LA GRAINE DE CATALPA
« I our moi, dit à son tour Jérôme, j’ai lu, j’ai réfléchi, j’ai discuté, j’ai combattu, j’ai fait une résistance désespérée ; et , avec tout cela, ce sont des circonstances minimes, ce que nos philosophes, qui expliquent tout, appelleraient savamment des circonstances de hasard, qui m’ont vaincu. La première flèche dont j’ai bien reçu l’atteinte m’est arrivée au cœur d’une manière qui n’a pas le sens commun. J’étais à Toulouse, par hasard, et j’v avais rencontré, par hasard, la veille de mon départ, un garçon de mon âge à peu près, vingt-
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quatre ou vingt-cinq ans, qui se nommait Louis Bécane, bon, charmant, d’un esprit rare, plus distingué encore par le cœur. Il était chrétien ou prêt à le devenir, et c’était encore un hasard à l’âge qu’il avait, dans le milieu où il vivait. Ses patrons, fort lancés dans la politique, voulaient faire de lui quelque chose. On lui disait : « Tu « seras professeur, tu seras député, tu seras académicien, « tu seras ministre. » Il songeaitquelquefois,lui,à deve^ nir Capucin. Il a fait mieux encore : il est mort dans la fleur et dans la bonne odeur de sa jeunesse, tout occupé de saints désirs et de pieux travaux. Cet aimable garçon m’avait parlé de Dieu ; j’avais écouté sans attention. Mes pensées n’étaient pas tournées de ce côté, tout au con* traire.
« Le lendemain, ayant bien oublié Louis Bécane et sa prédication, je me mis à une besogne fâcheuse, difficile, redoutée : je fis ma malle. Savoir faire une malle, c’est un don de nature, plus précieux, à mon avis, que d’être né poëte. Je ne l’ai point reçu et j’ai beaucoup voyagé sans pouvoir l’acquérir. Je procédai à ce travail cruel avec tous les agacements, toutes les sueurs et tout l’insuccès ordinaires. Je combinai, je recommençai, je désespérai. Impossible de mettre les choses à leur place et de ne point les froisser ; impossible de combler les vides et de faire entrer dans cette maudite malle ce que j’en avais tiré. Ne vous étonnez pas de l’importance que je donne à ce détail. Il n’y a guère eu dans ma vie d’événement plus sérieux.
« Enfin, après ces longs essais, après ce supplice, étant parvenu à fermer ma malle, les nerfs irrités et le
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front humide, je descendis, pour me reposer, au jardin de la maison que j’habitais.
« Je vins à passer sous un catalpa, tout chargé des longs étuis où la graine de cet arbre est contenue. J’arrachr.i machinalement un de ces étuis et je l’ouvris en me promenant. Quand j’en eus remarqué l’arrangement intérieur, je m’arrêtai saisi de surprise, et je tombai dans une rêverie qui fut peut-être la réflexion la plus longue et la plus suivie que j’eusse faite jusqu’alors. La graine de catalpa est un petit noyau auquel adhèrent deux ailes légères et transparentes, pareilles à celles des libellules. Chaque étui en contient un certain nombre, vingt ou trente peut-être. Quand le moment est venu, dans la saison des vents, les étuis, secoués sur l’arbre où ils sont attachés par une queue flexible comme celle de la cerise, ne tombent pas, mais s’ouvrent; la graine déploie ses ailes, le vent la prend et l’emporte où le bon Dieu veut qu’il pousse un catalpa. Mais ce qui occasionnait mes réflexions, c’est l’art avec lequel ces graines ailées étaient disposées dans l’étui encore vert. Chacune occupait sa cellule ouatée, où ses ailes délicates, soigneusement étendues, étaient garanties de tout froissement. Il n’y avait ni trop plein, ni place perdue, ni faux plis. Je restai en admiration devant cet emballage, moi qui venais d’employer inutilement tant de soins à faire ma malle. Je n’eus pas un moment la pensée, qui me serait certainement venue la veille, d’attribuer cet arrangement « au génie de la nature » ou aux jeux du hasard. Non, la main de l’Ouvrier se faisait trop voir! Et le raisonnement de Becane, quoique j’y eusse fait si peu