TROISIEME OBJECTION
LT est que, dit M. Gibou, cela choque « les .gens sensés. » Gens sensés est bientôt dit; il faudrait s'expliquer. Qui sont les gens sensés ? Je soupçonne que la définition de M. Gibou ne contenterait pas tout le monde. En fait de gens qui croient à 'priori aux miracles passés et présents (sauf à contester, dans les larges limites que l’Église permet et même ordonne, les cas particuliers bien ou mal établis), il y a premièrement l’immense majorité des catholiques de tous les temps : M. Gibou les envoie-t-il en masse aux Petites-Maisons? Il y a ensuite les philosophes; car celui-là est petit philosophe qui ne croit pas aux miracles, de quelque nom qu’il les appelle et quelque explication qu’il en essaye : les philosophes sont-ils encore des fous? Après les philosophes, il y a les savants, principalement les savants matérialistes, la classe d’hommes qui laissent le plus de miracles à déchiffrer : fous aussi bien que les autres? Où donc descendrons-nous pour trouver l'être dont la pensée n’est pas en échec presque continuel devant quelque chose
DES MIRACLES
d’inexpliqué et d’inexplicable ? Nous ne trouvons plus que la brute et l’homme abruti, ce qui ne réfléchit point et ce qui ne veut point réfléchir; la créature qui n’a pas été élevée jusqu’à la raison, et celle qui descend de cette hauteur afin d’embrasser d’un amour infâme les basses œuvres et les basses joies de la vie.
Mettons pourtant qu’il existe des « gens sensés, » désireux de croire en Dieu, mais à condition que Dieu ne fera point de miracles, leur sens ne pouvant s’élever jusqu’à comprendre que le plus grand des miracles est la naissance de la foi dans une âme où elle n’était pas. Malgré leur ultimatum , des miracles éclatent; nos « gens sensés » se fâchent, les voilà plus incrédules que jamais. Ma foi, tant pis pour les « gens sensés! » L’humilité est la première vertu que Dieu leur demande : qu’ils s’humilient, ou qu’ils restent incrédules. Dieu sauvera des âmes qui ne refuseront pas leur salut parce qu’un malade aura été guéri contre l’attente et contre l’art des médecins. M. Gibou est par trop gentilhomme ! Pourquoi veut-il que Dieu n’aime, ne protège, n’attire à lui que les a gens sensés? » Un pauvre paysan qui n’a point fait d’études, qui ne peut suivre un cours d’athénée, qui ne peut lire les brochures de M. Gibou, un pauvre sauvage encore plus insensé , ne sont pas moins chers à Dieu que la fleur des publicistes et des académiciens de France. Ils ne savent pas lire! Là-haut, c’est un petit mal; icibas, c’est une raison pour que Dieu leur fasse des signes , leur accorde ces faveurs éclatantes auxquelles les païens durent le bonheur d’entrer en foule dans le sein de la vérité.
DES MIRACLES