‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 1 sur 100 · Ça et la · texte numérisé non relu

Ça et la

Dans le temps de la guerre d’Italie, la peste des délateurs envahit les journaux français. J’étais nn journaliste indifférent aux souffrances des Lombards, je doutais du martyre des Napolitains , je ne souhaitais nullement que le Piémontais devînt maître des lagunes, du Vésuve et du Capitole ; je fus accusé de peu de zèle pour la France. Les vaillants d’écritoire , qui prétendaient seconder le courage de nos soldats , me firent promptement comprendre l’inutilité de leur donner des raisons et l’inconvénient de leur fournir la réplique. J’abandonnai la conversation pour ne pas être immédiatement étranglé ; mais dès lors je vis venir le lacet. Inquiet de la tournure que prenaient les choses politiques, je demandai refuge à la littérature. Fuyant en esprit vers la campagne, vers la mer, j’évoquai le vent et les vagues pour entendre moins les journaux. Telle fut l’occasion de mon Décaméron.

PUÉFACE.

Ue rapides croquis, retrouvés sur de vieux carnets de voyage, en ont fourni la matière ; des esquisses anciennement terminées y ont pris place. Le tout se présente avec peu d’ordre, et souvent dans une forme peu usitée. Pour l’ordre, il n’est pas absolument nécessaire, puisqu’il s’agit de courses à travers champs. Pour la forme, elle est venue ainsi, à peu près d’elle-môme. Comme la pensée du livre, elle sent l'occasion et la distraction; elle tient du souvenir et du rêve, de la causerie et du chant; demi-poésie ou demi-sommeil. Qu’importe, hélas ! et à quoi bon composer un livre? Les livres aussi s’en vont.

Je crois pouvoir faire remarquer que je ne promets pas plus que je ne donne. Gà et Là, divagations, écrit sans méthode. Outre la nécessité particulière qui m’interdit tout travail suivi, j’ai bien eu mes raisons pour adopter ce plan de me passer de plan ; mais ces raisons peuvent n’être pas bonnes , et certainement elles ne le sont pas si l’ouvrage ne vaut rien. Je les lais donc, abrégeant d’autant ma préface.

Je prie seulement qu’on ne traduise pas Gà et Là par chimère et fantaisie Ma plume a la bride sur le cou ; mais je l’ai dressée des longtemps à n’aborder jamais les régions de l’absurde, où sont les domaines propres de la fantaisie. Je n’aime la fantaisie ni dans la conduite ni dans l’art. Je me tiens au réel, et j’y cherche toujours quelque moralité. C’est le devoir suprême do l'écrivain. L’art pour l’art n’est point de l’art. L’artiste qui se dispense d’observer strictement la nature et qui se vante d’arriver au beau sans tenir compte du vrai, ne respecte ni le lecteui ni soi-même; il ne sait pas le premier mot du métier.

Dans les pages de dates diverses que je rassemble ici, j’ai voulu présenter quelques tableaux de la vie contemporaine. Avec un peu d’ambition j’aurais pu graver sur le frontispice ce mot audacieux : Essais ! Mais il aurait fallu des transitions et de l’appareil. J’ai moins redouté d’être parfois sérieux sous un titre frivole que de paraître frivole sous un titre sérieux.

PRÉFACE

Quoique je ne l’eusse pas voulu, souvent je suis entré dans la gravité jusqu'à côtoyer la tristesse. Nous ne sommes plus au temps du franc rire, et je n’ai plus l’âge des gais propos. J’ai passé par beaucoup de chemins, j’ai vu beaucoup d’hommes, je connais le temps où je vis. Nos pères savaient rire jusque sous les cheveux blancs, jusque dans les alarmes publiques. La société était solide; au milieu des plus violentes tempêtes, elle gardait ses ancres et sa boussole. Nous autres, nous avons pris dans le sein de nos mères un fonds d'inquiétude qui se développe vite , et nous vivons divisés entre nous sur un vaisseau qui sombre. Jeunesse dolente, maturité chagrine.

A Dieu ne plaise, pourtant, que je partage la manie de ces observateurs passionnés qui ne voient que le mal ! J’ai rencontré de bonnes et douces figures, des sentiments nobles, des âmes saintes, des tableaux faits pour reposer le cœur. Le mal est loin de triompher partout ; il a des adversaires qu’il ne vaincra jamais. Quand on regarde de près ces deux mondes si distincts, quoique si mêlés, qui se choquent sur la terre, le monde chrétien et le monde infidèle, on a des pensées de plus d’un genre. L’observateur, effrayé du formidable développement et de la prodigieuse activité du mal , remarque aussi la calme et féconde énergie du bien. Il voit de braves cœurs tout brûlants d’un feu sublime, une foi capable de souleyer les montagnes, 'des œuvres de salut qui naissent et qui croissent par miracle. L’assistance de Dieu est manifeste, et, à travers las vicissitudes parfois terribles du combat, l’âme chrétienne est comme illuminée du pressentiment d’une victoire immense.

Du reste, quelle que soit en nos jours l’issue des affaires humaines, que Dieu, dans ses desseins adorables, donne à l’armée de ses enfants la défaite ou la victoire, l’armée peut être vaincue, aucun soldat en particulier ne sera vaincu que s’il le veut bien. La victoire du soldat ne dépend pas du résultat général de la guerre. Qu’il combatte, et dans le ciel déjà la palme est préparée!

4 PRÉFACE

Ce sentiment est la conquête assurée de toutes les réflexions de ma vie, j'ai tâché qu’il se répandît partout dans ce livre.

Toutes les conditions humaines sont bonnes, telles qu’il plaît à Dieu de les ordonner, et il n’y a dans toutes qu’une manière de bien vivre : c’est de combattre pour Dieu, en nous et autour de nous. Là est la sagesse, là est le bonheur, là est la gloire. Vie chrétienne, vie heureuse; vie chrétienne, vie de combats pour un instant, vie de triomphe et de gloire ici-bas et dans le ciel, maintenant et toujours!

* décembre 1859.

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