‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 61 sur 100 · A. STRASBOURG · texte numérisé non relu

A. STRASBOURG

Cette bière de Strasbourg, si glorieuse à Paris, paraît n’àtre qu’un goût de petites gens à Strasbourg. M. le sommelier du Muguet nous en refusa au dîner, d’un air de grand dédain. Cyprien insista : « Faites attention, monsieur le sommelier, que nous ne voulons humilier personne. Nous demandons de la bière de Strasbourg ; c’est l’honneur du pays. » Le sommelier, de plus en plus digne, répéta que nous étions dans un grand hôtel, où cette poisson nendre bas. Il fallut se rendre et boire du vin. « Peut-être que c’est du vin du Rhin ? dis-je à Cyprien. — Précisément, reprit-il. Le vieux Rhin a coulé dans le tonneau de notre hôte ; buvons le Rhin allemand ! »

Nous parcourons la ville. L’air fier-à-bras de la statue du général Kléber nous plaît peu. Ce digne Kléber, qui n’était pas un mauvais général, serait malheureux, pour peu qu’il eût de bon sens, s’il pouvait voir comment les peintres, les lithographes et les statuaires l’ont accommodé. Ils font du pittoresque avec sa figure. C’est le capitaine Fracasse et le commandant Matamore, toujours prêt à fendre la lune en petits morceaux. On ne le voit

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jamais que de trois quarts, il n’a jamais un nœud de cravate qui ne défie les deux, jamais un talon de botte qui ne fasse plier la terre. Si c’est son vrai portrait qu’on nous donne, combien ce héros devait être désagréable dans la société !

Mais voici qui ne fait plus rire. L’une des inscriptions du piédestal nous apprend que Kléber est enterré là. Le pauvre homme ! ses admirateurs l’ont fourré en terre sous son monument, en pleine place publique ; que disje? sur un marché ! On y vend des légumes, et je crois aussi du bétail. Une douzaine de revendeuses en guenilles stationnent autour de la statue. L’ombre du héros a pour champs Élysées un champ de foire.

V oilà de ces brutalités qui peignent au vif une époque ; elles font voir à quel point le Christianisme peut quitter les hommes, et de quel pas accéléré les hommes aussitôt retournent à la stupidité païenne.

Sur une autre place s’élève la statue de Gutenberg, inventeur de l’imprimerie; à ce titre, l’un. des « bienfaiteurs de l’humanité. » Le sculpteur David (d’Angers), grand penseur suivant ses amis, à mon gré faible artiste, a prétendu donner ici une œuvre humanitaire. Va pour humanitaire; mais ce n’est pas beau! L’honnête Winckelmann, Allemand très-sérieux, raconte que, quand il visitait l'Apollon du Belvédère, il prenait insensiblement « une pose noble. » C’est un effet qui ne se produira jamais sur les visiteurs, même humanitaires, des œuvres de David (d’Angers). Ce Gutenberg est un grand vilain bonhomme enfourré d’une houppelande, une paperasse à la main, la tête chargée d’un bonnet de chambre

hideux. On croirait voir le malade imaginaire, contestant quelque article des parties de M. Fleurant. Comme il se tient tors! N’a-t-il pas la colique? Ce petit meuble à hauteur du genou, n’est-ce pas une chaise percée?

Silence et respect! Tout ceci est allégorique, emblématique, humanitaire. Ce petit meuble est la première presse ; ce papier est la première épreuve d’impression sur caractères mobiles : on y lit une parole qui révèle la profonde conception du statuaire : Et la lumière fut! Comprenez bien : cela signifie que maître Gutenberg, qui figure le genre humain, s’est rendu, par sa découverte, au moins l’égal de Dieu.

Et la lumière ftit! On l’avait dit, il y a longtemps, pour expliquer la création de la lumière. Mais quoi? quelle lumière? La lumière physique? celle que donnent les astres du jour et de la nuit? Voilà grand’chose ! Avec cette lumière-là, monsieur, on n’y voyait pas.

PJ

Il Y A LUMIÈRE ET LUMIÈRE.

Et la lumière fut ! On l’a dit encore de l’avénement de Celui qui fut promis dès le premier âge du monde, et qui vint, plein de grâce et de vérité, pour réparer la chute du genre humain. Durant dix-huit siècles, les plus

grands esprits, les plus grands coeurs, les innombrables multitudes ont proclamé avec amour que Jésus-Christ, le Verbe de Dieu, est cette vraie lumière qui éclaire tout homme venant au monde , et que la lumière fut le jour où le Dieu-Homme établit ses Apôtres pour enseigner toutes les nations.

Ce vieil aveuglement de la pensée humaine fait sourire nos humanitaires et nos penseurs. Ils s’offrent en exemple : « Qu’est-ce que c’est que cette lumière ? Nous n’en sommes point éclairés, quant à nous ! Cette lumière faisait peut-être des croyants, mais non des voyants. La lumière, c’est la presse ; et la lumière fut quand Gutenberg eut inventé sa machine. »

Je regrette de n’avoir pas sous la main les discours strasbourgeois et autres qui furent prononcés le jour de l’inauguration de la statue de Gutenberg. Je parie qu’aucun orateur n’a négligé de célébrer le progrès de l’intelligence et de la morale depuis cette heureuse invention, grâce à cette précieuse invention ; cette invention qui... cette invention que..., cette invention dont...

Je m’étonne qu’ils aient fini.

Ils ont débité flegmatiquement ces sornettes, entre la cathédrale et la statue de Kléber, sans songer même à se demander comment , avant que la lumièi'e fût , les hommes pouvaient bâtir de si belles cathédrales, et pourquoi, depuis que la lumière est, les hommes décernent encore des apothéoses à des guerriers, à des tueurs d’hommes.

Mais ces objections ne les embarrasseraient guère. La vérité (à Strasbourg) est que Gutenberg inventa l’imprimerie, et que la lumière fut.

GUTENBERG A-T-IL INVENTÉ L’iMPRIMERIE?

« V oila , dit Sylvain, ce que je me demande, quand j’interroge ma conscience après avoir reçu dans le monde les éloges qui me sont décernés comme compatriote de l’imprimerie : Gutenberg l’a-t-il inventée, cette fameuse machine ? Hélas ! je suis trop certain qu’il ne l’a pas inventée à lui seul, et nos Strasbourgeois, pour être justes, auraient dû planter tout au moins un individu encore sur le piédestal de Gutenberg... J’ose à peine avouer ce que je pense.

« — Gontez-nous cela, dit Cyprien. Puisque vous avez renoncé à la vie politique, vous pouvez bien confesser la vérité.

« — Eh bien ! reprit Sylvain, parlons bas. Voici donc une statue que Strasbourg a élevée à Gutenberg pour trois raisons : la première, comme inventeur de l’imprimerie; la seconde, comme l’ayant inventée à Strasbourg ; la troisième, comme étant enfant de Strasbourg. Or, pre< mièrement, Gutenberg n’est ni le seul ni même le principal inventeur de l’imprimerie : secondement, l’impri-

merie, qui n’a pas été inventée par Gutenberg, n'a pas été non plus inventée à Strasbourg ; troisièmement, rien ne prouve que Gutenberg soit né à Strasbourg.

« Faisons la lumière.

« Gutenberg, esprit ingénieux, mais surtout opiniâtre, s’était mis en tête de tourner à son profit l’industrie des calligraphes. Rendre service à ses semblables était le moindre de ses soucis. Dédaignant complètement le point de vue humanitaire, il poursuivait en toute ingénuité une belle spéculation, qui était de produire à bon marché des livres qu’il vendrait à très-haut prix. Un larcin, du genre de ceux que l’on punit aujourd'hui sous le nom de contrefaçon, fut son point de départ. Depuis longtemps l’impression sur planches gravées était connue ; un nommé Coster, qui travaillait à Harlem, en Hollande, se servait même de caractères mobiles pour imprimer un texte explicatif au bas de ses images ; il imprimait aussi quelques petits livres. Voilà la découverte de l’imprimerie.

« Gutenberg devina ou surprit le secret de l’artisan hollandais, et bâtit là-dessus le projet d’une grande affaire et d’une grande fortune.

a II eut l’idée de faire une Bible. Il trouva des associés, des bailleurs de fonds, et travailla longtemps. Le seul résultat décisif qu’il obtint fut la perte des fonds, le découragement des associés, beaucoup de procès, l’abandon de l’entreprise. Il n’avait pu sortir des caractères en bois. Ce procédé suffisait bien aux légendes et aux petits livres de Coster ; mais, pour un ouvrage aussi considérable que la Bible, les caractères en bois exi-

geaient des expériences, des lenteurs, des frais hors de toute proportion avec les bénéfices que l’on espérait.

« Ges premiers essais, ces successifs avortements, eurent lieu à Strasbourg, où Von croit que Gutenberg est né, par la raison que rien ne prouve authentiquement qu’il soit né à Mayence, dont il était citoyen.

« Mais, s’il avait peu d’invention, Gutenberg était largement doué de persévérance. Il ne se découragea point. De Strasbourg, où tout était fini, il transporta ses projets et ses types en bois à [Mayence. Il y trouva un nouveau bailleur de fonds. Le bon bourgeois Fust s’enthousiasma, comme il arrive parfois aux capitalistes : il vit non pas la lumière, mais la Californie. Fust prêta huit cents florins à Gutenberg, aux conditions les plus bénignes : 1° que les huit cents florins suffiraient ; 2° que le prêt serait garanti par le matériel de l'imprimerie ; 3° un léger intérêt de six pour cent en attendant les bénéfices. Gutenberg promit tout, signa tout, et se remit à l’œuvre. Il fit fabriquer de nouveaux types en bois, produisit douze feuilles d’impression, dépensa quatre mille florins et s’arrêta, n’en pouvant plus lui-même. Depuis longtemps l’excellent Fust était en plein dégoût.

« Cela durait depuis quinze ans. A bout de tentatives, Gutenberg comprit enfin qu’il n’arriverait jamais avec le moyen si lent et si coûteux de graver isolément chaque type. Il entrevit , dit-on, la fonte des caractères. Mais, ce qu’il avait entrevu, un autre le réalisa.

« Dans les ateliers de Gutenberg travaillait un garçon actif et ingénieux , nommé Schœffer. Il était calligraphe habile, clericus , et traçait sur le bois les lettres qui

devaient ensuite être gravées. On le mit ou il se mit au courant des secrets, et bientôt il fut associé à l’entreprise. Si la fonte des caractères était déjà essayée, Schœffer faciliorem modum fundendi characteres excogitavit. «Il inventa le mode de fonte qui est resté depuis « lors en pratique, et qui comprend la gravure des pointe çons, la frappe des matrices, la fonte des caractères. » Fust, qui pleurait ses florins, renaquit à l’espérance. Il apprécia d’un coup d’œil le génie prompt et heureux du nouvel associé , et, si l’on veut une preuve de la supériorité de Schœffer, la voici : le financier lui donna sa fille.

« Cela fait, le beau-père et le gendre ne songèrent plus qu’à se débarrasser de Gutenberg. C’était une vieille expérience devenue inutile, un esprit inquiet, probablement jaloux, un employé dont les appointements grevaient la caisse, enfin un copartageant aux bénéfices maintenant assurés. On le mit dehors. Il s’ensuivit un procès que Gutenberg perdit. Fust et Schœffer restèrent ensemble. Gutenberg s’associa un nouveau bailleur de fonds, monta de son côté un établissement, et, après avoir plaidé, les inventeurs travaillèrent à se faire concurrence. Vous voyez qu’avant d’être réunis dans le fleuron des éditions stéréotypes, ces bienfaiteurs de l’humanité ne laissèrent pas de se gourmer convenablement.

« Les deux ateliers préparaient une Bible. Jusque-là, dans tous les petits travaux qu’ils avaient faits avant de se séparer, les impressions dirigées spécialement par Schœffer offraient une incontestable supériorité. La Bible de Schœffer parut la première ; elle fut estimée la plus

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belle. Celle de Gutenberg ne la suivit qu’après deux ans; Scheffœr avait déjà publié son Psautier.

« Ainsi, 1° Gutenberg n’est pas l’inventeur de l’imprimerie ; il n’en eut pas la première idée, il n’y mit pas la dernière main ; il travailla seulement à nettoyer le terrain entre Coster et Schœffer; 2° il est douteux que Gutenberg soit né à Strasbourg; 2° Strasbourg, qui n’est pas sûr d’avoir donné naissance à Gutenberg, qui n’est pas l’inventeur de l’imprimerie, n’a pas vu naître le premier grand ouvrage imprimé. Mais qu’importe ? La lumière fui !

« Léon de Laborde établit tout cela savamment et spirituellement. »

YII

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