AVIS AUX LIBRES PENSEURS
Pour être juste, il conviendrait d’observer que ce mauvais exemple qu’il reçoit, le peuple le rend bien. Toutefois, je l’avoue, ce n’est pas une excuse. Les classes élevées ne devraient donner que des exemples de vertu. Mais qui les a mises dans le cas de manquer à leur mission ?
Vous les avez réduites à la condition de peuple ; vous les y ravalez de plus en plus, et vous leur reprochez des vices populaires !
Cet amour excessif des richesses, cette rage de voluptés, toutes ces vilaines passions, mères de bassesses et de crimes, ce sont passions de vilains.
Ces grands seigneurs qui tombent soudainement de leur élévation soudaine, ils sont la plupart gens du peuple. Beaucoup en viennent tout droit et immédiatement. A peine les plus anciennement décrassés le sontils de la veille ou de l’avant-veille.
C’est la lignée révolutionnaire. Remontez h l’origine de ces fortunes : vous les trouvez bâties sur des assignats. Avant de payer du vil papier de la République les biens
ÉTUDE DE BOURGEOIS
qui l’ont enrichi, plus d’un ancêtre de ces glorieux a dénoncé et souvent même jugé le propriétaire. Les plus honnêtes ont prospéré par le négoce, vendant a faux poids, à faux teint, à fausse mesure ; d’autres ont grandi pour avoir répandu de fausses paroles devant la justice ou parmi les assemblées.
Si, dans la cohue, tombe et se salit quelque vieux nom, c’est que l’indigne représentant de ce vieux nom s’est laissé prendre à vos maximes. Dégoûté de 1 ostracisme qui pesait sur lui, il est devenu infidèle aux traditions de son ordre ; il s’est jeté dans l’industrie, dans la banque, dans la philosophie ; il est votre conquête. C’est — vous ne pouvez yas le nier — un libre penseur.
J’aime à vous entendre tonner contre les vices de la noblesse ou de la bourgeoisie. J’applaudis à votre éloquence ; mais vous tirez sur vos troupes !
Le libre penseur rejette les préjugés du vieux temps. Il croit que la fin terrestre de l’homme consiste à dominer, à régner, à jouir. Il est plein de mépris pour les Jésuites, pour les Capucins, pour tout froc, toute soutane, tout rabat, tout tricorne. Il rit superbement lorsqu’on lui parle de messe, de jeûne, de confession. Oh ! que la confession lui inspire de phrases hautes ! Il dit avec -pompe : « Je ne suis pas de ceux que l’on confesse. » Il se fait sa morale, il la met en pratique, sans aucune crainte du jugement dernier. Il a chante dans sa jeunesse l'Enfer de notre Béranger ; il sait que l’enfer est un lieu de plaisance :
Quoi qu’en dise maint bélître,
En entrant nous remarquons
ÉTUDE DE BOURGEOIS
Un amas d’écailles d'huître Et des débris de flacons...
C’est très-gai ! Le libre penseur savoure cette poésie; il se tient assuré qu’il ne doit qu’à lui-même compte de toutes ses œuvres, pourvu seulement qu’il les sache cacher au procureur du roi et aux journaux du contraire parti.
Orateurs de la vertu démocratique, tous ces héros de cours d’assises, que vous daubez , sont des libres penseurs. Certainement ils n’ont point pâli sur le Traité de la Perfection chrétienne; certainement ils ne faisaient pas maigre le vendredi et le samedi mêmcment ; certainement ils ne se confessaient pas à tout le moins une fois l’an ; certainement sur toutes les* questions de catéchisme, ils sont vôtres.
Et vous les accablez !
Et vous croyez que, prenant les hommes nouveaux à la même source d’où ceux-là sont partis, les élevant de la même manière, les imprégnant de la même morale, leur faisant admirer le même Béranger, les plaçant en tout dans les mêmes conditions, vous aurez des parangons de probité, d’austérité, de délicatesse !
Vous ne ferez pas ce miracle !
Sachez, en attendant, qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de commettre un forfait ni même de tomber à une bassesse contre quoi ne l’ait armé la religion dont vous vous moquez si finement. Hors de cette religion, point de bassesse ou de crime qui ne sache très-bien’ trouver son excuse formelle nu prochaine.
Des dieux que nous servons telle est la différence.
Étude de bourgeois. 89
Jamais une belle action ne s’est faite dans le monde qui ne soit nôtre par quelque point. Jamais une action condamnable ne sera commise qui ne soit vôtre par les deux bouts.
Bien du plaisir aux beaux lieux que chante Béranger!