‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 31 sur 74 · DIGRESSION SUR UN BON LIVRE · texte numérisé non relu

DIGRESSION SUR UN BON LIVRE

Léon de Laborde a écrit un bon livre, le Commentaire géographique sur l'Exode. Je ne sais pas ce qu'en disent les savants. Je ne serais pas étonné qu'ils en eussent fait beaucoup de critiques, car l'auteur y prouve la vérité des récits de Moïse. A l'encontre des sornettes que plusieurs, et non pas les moins graves, ont accoutumé de débiter sur ce sujet, il allègue le témoignage de ses yeux. Cela n'a pu passer sans scandale. Comment! voilà un homme qui va se promener dans le désert, qui fait une à une les étapes des Hébreux, et qui prétend que toutes les traces de cette fabuleuse odyssée sont encore visibles ! Il croit au buisson ardent, à la pierre d'Horeb, au passage de la mer Rouge, aux eaux amères devenues douces, à la manne, aux cailles, à tout! Nous saurons bien lui montrer qu'il se trompe, nous qui n'avons pas quitté Paris...

Mais, quoi qu'ils aient pu dire, le Commentaire géographique sur VExode n'en est pas moins instructif, édifiant et même piquant. Aucun chrétien ne saurait être insensible au plaisir de voir dans quelles contradictions

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tombent, se jettent, se culbutent les vaillants qui se sont piqués d'infirmer les témoignages du Saint-Esprit. Les uns croient à moitié, les autres aux trois quarts, les autres pas du tout. Ceux qui nient en bloc toute la Bible ont affaire à ceux qui l'admettent en partie; mais, de ces derniers, tous n'admettent pas ou ne rejettent pas la même partie, et ce qu'ils admettent ou rejettent en commun, ils ne l'admettent ni ne le rejettent de la même façon et au même titre. Il faut voir cette cacophonie de la pauvre science humaine ! Alors s'avancent les conciliateurs, empressés de mettre d'accord tant d'athlètes qu'il serait urgent de faire marcher avec ensemble à l'attaque des Livres saints. « Messieurs, disent les conciliateurs, vous avez tous raison. Mais la Bible est un poëme; certaines choses y sont exactement racontées, d'autres sont embellies par l'esprit poétique des Orientaux, d'autres sont purement allégoriques. Il faut savoir discerner les faits historiques des amplifications , et les simples amplifications des allégories. C'est à quoi nous nous sommes appliqués avec le sens judicieux que nous avons reçu de la nature, et ■vous allez certainement vous rendre à la justesse ingénieuse de nos explications. » Là-dessus les conciliateurs exhibent des gloses impayables. M. de Laborde en rapporte des exemples prodigieux et bafoue très-bien ces pédants. C'est un charme dans tout le livre ; on y trouve une excellente clarté de style, une ardeur d'esprit qui sent la conviction et la jeunesse, un mépris généreux pour tant de grimauds dont la passion accepte contre Dieu le secours de l'absurdité même.

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le lecteur voyage à la suite de Moïse, marche pour ainsi dire en sa compagnie, l'auteur éclaircissant dans le texte sacré ce qui est obscur, achevant ce qui n'est dit qu'à moitié. On voit tout, on se rend compte de tout.

Je voudrais dire quelles erreure ou sincères ou préméditées le commentateur détruit, quels problèmes il tranche, quels points restent douteux. Je n'y suis pas idoine, pour employer un mot qu'il faut maintenir français. Humble lecteur de la Bible, et du nombre, grâce à Dieu, de ces croyants qui croient tout, ce n'est pas moi que les ténèbres du saint Livre ni les ruses de ses adversaires ont embarrassé jamais. Quand un verset n'est pas clair, je passe au verset suivant; si le verset suivant semble contredire celui qui précède, j'attends qu'on me l'explique ; si l'on ne peut pas l'expliquer ou qu'on l'explique mal, si même on prouve qu'il y a là quelque chose contraire à la science, à l'histoire, à la raison, je crois que l'histoire, la science, la raison ne savent pas leur métier. Je ne suppose nullement que le Saint-Esprit se trompe parce que ma faible intelligence ne le comprend pas. M'attachant au manteau de la sainte Église, reine des Écritures, je vais plus loin chercher sous sa conduite, dans ce verger splendide, le fruit que Dieu jugera bon pour moi.

Aussi ne suis-je guère au courant du nombre et de la force des objections que se crée ou se laisse imposer une foi moins docile et moins heureuse. Les glossateurs incrédules sont à mes yeux comme s'ils n'existaient pas. Allemands, protestants, académiciens, ils peuvent faire des brochures et des in-folio; si jamais j'en lis une

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Jigne, ce sera grand hasard, et je n'en lirai pas deux! Expliquer la Bible à leur manière, c'est la détruire; détruire la Bible, c'est anéantir le christianisme; anéantir le christianisme, c'est anéantir non-seulement le bonheur de l'âme, mais le sentiment profond qu'elle a de sa propre existence, puisque sans le christianisme je ne puis plus ni concevoir Dieu, ni me concevoir moi-même. Pour prendre intérêt aux systèmes que la science imagine afin d'atteindre ce but, il faut être mordu de la même folie, ou se donner la charitable mission de guérir la science, en lui prouvant qu'elle a besoin d'aller à l'école. Or, ceci m'étant démontré, je dors sur le reste avec une sécurité entière, abandonnant la cure aux vrais savants, à ceux qui sont enfants de l'Église, comme on abandonne un cas de démence aux Frères de Saint-Jean de Dieu. N'ayant rien pour mon compte à faire de ce côté-là, c'est quand l'erreur est anéantie que j'apprends sous quelle forme elle existait. J'applaudis alors au vainqueur. Son triomphe ouvre à un grand nombre d'esprits les domaines delà vérité. Mais, quand on me dit que ce pays était infesté de doutes, je ne le savais pas ; je n'y connaissais que des obscurités vénérables. Je faisais un acte de foi, je fais un acte d'amour.

Souvent le Commentaire sur VExode m'a fourni l'occasion d'adorer cette divine Providence qui parmi la foule de ses dons nous fait celui d'une foi robuste et simple. Je m'étonnais de la multitude des pièges que l'incrédulité, particulièrement dans cette partie des Écritures, a su tendre aux faibles et aux présomptueux. Il n'est pas, pour ainsi dire, un verset de l'Exode contre

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lequel Timpiélé moderne ne se soit ruée, armée de tout ce que pouvaient lui fournir la haine, le mensonge, l'ineptie même, et aussi les meilleures apparences de science et de sincérité. Depuis les sarcasmes aujourd'hui méprisés de Voltaire, jusqu'aux brutalités folles d'un nommé Bohlen, Allemand ; depuis les chicanes des étymologistes jusqu'à celles des naturalistes; depuis les travestissements haineux de Gœlhe et de Volney jusqu'aux explications d'un certain Dubois-Aimé, « explications des miracles plus difficiles à comprendre que les miracles mêmes ; » depuis les honnêtes gens qui ne voient aucun sens dans la Bible, jusqu'à ceux qui veulent en montrer a ^.ou le sens poétique, ou le sens pliiloso- « phique, ou le sens allégorique, ou le sens littéraire, « ou le sens rationnel, sans compter le sens intime, a découvert par un auteur qui, comme tous les autres, « a négligé le bon sens, » que de mains occupées à déchirer, à souiller ces pages divines! M. de Laborde balaye tout cela. Tantôt il explique supérieurement les faits qui ne sont que naturels et que l'ignorance des savants leur rendait incroyables ; tantôt, avec plus d'autorité encore, il force l'esprit à s'incliner devant les faits miraculeux. Véritable témoin qui semble avoir accompagné les Juifs dans le désert, tant il en connaît bien les chemins, les coutumes, les périls» tant il en a bien vu les merveilles. C'est un homme d'Israël ; il ne diffère des autres que par un seul point : jamais il ne murmure contre Moïse ni contre Dieu.

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