GENÈVE, ET ROUSSEAU DE GENÈVE
Le Génevois distingué fait des phrases douces; il est rude en usures. Il prie debout et se baisse pour ramasser un centime dans le ruisseau.
Dehors, il a toute la mine d’un prince ; il est pingre à
la maison, et sa servante lui vend compte des cendres du feu. 11 s’appelle « le peuple béni du Seigneur. »
Croit-il en Dieu ? Ce point reste obscur. En tout cas, le Dieu de Genève est le Dieu de Calvin... un Dieu qui ne contrôle pas les opérations de banque !
Genève hospitalière, je puis dire mon opinion sur tes beautés; j’en ai payé assez cher la vue! N’étant failli ni banni, tu m’as traité en ennemi.
J’ai été volé par tes aubergistes, volé par tes cochers, volé dans tes boutiques : tes honorables étuvistes, qui m’ont apporté la Bible dans mon bain, m’ont volé.
A table j’étais servi par de beaux fils en longs cheveux, qui parlent aux femmes avec un aimable sourire et qui prennent des airs penchés.
Ces lions porteurs d’assiettes m’ont offert des poulets vétérans qui ne faisaient pas leur dernière campagne ; leurs pommes de terre avaient souvent vu le feu.
Les aubergistes de Genève imitent ce vieux Brandebourg, père du grand Frédéric, qui habillait ses bourreaux en petits-maîtres français.
Nous avions la compagnie d’un monsieur de quinze ans, fils de banque, et de monsieur son précepteur, en tournure de polisson comme lui.
Mes deux faquins donnaient leur opinion sur la politique, sur la littérature, sur la religion et sur les dames. Il fallut les faire taire, il eût fallu les souffleter.
(Si j’apprenais qu’ils sont aujourd’hui chevaliers de la Légion d’honneur, grands fonctionnaires, gens de lettres, ceints du glaive académique, je ne crierais pas au miracle.)
Je sors, je marche au hasard : me voilà dans l’île de Rousseau, devant la statue de Rousseau. Décidément la journée est aux Génevois, aux faquins et aux cuistres!
J’ai, je crois, déjà sifflé ce même Jean-Jacques sur ce même piédestal. C’est une statue bête et commune. Si je l’ai dit, pourquoi ne le redirais-je pas?
Les gens du dix-huitième siècle me font mal au cœur. J’ai toujours haï leur philosophie, leur raillerie, leur polissonnerie. Rousseau surtout m’est insupportable.
C’est ma bête. Tous mes instincts se piètent contre lui. Il me répugne dans ses raisonnements, dans ses sentiments, dans ses agréments.
Ce Rousseau est l’effronterie incarnée, l’ingratitude incarnée, l’emphase incarnée. Il est sale. Il est de cette nature de domestiques qui souillent les maisons.
Je n’admire rien de ce qu’il a dit, j’ai dégoût de tout
ce qu’il a fait. Quand il est dans le vrai, j’attends avec impatience qu’il en sorte.
Je ne le plains d'aucun de ses malheurs. Il a couru après toutes ses disgrâces, et toutes sont de légitimes punitions ou de sa bassesse ou de son orgueil.
Le vilain être, avec son habit arménien, sa sonde, sa Julie, sa Thérèse, ses pleurs, sa pose, son droit de cité dans Genève, sa noire et méchante folie !
Et qu’il est ennuyeux ! et quels disciples il a faits ! Tous les professeurs, tous les révolutionnaires, toutes les femmes de lettres émancipées raffolent de Rousseau.
Culte d’ailleurs bien naturel ! Rousseau a passé sa vie à renier trois choses : son Dieu, sa patrie et ses enfants.
Tournez le dos à la statue; l’île est un belvédère admirable. La bonne nature ne se lasse pas de sourire en présence des absurdités de l’homme.
Le lieu siérait pour une belle figure de saint François de Sales. Les Génevois y viendront, je n’en doute pas. Je leur conseille de se hâter.
Ils ont brûlé jadis les écrits de Rousseau. C’est le trait le plus honnête de leur histoire depuis le temps de Calvin ; aujourd’hui ils en rougissent.
Mais le chemin de fer démolit les remparts de Genève, il met le faubourg catholique dans la ville protestante. En dérangeant tout il arrangera bien des choses.
On verra quelque jour à Genève quelque préfet français (mon Dieu, oui, un préfet, un Français !). Pour l’honneur de la littérature,
Pour le bien de la religion, de la famille et de la propriété, dont Rousseau de Genève n’a pas protégé les affaires,
Le préfet français comprendra qu’il est sage de remplacer par une statue de saint François de Sales cette mauvaise figure de Rousseau.
Mais que fera-t-on de la statue de Rousseau? On la fondra; elle deviendra la cloche de quelque petite paroisse.
Oh! comme joyeusement elle appellera tout ce peuple à la prière ! Quelquefois j’incline à croire que l’époque n’en est pas très-éloignée.
Je le sais bien, les hommes ne le veulent pas; mais Dieu fait ce que les hommes ne veulent pas, et les hommes ne font pas ce qu’ils veulent.
Lorsqu’on adjoignit à Genève, en 1815, un certain territoire catholique, la vieille intolérance calviniste dut battre en retraite. Elle prendra le pas accéléré.
Il n’y a point de révolution aussi mauvaise qu’elle voudrait l'être, et la Providence ne s’endort pas. Dieu secoue l’arbre quand le fruit est mûr.
Pauvres Génevois, qui ont déjà des Sœurs de Charité ! Pauvres Génevois, qui honoreront publiquement saint François de Sales !! Pauvre, pauvre peuple !!!