LIVRE V
Un pont-levis, des rues étroites, une place plantée d’arbres rabougris et poudreux. Nous ne fûmes pas charmés de cette physionomie de Phalsbourg.
« Que je m’ennuierais là-dedans! s’écria l’un de mes compagnons. — O liberté ! dit un autre, ô égalité! ô fraternité ! Ici le roi de la création n’a point la clef des champs au clair de lune ; voilà une ville qui est une prison pour ses citoyens et un arsenal contre nos frères qui demeurent de l’autre côté de l’eau... »
260 en l’honneur du progrès.
Sur la place, attendant la diligence, quelques jeunes filles, de petite condition, entouraient une compagne qui allait partir : belle personne de vingt ans, moitié triste, moitié gaie. Toutes l’embrassaient avec la plus expansive tendresse. Lorsqu’elle monta dans la voiture, un cri unanime s’éleva : « Adieu, Pauline ! adieu, Pauline ! » Cependant une seule versa des larmes. Je fus étonné que les autres n’en fissent pas autant. C’est si facile de pleurer quand le monde vous regarde !
Celle qui pleura était la moins jolie et la moins ornée. Elle se tenait humblement derrière les autres, parlant bas, évitant les regards. Elle portait au cou une petite croix d’ébène; lorsqu’elle prit son mouchoir pour s’essuyer les yeux, elle sortit en même temps de sa poche un humble chapelet de bois et de fer. Il me parut que c’était la seule qui regrettât vraiment Pauline, et la seule aussi qui en fût regrettée. Pauline nomma toutes les autres par leur nom seulement. « Adieu, Rose ; adieu, Lisbeth; adieu, Jeanne. » A celle-ci elle dit : « Adieu, ma Véronique ! » Cette amitié entre la belle et la laide me fit plaisir pour toutes deux.
La voiture partit. Je jetai un regard sur les amies de Pauline. Véronique s’éloigna seule; les autres restèrent en groupe serré, babillant d’ensemble. Ce fut vers Véronique que Pauline tourna les yeux, et alors dans ces beaux yeux parurent des larmes.
Elle était vraiment belle. De grands yeux intelligents, une belle et honnête santé ; point d’embarras, mais point d'allures hardies. Hélas, aimante tille, où vas-tu? J’aurais voulu être femme ou vieillard. Je lui aurais demandé
pourquoi aucun parent ne l’avait accompagnée à la voiture, si elle était orpheline, et quelle raison lui faisait quitter Phalsbourg, et ce qu’était Véronique. J’aurais surtout voulu lui dire : « Ma fille, prends garde ! sois fidèle à prier la Vierge Marie ! »
Cela serre le cœur de voir une pauvre fille, à cet âge, faire ainsi toute seule son premier pas dans le monde. Mon Dieu ! assistez la faiblesse, l’ignorance et l’illusion qui vont pénétrer sans défiance au milieu d’une foule sans pitié. Le péril est déjà si grand pour celles que la sagesse et l'affection protègent. La vie est déjà si laborieuse pour celles qui échappent au péril! Tant d’amertumes vont succéder au premier enchantement! Et il ne faut qu’un instant, qu’un mensonge, pour amener le danger, pour accroître démesurément les travaux et les tristesses, pour dissiper tous les rêves heureux, pour perdre une vie entière !
J’ai lu des livres où l’on traite de barbares, avec une indignation non feinte, ceux qui dégradent un monument, ceux qui mutilent une œuvre d’art; et les gens qui font ces livres n’ont pas honte d’en écrire d’autres où ils enseignent à dégrader les âmes. Ils remplissent le monde des cris que leur arrache un pot cassé, une gargouille abattue, un clocheton mal refait ; mais ces amis du beau, ces conservateurs de l’intégrité des choses, trouvent que ce n’est rien de souiller une âme. Que dis-je? Non, ils ne trouvent pas que ce ne soit rien : ils estiment au contraire que c’est beau, et, quand ils lont fait, ils s en glorifient.