‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 18 sur 74 · DES POESIES DE M. BERANGER · texte numérisé non relu

DES POESIES DE M. BERANGER

Os

fscAR était grand appréciateur de ce poète national. Il en savait par cœur de beaux passages et les citait à propos.

« Oui, messieurs, nous dit-il, comme nous montions la côte, Déranger m'électrise. Voilà un homme d'esprit et un bon vivant ! Ne me parlez pas d'Emile Debraux, ni de Désaugiers, ni de Victor Hugo. Ils ont du talent, je n'en disconviens pas ; mais aucun n'arrive à la cheville de M. Déranger. Dernièrement je rencontrai Une bande de jeunes gens du quartier Latin qui se rendaient chez M. Déranger pour lui faire hommage. Je me joignis à eux. Il faut honorer le génie. Tous les siècles ne

90 ÉTUDE DE fiOURGEOlS.

produisent pas un Béranger, et peut-être qn'on n'a pas vu son pareil depuis Anacréon.

« — Anacréon?' dit Etienne, ce nom m'est inconnu. Où prenez-vous Anacréon?

« — Il en est souvent question, reprit Oscar, dans VAlmanach du Caveau, et il y a une société de gens établis au faubourg Saint- Martin qui s'appellent les Enfants d' Anacréon. Je n'en suis pas ; autrement je me ferais un plaisir de vous renseigner.

« — J'ai ouï dire, continuai-je, que c'était un vieillard débauché d'avant la grande révolution, qui s'appelait de son vrai nom Chaulieu, et qui demeurait dans le quartier du Temple.

« — Effectivement, dit Oscar, il y a encore des Chaulieu sur le boulevard Saint-Martin ; une vieille et bonne maison de miroiterie. Mais, pour en revenir à M. Béranger, je le place beaucoup plus haut. Ce que j'aime en lui, monsieur, c'est qu'on y trouve de tout : du tendre, du patriotique, du militaire, et enfin du risqué, pour s'amuser entre jeunes gens. Il chante nos libertés' et nos gloires. ■Ça vous émouslille, ça vous enlève, ça vous fait aimer la patrie. Moi qui vous parle, j'ai un motif particulier pour le chérir. Je lui dois mon établissement ; il m'a fait épouser ma dame. Je vous étonne ? Voici le fait. Je ne prétends pas me vanter mais j'ai une assez jolie voix et du goû.t, quoique négociant. Je chantais Béranger; tout est venu de là.

« — Sans indiscrétion, monsieur, dit Etienne, pourrais-je vous demander ce que votre dame préférait ?

(I — Tout, indifféremment, monsieur, répondit Oscar.

Mais, vous sauvez, les Allemandes sont sentimentales ; j'attaquais principalement ce qui est un peu langoureux :

Bois dans ma coupe, ô messager Gdèle, Et dors en paix sur le sein de Néris.

« — C'est touchant, dit Etienne. El maintenant, heureux époux, vous chantez :

Mon épouse fait ma gloire; Rose a de si jolis yeux ! »

Or, comme la Rose d'Oscar était poar le moins louche, et peut-être borgne, le pauvre Oscar sentit le trait. Etienne craignit de l'avoir enfoncé trop avant. Il reprit aussitôt :

« Je respecte votre goût, mais je ne le partage pas, et, si vous le voulez, je vous -dirai franchement ce que je reproche à Déranger.

a — Quoi donc? demanda Oscar, non sans quelque mauvaise humeur.

« — Vous comprenez, dit Etienne, que les goûts sont libres. Celui de l'un n'attaque pas celui de l'autre.

« — Sans doute, dit Oscar. Mais que reprochez-vous à M. Béranger ?

« — Bah ! continua Etienne, qu'est-ce que cela vous fait?

« — Rien du tout, reprit Oscar, seulement on aime k savoir, et la diversité des opinions alimente la conversation.

<t — Vous avez raison, dit Etienne... Alors je vous avouerai que Béranger me semble un peu canaille.

9i ÉTUDE DE BOURGEOIS.

« — Comment ! s'écria Oscar, le premier poëte, le premier chansonnier de la France !

« — Oui je le trouve canaille.

« — Voilà du nouveau, par exemple, et l'on apprend en voyageant !

« — N'est-ce pas?... Je le trouve très-canaille.

« — Eh bien, moi, je trouve que c'est un grand citoyen ; ou verra cent mille Français à son enterrement, et j'y serai.

« — Je ne dis pas le contraire. »

Il se til un profond silence.

ON VIENT AU PIRTI PRF.TRE.

^ ous pensions qu'Oscar nous bouderait, mais il était de la rare espèce des libéraux qui permettent qu'on les contredise. Au relais suivant, il reprit lui-même de trèsbonne grâce la conversation.

Il nous confia qu'il était du mouvement, et qu'il s'en donnait beaucoup dans le quartier Saint-Denis pour faire nommer un député favorable à la reforme électorale. Nous répondîmes que c'était fort bien employer son temps.

« Et qu*est-ce que vous attendez de la réforme ? lui demanda Etienne.

« — D'abord, dit-il, ce sera plus juste ; car depuis mon mariage je suis électeur, mais auparavant je ne Tétais pas ; cependant j'entendais les affaires politiques aussi bien qu'aujourd'hui. Ensuite le commerce ne va pas, et j'ai dans l'idée que la réforme produirait un certain remuement qui le ferait marcher.

^ « — Pour le remuement, dit Etienne, comptez-y.

« — En troisième lieu, continua notre homme, je trouve que la France n'est pas à son rang. Il nous faut la frontière du Rhin. Une Chambre nommée à la suite de la réforme amènerait M. Thiers au ministère ; avec lui nous aurions bientôt récupéré nos limites naturelles

« — Croyez-vous ? dit Etienne.

« — Parbleu, dit Oscar, ces pays-là ne sont pas contents d'être prussiens. Nous n'avons qu'à leur faire signe, et ils viennent à nous. Ma femme en est, elle peut vous le dire. Pas vrai, Gtantine ?

c — Oh! s'écria Églantine, Fife la Vrance!

« —Et en outre, poursuivit Oscar avec un sérieux admirable, le parti prêtre empiète , il est temps de lui donner une leçon. C'est ce que nous ferons avec la réforme.

« — Voilà l'essentiel, dit Etienne, mais c'est le plus difficile, j^ « — Bah ! fit Oscar, nous en viendrons bien à bout. K € — Certainement, reprit Etienne; pourtant il y a une ^difficulté à laquelle vous ne songez pas. Qu'est-ce que ' c'est que le parti prêtre? Où est-il?

« — Oh ! oh ! dil Oscar, nous saurons le trouver.

« — Sans doute, dit Etienne, mais vous ne pouvez pas dire oïi il est, ni ce qu'il est. Ayez la bonté de m'apprendre ce que vous a fait le parti prêtre et ce que vous » lui ferez? Voulez-vous démolir les églises?

« — Oh !

« — Prétendez -vous empêcher les curés de dire la messe ?

« — Par exemple !

« — Et les bedeaux de sonner les cloches ?

« — Nullement.

« — Et les enfants d'apprendre le catéchisme?

a — Non.

« — Et vos voisins d'être baptisés, mariés, enterrés ?

« — Pas davantage.

« — Alors que reprochez-vous au parti prêtre, et, encore une fois, que lui voulez-vous? »

Oscar se recueillit, et d'une voix fière, il s'écria :

« Je veux l'empêcher de faire reculer la civilisation moderne.

(f — Il fallait le dire, reprit Etienne. Mais qu'est-ce que c'est, la civilisation moderne ? »

Oscar parut embarrassé. Quoique possédant assez son journal, il n'était point de ces foudroyants qui sont toujours en mesure de réciter un premier-Paris sur la civilisation moderne. Après quelques efforts il jeta sa langue aux chiens.

« Allons, monsieur, dit-il de bonne humeur, vous voulez me faire poser. »

ETUDE l)E UOLI'.l.

OB Là. CIVILISATION MODERNE.

K 1 ouRRiEZ-Yous le pcnser ? reprit Etienne. Je voiis demande ce que c'est que la civilisation moderne pour voir si j'ai le plaisir de me trouver d'accord avec vous.

« A mon avis, la civilisation moderne, c'est la concurrence. J'entends par là le droit pour tout le monde de faire du tort à tout le monde. C'est notre immortelle conquête de 89. Vous êtes établi, vous faites votre affaire. Quelqu'un vient se planter à côté de vous, prend votre partie, s'empare de votre enseigne, vend au rabais, vole le public et vous culbute ; mais vous avez le droit de lui rendre la pareille et de le culbuter à votre tour : voilà la civilisation moderne, selon moi.

« Comment le parti prêtre, supposé qu'on le découvre, pourrait-il faire reculer la civilisation moderne? Ce serait en persuadant aux. commerçants, aux fabricants, et surtout aux politiques, qii'il n'est pas permis de faire du mal à autrui, de prendre le bien d'autrui, de mentir au public pour le voler. Le parti prêtre voulant faire régner la probité, il n'y réussira pas tout de suite, convenez-en I

« Oui, me direz-vous, mais il y tend ; et s'il y par vient? » S'il y parvient, j'avoue que ce sera une gène considérable pour beaucoup de citoyens français. Plus moyen de monter une maison sans autres fonds que le prospectus ; voilà un affreux péril pour les manufactures de papier. Il est urgent de prévenir ce péril, j'en conviens.

« Votre cause est trop juste, monsieur, pour que vous ne réussissiez point. Vous aurez la réforme. Elle ne vous donnera point vos limites naturelles ; cependant vous abîmerez le parti prêtre, et ce sera toujours cela. »

Oscar se tut, mais nous lisions dans sa pensée. Il se disait :

« Décidément, je pose. »

C'était la vérité pure : il posait, le pauvre homme, type éternel et triste du grand vulgaire, plein de sottise, de crédulité, d'ignorance, de présomption, et qui, de nos jours, hébété par de lâches flatteurs, entendant parler de tout, se mêlant de tout, maître et juge de tout, a fini par perdre jusqu'aux dernières lueurs du bon sens.

SITDATION CRITIQUE. — PÉRIPÉTIES.

l)ous descendîmes pour dîner.

« C'est mainlenant, me dit Etienne, que nous allons perdre l'estime d'Oscar. Nous nous sommes aperçus que sa femme est borgne, nous n'aimons pas les hymnes de Béranger, nous ne travaillons point pour la réforme, et, comme c'est vendredi , nous allons faire maigre : il va voir que nous sommes du parti prêtre. »

Faire maigre n'était point la chose du monde la plus aisée. 11 n'y avait point de maigre sur la table.

Décidés à montrer de l'intolérance, nous fîmes venir l'aubergiste. Etienne lui dit que nous ne mangions pas de viande le vendredi et qu'il voulût bien nous servir du maigre.

L'aubergiste avait visiblement des idées arrêtées sur les commandements de l'Église. Il les abrogeait.

« Messieurs, répondit-il avec un aimable sourire, je suis désolé ; il n'y a pas de maigre.

« — Faites-en, monsieur.

« — Ce sera long, et la diligence n'attend pas .

« — Alors, monsieur, donnez-noas du pain et du fromage. »

L'aubergiste commençait à perdre son sourire. Il avait une certaine envie de nous envoyer promener ; mais nous représentions sept francs ! Il voulut entrer en controverse.

î Je crois, dit-il, qu'on peut manger ce que Ton trouve et que Ton n'est pas damné pour ça,

a — Pendant que vous raisonnez, observa Etienne, vous auriez déjà fait une omelette, et pendant que nous répondrions nous ne dînerions pas. »

Oscar, sa femme, la jeune dame, l'Anglais étaient à peindre durant ce colloque; Oscar surtout. Évidemment cet honnête homme, à force d'entendre parler des jésuites de robe courte, avait longtemps désiré d'en voir un. Il en avait deux sous les yeux, en pleine activité, demandant impudemment du maigre. Il remarquait la moustache d'Etienne et s'étonnait de l'art avec lequel nous savons nous déguiser. Quelle bonne chose à conter dans la rue aux Ours !

Cependant l'aubergiste était violemment combattu. Se résignerait-il h perdre sept francs? le verrait-on mollir devant deux fanatiques, lui, le propriétaire de la Couronne cCOr ?

Nous noas levions paur aller chercher du pain dans le voisinage, lorsqu'un secours inattendu nous vint da fond de la salle. Une voix de basse fit frémir les vitre» comme le son du tambour :

« Donnez du maigre ! »

Tout le monde regarda. C'était le Coupé qui entrait,

ÉTUDE DE BOUROBOlSi 99

représenté par un colosse de la plus fière et de la plus martiale figure. Moustache grise, rosette d'officier, col d'ordonnance, balafre sur le front; un colonel pour le moins! Une dame, d'un aspect plus doux et non moins respectable, l'accompagnait. Derrière eux se tenait, fière et timide, une fille de seize ans, lien de fleurs entre ces deux forces grandioses. Quelle charmante expression curieuse, gaie, ingénue et modeste avait cette jeune fille ! Àh! celle-là était belle ! Auprès de ce lis, le petit objet de notre compartiment ne paraissait plus qu'un pauvre coquelicot.

Voyant ces th)is' personnages, lé maître de' la Couronne d'Or perdit toute sa philosophie et toute sa jovialité. Quelque grand que l'on- soit par la fortune, par l'influence, par les lumières, fût-on même membre du conseil municipal et capitaine de la compagnie de sapeurs-pompiers, on ne met pas" à la porto d'un seul coup cinq^ dévots; dont un colonel, qui veulent faire maigre à 3 fr. 50 par tète.

Le maître de la Couronne d'Or, ôtant sa couronne à lui, un bonnet de coton très-gaillard, nous annonça du rftaigre-. IX tint parole, et même avec un certain luxe. Il était improvisateur.

Mais qui peindra l'œil écarquillé, la b'ouche béante, la stupéfaction,rembarra^ d'Oscar t'A' peinie osait-il toucher aux viandes entas'^ées sur son assiette ; il craignait que le colonel n'en fût choqué.

Sice terrible convive l'avait interrogé surses convictions religieuses, Oscar aurait attesté qu'ir faisait gras par ordonnance du médecin, pour sa petite santé.

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