires. Où
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vivent-ils pour la plupart ? Dans les villes. Et quelles sont leurs plus grandes dépenses ? Celles dites de luxe : chevaux, domestiques, toilettes, spectacles, etc. C'est-àdire que ce qu'ils prennent à la terre, à cette terre qu'ils ne cultivent pas, est consommé par eux improductivement.
La propriété n'implique donc pas seulement la faculté de posséder sans travailler, mais encore celle de consommer sans reproduire, c'est-à-dire de détruire la production d'autrui.
Et à vous entendre, il faudrait, pour obtenir son maximum de productivité, que la possession motivée par la production et étendue en vue de la production se rapprochât le plus possible de cette propriété exclusivement consommative ou destructive !
Ce n'est pas sérieux ?
Quant à « l'admirable exemple » que vous puisez dans la culture lombarde, il est « admirable », en effet, mais pas dans le sens où vous l'invoquez, au contraire, contre la transformation de la possession en propriété. « Ces ouvrages d'irrigation », à qui sont-ils dus ? Au propriétaire? Non. Au fermier, c'est-à-dire à qui cessera de posséder le sol le jour où il cessera d'y mettre de son industrie. Et pourquoi a-t-il ainsi accumulé de son industrie dans la terre lombarde ? De votre propre aveu, parce que, grâce à un système de fermage particulier, il était certain de la « pleine compensation de ses efforts » (déduction faite cependant du loyer payé au propriétaire). Or, quel est aujourd'hui l'obstacle à ce que ce tout puissant mobile delà production, la « pleine compensation des efforts » du producteur ou la rémunération du travail par le produit même du travail, soit étendue à toutes les branches de l'industrie humaine?
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Précisément cette propriété individuelle avec ses prélèvements opérés sur le produit du travail d'autrui sous forme de rente, d'intérêt, etc.
« 4™« ipropositxon : De r impossibilité de fixer dans le temps une limite à l'efficacité de l'industrie incorporée dans le sol naît la nécessité de la perpétuité de la possession ou la propriété, qui n'est, en réalité, « qu'une des applications de la loi naturelle de continuité » :
« Qui tracera une limite au delà de laquelle le rendement deviendrait un excédent de la compensation due à l'emploi du capital et du travail ?
« C'est ici que commenceraient à avoir aspect de vérité les accusations contre la propriété, si, dans la lenteur et la sécularité avec lesquelles s'accomplit la rétribution du sol, ce point pouvait être établi.
« Il en est de la propriété comme de la vie, l'aujourd'hui ne peut se concevoir que comme la préparation du demain, la continuation de l'hier. Et, en réalité, pendant que se terminerait la longue période nécessaire à la réintégration des grands frais d'ameublement du sol, d'autres sont venus successivement s'accomplir (page 45). »
On croit rêver en lisant de pareilles choses.
Comment ! C'est parce que la rétribution du sol s'opère « lentement et séculairement », c'est parce qu'on ne saurait « tracer une limite au delà de laquelle le rendement devient un excédent de la compensation due à l'emploi du capital et du travail » ; c'est, en un mot^ afin que la crainte d'être volé n'empêche pas fermier et journaliers de mettre dans la terre, l'un le plus de capitaux, les autres le plus de travail possible, que la
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terre a dû être attribuée pour toujours, à qui ?... A un tiers, qui ri* y met, lui, ni sueur, ni argent et se borne à prélever, sous le nom de rente ou de loyer, le plus qu'il lui est possible sur le produit du travail des journaliers et des capitaux du fermier?
Et ne dites pas qu'à l'origine journalier, fermier et propriétaire ne formaient qu'une seule et même personne, ou qu'en d'autres termes le premier possesseur de la terre, dont la possession a été ainsi changée en propriété afin d'activer la culture, y mettait ses propres capitaux et son propre travail, — ou je vous répondrai :
1** Que votre hypothèse est démentie par les faits et que — toutes les pages de l'histoire le crient — les premiers possesseurs du sol n'ont pas été des cultivateurs, mais des conquérants ;
2° Qu'en admettant que la culture et non la conquête se trouvât à la source de la propriété individuelle, s'il a fallu au premier cultivateur, pour faire rendre à la terre tout ce dont elle était capable, que l'éternisation de la possession lui assurât la « compensation intégrale » du travail et des capitaux par lui employés, cette éternisation de la possession, ou la propriété du sol par eux cultivé n'était pas moins nécessaire, et pour les mêmes motifs, aux cultivateurs qui devaient suivre et qui ont suivi, et que, comme la propriété du premier excluait la propriété des autres, la transformation de la possession momentanée en possession définitive, héréditaire, ne pouvait activer, augmenter un instant la production que pour V entraver et la paralyser à tout jamais.
Cette succession non interrompue d'elîorts et de soins dont la terre a dû être l'objet pour produire tout ce dont elle est capable, et l'impossibilité qui en découle de déterminer, avec la part de productivité acquise qui
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revient à chacun, la part du produit qui doit lui être attribué — dont vous prétendez, je ne sais par quel miracle d'aveuglement ou de mauvaise foi, faire surgir la propriété individuelle — constituent les plus puissants arguments en faveur de la propriété collective, qui répond seule aux nécessités de la production maxima.
Pour qu'il en fût autrement, pour que la propriété individuelle fût, je ne dis pas inséparable, comme vous le voulez, de la production maxima, mais seulement compatible avec elle, il faudrait deux choses :
1° Que les propriétaires eussent intérêt à produire le plus possible ;
2° Qu'ils en eussent les moyens.
Conditions dont ni l'une ni l'autre n'est remplie par la propriété individuelle.
i'' Les propriétaires n'ont pas intérêt à faire rendre à la terre tout ce dont elle serait capable :
a) Voyez plutôt ce qu'ils entendent par « une bonne année ». Est-ce l'année la plus abondante en grain, vin, etc. Nullement, Xexcédance de l'offre sur la demande effective, en abaissant, en avilissant les prix, réduisant à la fois leurs bénéfices sous la forme rente et sous la forme profit ou intérêt des capitaux engagés. N'écrivez-vous pas vous-même, au chapitre de la Rente, page i36 : « La rente s'abaisserait ou s'évanouirait par le fait d'une plus grande offre ou quantité de produit » ? Quoi d'étonnant, dès lors, que les propriétaires évitent de dépasser le quantum de production au delà duquel leurs rentes « s'évanouiraient ».
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" h) Combien de terres, comme XAgro romanoy qui, livrées à la culture, amendées, irriguées, travaillées, doubleraient, sinon plus, la production agricole? Mais à l'état de vaine pâture, c'est-à-dire sans dépenses, sans soucis, le revenu qu'elles fournissent à leurs propriétaires princiers suffit et au delà à tous leurs besoins et leur enlève jusqu'à l'idée de les mettre en valeur.
c) Niera-t-on, enfin, qu'étant donné un ducdeCleveland, de Devonshire ou de Northumberland, avec 102.785, 132.990 et 186.397 acres de terre, dans l'Angleterre proprement dite seulement, d'une valeur locative annuelle de 2.294.625, 3.5io.75o et 4.401.100 francs, la production cesse d'être non seulement l'unique, mais le principal intérêt de semblables propriétaires ? Que parcs, villas, chasses représentent pour ces archimillionnaires une satisfaction infiniment supérieure à celle qu'ils retireraient de quelques centaines de milliers de francs de plus dans leur caisse ?
2*? Les propriétaires n'ont pas les moyens de faire rendre à la terre tout ce dont elle serait capable :
d) La petite culture, qui résulte du morcellement de la propriété ou de la multiplication des propriétaires, limite la productivité terrienne à la quantité de capital ou, de crédit dont disposent ces derniers, en même temps qu'elle augmente les frais de production, ce qui est un autre genre de limitation. C'est ainsi, par exemple, qu'en France, où domine la petite propriété depuis 1789, le rendement du blé a toujours été inférieur au rendement obtenu en Angleterre (i9,3 boisseaux par acre, en 1872, contre 28 dans la Grande-Bretagne).
h) La grande culture — que permet la grande
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propriété maintenue législativement, comme en Angleterre, par le droit de primogéniture ou reconstituée spontanément par l'impossibilité pour le paysan possesseur d'un lopin de terre de soutenir la concurrence du gros propriétaire, son voisin — la grande culture, bien que se présentant tout d'abord sous un jour plus favorable à la production, aboutit au même résultat limitatif par une autre voie :
Son écueil est le salariat dont, avec la propriété individuelle, elle est inséparable.
Le cultivateur salarié, c'est-à-dire rétribué arbitrairement, indépendamment du résultat ou du produit obtenu, n'apporte à son travail ni le soin, ni l'énergie qu'il pourrait.
D'autre part, l'insuffisance du salaire réduit au delà de ce qu'il est possible d'imaginer sa capacité productive. Ne résulte-t-il pas des études physiologiques les plus sérieuses (1) que pour obtenir son maximum de rendement, l'organisme humain a besoin, par vingt-quatre heures, d'une quantité et d'une qualité d'alimentation correspondant à i.5oo grammes de pain et à 1 kilogramme de viande, avec leurs accessoires obligés en boissons? 1 kilogramme de viande et i.5oo grammes de pain ! Et c'est à peine si, selon les pays, le travailleur des champs peut aujourd'hui se rassasier de pommes de terre ou de polenta.
Autres entraves — et non les seules — apportées par la propriété individuelle à la production :
a) Elle empêche l'application à l'agriculture de la division du travail, de la vapeur, etc.
(1) André Sanson. Conditions économiques de la production animale (Réforme économique du i5 juin 1876).
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/ h) En donnant lieu à la rente, elle crée le rentier, dont l'oisiveté — bien que constituant une perte nette pour la production — n'est que le moindre défaut, et dont les caprices enlèvent à l'agriculture, pour les occuper dans des travaux désavantageux ou stériles, mais mieux rétribués, des millions et des millions de bras.
On se plaint, et avec raison, de l'émigration de plus en plus considérable des campagnes dans les villes. Mais pourquoi cette émigration, qui est peut-être la principale raison de l'écart encore aujourd'hui existant entre les subsistances et la population ? Parce que les salaires industriels, de l'industrie de luxe surtout, sont aux salaires agricoles dans la proportion de 3 à i. Et par quel miracle les travaux qui ne servent qu'à la satisfaction de la vanité ou des fantaisies d'un petit nombre se trouvent-ils mieux rémunérés que les travaux tendant à la satisfaction des besoins primordiaux de tous ? Parce que, grâce à la propriété individuelle, la partie des produits annuels ou de la richesse générale qui pourrait servir d'élément à une nouvelle production est concentrée, monopolisée entre les mains d'un petit nombre, qui décident de son emploi et en décident naturellement, non pas à l'avantage de tous, mais à leur profit exclusif.
, c) En divisant la grande famille humaine en possédants et non possédants, ces derniers évidemment attirés vers les biens qui leur sont refusés et dont — qui plus est — ils sont les véritables et uniques créateurs, elle oblige les premiers, ce qu'on appelle les classes dirigeantes, à organiser et à entretenir, sous le nom d'Etat, des services dits publics, purement répressifs ou défensifs de leurs privilèges, tels que police, magis-
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trature, clergé, armée, etc., qui, pour l'Europe seulement, absorbent, c'est-à-dire enlèvent à la production, plus de i5 milliards par an.
A ces i5 milliards consommés improductivement par les dix millions de fonctionnaires de tout ordre : juges, mouchards, soldats, prêtres, bourreaux, qui font partie de votre édifice social, fondé sur la propriété, ajoutez 7 ou 8 autres milliards, au plus bas mot, qu'ils pourraient et devraient produire, — et vous aurez la nature de l'action exercée sur la production par votre propriété individuelle.
L'action de la propriété individuelle sur la distribution des richesses est plus néfaste encore, s'il est possible. Une statistique toute récente, dressée et publiée par les soins du Parlement britannique, ne nous apprend-elle pas que, l'année dernière encore, dans la seule ville de Londres, il est mort d'inanition, judiciairement constatée, quarante-six personnes, soit près d'une par semaine? D'autre part, n'est-ce pas un des vôtres, M. Toscanelli, qui, il y a quelques mois, était obligé de déclarer en plein Parlement italien que c'était dans les provinces les plus riches de la Péninsule, telle que la basse Lombardie, que la misère des travailleurs était la plus effrayante ? Et lorsqu'au mépris des faits les plus patents, contre le témoignage des propriétaires eux-mêmes, on vous voit « vous enfler et vous travailler » pour établir que « par suite de la propriété exclusive et perpétuelle des biens, qui en est privé n'en participe pas moins en réalité à ces biens eux-mêmes, qu'au contraire,
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sM'on admettait la communauté des biens, cette participation serait beaucoup moindre », l'indignation pour tant d'impudence ne le cède qu'à la pitié pour tant d'ineptie.
Cela revient à dire, en effet, que la propriété exclusive de la terre et des autres instruments de production est à l'avantage de ceux qui en sont exclus. Et, ainsi réduite à sa plus simple et à sa véritable expression, cette seconde partie de votre essai de justification est moins odieuse encore que ridicule.
La voici, d'ailleurs, textuellement reproduite, comme j'ai reproduit la première :
« Avec la propriété individuelle et héréditaire, la masse des biens s'accroît bien davantage... ; ayant ainsi une plus grande quantité à distribuer, l'équité de la distribution trouve un plus large et facile champ d'action (page 48).
« Les nécessités mêmes de la propriété privée, d'autre part, en déterminent la destination à l'avantage de tous (page 49). »
Autant de mots, autant... d'erreurs :
1** Nous l'avons vu, loin d'être la condition de la production maxima, la propriété individuelle la rend absolument impossible ;
2** La propriété individuelle multipliât -elle les richesses autant qu'elle les réduit, que l'élargissement du champ de la distribution n'en impliquerait nullement l'équité, — l'inégalité trouvant autant et plus de moyens de se manifester avec une plus grande quantité de biens qu'avec une moindre. De fait, ce qui ressort de l'étude comparative de la condition des travailleurs d'autrefois et d'aujourd'hui, ce que constatait, d'ailleurs, il n'y a
que quelques années, une enquête officielle anglaise, en mettant en lumière la tendance des riches à devenir plus riches et des pauvres à devenir plus pauvres, c'est que la misère des producteurs n'a pas cessé de croître avec la production et en raison directe de la production.
Et pourrait-il ne pas en être ainsi lorsque — comme nous le verrons plus tard — la part prélevée par le propriétaire à titre de rente sur le produit de la terre augmente avec la population et avec l'accroissement de la demande qui en est la conséquence nécessaire ; lorsque, d'un autre côté, avec l'application, le perfectionnement et la généralisation des machines, le rôle du capital dans la production et, par suite, la part que s'attribue le capitaliste dans le produit, deviennent tous les jours plus considérables?
Vous le reconnaîtrez vous-même, lorsqu'il s'agira de combattre l'élévation des salaires demandée à l'organisation et à la coalition des forces ouvrières : le fond de rétribution du travail qui, alors que le principal, pour ne pas dire l'unique instrument de production, était les bras de l'homme, comprenait au moins virtuellement la totalité de la richesse générale non consommée annuellement, ne comprend plus aujourd'hui qu'une partie de cette richesse disponible, la partie que lui laisse un outillage non humain de plus en plus compliqué, de plus en plus important et de plus en plus dispendieux, qu'il faut incessamment implanter, entretenir et renouveler.
Telles sont « les nécessités mêmes de la propriété privée », ou de l'individualisation du capital et de la terre, proclamée par vous égalisatrice des biens et des avantages.
« A côté de la propriété individuelle, et seulement
grâce à elle, se forme une propriété publique et dans de telles proportions qu'il serait vain de les attendre de la propriété commune se substituant à cette propriété individuelle... (page 48). »
Que la propriété publique d'aujourd'hui, alors que la totalité des biens est appropriée individuellement, se forme et ne puisse se former qu' « au moyen de la propriété individuelle », c'est là une vérité de M. de la Palisse, quoiqu'elle soit loin d'être formée par l'inégalité des propriétaires proportionnellement à la part des biens par eux appropriée. Mais que la propriété publique d'aujourd'hui dût se trouver diminuée parce qu'on y ajouterait la somme des propriétés particulières, c'est ce dont personne, en dehors d'un économiste, ne se serait jamais douté. Y pensez-vous? Une addition se terminant en soustraction ! Le tout plus petit que la partie ! Les classes pauvres plus pauvres parce que, par suite de l'adjonction des instruments de production, terre, machines, etc., aux biens communaux, provinciaux et nationaux dont elles jouiraient actuellement, selon vous, elles pourraient jouir du produit intégral de leur travail !
« Qui ne possède pas un pouce de terre se trouve cependant (toujours grâce à cette propriété publique sortie de la propriété individuelle), largement pourvu de tout subside d'instruction, secouru dans la misère, occupé dans les professions, les arts, les métiers, fourni de moyens de communications gratuits ou accessibles aux fortunes les plus humbles, réconforté de tous les avantages édilitaires, garanti par toute espèce de mesures d'hygiène et de sécurité publique, protégé dans ses droits (page 48). »
« Pourvu largement de tout subside d'instruction »,
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celui qui ne possède pas ! — De quelle instruction ? L'immense majorité de vos paysans et ouvriers italiens ne sait ni lire, ni écrire. Et le petit nombre de ceux qui ont pu franchir le seuil de vos écoles primaires — qui ne sont pas même complètement gratuites — n'y apprend que juste ce qui est nécessaire pour que son travail produise davantage aux propriétaires, aux capitalistes qui l'exploitent.
« Secouru dans la misère ! » — Oui, à l'aide de la propriété publique, la propriété privée vient en aide à la misère. Mais cette misère, qui l'a faite ? Elle, la propriété privée. De telle sorte que, comme la lance d'Achille, elle ne fait que réparer le mal dont elle est l'auteur. Et dans quelle mesure le répare-t-elle ? A celui qu'elle a exproprié de toutes les jouissances de l'existence, elle donne — quand elle ne le vend pas, comme dans les work-houses de la Grande-Bretagne — le pain aussi rare qu'humiliant du bureau de bienfaisance. A celui qu'elle a empêché de vivre, elle prête un lit d'hôpital pour mourir.
« Fourni de moyens de communication gratuits ou accessibles aux fortunes les plus humbles ! » — Quels moyens de communication ? Ses jambes sur les routes ordinaires, les wagons à bestiaux sur les chemins de fer, l'entrepont sur les navires !
« Réconforté de tous les avantages édilitaires ! » — Exemple : les habitations du paysan lombard, qui — je laisse parler la relation officielle (i) — « sont, plutôt que des maisons, des taudis, plus que des taudis, des antres, dans lesquels, en un étroit espace, sont accu-
(i) De M. Boselli, sur un projet d'enquête agraire (séance du 16 juin 1875).
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mulées des familles de huit, voire de dix personnes, sans plancher ni plafond (dans la région de Pavie), de telle sorte qu'en cas de pluie, le paysan a Teau à la tête et au pied ; de telle sorte encore que, pendant les froids, la famille du paysan dort, peut-on dire, en plein air ». Autre exemple : Les paysans du Piémont (province de Turin, arrondissement d'Aoste), qui « Thiver, habitent les étables, et l'été, les granges » (i).
« Garanti par toute espèce de mesures d'hygiène et de sécurité publique ! » — Témoin — pour ne pas sortir de l'Italie — l'inaptitude au service militaire de la plus grande partie des jeunes gens de certains districts miniers, déformés par le transport à épaule du minerai de soufre. Témoins encore les 3.767 victimes de l'industrie minière, avouées par les propriétaires des mines, de 1866 à 1873. Témoins encore « ces pauvres petits enfants de 5 à 6 ans, dont parle M. Luzzati (2), qui travaillent sous terre pendant des douze, treize et quatorze heures, ne voient jamais le soleil se lever ni se coucher, et vivent dans une nuit éternelle ».
« Protégé dans ses droits ! » — Surtout dans son droit de vivre de son travail ? Qu'on se rappelle la Ricamarie, Aubin, Goenoschen, et autres merveilles des fusils impériaux ou républicains sur les ouvriers coalisés.
La vérité est que cette propriété publique, dont vous faites si grand bruit et qui serait, selon vous, une compensation suffisante pour les non possédants, ce sont
(1) Idem.
(2) Discours prononcé à la Société des Economistes de Paris, le 6 décembre 1875.
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les possédants qui en jouissent le plus, quand ils n'en jouissent pas exclusivement :
Pour eux, qui ont les moyens pécuniaires de s'instruire ou de faire instruire leurs enfants, gymnases, lycées, universités ;
Pour eux, qui ont le loisir, musées, bibliothèques, jardins publics ;
Pour eux, dont les relations commerciales, financières, intellectuelles sont aussi multiples que productives, les postes et les télégraphes ;
Pour eux, les trains rapides et les bateaux à vapeur, qui ne laissent à la variété et à l'immensité de leurs désirs d'autres bornes que celles du monde ;
Pour eux, enfin et exclusivement, pour la défense de leurs propriétés, le policier qui veille, le gendarme qui empoigne, le juge qui condamne, le bourreau qui tue, le prêtre qui damne, etc.
La vérité est encore que cette propriété publique, dont ils sont les derniers à jouir, ce sont les non possédants qui en font tous les frais :
1** La propriété foncière qui, selon vous, serait en grande partie la source des biens des communes, des provinces et de l'Etat, ne contribue en îtaîîe que pour 125 millions aux dépenses publiques, qui dépassent 1 milliard 874 millions. Les contributions directes, qui comprennent, outre l'impôt foncier, \income~tax, la contribution personnelle-mobilière, l'impôt des portes et fenêtres, etc., ne donnent que 168 millions, sur un budget de 1 milliard 878 millions, en Angleterre ; que 388 millions, sur un budget de 2 milliards 672 millions, en France.
Le reste, c'est-à-dire plus de 5 milliards pour les trois pays ci-dessus, est fourni annuellement par quoi ? Par
les impôts indirects et de consommation, impôts sur le sel, sur la mouture, sur les boissons, loterie, douane, etc., qui ce n'est plus à démontrer — pèsent plus sur le pauvre que sur le riche et sont progressifs à rebours, prenant moins à ceux qui ont plus et plus à ceux qui ont moins;
2° Ce 12 °/o en moyenne des dépenses publiques acquitté nominalement par la propriété Test, en réalité, par le travailleur, qui voit réduire d'autant la partie du produit de son travail qui lui était abandonnée sous le nom de salaire, et se trouve payer plus cher loyer, denrées, etc.
De façon que, constituée aux dépens des non possédants et au bénéfice principal des possédants, la propriété publique, loin de remédier à l'iniquité de la distribution des richesses telle qu'elle résulte de la propriété individuelle, l'aggrave et la multiplie.
Au lieu de la prétendue restitution promise, elle n'est qu'un nouveau « vol » ajouté au premier.
■ Ceci établi, la propriété privée convaincue de ne présenter aucun des avantages distributifs et productifs à l'aide desquels vous vouliez lui refaire une légitimité, je pourrais considérer ma tâche comme remplie et clore, sans plus tarder, cette lettre déjà trop longue.
Si je ne le fais pas, la faute en est à vous seul, qui, dans le chapitre sur « les limitations de la propriété qui doivent disparaître », et sur les « limites qui, au contraire, s'affirment et s'imposent plus nettement » parce que « vraies et déterminées par sa nature même »,
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me fournissez, à Tappiii de la suppression de la propriété individuelle, deux arguments que je ne me pardonnerais pas de laisser inaperçus.
Au premier rang, en effet, des limitations « qui tendent tous les jours à disparaître de la législation », vous mettez « cette part, le dixième en général des produits, que les propriétaires de certains fonds se trouvent obligés de contribuer aux propriétaires d'autres fonds ». Et pourquoi ?
« Parce que « ce dixième enlève à l'agriculture la partie, l'excédent du produit du sol sur les dépenses qui pourrait y être appliqué et servir d'élément à une nouvelle production agricole ; et parce qu'elle détourne de l'agriculture les capitaux, condamnés, par le fait de cette dîme, à n'y plus trouver qu'une compensation incomplète ».
« Actuellement, que vers l'agriculture se tournent de riches capitaux, soit pour l'administration annuelle, soit pour la bonification du sol, cette dîme représente une soustraction du profit qui serait dû à l'emploi du capital et qui, d'ailleurs, en est l'unique stimulant..,
« C'est, du reste, ce profit qui, en avance sur les dépenses, constituerait un nouveau fond de production : qu'il vienne à manquer, et la production reste stationnaire (page 52). »
Or, qui oserait nier que ce que vous dites très justement de la dîme s'applique à la rente, au loyer, à toute partie du produit, quelle qu'elle soit et sous quelque forme que ce soit, contribuée par celui qui cultive à celui qui possède et ne cultive pas ? Le profit est « Tunique stimulant » à l'emploi du travail, comme à l'emploi du capital, et la soustraction que représente la part du produit prélevée par le propriétaire sur le
producteur décourage et éloigne le travail, comme le capital. Cette partie du produit, d'un autre côté, qui va au propriétaire oisif et qui correspond à la rente, au loyer, à la différence entre la valeur réelle du travail agricôle, ou la récolte, et sa valeur nominale, ou le salaire, est dépensée par lui improductivement le plus souvent, au lieu de former un nouveau fonds de production, ainsi qu'il arriverait si elle ne sortait pas des mains du producteur. Si donc la dîme doit être abolie, la rente, le loyer et ce mode de rétribution du travail qu'est le salariat, doivent être abolis également, et pour les mêmes raisons. Mais, alors, que restera-t-il de la propriété individuelle ?
Vous démontrez ensuite admirablement comment, telle qu'elle est définie par les divers Codes, c'est-à-dire « le droit de jouir et de disposer des choses de la façon la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage défendu par les lois et les règlements », la propriété est non seulement contradictoire en soi (on donne et on enlève, on affirme d'une façon absolue et d'une façon absolue on nie), mais incompatible avec tout rapport économique, et comment, par suite, la propriété trouve en elle-même, dans les conditions de son efficacité, des « limites », au premier rang desquelles « l'expropriation pour cause d'utilité publique » :
« Aucune propriété n'existe par elle-même, indépendante, isolée, mais toutes en correspondance et en réciprocité entre elles, comme il apparaît clairement alors que l'on considère comment la propriété individuelle acquiert socialement tout son effet. Si donc une propriété particulière empêche aux autres propriétés, particulières elles aussi, les conditions préservatrices et promotrices de la prospérité commune, on
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devra bien la respecter en substance, mais on pourra exiger, d'autre part, qu'elle change d'objet et de forme, de façon à ce que toutes ensemble puissent atteindre leur fin commune. S'agit-il, par exemple, de construire une ligne de chemin de fer, si, pour ne pas porter la main sur certains terrains, le chemin de fer était rendu impossible, le respect de cette propriété porterait préjudice à toutes les autres. L'indemnité, il est vrai, n'indemnisera pas le propriétaire pour les affections, les traditions domestiques incorporées dans cette propriété (page 63).
« L'expropriation préserve la propriété... élève en règle de droit cette conciliation et ce contrebalancement d'intérêts et de forces qui, en même temps qu'ils répondent au bien public, permettent à l'économie de la nation de développer toute sa vertu (page 64). »
C'est ce qui s'appelle parler d'or. Mais qu'en résultet-il ?
C'est que si l'on porte et si l'on doit « porter la main sur tel immeuble », dont « le respect porterait préjudice à tous les autres immeubles », on peut et l'on doit également porter la main sur la monopolisation de la terre, du capital, des machines par quelques-uns qui, si elle était respectée, « porterait préjudice » au bien-être du plus grand nombre. C'est que, de même que si une propriété particulière « empêche » aux autres propriétés « les conditions préservatrices et promotrices de la prospérité commune », on l'exproprie avec raison, sans que ce soit attenter au droit de propriété, mais « le préserver » au contraire, de même, on peut et Ton doit exproprier — et pour les mêmes motifs — les instruments de production qui constituent aujourd'hui la propriété particulière d'une infime minorité, parce que
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cette propriété « empêche » à la propriété de ceux qui ne possèdent que leurs bras « les conditions préservatrices et promotrices de la prospérité commune », c'est-à-dire la possibilité pour tous de vivre largement de leur travail.
Ce n'est pas moi qui le dis — mais vous-même, l'économiste impénitent. Et de votre propre aveu, en agissant ainsi, on n'aura pas lésé, mais « préservé » le droit de propriété, — en quoi vous êtes encore d'accord avec les socialistes qui, par l'abolition de la propriété individuelle, ne veulent et n'ont jamais voulu que « préserver », que garantir le droit de propriété en l'universalisant.
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