PASTEURS PIÉTISTES
Le protestantisme aussi a sa vie et sa ferveur en Alsace, non comme doctrine, mais comme haine. Ces fabricants, qui de loin ne paraissent occupés que de leur négoce, nourrissent une passion anticatholique trèsactive, très-habile, très-persévérante. Les femmes surtout s’y distinguent : elles sont dévotes. Redoutable cfiose qu’une dévote protestante ! Soigneusement entretenu par les pasteurs, secondé par de grandes richesses, alimenté par d’anciennes fondations ravies à l’Église, ordinairement appuyé par l’autorité politique, ce zèle fait subir aux catholiques de nombreuses vexations. La foi des paysans n’en est que plus forte. Cette année, dans la paroisse où nous sommes, tous les catholiques sans exception ont fait leurs pâques. Ce n’est pas la seule que l’on puisse donner en exemple.
Exemple d’ailleurs inutile quant aux conversions. A part quelques âmes d’élite que le besoin de la vérité tourmente et qui se convertiraient, à ce qu’il semble, partout, le protestant de bonne famille regarde d’un œil
dédaigneux cette humble constance catholique. Messieurs les ministres n’ont de ce côté nulle alarme; ils ne craignent pas que leurs ouailles fuient le bercail. S ils perdent quelqu’un, c’est peu de chose; quelque honnête homme qui n’est pas dans les affaires, ni dans la politique, ni dans les fonctions; on n’y prend pas garde .
Les dames, ces mêmes dames si ardentes contre le catholicisme, sont moins sûres. Elles ont des accès d’enthousiasme qui dérangent la régularité de l’action pastorale et qui embarrassent souvent les bonnes tètes du Consistoire. Il y eut un moment, au commencement de Pie IX, où les pasteurs durent avouer qu'un Pape ■ peut être chrétien , et cette concession, faite de mauvaise grâce, ne contentait pas les mères de l’Église luthérienne: elles allaient jusqu’à prétendre que le Pape était plus chrétien que beaucoup de pasteurs! Une autre fois, elles se mettront à admirer une communauté religieuse, à aimer la sainte Vierge, à admirer la beauté du culte catholique. Il y a un temple à Strasbourg où ce mouvement a fait introduire le crucifix.
Pauvres âmes! lorsqu’on a surmonté le premier étonnement et le premier déplaisir, si vifs chez un catholique, de voir des femmes à ce point prévenues et irritées contre l’Église catholique , — l’Église qui honore la Vierge-Mère ! — on ne sourit plus, on ne se fâche plus : on s’afflige et l’on prie avec larmes. Plusieurs de ces femmes sont des modèles de vraie et solide vertu. Elles se croient protestantes, et elles ne peuvent l’être ; elleo seraient catholiques s’il était possible de ne pas l’être
publiquement. Elles ne comprennent rien aux subtilités illogiques de leurs docteurs : elles ne comprennent pas pourquoi elles n’invoquent pas les saints ; pourquoi elles ne prient pas la Vierge ; elles regardent d’un œil d’envie nos chapelets et nos images ; elles s’ennuient dans leurs temples glacés ; elles ne connaissent rien de si ridicule que mesdames les épouses de messieurs leurs pasteurs; et notre étonnement, quand on nous montre ces pastourelles , les humilie. Elles sentent que tout cela est faux, est froid, est mort, qu’elles ne sont pas dans la paix et dans la vérité.
Elles le sentent et le font sentir! Les pasteurs piétistes en savent quelque chose. C’est à eux que s’adressent ordinairement ces âmes sincères, à qui Dieu manque, qui le cherchent, qui ne le trouvent pas : il faut leur donner l’Église romaine à haïr lorsqu’elles demandent Dieu à aimer ! Le sens chrétien l’emporte sur cette haine factice. Quoi qu’on leur dise des idolâtries de la moderne Babylone , quelque conte absurde qu’on leur fasse, incertaines, aveuglées, elles aperçoivent toujours dans cette Église calomniée des vertus supérieures, une splendeur de foi, une puissanîe d’amour que leur pauvre Église ne connaît point et ne procure point. De là des questions auxquelles les tristes pasteurs savent mal répondre et quelquefois, de leur part, des tentatives à la fois bien périlleuses et bien saugrenues.
On rapporte que l’un d’eux, il n’y a pas longtemps, imagina de confesser, sans doute pour voir s’il ne pourrait pas aussi donner l’absolution et produire de cette manière, au sein de son troupeau, des effets et des
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résultats catholiques. Par malheur cet homme de Dieu était marié, et voilà que madame sa femme prend peur. Elle crie, elle tempête, elle ne veut pas que son mari entende ainsi les secrets de toutes [les dames. I
« Madame y reprit l’autre, il vous faut contenter. » On prit un biais. On délégua un certain nombre de matrones pour recueillir les confessions et les transmettre au pasteur, convenablement refroidies.
J’ignore si l’on pratique encore cette confession à deux degrés, et quelles en sont les grâces.
PASTEURS IMPIÉTIST ES.
Tous les pasteurs ne sont pas piétistes et n’ajoutent pas tant d’imagination à tant de zèle. La plupart remplissent leur office tout doucement, tout tranquillement, dans une heureuse ignorance des peines d’esprit qui peuvent travailler le prochain.
On rencontre par la campagne des charretées de personnages, hommes et femmes, vêtus de noir, avec un certain air d’honnêteté douceâtre et de santé blafarde. Ce sont des pasteurs qui promènent leurs épouses, leurs
entants ou leurs fiancées. Ils n’ont guère autre chose à faire.
Un pasteur touche quinze cents francs de traitement ; on affecte à son usage, on lui loue à bas prix d’anciens biens de l’Église, devenus propriétés des consistoires, qui les ont conservés ou même accrus en dépit de la Révolution. Les dons et gratifications ne manquent pas : la femme apporte une petite dot ; enfin le plus pauvre, en Alsace, arrive à se faire mille écus de rente. Point de dépenses : les pauvres sont catholiques ; point de travail : un sermon tous les huit jours. Néanmoins les pasteurs sont peu cultivés et besoigneux. Dans l’ordre moral ils ne procréent que des matérialistes ; dans l’ordre physique ils n’engendrent que des employés.
Divisés et subdivisés en sectes innombrables, ne recevant plus aucun enseignement dogmatique, ces prêtres du libre examen sont, en général, arrivés au dernier résultat du libre examen : ils doutent de tout, et ceux qui se croient déistes ne sont pas sûrs de l’être. « Un déiste, disait M. de Bonald, est un homme qui, dans sa courte carrière, n’a pas eu le temps de devenir athée. » M. de Bonald aurait été moins poli, mais plus vrai, si, au lieu de dire que le déiste n’a pas le temps d’arriver à l’athéisme, il avait dit que le courage lui manque pour s’y précipiter. Dans le fait, à quel Dieu croit celui qui ne définit pas son Dieu, qui le laisse de côté, ou ne s’occupe de lui que pour lui contester l’un après l’autre tous les attributs de la Divinité? De peur de remonter jusqu’au Pape ou de descendre jusqu’à Strauss et à Proudhon, bien des pasteurs se taisent sur Jésus-Christ, n’ouvrent
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plus les saintes Écritures et prennent les textes de leurs sermons dans le Journal des Connaissances utiles.
«Que vous a-t-on prêché ? » demandais-je à une dame protestante qui venait de passer l’été à la campagne.
« — Rien de mauvais, je pense, me dit-elle : l’hygiène et l’engrais Dusseau. L’an dernier c’était le guano et la caisse d’épargne. »
L’Évangile protestant, c’est la Science du bonhomme Richard. L’épargne, la propreté, la bonne conduite pour obtenir la bonne santé, tels sont les thèmes où se développe l’éloquence des pasteurs.
Cette éloquence ressemble à leurs personnes ; elle est grammaticale, flasque et douillette. Ils sont en chaire ce qu’on les voit dans le monde ; dans le monde, les mêmes qu’en chaire, avec la même mine vertueuse à faire aimer le vice, la même phrase sucrée et roucoulante. L’un d’eux perdit sa femme, l’enterra, en fit l’oraison funèbre, versant pêle-mêle un déluge de métaphores, de tropes et de pleurs. Deux mois après, la grande dame de sa paroisse le fit venir, encore geignant et larmoyant. Elle se mit en devoir de le consoler. Il reçut ses consolations, et lorsqu’elle eut fini, il lui annonça, toujours poussant de gros hélas sur la défunte, qu’il « allait prochainement cueillir une nouvelle rose dans le jardin du Seigneur. » Pauvre homme ! je l’ai vue, sa rose, et il faut avouer que le Seigneur lui a fait cadeau d’un étrange bouquet.
Que ces hommes-là, dans l’état de négation et d’anéantissement où ils sont tombés, dans l’immense ridicule qui les enveloppe, fassent encore une Église, une société.
un corps quelconque, c’est chose incompréhensible ; il n y a que le pouvoir du Prince de ce monde qui le puisse expliquer. Rien ne fait mieux voir combien la malheureuse espèce humaine est naturellement attachée à l’erreur, déteste naturellement la vérité. Si la vérité était ainsi représentée etdefendue, qu’il y a longtemps, grand Dieu ! quelle aurait disparu de la terre !
XY
JUIFS. — BEAU TRAIT D’iNTOLÉRANCE,
Tandis que nous parlions ainsi des docteurs qui ruinent les sociétés, nous vîmes passer quelques membres de cette étrange société qui ne peut pas périr. Je crus n’avoir jamais vu de mines israélites plus impertinentes, ni de costume plus. sale et plus délabré. J’en fis la remarque.
« C’est, me dit Cyprien, leur mine et leur habit du dimanche. Hier, jour de sabbat, ils se tenaient propres sur le seuil de leurs boutiques fermées. Dans nos pays, surtout dans nos bourgades, la haine entre juifs et chrétiens s’est conservée comme au moyen âge. Les juifs, seulement, ayant moins à craindre, sont plus impertinents qu’ils n’étaient alors; et c’est surtout par imper-
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tinence et par défi qu’ils observent le sabbat et qu’ils profanentle dimanche avec ostentation.
a — Je pensais, dis-je, que cette hostilité avait disparu. « — Point du tout ; et elle a des causes. Les juifs, à peu près sans exception, font l’usure. Ils la font adroitement et cruellement. Ils s’y exercent dès l’enfance. Un père donne à son fils quelques pièces d’argent, ou plutôt le lui prête au taux le plus israélite ; mais le gars ne s’en inquiète point, et, tout en payant l’intérêt, il sait se réserver encore de beaux bénéfices. Cette petite usure sur des pièces de vingt sous et de dix sous s’élève à des taux fabuleux. Avec cinq francs, le juivron achète, revend, ne tarde pas à prêter lui-même plus qu’il n’a primitivement emprunté. Ceux qui voient ces enfants traîner leurs haillons dans les villages, demandent aux parents pourquoi ils ne les font pas travailler. « Mais ils travaillent, répondent ceux-ci; üs font le commerce. »
« Un juif apprend qu’un paysan vient de perdre une vache. Il lui en amène une autre et l’offre à un prix assez raisonnable ; mais le paysan n’a pas de quoi payer. « Cela ne fait rien, dit le juif ; je n’ai pas besoin d’argent « en ce moment-ci, vous payerez plus tard. » Le paysan fait un billet ; le juif s’en va et ne parle plus de sa somme durant des années. 11 semble avoir oublié qu’il est créancier. Tout à coup, au premier embarras qu’éprouve le débiteur, il se présente à lui et le presse. L’autre implore un répit : il ne l’obtient qu’à très-gros intérêt ; la dette grossit, et souvent tout ce que possède le pauvre homme finit par y passer. On m’a montré un jeune paysan qui avait ainsi payé de la totalité de son petit héritage une
paire de boucles d’oreilles achetées par lui à crédit d’un maître juif plusieurs années avant sa majorité. Rien n est invraisemblable en ce genre, et aucune leçon n’y fait. Les paysans sont perpétuellement dupes de ces vautours, ils ne peuvent se déshabituer d’avoir recours à leurs funestes services. Ils aiment mieux se mettre dans les griffes du juif, qui garde le secret, que d’emprunter en donnant hypothèque, ce qui est publier qu’ils sont endettés.
« Il faut avouer que l’habileté judaïque est incomparable, et que souvent aussi la bêtise de nos paysans passe toute limite, /ai à acheter un cheval, un paysan en a un à vendre; nous nous connaissons tous deux, nous nous abouchons : rien n’est plus facile que de conclure le marché, n est-ce pas ? et nous le conclurons s’il n’y a pas de juif dans le village; mais, s’il en existe un, il aura vent de la chose, et nous ne parviendrons pas à nous mettre d’accord sans que ce diable de juif, que nous détestons l’un et l’autre, se soit fourré entre nous et n’ait fait sa part à nos dépens. Je l’ai éprouvé dix fois, les paysans l’éprouvent dans toutes leurs transactions, De là leur haine contre les juifs. Aussi, toutes les fois qu’il arrive un mouvement politique un peu violent, dès que le frein de la police peut paraître un peu relâché, les paysans tombent d’abord sur les juifs. Dans nos campagnes c’est le premier résultat de toute révolution. Quels qu’en soient le caractère et la cause, le juif reçoit une forte raclée. Après cela il se relève et prospère, et n’en est que plus arrogant.
Du reste, sachons rendre justice aux petits d’Israël,
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S’ils sont aussi âpres en affaires que les grands banquiers, ils ne sont pas incrédules comme eux. Ils pratiquent leur culte avec ferveur, et même, ainsi que je vous l’ai dit, avec insolence. Le samedi on les voit étaler fastueusement leur oisiveté ; ils prennent leurs plus beaux habits, ils sont presque propres. Le dimanche, au contraire, ils semblent s’appliquer à se dégueniller et à se salir. On ne sait jamais jusqu’où peut aller la saleté d’un juif. Ils accostent le paysan au sortir de la messe et entament des affaires. Voilà pourquoi l’Église, qui aspire à la paix et à la concorde, est pourtant obligée, dans certains cantons, de faire aux paysans un devoir de conscience de ne point communiquer avec les juifs le dimanche. Il est à souhaiter que cette coutume s’établisse généralement, dussent quelques rabbins crier au fanatisme.
« — J’avoue, dis-je, que ces cris me toucheraient peu. Sans vouloir aucunement approuver les représailles dont les juifs ont été victimes dans le moyen âge, — cruautés contre lesquelles l’Église seule les a piotégés, même en frappant d’excommunication les persécuteurs, — je tolère qu’on se tienne sur la réserve à leur égard, et je m’explique parfaitement l’aversion violente dont ces malheureux ont été l’objet parmi les peuples chrétiens. Premièrement, leur coutume invétérée de tirer des écus de tout le monde n’est agréable à personne; secondement, il faut reconnaître que toujours et partout, depuis la pâque déicide de Jérusalem, le juif s’est montré l’ennemi le plus endiablé du chrétien. L’histoire est pleine de leurs trahisons. Quand ils ont trouvé l’occasion de livrer une ville catholique à un assiégeant infidèle, jamais ils ne l’ont man-
quée. Ils ont été les alliés du païen, du Turc, de l’hérétique, ils sont les alliés du socialiste. Je ne leur en fais nul reproche, d’une certaine manière, puisqu’ils n’ont pas de patrie. Mais le peuple livré par eux n’est pas tenu d’entrer dans cette considération-là. De tels faits, assez multipliés dans les premiers siècles, s’ajoutant à l’impression générale qui résultait de la connaissance si répandue de l’histoire évangélique et aux sentiments que faisait naître leur fidèle rapacité, ont dû former contre eux un préjugé fort éloigné de la tendresse. Je m’étonne que l’Église ait pu les sauver, lorsque le monde entier était chrétien et qu’ils faisaient seuls la banque. Cela prouve que l’Église était bien vigilante et le monde chrétien bien patient, malgré de terribles échappées de colère. On ne veut voir dans ces temps-là que la violence qui opprimait les juifs ; j’y vois la charité qui les tolérait, qui les protégeait. Ils sont bien ingrats, ces juifs d’aujourd’hui, qui attaquent l’Église, et bien imprudents, ceux qui, dans certains pays, comme en Allemagne, se font les principaux moteurs et boute feux de l’hérésie socialiste ! La foi chrétienne est encore leur meilleure sauvegarde. Si les peuples brisaient ce frein, comme la haine contre les juifs survivrait, les maisons de banque d’Israël, depuis les plus hautes jusqu'aux plus infimes, seraient mises sous un pressoir qui leur ferait rendre plus même qu’elles n’ont pris. On se soucierait bien des services qu’ils auraient rendus à la grande cause de l’impiété publique !
« Certes, je ne demande point qu’on les envoie à Jérusalem ; je ne demande point qu’on les persécute, ni
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qu’on les dépouille ! Qu’ils gardent tout ce qu’ils ont acquis, même au delà du dix pour cent, et même au delà du trente ! Je ne demande pas non plus qu’on leur ôte la liberté et l’égalité civile. Mais ce que je trouverais fort bon, à tous les points de vue, ce serait qu’on prît l’habitude de les fréquenter peu et de conclure avec eux peu d’affaires; et, s’il y avait quelque part en Alsace un village dont les habitants ne voulussent avoir aucune relation, sauf celles de la charité, avec leurs concitoyens juifs, j’aurais bonne opinion de ce village-là.
« — Allez donc à..., reprit Cyprien en souriant. Il n’y a pas longtemps, les habitants apprirent qu’un juif venait s’établir dans cette commune, où il n’en existait point. Il avait déjà loué une maison et se proposait d’ouvrir un cabaret. Ses meubles étaient arrivés. Alors les bonnes têtes s’assemblent et tiennent conseil. « Un « cabaret de plus, nous n’en avons pas besoin ; un juif, « c’est l’usure... Ma foi, nous ne le recevrons pas. »
« Il vint pourtant. On alla le trouver.
. « — Écoutez, lui dit-on, vous ne ferez pas fortune ici. « Nous ne voulons point de vous, nous n’irons pas boire « chez vous, nous ne ferons point d’affaires avec vous, « ou elles ne seront point bonnes pour vous. Faites-nous « plaisir, allez-vous-en. »
« Il répondit fièrement qu’il ne s’en irait point, et qu’il voulait voir si l’on tiendrait ces belles résolutions de ne point boire son vin et de ne point emprunter son argent.
« — Mais, ajouta-t-on, c’est que nous sommes bien « décidés. Vous ne pouvez pas vivre au milieu d’un pays
« qui ne veut point vous voir ; vous aurez des désagré- « ments. Nous vous disons cela de bonne amitié. »
« Il alla trouver le maire et lui demanda sa protection.
« — Ma protection, lui dit le maire, vous êtes citoyen « français, je vous la dois, vous l’avez. Mais que voulez- « vous que je fasse? Je ne puis pas forcer mes adminis- « très d’aller boire chez vous, ni de traiter avec vous ; @ je ne puis pas empêcher les enfants de vous huer « dans les rues, ni de jeter des pierres dans vos vitres « à nuit close, ni de tendre des ficelles dans votre che- « min. Ils auront bien tort, ceux qui feront cela. Si je « les découvre, je leur tirerai les oreilles... Cependant, a si je ne les découvre pas? Je ne puis vous promettre a qu’une chose, c’est de vous déclarer procès-verbal « quand vous enfreindrez les règlements ; ils sont très- « sévères ici. Au fond, voyez-vous, je vous dois protec- « tion; mais je suis de l’avis des autres, — et je vous « conseille de vous en aller. »
« Pendant qu’il parlementait ainsi, le juif aperçut des paysans qui portaient des fardeaux, et, en examinant davantage, il reconnut ses meubles. Il les suivit. On les déposait avec beaucoup de soin sur une charrette tout attelée.
« Qu’est-ce que cela signifie? dit-il; où prétendez- « vous envoyer mes meubles ?
« — Mais, lui répondit-on, là où vous voudrez. Puis- « qu’il est entendu que vous partez, le plus tôt sera le « mieux, et nous avons fait le déménagement. Mainte- « nant, dites où vous voulez aller, et vos meubles y
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« seront transportés aux frais de la commune. Voyez « s’il n’y manque rien. »
« Le juif leva le pied; c’était ce qu’il avait de mieux à faire. Voilà , j’espère, un trait d’intolérance qui vous plaira.
« — Parfaitement, dis-je et il faudrait aimer bien peu la liberté pour n’ètre pas charmé de la résolution de ces paysans; car, s’il y a une liberté précieuse au monde, c’est celle d’écarter la tentation de boire outre mesure et d’emprunter à vingt pour cent. La liberté du juif a été gênée, j’en conviens ; mais la liberté du juif aurait gêné celle des autres. Comment faire ? Entre deux libertés qui se contredisent, s’il y en a une qui lèse en même temps la morale publique et les intérêts et les sentiments du plus grand nombre, celle-là peut s’appeler l’oppression. Quiconque possède quelque moyen de s’en défaire aurait grand tort de n’y pas mettre la main. #