SYLVESTRE ET L’ABBÉ, DEVISANT, PASSENT SOUS LES TILLEULS
Le surlendemain, vers le soir, Sylvestre, promenant ses rêveries sous les beaux arbres qui environnent la ville, aperçut de loin l’abbé qui causait avec un homme entre deux âges. L’abbé lui fit signe d’approcher, et, le présentant à cet homme :
« Voilà, dit-il, le gendre que je vous propose. Causez de bon cœur ; vous êtes faits pour vous aimer. »
Il parut que la chose ne serait pas difficile. On convint que la jeune fille serait avertie le soir même, et Sylvestre introduit dans la maison deux ou trois jours après, lorsque Marianne aurait eu le temps de se consulter un peu devant le bon Dieu.
a J’admire pourtant, dit Sylvestre lorsqu’il fut seul
avec l'abbé, qu’une si grosse affaire se puisse si vite engager et presque conclure.
« — Bah ! reprit l’abbé, depuis longtemps vous méditez là-dessus. Quant à cet honnête homme que vous venez de voir, puisqu’il y a vingt ans que sa fille est née, voilà bien vingt ans qu’il songe à marier sa fille. Il a tout pesé, le caractère, les goûts, les aptitudes, la vocation enfin. Je ne vous parle point de ses prières. Pour comprendre les sollicitudes paternelles, il faut que vous passiez par là. Les dieux et les goujats de la littérature plaisantent sur ce sujet, mais ils sont en général célibataires et mauvais observateurs des honnêtes gens. Ceuxci ont déjà refusé plusieurs partis, quelques-uns plus brillants que vous. Le jour où j’ai parlé de vous, ils achevaient une neuvaine à saint Joseph, pour qu’il envoyât l’homme souhaité.
« — Et je suis cet homme? dit Sylvestre en souriant.
« — On l’espère, reprit l’abbé, et je le crois. Comptez cependant qu’avant de se prononcer, ces gens simples sauront vous étudier à fond. Ils continueront de prier, ils répandront d’abondantes aumônes. Rien au monde ne leur ferait affronter l’éternel regret d’avoir, faute de soin, compromis le bonheur de leur enfant.
« — J’en suis d’accord, poursuivit Sylvestre, et néanmoins je me marie à l’aveugle.
« — Tout le monde en est là plus ou moins, continua l’abbé ; mais vous ne vous mariez pas à l’étourdie. Comme les sages parents de Marianne, vous avez pris Dieu pour guide. La sagesse maintenant est de se laisser mener. »
Devisant ainsi, ils arrivèrent, nuit tombante, dans une rue déserte, tout embaumée d’une odeur de tilleuls en fleur.
« Le charmant parfum ! s’écria Sylvestre ; que ces tilleuls sont bons de fleurir ainsi parmi les cheminées et les murailles !
« — Jmage, dit l’abbé, d’une bonne âme au milieu des soucis et des injures de la vie. Quoi que l’on fasse autour d’elle et contre elle, elle exhale fidèlement son parfum, elle donne fidèlement sa fraîcheur et son ombre. Une vraie épouse est au foyer comme ces tilleuls dans leur enclos. Elle en fait l’ornement, la douceur; elle y fleurit sans s’inquiéter de ce qui se passe au dehors, et l’on en sent quelque chose encore au delà du seuil qu’elle ne franchira jamais.
« — Comment ne vous êtes-vous pas marié, mon cher abbé ? dit Sylvestre.
« — Hélas! répondit l’abbé, vous allez me trouver présomptueux : je me proposais de devenir un bon prêtre. »
Ils côtoyaient un mur au-dessus duquel les tilleuls penchaient leurs têtes murmurantes. Sylvestre leva les yeux. Il vit du même coup la maison dont ce mur fermait le jardin ; maison proprette et close, qui ne pouvait contenir qu’une seule famille, et qui semblait bâtie tout exprès pour le silence et l’humilité.
« Que je serais étonné , dit-il , si cette petite porte s’ouvrait pour laisser sortir une passion !
« — Assurément, remarqua l’abbé, il n’y a point de passion ici, et j’espère que vous n’y en porterez point.
C’est là que demeure votre future. Je parierais qu’en ce moment il est question de vous sous les tilleuls.
« — Maison modeste et pure , pensa Sylvestre, sois bénie ! et fasse Dieu qu’en effet nul malheur, nulle inquiétude ne franchissent avec moi ton paisible seuil! »
LES IDÊ^S I> E MARIANNE.
L’abbé ne s’était pas trompé; Sylvestre faisait le sujet de la conversation sous les tilleuls.
« En vous priant de décider, dans l’incertitude où Dieu me laissait sur le choix d’un état, j’ai prévu, disait Marianne, que je serais mariée, et je n’ignorais pas votre désir. Je suis persuadée que vous avez bien choisi, bon père. Je n’imagine rien qui puisse m’empêcher d’accepter votre choix. Mais c’est triste de penser qu’il faudra partir d’ici et ne plus vous voir tous les jours. Pauvre maman, vous serez seule !
« — C’est l’ordre de Dieu, ma fille, dit la mère. Tu sais qu’il est toujours facile et doux de faire la volonté de Dieu.
« Oui, mais vous pleurez, continua Marianne, essuyant ses yeux, très-grands et très-candides.
« — Nous te verrons heureuse et nous serons heureux, » dit à son tour le père, qui ne voulait pas pleurer aussi.
Pour rompre l’attendrissement, il reprit :
« Tu ne me demandes pas seulement quel air il a? »
Marianne garda le silence.
On fit le portrait de Sylvestre, en ayant soin de ne le pas flatter. Marianne ne se permit aucune question ni aucune observation. 11 était nuit close, et l’abbé Théodore venait d’arriver avec un vieil ami de la famille. On commença le boston.
La partie n’offrit rien de remarquable, sinon que Marianne, renommée pour la prudence et la maturité de son jeu, perdit plusieurs coups imperdables. Elle fit une fois la folie de demander huit piques, lorsqu’elle avait sept cœurs dans les mains, et pas un pique ! L’abbé comprit qu’on avait parlé ; l’autre ami ne se sentit pas éloigné de supposer qu’il pourrait bien y avoir quelque chose.
Eu vérité, l’esprit de la pauvre Marianne était loin du boston.
«Je vais donc me marier, se dit-elle, lorsqu’elle se vit seule. Voilà mon sort fixé; je ne serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite ! »
Lorsqu’elle pensa que cet homme qui devait l’épouser se présenterait bientôt, elle eut un frisson d’inquiétude et ressentit elle ne savait quelle blessure dans un
instinct qu’elle ne se connaissait pas. On l’eût étonnée en lui disant que l’instinct qui souffrait ainsi n’était autre que la fierté. Elle ne se trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais rien ne l’avait amenée à réfléchir sur les préjudices que l’organisation présente de la société apporte aux privilèges de l’âme, et, par un autre instinct plus parfait dans son cœur et mieux connu, elle se soumit humblement à ce qu’elle regardait comme la condition nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir et ne lui laisse que tout juste celui de refuser.
Une image de la sainte Vierge, seul ornement de la chambrette, attira ses regards et lui fit fléchir les genoux. Aux pieds de la Mère de douleurs, mère de toute bonne espérance, Marianne pria longtemps, demandant les grâces dont elle avait besoin dans la vie inconnue où elle allait entrer.
Et. calmée et fortifiée, elle s’endormit du sommeil des cœurs purs.
IY